vendredi 25 septembre 2026

Ce monde est disparu (31)

Ludwig Rösch (ou Roesch), Vue d'un vieux parc, fusain et gouache sur papier, 95cm, non daté (Vente Dorotheum Vienne, 30.09.2026)



Dans les rares et brèves biographies du peintre paysagiste Ludwig Rösch, on lit surtout qu’il a collaboré à la Sécession viennoise, un de ces mouvements artistiques fameux qui ont fait l’Art nouveau au passage du 20ème siècle, qui prônait un art total, architectural et décoratif, souvent symbolique, aux lignes courbes et aux formes végétales.     


On ne le devinerait pas vraiment aux quelques images disponibles ; les paysages de Rösch (parfois écrit Roesch) qui a longtemps erré à travers l’Europe - fusains, pastels, gouaches ou lithographies - évoquent plus un romantisme ténébreux et vaguement médiéval que les géométries et les lignes claires du renouveau viennois.


⇨ Quelques œuvres de Rösch en bonne définition : vue de Fribourg, cyprès au bord d’un étang, Vienne enneigée, chaire de la cathédrale saint-Étienne de Vienne, été venté.


Mort en 1936, ce lyrique brumeux égaré au pays des arpenteurs n’a pas été totalement oublié. On voit errer de temps en temps son ombre dans les salles de vente d’Autriche. Le 1er avril dernier disparaissait à Vienne contre 3000€ une vue de la Piazza dei Signori à Vicenza en 1912, pastel orageux de 1,40m.  


Et dans cinq jours exactement, le 30 septembre, à 17h32 heure de Vienne, ce vieux parc réalisé au fusain, haut de 95cm et rehaussé à la gouache blanche, risque aussi de retourner à l’obscurité contre une somme injuste, moins de 3000€, sans doute.


Mise à jour 3.10.2026 : Ce qui était dans l'ombre restera dans l'ombre. C'est un bon conseil pour les pastels et fusains qui sont des médiums très fragiles. Ce vieux parc ténébreux, disparu contre 2400€ (2700$), y restera certainement.    



dimanche 20 septembre 2026

Améliorons les chefs-d’œuvre (35)

C’est encore une fois le vénérable chroniqueur suisse Étienne Dumont qui nous révèle - il est vrai juste après Beaux-Arts Magazine - comment notre société de la post-vérité (disons du mensonge consenti) continue son petit travail de sape de notre réalité.


Il nous apprend que le musée Picasso de Paris, qui pour s'embellir a besoin de 55 millions d’euros, va faire réaliser par une fonderie suisse la copie (appelée tirage posthume dans la nouvelle réalité) de 6 sculptures en bronze de Picasso, dont 2 en 2 exemplaires ("petite fille sautant à la corde" et "tête de femme 1931"). C’est facile quand on a les moules.



4 faux copies tirages iront décorer le Rijksmuseum d’Amsterdam contre 40 millions d’euros, les 4 autres égaieront un futur jardin aux sculptures du musée Picasso. On nous assure que la chose est vertueuse puisque le public aura un accès gratuit à ces œuvres (espérons qu’il aura aussi le droit de les voler, pour imiter cette mode du cambriolage des originaux mêmes, devenue un loisir populaire).


Étienne Dumont, qui fréquente le monde des arts depuis si longtemps, précise que - bien que moralement douteux - ces re-tirages de multiples sont courants, et même un peu industrialisés au musée Rodin par exemple (le musée avoue même qu’il restaure ses moules usagés).


Le site bilan.ch qui publie notre chroniqueur, sans doute également adepte du mensonge consenti, fait depuis quelque temps rédiger automatiquement les commentaires flottant sur l'ensemble de ses illustrations par une intelligence artificielle. Ils apparaissent en promenant la souris au-dessus des images (ou en y appuyant le doigt). Leur lecture est un divertissement qui met en lumière la perte considérable que serait désormais - comme l’illustre notre copie d’écran - l’absence de cette post-intelligence.

mardi 15 septembre 2026

Au musée, détendons-nous

Dans les musées nationaux de France l’enfance est cajolée ; surveillée aussi, parce qu’incontrôlable, elle y entre néanmoins sans payer, jusqu’à 18 ans, parfois plus, et nombre d’établissements s’efforcent de mettre à sa disposition des livrets réalisés pour qu’elle s’instruise en se divertissant lors des visites scolaires ou familiales.

Les conseils de création de ces guides pour enfants sont riches de recommandations pratiques et psychologiques, mais n’indiquent pas vraiment comment rédiger la description des œuvres mises en avant dans les parcours ludiques. En l’absence de modèle, chaque auteur(e) détermine ce que l’enfant pourrait ou devrait retenir de sa visite, ce qui suscite parfois des perles pittoresques. 


L’enfant apprendra ainsi, dans le livret de visite simplifié de la copie de la grotte Cosquer, "La Préhistoire, c’était avant qu’on apprenne à écrire. À la Préhistoire il y avait des hommes et des femmes.", ou dans le livret de visite facile du Petit palais, à propos d’une pendule musicale de 1755, "La pendule jouait un air de musique différent pour chaque heure de la journée. Maintenant elle ne joue plus de musique.", ou encore, dans le livret simplifié du Musée gallo-romain de St-Romain-en-Gal, il constatera, dans la légende d’un graphique représentant les niveaux en coupe d’une fouille mettant à jour des restes romains, "La terre et les maisons étaient plus basses mais les Romains voyaient quand même le ciel." 









Dans le livret de visite simplifié du musée du Monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse, les légendes, savoureuses et rafraichissantes, précisent à quoi on peut penser en regardant les tableaux : 



"Cette peinture montre des détails très précis. On dit qu’elle a un style réaliste. C’est vraiment Marguerite sur le tableau" (devant le portrait de Marguerite d’Autriche par Van Orley)

"Dante, l’homme en rouge, va visiter les enfers dans son imagination. Cette peinture fait ressentir des émotions. On dit qu’elle a un style romantique" (devant le Dante et Virgile de Gustave Doré)

"Ici, on a l'impression qu'il y a du vent. On voit les traces du pinceau. C'est un paysage qui semble vivant" (devant mer au soleil couchant de Chintreuil)

"Le noir n’est pas partout pareil. Il est plus foncé en bas. En haut, le noir est plus clair. Devant cette peinture, on peut penser à ce que l’on veut" (devant 3 juin 1964 de Pierre Soulages)

Quoi de plus juste ? À la place de ces longs cartels explicatifs érudits qui nous renseignent sur notre ignorance et sur ce que nous devrions penser, informations qu’on pourrait réserver au Guide des collections, imprimé ou en ligne, pourquoi ne pas afficher seulement ce conseil à l’entrée de chaque salle ou même au fronton du musée :

 "Ici on peut penser à ce que l’on veut"


lundi 7 septembre 2026

Les anges indifférents de Jean Hey

Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des anges en grisaille des 2 panneaux extérieurs inachevés (triptyque fermé), vers 1498.



Où l’on parle pour la dernière fois du triptyque de Moulins par Jean Hey, c'est promis ! (enfin, peut-être).

Avec le Louvre, on devait s’y attendre : à l’occasion de la restauration (vidéo 61min.) du triptyque de Jean Hey, suivie de sa longue exposition, le musée n’a pas jugé utile d’en publier de belles reproductions en ligne, alors qu’elles existent, sans doute réservées à la vente aux médias.
À qui a financé la restauration, c’est à dire au public par l'impôt, on a réservé la frustration de pitoyables images et fait l'aumône d’une exposition chichement éclairée. Dans la salle 831 pendant 9 mois, le musée avait installé une ambiance de demi-jour, faible éclairement et lumière artificielle. On sait pourtant que la peinture à l’huile ne se dégrade aucunement à la lumière. 
Ça n’était donc pas au Louvre qu’on découvrirait les couleurs naturelles et les fins détails du triptyque de Jean Hey, les visiteurs ne pouvant en faire que de piètres clichés (et il est peu probable qu'aussi bien au Monastère de Brou jusqu'à fin 2026, qu'au musée des Beaux-arts de Moulins à partir de 2027, les conditions d'exposition s'amélioreront). 

Tant pis, la peinture de Jean Hey ne brille pas par l’harmonie de ses teintes, mais plutôt par le clinquant de ses couleurs mal accordées. 
"Elle ne brille pas spécialement non plus par l’originalité de sa mise en scène" direz-vous avec justesse.
"Alors - insisterez-vous - pourquoi tant parler et depuis tant d’années de cette encombrante chose en bois de plus de 6 mètres carrés ?"


5363px

Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des anges du haut du panneau central, vers 1498.


Parlons des anges de Jean Hey.

Les anges sont des personnes avec des plumes, que les croyants imaginent être les messagers de leurs lubies immatérielles. La peinture occidentale, longtemps assujettie à la religion chrétienne, a abusé de ces zooanthropes célestes durant des siècles, les affublant le plus souvent d’une joliesse fade et conventionnelle, plus ou moins asexuée et enfantine selon les préférences des peintres ou de leurs commanditaires.

Au début du 15ème, quand ils inventèrent la "photographie à l’huile" qui se voulait illusionniste, il leur fallut demander à des modèles vivants de poser, pour la crédibilité des portraits. C’est une nécessité du réalisme. Les grecs et les romains s’y étaient pliés pour leur statuaire multicolore et leur peinture, 15 à 20 siècles avant eux.
Le travail minutieux de la ressemblance réclamait des poses longues et fastidieuses pour le modèle. C’est pourquoi, dans les musées, les visages sont souvent figés et inexpressifs. Ils posent. On ne simule pas indéfiniment les mimiques d’un sentiment.



Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des 12 anges latéraux du panneau central, vers 1498.


La première impression qui saisit le spectateur un peu iconoclaste, quand il découvre le triptyque de Jean Hey, parmi le tapage multicolore des étoffes précieuses, des soieries, les plissures et les broderies, c’est l’indifférence ennuyée de ces anges du panneau central, leur désintérêt envers le prodige auquel ils assistent, au mieux leur semblant d'attention. L’un d’eux, en haut à droite, au fond de la classe, esquisse même un sourire moqueur.

Et cette indifférence s’étend à l’autre sens du mot, celui de leur similarité : les traits de visage de ces anges sont quasiment identiques. Hey n’employa manifestement qu’un ou deux modèles pour figurer les 14 anges du panneau central et les anges des panneaux en grisaille du triptyque fermé.


Lorsqu’on réalise ces ressemblances, on quitte le monde fantastique de la légende et on se retrouve dans l’atelier du peintre. On l’entend réprimander le jeune modèle, qui s’impatiente à tenir une énième position inconfortable. On est soudain en présence de personnes qui furent vivantes. La magie du réalisme, son défaut pour certains, c’est que pour être vraisemblable il dévoile nécessairement ses procédés et perd dès lors toute transcendance.


L'attrait de ce triptyque de Jean Hey serait donc là. Il excelle moins à glorifier une fable qu'à nous faire vivre des moments de sa mise en scène.
Sur le panneau de gauche, à genoux mains jointes, le commanditaire, le duc de Bourbon, comme s’il partageait cette vision du panneau central, semble ébaucher un sourire amusé.