lundi 19 janvier 2026

Louvre, froufrous, fanfreluches et falbalas


À chaque changement d’année paraissent les bilans des gestionnaires qui rendent des comptes à leurs commettants. Dans le monde des musées et des expositions, c’est en comptant les visiteurs, les succès publics, et ce ne sont cette année que records par millions. En résumé, les bilans pour 2025 sont enthousiastes, il suffit de voir les chiffres du Louvre.


On aura pourtant remarqué que le musée national français est frappé depuis quelques mois par tous les malheurs : un cambriolage de bijoux excessivement médiatisé, un rapport assassin de la Cour de comptes sur la gouvernance du musée, des fuites d’eau, des effluves d’urine et des dysfonctionnements incessants, l’irradiation d’un employé dans les locaux du musée (un évènement nucléaire de niveau 3), un projet de réaménagement présidentiel pharaonique qui cherche toujours le milliard qui le financerait, des grèves et fermetures à répétition, et le lancement d’une commission d’enquête parlementaire sur la sécurité du patrimoine avec la présidente du musée dans un des principaux rôles. En un mot, les 7 plaies d’Égypte.


Malgré cela les chiffres annoncés ne reflètent pas cette infortune : 9 millions de visiteurs en 2025 ! Sans les quelques jours de fermeture inopinée pour grève ou cambriolage, le sommet indépassable était atteint, soit le maximum permis par la règle du contingent quotidien de 30 000 visiteurs (310 jours par 30 000 = 9,3 millions de visites), règle mise en place par l’actuelle présidente de l’établissement devant les évidentes défaillances qu’entrainait depuis des décennies la surfréquentation.


On relativisera cependant ce chiffre si proche du record en rappelant que les calculs de fréquentation des musées et monuments depuis quelques années sont manipulés et globalement faux (voir l’étude de LouvrePourTous en 2024).


Mais il y a cet autre chiffre sidérant : 1 059 205 personnes auraient visité l’exposition "Louvre Couture. Objets d’art, objets de mode". Du jamais vu, de loin le plus gros succès pour une exposition temporaire dans un musée public, si on exclut bien sûr le chiffre de la rétrospective Léonard de Vinci en 2019, dans le même Louvre, qui n'était qu'une affabulation. 


Que le Louvre soit devenu depuis au moins deux présidences le musée de la mode, la couture et le bon gout, on l'a abondamment constaté sur les réseaux sociaux, mais ce chiffre claironné d’un million de visiteurs est, encore une fois, une sorte d'escroquerie, d’abord parce qu'il doit être divisé par deux, l’évènement ayant duré 6 mois, le double des expositions standards auxquelles on le compare, et surtout parce que le dénombrement des visiteurs était impossible.


Impossible parce que le musée n’a jamais mis en place ni ticket distinct ni réservation horaire spécifique pour l’exposition Louvre Couture, mais seulement le ticket unique habituel d’accès à l’ensemble de l’établissement, avec une heure d’arrivée préférentielle.


Impossible parce que l’exposition était éparpillée sur presque toute la surface du département des objets d’art, soit 9000 mètres carrés, 15% de la surface publique du musée et 10 fois la surface réservée en moyenne aux expositions temporaires ; l’évènement disposait donc d’environ 8 entrées, qui étaient incidemment et simultanément des sorties. Le Louvre, qui manque de personnel et de moyens techniques de surveillance - cruellement, disent dénigreurs, direction du musée et même police et pompiers - n’y avait visiblement pas posté de personnes ni de dispositifs destinés à dénombrer les passages, et à fortiori à distinguer les types de visite (pour mémoire, c'est au même département qu'appartenaient les bijoux de la Couronne, exposés dans une autre aile du musée, dévalisée en octobre 2025).


Les grandes marques de chiffons de luxe ont certes toujours eu la faveur du grand public, et le département des objets d’art, habituellement désert, et pour l'occasion astucieusement utilisé, a certainement vu durant 6 mois sa fréquentation s’animer un peu, et se réveiller les personnels assoupis, mais par quel tour d’illusionniste a-t-il pu calculer ce nombre dont la précision à l’unité près ne peut que susciter le soupçon ?

Hélas les magiciens ne dévoilent jamais leurs manipulations, même sous serment devant les injonctions d’une commission d’enquête. Ils en vivent, comme les médias qui les relaient

12 commentaires :

GjG a dit…

Ainsi, à vous en croire cher Costar, les statistiques du Louvre boitent… (Désolé pour cet odieux calembour — c’est compulsif chez moi — mais bon, le rire conserve, comme on dit…)

Un grand peintre des lundi et obscur politicien des dimanche de naguère (mondiale), nommé Winston Churchill disait : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées ».
Bien à vous.

Costar a dit…

Oui, ou Disraeli qui aurait dit "Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les gros mensonges et les statistiques.", ou encore Sauvy "Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire".
Mais avec le Louvre ce ne sont plus des statistiques un peu malmenées ; comme on est dans le domaine de l'art, leurs chiffres sont de pures créations artistiques, au point que le précédent président du Louvre, ne se rappelant plus quelques mois plus tard le chiffre officiel inventé pour l'exposition Léonard de Vinci en 2019, annonçait à la presse américaine 200 000 visiteurs de plus.
Et bravo pour l'ouvre-boite polysémique.

Vasco a dit…


J'aime beaucoup la rencontre fortuite, sur votre table de dissection, de cette photo voilée (mais néanmoins très nette) et de ces mannequins costumés dans la marge de vos peintures fraiches.
Le titre du billet aussi ne manque pas d'à propos dans ce télescopage, "…froufrous, fanfreluches et falbalas" qui, sous des dehors frivoles, sont assez inquiétants sur ces dedans troublants de paille et d'osier.
"Les derniers jours de Veermer", dîtes-vous, mais j'y vois du Molière "agonisant imaginaire" ne craignant plus la mort (sa Toinette faîte et son Diafoirus thanatopracteur satisfait).

Pour ce qui est du Louvre, on a compris l'astuce de l'usage des comptes, mais pour votre Vermeer j'avoue ne pas piger tout le conte caché dans l'astucieuse image.

Costar a dit…

Cher Vasco, encore une fois je vais vous décevoir, mais vous y êtes maintenant habitué.
Vous avez raison de parler de rencontre fortuite, entre l'illustration - les réserves de statues grecques du Louvre sous plastique (qui vous rappelleront peut-être un tableau de 2011 https://photos.app.goo.gl/kccx58zqJ8JatkEu9 ou une illustration de 2020 https://ostarc.blogspot.com/2020/07/arithmetique-recreative-au-louvre.html) - et en face le tableau qui vient de sortir encore collant de mes pinceaux perturbés. Rencontre contingente certes, et temporaire seulement, mais dont je ne peux pas nier être coupable.

Vous dites voir dans mon Vermeer mourant plutôt Molière et son entourage. Pourquoi pas ? Vermeer et Molière étaient exactement contemporains. Je n'ai pas vérifié très précisément mais le mobilier et les costumes ne révèlent sans doute pas d'anachronisme flagrant.

Vous savez sans doute, j'ai dû l'écrire quelque part, que j'attribue les titres des tableaux après les avoir peints et parce que j'y suis un peu contraint par un besoin de catalogage, d'identification, et pour (dés)orienter le spectateur qui cherche une explication (je suis persuadé que Magritte agissait de même).

Vous connaissez peut-être cette question à Boris Vian "Monsieur Vian dans l’Automne à Pékin il n’est jamais question ni de la saison ni de la ville chinoise ?", et la magnifique réponse de l'auteur "Effectivement il y a une chose à propos des titres que j’ai toujours défendue c’est qu’on n’a pas lu le livre quand on lit le titre par conséquent si le titre n’a aucun rapport avec le livre ça n’a aucune importance, et il vaut même mieux que ça n’ait aucune importance parce que de deux choses l’une, ou bien le titre est bon, il résume le livre, et ça n’est plus la peine d’acheter le livre, ou bien le titre est mauvais et il n’intéresse pas, alors je crois que ce qu’il faut trouver c’est un titre qui soit un tout en soi et qui donne envie de lire le livre, personnellement l’automne à Pékin m’avait paru une assez jolie saison".

Pour en revenir à la raison la plus probable de l'attribution de ce titre, un peintre qui représente dans une scène d'intérieur le coin d'une pièce éclairée par la lumière venant de la gauche ne peut manquer de penser à Vermeer et ses collègues de l'époque. Je m'étais permis d'intituler un tableau de ce genre il y a une dizaine d'années "La maladie de Vermeer" https://photos.app.goo.gl/AJLuoZXuKY6PWAPo7.
Pour mon tableau suivant donc, peint dans le même esprit - en réalité j'avais une envie irrépressible de peindre cette robe de chambre jaune - , il m'a semblé tout naturel de raconter la suite de l'histoire, d'où le titre "Les derniers jours de Vermeer". Et il n'est pas impossible que vous voyiez quelque jour, parce que j'aurais eu envie de peindre un cimetière, le nom du regretté peintre dans le titre du tableau ou gravé sur la pierre.
Bien sûr dans ces trois cas, Vermeer n'étant pas en mesure de poser convenablement, j'aurais eu recours à de sordides subterfuges.

vasco a dit…

Cher Costar, sachez que vous ne me décevez jamais.
J'apprécie beaucoup vos articles très stimulants, mais ils ne me donnent pas nécessairement l'occasion d'y apporter des commentaires utiles, j'aime aussi vos peintures, celles-ci bien que silencieuses et discrètes, font monter en moi une fièvre de commentaires sans doute maladive et un peu délirante, mais ce que j'apprécie tout particulièrement ce sont vos réponses toujours compatissantes et circonstanciées.
Malheureusement, là encore vous vous trahissez en convoquant le Satrape Boris, pour qui pékin et importun ne sont que rimes à l'esprit chagrin du grossier sérieux.
(J'espère seulement ne pas en être ! … Et que ces verges pour me battre ne sont que des perches que vous me tendez.)
Il y a bien, dans ces peintures comme il dirait lui-même, quelque chose qui cloche là dedans qui est un brin 'Pataphysique.
Je dirais même plus, qui cloche et qui raisonne ! Ou qui résonne comme une drôle de musique pensante.
Donc, encore une fois rien ne s'oppose à la justesse de mon analyse incomplète.
Bien des historiens d'art prouvent régulièrement que l'on peut se tromper complètement avec brio et assurance, vous en savez quelque chose, or je ne suis pas historien d'art mais un peu satrape sur les bords… ce titre donnant raison à celui qui le porte, je vous laisse le choix de la conclusion.

Je suis par contre très séduit par votre fascination pour ces "petits pans de robe de chambre jaune" qui m'évoquent une autre expérience d'étourdissement devant une vue de Delft.

Costar a dit…

Ah quelle excellente idée vous avez ! Bien sûr, ça n'est pas Vermeer, ni Molière, ni le petit Marcel, c'est Bergotte en personne et son petit pan de robe jaune, Céleste Albaret à gauche évidemment, et à droite le docteur Cottard (remplacez le premier T par un S). J'aurais dû appeler le tableau "La mort de Bergotte". Quel idiot de ne pas m'en être rendu compte !
Vous voyez bien que je ne pense pas quand je peins.
(je me suis permis de l'ajouter en titre optionnel)

Vasco a dit…

Et voilà ! Je me doutais qu'il y avait une autre strate par là, vos œuvres raisonnant comme des jeux oulipiens.
Toutefois, je ne comprends pas les présences de Céleste et Cottard auprès de Bergotte dans votre raisonnement.
Je n'ai pas lu l'ouvrage mais Céleste n'y figure pas si je ne me trompe, ni Cottard.
Mais qu'importe la vérité quand l'invention est bien plus belle.
(Tiens ça me dit quelque chose, en mon Ford intérieur…)

Costar a dit…

Alors là vous chipotez : Céleste, qui était la gouvernante du petit Marcel pendant une grande partie de la rédaction et jusqu'à la fin, a assisté à toute l'histoire, et de plus elle n'est pas représentée ici en personne mais comme une sorte d'ange gardien en osier, un symbole. Quant à Cottard, c'est réellement le docteur du livre (voir les liens sous le tableau), un personnage grotesque inadapté à la vie sociale, mais dont l'orthographe du nom est presque une signature.

Thingamajig a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Vasco a dit…

Je pourrais chipoter encore, par exemple sur l'anachronisme des costumes peu proustiens, et bien d'autres sujets futiles, mais il vaut mieux ne pas rajouter encore de la pollution au Louvre.
Je me demande s'il ne serait pas bon de transférer cette discussion dans la partie des commentaires dédiée à vos peintures plus ou moins fraîches (bien qu'il ne soit pas très pratique d'y accéder).

Costar a dit…

Alors, rien que pour vous (on a toujours besoin de râleurs pour faire progresser la science) je viens de commettre une révolution. Désormais, quand vous cliquez sur un tableau de la colonne de droite, j'affiche directement le post des peintures fraiches (qui s'appelle en réalité "la rentrée sur vos écrans") suivi de ses commentaires directement lisibles, au lieu d'afficher à la suite le catalogue complet de mes peintures. Je ne sais si vous mesurez bien le saut technologique, la révolution, car il vous suffira alors d'appuyer sur la touche "Fin" de votre clavier pour saisir immédiatement vos réclamations ou vos remarques constructives.
Qui voudra accéder au catalogue complet aura toujours en haut à droite le libellé "CATALOGUE des peintures".

Vasco a dit…

Enfin ! Un vrai progrès sur ce Glob !
Merci à vous, cher hôte, pour cette attention louable et cet investissement technologique inespéré.

Et n'hésitez-pas, si vous voulez faire un autre saut vers la perfection, nous restons à votre disposition.