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mardi 11 août 2026

Ce monde est disparu (30)

     


Le 6 mars 2001, à Copenhague, un collectionneur orientaliste et clairvoyant achetait, aux enchères chez Bruun Rasmussen, un tableau à l’huile sur papier, contrecollé sur un panneau de 60cm, figurant la baie de Naples comme elle a été représentée des milliers de fois dans l’histoire de la peinture et du cliché sur carte postale, avec à droite le château normand de l’Œuf, cachant en partie le Vésuve, et à gauche la coupole de S. Maria a Cappella. 

Sans signature ni date visibles, il était attribué à un "anonyme de l’école française du 19ème siècle". Les enchères n’allèrent sans doute pas bien loin en couronnes danoises.


7 ans plus tard, le 2 juillet 2008, à Londres, le perspicace acquéreur du paragraphe précédent confiait à Christie’s la vente de sa collection que la maison incluait dans une vacation de 126 œuvres essentiellement orientalistes. On n’y trouvait pas des chefs-d’œuvre mais des tableaux honorables de noms très prisés, Corrodi, Gérôme, Frère, Sargent, Majorelle, Sorolla, Jongkind, Béraud, et deux Corot : une vue de la campagne romaine et le tableau anonyme de l’école française acheté en 2001, la baie de Naples.

 

Ce dernier était, dans la description, attribué, sans hésitations, à Camille Corot. 

Le tableau disparaissait alors contre 1,15M€ (convertis et actualisés), prix rare pour un Corot.


 Il serait signé en bas à droite (quasiment illisible sur la photo HQ, on devine - - ROT).

Peint lors du séjour à Naples en 1828, à 32 ans, il contient déjà tout ce qui fera l’œuvre de Corot, la géométrie équilibrée des volumes, les couleurs assourdies et la lumière cendrée du matin. Même si c’est un faux, il méritait amplement de faire la couverture du supplément au catalogue raisonné de Corot.

Il sera effectivement intégré, 15 ans plus tard, au supplément de 2023 du catalogue Robaut (chercher "Naples" sur cette page).



18 ans plus tard, il y a quelques jours, le 30 juin 2026, un décret du ministère de la Culture italien confirmait l’achat en préemption du tableau par l’État, au profit du musée Capodimonte de Naples. L’acheteur de juillet 2008 avait décidé de le soumettre aux enchères à Florence, ou de le vendre directement, opérations soumises à déclaration au service des exportations quand une œuvre d’art est sur le point ou risque de quitter le territoire national.


Le décret précise le montant de la transaction : 600 000€. 

Alors que le découvreur de Copenhague en 2001 avait fait une opération fructueuse en revendant le tableau en 2008, l'acheteur suivant n’a pas eu la même chance, en le revendant à la moitié de sa valeur d’achat actualisée, un peu contraint, à l’État italien.    


Le nouveau possesseur, le musée Capodimonte de Naples, est célèbre pour ses magnifiques collections, pour son nouveau directeur, dictateur jusqu’en 2024 au musée des Offices de Florence, pour ses travaux persistants de réaménagement confiés à des entreprises douteuses et napolitaines, pour les mauvaises reproductions de son site internet, figé en 2021 sur nombre de pages d’information, pour sa Galerie du 19ème siècle, destination naturelle du Corot, mais résolument fermée sans date de réouverture prévue, le grand musée de Naples donc, déclare consacrer au tableau de Corot une grande exposition à l’automne prochain. 


On le croira sur parole. Profitons en attendant de la belle reproduction de 8 millions de pixels photographiée par la maison de Vente en 2008, notre illustration. On n’aura peut-être jamais de meilleure image du tableau.


samedi 20 avril 2024

Au musée des arts de Besançon...

Pierre Bonnard, le café Au Petit Poucet, 206cm, 1928 (BesançonMusée des arts et d’archéologie,  dépôt du Centre Pompidou).

Préambule

Le Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon dans le Doubs héberge des merveilles, notamment en peinture, de la splendide et justement renommée déploration de Bronzino, à l’éclatant Café Au Petit Poucet de la place Clichy par Bonnard, en passant par les fameux Enfers de François de Nomé (alias Monsu Desiderio). Pour ces derniers, vous aurez beaucoup de mal à les voir parce que le parcours de visite, qui se fait par une grande rampe comme dans la coquille d’un colimaçon, les place exactement en face d’une ouverture de lumière, et le tableau sombre et brillant n’est plus qu’un reflet éblouissant et peu lisible. Peut-être est-ce pour cette raison qu’on n’en trouve pas de reproduction acceptable sur internet, pas même sur le misérable site du musée.


Mais nous ne sommes pas là pour visiter le musée de Besançon - d’ailleurs il était en grève il y a peu - mais pour illustrer le sujet sensible de la "direction des musées".


Le roi, on pouvait lui couper la tête, alors que le président, même une petite amende, il la paiera pas.

JM Gourio - Le grand café des brèves de comptoir (tome 3)


Depuis l’élimination discrète du baron d’Orsay, depuis l’abdication, moins furtive tant il trainait de casseroles, du roi du Louvre, depuis le départ de son successeur, également suivi d'ustensiles de cuisine, dans un ambiance d’affaires douteuses, on aurait pu croire révolu le temps des despotes carriéristes dirigeant les musées publics à coups de gestes prétentieux et d’abus de pouvoir.


Il n’en est évidemment rien.

Le président de la République (assisté du ministère de la Culture) possède un harem de domestiques dévoués et soumis, tous et toutes interchangeables, qu’il déplace d’un fauteuil de musée à l’autre tant que leur réputation n’est pas trop entachée, avant de les oublier dans un placard honorifique.

Les simagrées récentes à propos de la retraite de la très favorite présidente du Château de Versailles - sans doute pour d’autres motifs que ses résultats à ce poste - en sont une illustration.


Les musées de province n’échappent pas à cette humiliante chorégraphie des prétendants. Tout le monde a vu un jour dans sa ville un (ou une) responsable de musée lancé dans un projet retentissant, ruineux et souvent inutile pour se faire remarquer en rêvant de poser son derrière près du monarque dans un des luxueux fauteuils de la cour, ou au moins pour se distinguer dans le sérail où vont puiser indifféremment les autorités décisionnaires. 


Il y a quelques jours un épisode de cette comédie remuait le Musée des arts de Besançon. Le personnel en grève du musée le fermait en pleine semaine et manifestait devant ses portes, accusant sa nouvelle directrice d’insinuer dans l’établissement une ambiance nocive de secret, de caprices et d’autoritarisme.


Début 2023, à l’annonce de la nomination de la dame à Besançon, Étienne Dumont, notre chroniqueur suisse favori qui la connait bien, résumait sa carrière, jusqu’à son éviction mouvementée du Musée d’art et d’histoire de Genève qu’elle aurait transformé par ses nuisances en succursale de l’hôpital. Il prédisait des problèmes et un avenir chahuté aux élus qui venaient de la choisir pour Besançon.


Il commente aujourd'hui dans une chronique ce nouvel épisode qu’il avait prévu il y a plus d’un an, et qu’il appelle le cinquième échec grave de cette personne extrêmement toxique. Peut-être est-il, en citoyen suisse, un peu partisan ; se débarrasser de ce fléau bien entrainé aux techniques de la négociation a certainement couté cher à la ville de Genève.


Si Besançon confirme le mal et s’en délivre, on ne pourra que s’inquiéter pour le musée qui fera la prochaine victime.


La France n’est évidemment pas la seule dans cette situation où la direction d’un musée n’est plus confiée à un expert du domaine mais est devenue une fonction qu’on convoite sans scrupules comme tout autre poste de pouvoir. Et s’il arrive parfois qu’un expert soit nommé, les pressions économiques et politiques le transforment illico en mauvais gestionnaire.


Cette peste a débarqué depuis longtemps en Europe. En Italie par exemple, à Florence, l'autoritaire directeur allemand du musée des Offices, en disponibilité, naturalisé italien de justesse et soutenu par les partis réactionnaires, pourrait bien devenir maire de la ville, imaginant déjà sa propre statue sur un socle de la piazzale degli Uffizi qu’il a si souvent parcourue, et où la statue de Machiavel l’attend en observant d’un œil vide et amusé les attroupements de visiteurs du musée des Offices.


Mise à jour 16.05.2024 : Un site sur le patrimoine de la ville de Besançon recèle une liste quasiment introuvable d’une centaine de tableaux du musée dont les reproductions sont téléchargeables dans une bonne qualité (4 à 5000 pixels). Les enfers y sont un peu plus lisibles que sur place mais ne vous attendez pas à des miracles.
Mise à jour 26.06.2024 : Le directeur réactionnaire du musée des Offices maintenant directeur du Capodimonte à Naples n'a finalement pas été élu au poste de maire de Florence qui reste ainsi pilotée par le centre-gauche.
Mise à jour 15.01.2025 : La ville de Besançon s'est séparée de sa directrice des musées.

vendredi 28 octobre 2022

Vénus et le domaine public

Il y a longtemps que nous n’avons parlé de "copyfraud", cet abus de pouvoir des états qui vendent ou louent le domaine public, parce qu’il y avait bien d’autres sujets déprimants à évoquer, et puis parce que depuis quelques années, les sites consacrés à la surveillance des violations du domaine public se sont assoupis, parfois profondément.

La chose offre pourtant encore régulièrement des occasions de rire des gouvernements et autres autorités, ce qui fait du bien au moral. C’est par exemple toujours une des spécialités des institutions italiennes de se ridiculiser en exploitant abusivement leur considérable héritage artistique.
On se souvient de l’Académie de Florence qui poursuivit en justice un voyagiste international, non parce qu’il vendait les tickets d’entrée au musée à un prix exorbitant, mais parce qu’il ne voulait pas en reverser une partie aux prétendus droits de reproduction de la célèbre sculpture de Michel-Ange exposée dans le musée et qui illustrait sa publicité. En dépit des conventions internationales sur le domaine public signées par l’État italien, la justice nationale avait donné raison au musée. Rappelons encore le scandale international de ce marchand d’armes américain qui utilisa l’image de la même sculpture pour la promotion de ses engins de mort, et d’un ministre italien officiellement outragé par cette violation des valeurs morales de son pays, mais en réalité vexé que le marchand ait refusé de payer les mêmes soi-disant droits de reproduction.

L’histoire se répète aujourd’hui, toujours à Florence, décidée à user son patrimoine jusqu’à la corde, et prête aux plus grandes petitesses pour faire parler d’elle, cette fois avec la Naissance de Vénus de Botticelli, au musée des Offices. En 2018 déjà, voyant les succès de l’Académie devant les tribunaux et appuyé par le maire de Florence, le gérant des Offices s'était déclaré prêt à se lancer dans une campagne de poursuites judiciaires, ralentie entretemps par la crise de la pandémie.


Détail de la Naissance de Vénus par Sandro Botticelli
 (Copyfraud Musée des Offices, Florence, Italie).

Or au printemps 2022, la marque de couture Jean-Paul Gaultier sortait une collection de vêtements au tissu largement imprimé avec la mièvre demoiselle nue sortant de sa coquille géante, ainsi qu’avec un détail en sépia du plafond de la chapelle Sixtine au Vatican par Michel-Ange, ou un gros plan sur les "trois grasses" de Rubens, comme le font depuis toujours les fabricants de mode vestimentaire, de boites de chocolats, les marchands de posters et les rayons de souvenirs des boutiques de musée.   

Ayant flairé le bon pigeon, le musée toscan annonçait le 10 octobre son intention de poursuivre la marque en justice, en arrosant toute la presse de sa version des faits : une obscure loi italienne de 2004 (l’article 108 du Code des biens culturels) manifestement en désaccord avec les conventions internationales et les directives européennes interdirait toute reproduction commerciale des œuvres du domaine public italien sans le paiement de royalties, comme le fait la loi française de 2017 - le décret Chambord - qui ne concerne pour l’instant que les bâtiments publics. Inutile de préciser que tout l’internet et les réseaux sociaux s’assoient résolument chaque jour sur cet article 108, mais il est potentiellement plus rentable de cibler une célèbre fabrique d’objets de luxe attentive à son image de marque.
Le musée dit avoir écrit à la contrevenante afin de négocier des "droits de reproduction", mais, sans réponse depuis 6 mois, aurait décidé l'action judiciaire (et d'en faire tout un tintouin).
Toute la presse, dévouée à l’AFP, s’en est émue et a répété à la lettre termes et arguments du musée italien, insistant sur le fait que la marque n’avait pas demandé son autorisation, et sans s’interroger un instant sur le bien-fondé de la réclamation. Seul Télérama s’est posé les bonnes questions et a demandé - sans succès - son point de vue à la maison de couture.

Et après ?

Le droit européen (et international) autorise la libre utilisation par tous des œuvres des domaines publics, même à des fins commerciales, mais certains états ont détourné ce principe en se mitonnant en interne des interprétations personnalisées. C’est le cas, entre autres, de la France avec le décret Chambord, et de l’Italie avec le code des biens culturels. 

Pour l’instant le musée florentin fait tinter toutes les casseroles médiatiques pour intimider la marque et tenter d’obtenir un accord commercial sans avoir à se lancer dans un procès hasardeux. Le vacarme aurait d’ailleurs logiquement dû réveiller un ministre italien, comme en 2014, histoire de donner à la chose une dimension diplomatique. 
La marque (maintenant espagnole), préserve les arguments de sa défense et reste silencieuse, mais semble néanmoins avoir retiré les produits incriminés de son site internet (à confirmer), ce qui pourrait constituer une sorte d’aveu, au moins sur son incertitude quant au dénouement de l’affaire. C’est un peu bête au moment où le musée de Florence fait gratuitement la promotion de ses produits !

En réalité personne n’a vraiment d’intérêt dans une poursuite judiciaire, l’issue en matière de domaine public dans un cadre international en serait incertaine. Jugée par un tribunal italien, ce serait, comme en 2017, en faveur du musée de Florence, alors que la Cour de Justice de l’Union Européenne, de son côté, statuerait sans doute à l’avantage des principes du droit européen, donc de la marque espagnole. 

Attendons la suite, mais signalons à ces cupides florentins que la marque Nestlé, qui à notre connaissance n'a jamais versé le moindre centime au Rijksmuseum d’Amsterdam, a certainement plus fait, par ses yaourts "La laitière", pour la renommée du tableau de Vermeer - qui en est devenu une icône - et du musée hollandais qui l’héberge, que toutes les actions jamais entreprises auparavant pour le promouvoir (que ce soit un bien ou un mal est une autre histoire).

Aux dernières nouvelles le Vatican n’a pas réclamé d’argent à la marque pour la reproduction non autorisée de l’Adam de Michel-Ange, ni le musée du Prado pour les Grâces de Rubens. 

dimanche 10 mai 2020

N'allez pas à Chancelade (2 de 2)

Résumé de l’épisode précédent : intrigués par l’évocation d’un tableau autrefois attribué à Georges de La Tour, vous envisagiez d’aller le voir à Chancelade. Or cela vous était déconseillé ici-même. Mais vous n’avez pas vraiment confiance dans les jugements de l’auteur de ce blog. Et on ne pourra vous donner tort, vous découvrirez que l’arrogant n’a jamais vu le tableau autrement qu’en reproduction.

Reprenons donc la question laissée en suspens : pourquoi ne pas aller, quand la fin de la pandémie l’autorisera, visiter ce christ de Chancelade ?
Après tout, si le tableau a survécu en 80 ans à plus d’outrages que son sujet même n’en a subis, plusieurs fois rafistolé, trois fois restauré à fond, déchu par deux fois, du rang de chef d’œuvre à celui d’original puis de copie, pareille résilience vaut bien une visite.

Vous auriez sans doute trouvé l’occasion d’y passer, depuis son retour de captivité champenoise, voilà plus de vingt ans, mais les guides en parlaient si peu. Aujourd'hui encore le Guide vert de Michelin conseille du bout des lèvres la banale abbaye reconstituée de Chancelade, mais ignore le tableau qui s’y trouve, et quand on se renseignait il y a quelques années sur les conditions de visite, elles étaient tellement aléatoires qu’on était découragé d’entamer ce périple incertain pour un tableau probablement décevant.

Mais un jour peut-être, après des mois d’enfermement, avide d’inattendu, vous vous rappellerez la destinée fatale de ce christ aux outrages. Alors l’ennui vous poussera vers Chancelade.

Mieux vaudrait ne pas y succomber, car on ne peut que s’incliner devant les faits : le christ de Chancelade est l’objet d’une malédiction.





Cette fois, c’était en juin 2018. Dans la nuit du 10 au 11, des pluies diluviennes s’abattaient sur une partie de la France et envahissaient l’église de Chancelade, emportant tout, bancs, cierges, missels, noyant le monument historique classé sous un mètre trente d’une eau boueuse et sacrilège, comme à Florence en 1966.
On prétend que le tableau, derrière sa vitre, a peu souffert, mais que le système sophistiqué de protection électronique n’a pas supporté la submersion.

Un an et demi plus tard, sur les lieux, n’est toujours exposée qu’une sombre photographie réduite, nommée « copie de l’original » sur le mot d’excuse qui l’accompagne (notre illustration).
Où est le tableau aujourd’hui ? Peut-être au musée voisin de Périgueux, entre les mains d’une restauratrice attentionnée.

Depuis ce déluge, la plaie suivante, le virus, s’est abattue sur le monde. Personne ne peut prédire quand le christ reparaitra dans l’église de Chancelade. Mais il reviendra ; il renait toujours après chaque outrage.
Toutefois ne vous méprenez pas, il ne sera pas transfiguré en tableau de Georges de La Tour. Il n’y a pas de miracle.
 

mercredi 2 mai 2018

Une autre fuite du domaine public

Rappel : le domaine public est l’ensemble des réalisations des êtres humains dont la propriété est passée des mains du créateur (ou des profiteurs, pardon, des ayants droit) aux bras accueillants mais maladroits de l’humanité entière. Car si tous s’accordent, aux dates près, sur sa définition, son utilisation divise les nations.
Pour simplifier, d’un côté, les pays anglo-saxons et du nord de l’Europe considèrent que le domaine public est un patrimoine (matrimoine dirions-nous aujourd’hui) que les états doivent maintenir et propager généreusement. Et de l’autre côté, les pays latins et du sud de l’Europe exploitent le domaine public comme une ressource naturelle, et en privent le public au profit de sociétés ou de personnes privées (ah, ne protestez pas, on a dit qu’on simplifiait !)

Il n’est pas un mois sans que tombe la bonne nouvelle d’une bibliothèque ou d’un grand musée, hollandais, anglais, américain, qui a numérisé les documents ou les images de sa collection et les partage sans condition sur internet (par exemple il y a quelques jours la célèbre et un peu surfaite fondation Barnes de Philadelphie), et au même moment la mauvaise nouvelle d’une partie du patrimoine français ou italien vendue à une entreprise commerciale (ainsi l’accord du 4 avril dernier, entre le ministère italien de la Culture et du Tourisme et le vendeur de posters et de droits de reproduction sur internet, Bridgeman).

Revenons sur cet accord qui vient d’émouvoir quelques spécialistes.
Le ministère italien (MiBACT pour les intimes), constatant qu’il côtoyait la France dans les abysses de la médiocrité en matière de reproduction et de diffusion de son patrimoine culturel, et enhardi par de récentes décisions déraisonnables de la justice en matière de domaine public, s’est soulagé en confiant cette gestion à une entreprise privée.
Il vient donc d’accorder à la société Bridgeman la commercialisation des reproductions de toutes les œuvres des 439 musées qui dépendent de sa responsabilité. Désormais, au moins dans tous les domaines de l’édition, artistique, scientifique, universitaire, pédagogique, l’auteur qui souhaitera reproduire une œuvre de ces musées se verra renvoyé illico chez Bridgeman, devenu curateur des biens de l’humanité pour le compte de l’État italien, et là, domaine public ou pas, il faudra passer à la caisse.
Le ministère compte bien en tirer des bénéfices.

Cet accord ne lui interdit pas de faire évoluer les sites de ses musées et la diffusion philanthropique du patrimoine italien, mais ça n’est pas en cédant une partie du domaine public qu’il en prend particulièrement le chemin. La pratique est courante, c’était en 2013 la méthode de la Bibliothèque nationale de France, en 2016 du ministère de l’Éducation nationale français, et tant d’autres exemples.

Et pour répondre aux rouspétances du lecteur révolté par le premier paragraphe de cette chronique, si on s’interroge sur la raison qui différencierait les comportements du « nord » et du « sud », il serait évidemment niais de penser qu’une frontière sépare les nations intègres des peu scrupuleuses, car il y a sans doute partout la même proportion de personnes sans vertu et infréquentables, c’est à dire d’humains qui exercent un pouvoir sur d’autres humains et en abusent.
Alors les explications de ces abus sont vraisemblablement à rechercher dans les moyens que le système juridique de chaque pays a mis en œuvre pour les contrarier, ou les encourager.
Ainsi faire un parallèle entre les systèmes civilistes issus du droit romain et les systèmes jurisprudentiels influencés par la « common law » serait certainement instructif, mais surement très fatiguant, pour l'auteur et le lecteur.

De toute manière, quand le domaine public commence à fuir de partout vers des intérêts privés, il est temps pour l’humanité (enfin vous et moi, si vous préférez) de reconquérir par tout moyen le libre accès à sa propriété.




Ce portrait supposé d’un anglais, souvent appelé « l’homme aux yeux glauques », peint vers 1545 par Tiziano Vecelli (dit le Titien), un des plus beaux portraits d’homme qui soient, est quasiment invisible. 
S’il en fallait une preuve, on n’en trouve aucune image satisfaisante sur internet, parce que personne ne peut le photographier. Il est exposé, au palais Pitti de Florence, dans une pièce interdite par un joli cordon rouge qui oblige à l’apercevoir de loin et de biais en se penchant, comme toutes les peintures du musée, ce qui est pire à l’amateur que de le cacher dans les réserves. 
Et serait-il présenté sur un plan perpendiculaire à l’axe du regard qu’on ne le verrait pas plus sur internet puisque le palais fait partie des nombreux musées de Florence où la photographie est prohibée. Et les sites officiels de Florence, indigents, ne le citent même pas. 
Tant de secret n’augure rien de bon pour la carrière de ce peintre, qui sera très vite oublié.

lundi 1 janvier 2018

Sale temps sur le domaine public

Évoqué dernièrement, le passage dans sa 2018ème année de l’humanité qui croit au calendrier grégorien marque l’entrée dans le domaine public de l’œuvre des artistes morts en l'an 1947 dudit calendrier.
Bonnard, Marquet, Van Meegeren, Hoschedé-Monet, Eugène de Suède, Reynaldo Hahn, Tristan Bernard, Ramuz, Fargue, Horta, Lubitsch, le physicien Max Planck et un tas d’autres créateurs, sont aujourd'hui à la libre disposition du public (sous réserve de règlementations locales particulières).
N’oublions pas cependant que les règles d’accession au domaine public sont des textes de loi, qui sont parfois interprétés bizarrement par les tribunaux, voire résolument ignorés, comme nous allons le constater.

Vous souvenez-vous de la pantalonnade du ministre italien de la Culture en 2014, aiguillonné par le directeur de la Galerie de l’Académie de Florence, qui s’excitait publiquement contre une entreprise américaine, créatrice d’une affiche incongrue ? Elle montrait le David sculpté par Michel-Ange tenant dans les bras un fusil ultramoderne. Le ministre prétendait que l’utilisation de l'image du David était illégale sans autorisation de l'État italien et exigeait le paiement de droits de reproduction.
L’œuvre étant depuis des siècles dans le domaine public, c’était une galéjade, mais face à l’hostilité agressive des médias et des officiels italiens, l’Américain retirait sagement son affiche. L’effet publicitaire de l’hystérie collective avait déjà largement dépassé ses espérances.

L’idée de faire fructifier toujours plus l’héritage culturel est de tous les temps, mais elle est aujourd'hui avivée par la réduction devenue systématique des budgets consacrés à la culture. En Italie, elle s’est transformée en une obsession au point que le gouvernement ne nomme plus que des « gestionnaires » à la tête des grands musées.

Ainsi la récente directrice de la Galerie de l’Académie de Florence eut l’idée d’attaquer en justice un organisateur de circuits touristiques qui vendait des tickets d’entrée à son musée pour 5 fois le prix normal. Mais la poursuite ne portait pas sur ce motif, qui est une pratique courante. L'audacieuse manageuse réclamait parce que la promotion pour les vendre était centrée sur le monumental David de Michel-Ange.
En résumé, elle réclamait des droits d’auteur sur la reproduction d’une œuvre du domaine public qui se trouve dans son musée, Copyfraude banale et détournement du droit, pratiqués par tout grand musée qui se respecte, sujet abondamment traité ici.
Pour mémoire, la photographie, même touristique, est interdite dans le musée (mais allez empêcher des milliers de touristes étrangers de sortir leur smartphone - rappelons-nous la déroute du Louvre en 2005).

Tout ceci serait anodin, si le tribunal civil de Florence n’avait pas été sensibilisé aux enjeux financiers immédiats du litige. Il a donc docilement conclu, ignorant toutes les lois de protection du domaine public italien, que l’accusé devra retirer de toutes ses campagnes promotionnelles l’image de la statue (sous astreinte de 2000 euros par jour), parce qu’il n’en a pas demandé l’autorisation au musée ni payé les droits de reproduction.
Une bourrasque d'air frais parcourait alors les encéphales embrumés des gestionnaires de la culture de la ville de Florence.
Fière de son succès, la responsable de tout cela déclarait attendre un avis du procureur pour appliquer la décision de justice à toutes les œuvres de « son musée », le gestionnaire de la cathédrale demandait à la rencontrer, celui du musée des Offices, ragaillardi, décidait de se lancer dans de vigoureuses poursuites judiciaires, et le maire exhortait toutes les institutions et les entreprises à se mettre en conformité avec ces nouveaux principes « l’image de Florence ne devrait plus être exploitée sans limites ni règles ».

On admet de plumer ouvertement le public, à condition de bénéficier aussi de la petite extorsion, et au passage on s’assied sur les principes du droit d’auteur. Ce sont des manières de mafieux.


Projet de la municipalité pour rentabiliser un peu plus les merveilles architecturales de Florence. Ici, en test, la façade de la basilique Santa Maria Novella est voilée. Quand un nombre suffisant de touristes payants est atteint sur la Piazza di S.M. Novella attenante, les issues en sont fermées et la façade est dévoilée par un ingénieux système de pompes hydrauliques. La durée de dévoilement est proportionnelle aux recettes de l’opération.  

Et comme toutes les bonnes idées d’abus de pouvoir, elle devrait vite se propager dans toute l’Europe, et il ne serait pas étonnant que le musée du Louvre profite de cette jurisprudence pour essayer d’obtenir le paiement de droits à l’utilisation de l’image de la Joconde, et même à tout article utilisant le mot Joconde.

Pour l’image, le cadre juridique français l’autorisant à le faire est désormais en place. Le décret Chambord en mars 2017, intégré à la loi de 2016 délicieusement nommée « Liberté de création, Architecture et Patrimoine » a créé, dans le but de contredire une récente décision de justice, une obligation de demande d’autorisation (avec redevance) lors de l’utilisation commerciale de l’image de bâtiments du domaine public (*). Il suffira de substituer « œuvres » à « bâtiments ».

Pour les mots, à l’instar de la loi d’exception qui sera votée dans quelques semaines pour attribuer des droits exceptionnels au Comité international olympique pendant 7 ans jusqu’aux jeux de 2024 à Paris, et qui interdira d’utiliser sans payer certaines expressions comme « Jeux Olympiques », ou « Paris 2024 », pourquoi ne pas profiter de cet élan créatif pour instituer un « droit » plus global qui s’appliquerait à l’usage de certains mots choisis annuellement dans la loi de finances ?

Il reste une indéniable marge de progrès pour abuser du domaine public et plumer encore un peu son propriétaire légitime. Cela annonce une bien belle année artistique 2018.

***
(*) Les images de Wikipedia et de Facebook (pour ne parler que des plus gros sites) sont considérées « à usage commercial » dans la mesure où, pour Wikipedia, leur réutilisation libre pour n’importe quel usage est un des principes constitutifs de la Fondation, et pour le second, l’utilisateur qui s’abonne autorise Facebook à faire toute utilisation qui lui conviendra des images téléversées sur le site.

samedi 23 décembre 2017

Tableaux singuliers (7)

Après une averse, une dame vêtue de rouge vif et au bas de robe crotté déambule dans une rue sans doute fréquentée par des messieurs. Au même instant deux bourgeoises sortent du porche imposant d’une maison au hautes fenêtres protégées par d’épais barreaux et s’apprêtent à entrer dans un fiacre. La scène est peinte à la manière d’une indiscrétion, surprise par un passant.

Raffaello Sorbi, Le fiacre, 1872 (28x35cm, Vente Sotheby 16.12.2015, 31k£)

Né à Florence en 1844, Raffaello Sorbi y apprend la peinture, y obtient des prix, y peint sur commande pour des amateurs anglais et américains, fait peut-être un aller-retour à Rome, revient à Florence, y peint des tableaux de genre historique et vaguement folklorique, des portraits nettement pompéiens, et de guillerettes scènes de village. Il est élu à l’Académie des beaux-arts de Florence, où il meurt en 1931.

À peine mort Sorbi est oublié, en bon peintre académique, à l’image d’un Ernest Meissonnier moins martial et plus rural, et comme tant d’autres son nom se perd, et refait surface de temps en temps dans une salle des ventes, quand une famille en difficulté en espère une embellie.
Notons qu’il inspire encore de nos jours les fabricants de puzzles de 2000 pièces, comme les plus grands !

Ses tableaux ne brillent pas, d’ordinaire, par un sens particulier de la mise en page, elle est plate et frontale, ni des couleurs, elles sont insipides, ni de « l’intériorité », son point de vue est toujours superficiel. Mais, comme dit le proverbe congolais « il y a toujours quelque chose de bon dans le plus mauvais des peintres », et on trouve quelquefois dans la production de Sorbi un tableau inattendu, insolite, plaisant, dont cette singulière scène de fiacre.
Quelle idée, quel sentiment auront incité Sorbi, expert en félicité villageoise et en festivités toscanes, à peindre ce curieux instantané clandestin ?















Une jolie toile originale de Raffaello Sorbi, l’étendage du linge blanc (Panni Stesi, v.1895, 12x18cm, vente Florence 20.04.2013, 9k€)

dimanche 15 mars 2015

L’ange corrompu de Gaetano Zumbo

Le touriste qui a l'idée saugrenue de visiter à Florence le musée d'histoire naturelle « La Specola », près du palais Pitti, y découvre parmi les araignées les scorpions et les scolopendres méthodiquement alignées dans des boites de carton, après des vitrines bondées d’oiseaux absolument identiques et empaillés, quelques salles lugubres consacrées à la somptueuse collection de cires anatomiques humaines.
Cercueils transparents où reposent alanguies des Vénus éventrées qui présentent fièrement les détails de leur anatomie interne, profusion d’organes sains ou malades, de membres écorchés, de têtes dépecées, tous modelés dans la cire colorée à l’imitation de la réalité, par Gaetano Zumbo notamment, à la fin du 17ème siècle ou Clemente Susini un siècle plus tard.

Parmi ces cires sont quatre scènes de fléaux naturels, sortes de dioramas mis en scène comme des petits théâtres baroques sous verre où sont représentés des personnages dans toutes les phases de la décomposition. Ces scènes édifiantes, pathétiques et scientifiques sont de Zumbo. Elles illustrent la mort (sepolcro), la peste, le temps et la syphilis (il morbo gallico).

La dernière est une reconstitution imaginée à partir de fragments retrouvés dans un réserve du palazzo Mozzi, qui avait souffert des inondations de Florence en 1966. Et les restaurateurs ont placé, parmi les corps et les morceaux illustrant les divers états de la maladie, à droite de la scène, un chérubin qui trainait, un angelot qui semble endormi.
Dans l’iconographie occidentale, les angelots servent à tout et à n’importe quoi. Messagers de Dieu, contrepoint moralisateur, point de vue du peintre, remplissage d’une zone délaissée de la toile, ils envahiront l’art pendant des siècles, ribambelles de chérubins mièvres virevoltant en nuées grassouillettes, riant ou pleurnichant niaisement.

Mais ici l’ange de Zumbo est mort. Sa peau est verdâtre, dans un état avancé de putréfaction, son ventre est ouvert. Le bandeau qui couvre ses yeux symbolise traditionnellement l’aveuglement du destin, qui détruit tous indifféremment, jusqu’aux êtres imaginaires.



dimanche 16 mars 2014

Le gros pétard de David

Il faut l'admettre, Michel-Ange était un artiste immense, un gros travailleur qui imaginait des ouvrages toujours plus impressionnants. Et un art monumental ne se fait pas sans des imprécisions et des erreurs dues à l'empressement. Michel-Ange n'en fut pas exempt. Il n'est qu'à examiner les proportions exagérées, les corps déformés des personnages androgynes qui peuplent le plafond de la chapelle Sixtine au Vatican, ou son gigantesque David sculpté de 5 mètres, mal proportionné, ses grandes mains simiesques, son évidente macrocéphalie, ses traits grossiers et son petit sexe si finement ciselé, avec amour.

Et pourtant l'Italie considère le David, cette effigie martiale et sans grâce, comme un des symboles de la nation, au point d'avoir parsemé Florence de copies colossales. Et bien qu'elle ne se soit jamais opposée aux usages les moins raffinés de ses icônes nationales, elle vient, prise d'une poussée soudaine de vertu outragée, de réagir violemment à la vue d'une affiche publicitaire américaine qui vante un énorme fusil ultramoderne en le plaçant dans les bras dudit David, par un médiocre trucage photographique.

La presse, qui ne s'embarrasse pas à vérifier ce qu'elle retransmet, serine en chœur les propos offensés du ministre italien de la culture et du directeur (qui se nomme Angelo Tartuferie) du musée de l'Académie qui héberge à Florence l'original du monument insulté. Et tous de répéter que l'utilisation publicitaire de l'image du David doit faire l'objet d'une autorisation de l'État italien assortie du paiement de droits de reproduction, et que ce détournement de mauvais gout est illégal.
On lit aussi dans les journaux italiens que « la violence exercée sur la sculpture est pire qu'une attaque au marteau ... et il faut réclamer à la société américaine un milliard de dollars qui serviraient à restaurer Pompéi. »

Cinéma et hypocrisie que tout cela. Le droit de la propriété intellectuelle italien, qui semble, à la lecture des commentaires italiens, assez proche du droit français, ne pourra rien contre l'utilisation, même douteuse, d'une œuvre qui a toujours été dans le domaine public. Et y aurait-il manipulation d'une photographie soumise à droits d'auteur (puisque les photos sont interdites - bien vainement - dans le musée) que les italiens auraient du mal à obtenir réparation dans un litige international contre une entreprise américaine, pour une simple citation parodique.


Alors à défaut d'argument juridique l'Italie peut toujours déclarer la guerre aux États-Unis. Le prétexte ne serait pas moins sérieux que pour nombre d'autres conflits et elle aurait sans doute des chances de gagner, David (ou Daoud) n'a-t-il pas vaincu le géant Goliath et sauvé les tribus hébraïques de l'hostilité des philistins, dans les mythologies biblique et coranique ? Il conviendra cependant, comme dans l'astucieuse publicité incriminée, de remplacer les frondes archaïques par des fusils mitrailleurs.

Quant à l’emblème bafoué de la nation, et s'il faut absolument contenter les amateurs d'anatomie masculine, il se trouve à Florence, à 400 mètres de la statue de Michel-Ange, au bout d'une allée du Musée d'archéologie de la ville, une sculpture romaine au lignes raffinées et au geste pacifique, l'Idolino di Pesaro, éphèbe porte lampe (l'original grec tendait une grappe de raisin), qui remplacerait avantageusement l'idole déchue.
Ou encore, 900 mètres plus au sud, la merveille du musée Bargello, le David sculpté par Donatello 70 ans avant celui de Michel-Ange. Mais les détails sensuels et la pose ambigüe de cet adolescent efféminé l'éloigneraient certainement un peu de l'idéal fade et inexpressif de Monsieur Tartuferie.

mercredi 20 novembre 2013

Parabole ligure

L'amateur de vieilles croutes qui déambule dans les musées de Gênes, déserts, ou de Florence, surpeuplés, sera probablement attiré par quelques peintures nocturnes et religieuses de la main d'un certain Luca Cambiaso.
Des formes épurées, des volumes simplifiés parfois jusqu'à la raideur géométrique, presque cubiste, et une lumière brutale qui découpe l'ombre comme au couteau.

Ce Cambiaso aura bien retenu les leçons de Caravage et de ses suiveurs, Honthorst d'Utrecht, La Tour de Lunéville, Trophime Bigot d'Arles. Il a d'ailleurs comme ce dernier le trait un peu fruste, la manière un peu naïve.

À gauche, Luca Cambiaso, le Christ devant Caïphe, musée de l'académie ligure des beaux-arts, Gênes piazza De Ferrari. 
En haut, Vierge à l'enfant, musée de l'académie ligure des beaux-arts (une version proche se trouve au musée des Offices de Florence).
En bas, Vierge à la chandelle, Musei di Strada Nuova, Palazzo Bianco, Gênes.


Et l'amateur de vieux tableaux se penche alors vers le cartel et y lit :
« Cambiaso Luca, né à Moneglia (près de Gênes) en 1527, mort à San Lorenzo de El Escorial en 1585 ».

Ainsi, quand Cambiaso peignait ces scènes éclairées à la bougie, dans les années 1570, Honthorst, La Tour ou Bigot n'étaient pas nés, et Michelangelo Merisi, qu'on nommera plus tard Le Caravage, courait encore après les lézards, en culottes courtes, dans la campagne Milanaise, au nord de Gênes.

 















La ville de Gênes a érigé en 1935, dans l'entrée de l'académie ligure, un hommage au grand artiste. Équipé de culottes bouffantes et d'un gros pinceau de peintre en bâtiments, Cambiaso scrute le ciel et semble s'inquiéter de l'immensité de la tâche et de la quantité requise de peinture bleue.

samedi 24 août 2013

Il y a réalisme et réalisme

En réaction contre la peinture imaginaire, religieuse, morale, historique de leur pères prescrite par les académies, de nombreux courants picturaux réalistes, naturalistes, véristes, impressionnistes traversèrent l'Europe dans la seconde moitié du 19ème siècle.
C'est le prix même de la vie que de devoir se séparer du passé. De grandes théories furent imaginées à l'appui de cette réaction naturelle. Il fallait alors montrer le monde comme on le voyait, comme on le ressentait, sans l'idéaliser.

Telemaco Signorini (1835-1901) est un intellectuel florentin, légèrement excentrique et dandy. Il fréquente un cercle de peintres à la recherche de thèmes réalistes et de changements formels, les Macchiaioli, s'engage quelques temps comme nombre d'autres peintres auprès de Garibaldi, côtoie certains peintres français, Corot, Degas, théorise un peu et fonde une revue artistique éphèmère.

Au milieu des années 60 Signorini peint quelques tableaux au thème social, comme la célèbre Salle des agitées à l'asile San Bonifazio de Florence, en 1865, admirée par Degas, exposée aujourd'hui au musée Ca' Pesaro de Venise, ou comme l'Alzaia en 1864.


L'Alzaia (le chemin de halage) représente une scène de halage dans le parc Cascine à Florence, sur les rives de l'Arno, en fin de journée. La scène est reconstituée en atelier d'après des poses photographiées par Cristiano Banti, un collègue.
Cinq hommes peinent, tirant au bout d'une corde une charge qu'on ne voit pas. Le point de vue au ras du sol découpe sur le ciel leurs silhouettes sombres et leur donne un aspect menaçant, pour le petit chien qui aboie, et la fillette inquiète qui se protège dans la redingote de son père indifférent, le dos tourné.
L'étrangeté de la situation, la monumentalité du tableau (1,73 mètre), la pose sculpturale des personnages comme sur la frise d'un temple, donnent à cette scène un aspect irréel, symbolique (voire moralisateur). Récemment redécouvert et exposé au musée de l'Orangerie de Paris, le tableau est actuellement sur le marché de l'art.

Ilia Répine (1844-1930) est un peintre russe très réaliste, d'un réalisme cru, brutal, qui ne se pose pas vraiment de questions stylistiques. Et un réalisme littéral devient inévitablement une critique sociale quand il s'intéresse aux gens modestes.
Un temps membre du groupe des Peredvijniki (peintres ambulants) qui fuient l'académisme, Répine devient très vite renommé pour ses représentations fidèles de la réalité et un portraitiste recherché. Comme Rembrandt qu'il admire, il n'y met aucune manière et ne recherche que le naturel des modèles.
Très courtisé par Lénine qui le juge fondateur du réalisme soviétique il reste néanmoins jusqu'à sa mort dans sa propriété du golfe de Finlande sur les bords de la mer Baltique (aujourd'hui Répino, en Russie).


Entre 1870 et 1873, jeune médaillé de l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, Répine passe des mois sur les bords du fleuve Volga, auprès des travailleurs de force qui remorquent les bateaux. Il y réalise son premier chef-d'œuvre, Bourlaki na Volguié (haleurs sur la Volga), aujourd'hui au Musée russe de Saint-Pétersbourg. 3,7 mètres carrés de réalisme vériste à la force du pinceau.
Depuis, le tableau est devenu le symbole de l'oppression dans la Russie tsariste. On le trouve reproduit dans les manuels d'histoire du monde entier.