Ce monde est disparu (30)
Le 6 mars 2001, à Copenhague, un collectionneur orientaliste et clairvoyant achetait, aux enchères chez Bruun Rasmussen, un tableau à l’huile sur papier, contrecollé sur un panneau de 60cm, figurant la baie de Naples comme elle a été représentée des milliers de fois dans l’histoire de la peinture et du cliché sur carte postale, avec à droite le château normand de l’Œuf, cachant en partie le Vésuve, et à gauche la coupole de S. Maria a Cappella.
Sans signature ni date visibles, il était attribué à un "anonyme de l’école française du 19ème siècle". Les enchères n’allèrent sans doute pas bien loin en couronnes danoises.
7 ans plus tard, le 2 juillet 2008, à Londres, le perspicace acquéreur du paragraphe précédent confiait à Christie’s la vente de sa collection que la maison incluait dans une vacation de 126 œuvres essentiellement orientalistes. On n’y trouvait pas des chefs-d’œuvre mais des tableaux honorables de noms très prisés, Corrodi, Gérôme, Frère, Sargent, Majorelle, Sorolla, Jongkind, Béraud, et deux Corot : une vue de la campagne romaine et le tableau anonyme de l’école française acheté en 2001, la baie de Naples.
Ce dernier était, dans la description, attribué, sans hésitations, à Camille Corot.
Le tableau disparaissait alors contre 1,15M€ (convertis et actualisés), prix rare pour un Corot.
✶ Il serait signé en bas à droite (quasiment illisible sur la photo HQ, on devine - - ROT).
✶ Peint lors du séjour à Naples en 1828, à 32 ans, il contient déjà tout ce qui fera l’œuvre de Corot, la géométrie équilibrée des volumes, les couleurs assourdies et la lumière cendrée du matin. Même si c’est un faux, il méritait amplement de faire la couverture du supplément au catalogue raisonné de Corot.
✶ Il sera effectivement intégré, 15 ans plus tard, au supplément de 2023 du catalogue Robaut (chercher "Naples" sur cette page).
18 ans plus tard, il y a quelques jours, le 30 juin 2026, un décret du ministère de la Culture italien confirmait l’achat en préemption du tableau par l’État, au profit du musée Capodimonte de Naples. L’acheteur de juillet 2008 avait décidé de le soumettre aux enchères à Florence, ou de le vendre directement, opérations soumises à déclaration au service des exportations quand une œuvre d’art est sur le point ou risque de quitter le territoire national.
Le décret précise le montant de la transaction : 600 000€.
Alors que le découvreur de Copenhague en 2001 avait fait une opération fructueuse en revendant le tableau en 2008, l'acheteur suivant n’a pas eu la même chance, en le revendant à la moitié de sa valeur d’achat actualisée, un peu contraint, à l’État italien.
Le nouveau possesseur, le musée Capodimonte de Naples, est célèbre pour ses magnifiques collections, pour son nouveau directeur, dictateur jusqu’en 2024 au musée des Offices de Florence, pour ses travaux persistants de réaménagement confiés à des entreprises douteuses et napolitaines, pour les mauvaises reproductions de son site internet, figé en 2021 sur nombre de pages d’information, pour sa Galerie du 19ème siècle, destination naturelle du Corot, mais résolument fermée sans date de réouverture prévue, le grand musée de Naples donc, déclare consacrer au tableau de Corot une grande exposition à l’automne prochain.
On le croira sur parole. Profitons en attendant de la belle reproduction de 8 millions de pixels photographiée par la maison de Vente en 2008, notre illustration. On n’aura peut-être jamais de meilleure image du tableau.
























13 commentaires :
C’est à l’arbre que l’on reconnait Corot.
Oui, notamment, mais aussi au vaporeux du tout. D'ailleurs à propos de l'arbre, il me semble qu'il démontre que le tableau a été fini en atelier, ce que soupçonne le commentaire de Christie's en 2008. Le soleil étant très bas à l'est, il me semble que le bosquet devrait être dans l'ombre des hauts immeubles ou au moins éclairés par la gauche uniquement alors qu'il l'est du zénith, comme en pleine journée. Pareil pour l'ombre de la femme à gauche près de la barque, et puisqu'on parle de barque, ne trouvez-vous pas que la barque centrale est beaucoup trop grande, comparée à celle de gauche qui n'est pas sur un plan bien éloigné, et même gigantesque comparée à celle des pêcheurs à droite ?
Bon d'accord, j'arrête là.
Je pense que le bateau central n’est une simple barque, mais un bateau beaucoup plus grand éventuellement démâté ?
On peut effectivement penser qu’il prend beaucoup (trop ?) de place sur le tableau et que s’en est un peu dommage…
J’en causerai à Camille si je le croise un de ces jours.
Vous croyez peut-être, au nombre de nouveaux Corot qu'on découvre quotidiennement, et conséquemment à l'inflation permanente de son catalogue, que vous pourrez le rencontrer facilement à Fontainebleau, Barbizon, Ville d'Avray, voire en Picardie. Hélas Mlle Wikipedia signale qu'il est enterré depuis 151 ans au Père Lachaise dans un état peu propice à l'usage du pinceau de martre.
1) Par ces temps d’ingérences martiennes (voire vénusiennes) de plus en plus nombreuses, il faut se méfier de ce que raconte notre trop brave mademoiselle Wikipedia.
2) Comme vous l’écri-vite vous-même, cher Costar, la découverte de nouveaux Corot inconnus étant quasi quotidienne, je doute dans ma grande naïveté que cet artiste soit vraiment mort (et de toute façon, je n’ai jamais reçu de faire-part pour ses obsèques, alors…)
3) Corot, vous et moi n’étant apparemment pas des méchants, on devrait se retrouver quelque part un jour ou l’autre :
https://www.youtube.com/watch?v=DBXaKjMsTbI&list=RDDBXaKjMsTbI&start_radio=1
(je sens que je vais me faire engueuler, là)
Bien à vous
Très cher Costar, je ne voudrais pas faire mon malin (déjà vous savez que je vais le faire), mais, si je ne suis pas très expert en Corot, au premier coup d'œil les étrangetés auxquelles vous faîtes allusion ont également titillé mon hémisphère du doute (qui chez moi est certainement trop envahissant).
Cette (trop) jolie image me semble un brin maladroite malgré le bel effet qu'elle procure à l'œil conciliant.
Ce sont surtout ces pêcheurs à droite qui intriguent d'abord ; non seulement ils ne sont pas dans la perspective, mais en plus ils font de petits effets de pinailleries pour se rendre intéressants (ou nous mettre en garde) mais qui ne sont pas dans la manière du peintre.
Tous les autres points que vous évoquez sont également problématiques, et quand on voit l'autre toile de Corot de 1828 du même point de vue (ou presque) on peut s'interroger un peu plus (même si ça ne prouve rien, car étant un peu pataude c'est peut-être aussi un faux ; ou alors une étude (Je vous ai dit que mon hémisphère exagère)).
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Vue_de_Naples_-_Jean-Baptiste_Camille_Corot_-_Museum_Langmatt-8519_(without_frame).jpg
Il y a aussi le long nuage blanc qui me semble boiteux, et pâteux (voire pataud encore).
Et je ne parle pas des planches de surf en bas à droite qui sont totalement anachroniques sur cette baie sans la moindre vague ! Mais l'Histoire du surf et moi, ça fait deux...donc…
Ceci dit ce n'est peut-être pas un Corot mais ça fait un assez beau paysage digne de beaucoup de petits maîtres que je pourrais apprécier (mais dont les noms ne me viennent pas à l'esprit hélas).
Ah je ne connaissais pas tous ces petits jeunes propres sur eux qui chantent dans des micros coupés. Je vois que la relève est assurée, de la musique comme de l'émission culturelle en général.
@ Vasco (cet éditeur de Blogger est tellement mal maintenu qu'on ne peut même plus répondre directement sous un commentaire 🤬)
Il me semble qu'il ne faut pas tomber dans l'excès de méfiance. Il y a en circulation beaucoup d'esquisses de Corot peintes sur le terrain, comme cette autre vue de la baie, qui sont fort excusables car Corot n'y est pour rien si notre belle époque fait les poubelles et attache autant de valeur aux croquis et études préparatoires.
Et pour moi les défauts de ce paysage désormais au Capodimonte, et les aspects techniques décrits dans la vente de 2008, plaident nettement pour l'authenticité d'une étude sur le motif reprise en atelier.
Et puis il y a finalement peu de Corot qui me plaisent autant.
Il y a une étrangeté particulière dans ce paysage, un "quelque chose" qui n'est pas si fréquent chez Corot, comme dans certaines toiles d'artistes oubliés dont vous avez le secret.
À défaut de références plus appropriées, ça m'évoque les atmosphères de toiles de François Bocion ou de Martin Johnson Meade, voire même d'un Aivazovsky rêveur, et non tempêtant.
Tout ça est approximatif bien sûr, mais vous voyez ce que je veux dire.
Je comprends que vous puissiez apprécier autant, il y a une belle lumière, et avec tous ces détails "incongrus" on pourrait presque l'attribuer à Costar "le peintre du mystère souriant".
(Tiens on peut de nouveau "répondre" ! Quel blagueur ce Blogger !)
N'éxagérons pas, mais restez en ligne, je publie dans quelques jours un paysage sans eau, un nouveau tableau caniculaire dans mes "peintures fraiches", et comme vous le savez Blogger ne sais pas informer des mises à jour d'un post.
Mais vous êtes infatigable !
Quelle joie, je me réjouis d'avance !
Ça me rappelle que je n'ai toujours pas commenté "in situ" votre dernière vision de Vénus.
À ce propos j'ai entraperçu que Christian Broutin l'avait également peinte (je suis moins friand de sa peinture que je ne le suis de ses illustrations), et qu'il l'expose avec d'autres toiles consacrées au littoral normand.
https://www.seinemaritime.fr/le-littoral-sublime-par-christian-broutin/
Que de lieux communs dans ce journalisme de préfecture. Et puis "sublimé" le littoral, il n'exagère pas un chouïa le plumitif ?
Quel copieur ce Broutin ! Je ne peux pas en dire de mal parce que je ne suis pas non plus très satisfait de ma Vénus en béton - je me suis consolé avec le tableau suivant [aguichage, comme disent les canadiens].
Mais quand même, son côté Vallotton à la règle et au compas hésitant entre la réalité et la géométrie me fatigue, c'est comme une absence de vision, des décors pour salle d'attente de dentiste.
https://christian-broutin.fr/categories/peinture
Je ne voulais pas donner un avis aussi abrupt trop vite, mais je le préférais illustrant des pubs ou des couvertures de livres.
La peste soit de ces illustrateurs qui se veulent artistes !
Rassurez-vous votre Venus surpasse de loin son parpaing.
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