mardi 21 février 2017

Erratum et autres précisions

À la lumière d’un article de fraiche date du journal Le Monde, revenons brièvement sur le problème de la fréquentation des musées et monuments parisiens et franciliens en 2016.

Notre dernière chronique sur le sujet avait laissé une désagréable impression d’inachevé. Nous n’avions pas trouvé d’explication au succès à contre-courant du Centre Pompidou face à l’effondrement de la fréquentation des autres institutions incontournables que sont le Louvre, le musée d’Orsay et le château de Versailles.
Or le journal Le Monde, très informé, connait les raisons de cette réussite du Centre Pompidou. C’est grâce à « une belle programmation » écrit-il, en citant quelqu’un qu’il ne nomme pas, mais qui ne peut être qu’un responsable directement concerné par l’organisation des expositions du Centre Pompidou, et qui tape allègrement sur ses collègues des autres musées, sous-entendant que s’ils avaient organisé de belles expositions, ils n’en seraient pas là.
Alors est-ce qu’exposer Paul Klee et Gérard Fromanger à Beaubourg est plus méritoire qu’Hubert Robert et Bouchardon au Louvre, ou le Douanier Rousseau et Charles Gleyre au musée d’Orsay ? On laissera le lecteur en juger.

Et puis, appréciable consolation puisqu’il représente 20% du marché, le tourisme d’affaires, curieusement insensible à la crise et aux menaces du terrorisme aura explosé tous ses records en 2016. On attend la perspicacité du Monde pour en déchiffrer les raisons les plus secrètes.

Enfin corrigeons une erreur de notre chronique de janvier. Versailles n’aurait perdu que 10% de ses visiteurs, alors que nous avions annoncé 15%. Ce qui rend d’autant plus méritoire la mesure, prise dès le 1er janvier 2017 par l’établissement public, d’augmenter les tarifs d’entrée de 20%. C’est ce qu’on appelle une sage prudence.


Exposée dans la vitrine d’un sombre couloir du Louvre, cette sainte sculptée dans l’atelier de Charles Hoyau vers 1640 voit rarement s’arrêter un visiteur, malgré de visibles attraits. Et on ne peut  que compatir à la mélancolie de son regard désabusé en songeant que Mona Lisa, la Joconde, à quelques mètres de là, a été aperçue, derrière sa vitre blindée et sa distance de sécurité, plus de 7 millions de fois en 2016. 
Le site du musée déclare que la pauvre sainte n’est plus exposée aujourd’hui. Il ne serait pas surprenant qu’elle en soit arrivée à un geste désespéré.

dimanche 19 février 2017

L'éclipse totale de Châteaudun


Quelques minutes avant l’éclipse totale.

Châteaudun est une ville du département de l’Eure-et-Loir dotée d’un héritage culturel digne des blogs les plus exigeants et les plus éclectiques.

On y verra un singulier monument aux morts où un soldat devenu fou pointe son fusil sur la population (nous en reparlerons un jour), un cimetière fantastique où des centaines d’avions militaires démembrés agonisent en rouillant (nous y reviendrons un jour), sans parler des immémoriales grottes du Foulon qui minent les fondations de la ville et du centre pénitentiaire dont l’air purifié est très apprécié dit-on des visiteurs originaires de la région parisienne.

Et cependant la charmante petite ville est abandonnée par les médias. Aucun journal local, en effet, n’aura dit mot de la récente éclipse totale qui passait au bout du grand cimetière de la rue du Champdé, sur la façade solitaire de Notre-dame-du-Champdé, construite en 1519 et détruite en 1878, par la foudre.


Le moment émouvant de l’éclipse totale.

mardi 14 février 2017

La vie des cimetières (74)

Encore quelques instants de vie quotidienne au cimetière monumental Staglieno, à Gênes, en Ligurie




vendredi 3 février 2017

Le peintre de l'impalpable

On n’insistera jamais assez sur le courage de ces pionniers de l’école impressionniste qui défrichèrent un pan entier de notre univers mental et, au mépris des outrages, osèrent représenter la réalité non telle que le monde la voyait habituellement, mais comme eux-mêmes la ressentaient, plaisante et décorative, avec des couleurs claires, pudiquement voilée comme par une sorte d’effet de myopie.

Le meneur incontestable de cette nouvelle conception était Claude Monet. Le musée des beaux-arts de Nancy expose un de ses chefs-d’œuvre intitulé « Vétheuil dans le brouillard », huile sur toile peinte en 1879 et qui représente certainement la quintessence de son style.

Claude Monet, vue de Vétheuil dans le brouillard, 1879 (Nancy, musée des beaux-arts).

samedi 28 janvier 2017

Manipulons les antiquités

Le lecteur se souvient peut-être de l’amertume de l’auteur de ce blog quand il réalisait, visitant le musée d’archéologie de Saint-Germain-en-Laye, que les objets exposés dans les vitrines étaient souvent de médiocres copies de plâtre. Peut-être se rappelle-t-il alors la rumination sans issue sur l’idée de Vérité que ce constat avait provoquée chez l’auteur. 

Et bien le musée propose depuis peu une solution assez élégante à cette question existentielle. Dans le cadre du projet « France Collections 3D » piloté par la Réunion des Musées Nationaux, qui est une grande campagne de numérisation en trois dimensions des objets des collections nationales, le musée d’archéologie a déjà confié 80 pièces majeures. 

Et elles sont aujourd’hui à la disposition du public sur le site du musée, dans une interface encore un peu rudimentaire et avec une information minimaliste, ou bien, assorties d’une ergonomie plus souple et d’une fiche signalétique plus complète, sur le site de Sketchfab, société qui héberge les données numériques du musée et les outils d’affichage. 

Ainsi la Dame à la capuche de Brassempouy (illustration ci-dessus), extraordinaire portrait préhistorique de quelques centimètres sculpté dans l’ivoire il y a 25 000 ans, peut être agrandie, contournée, basculée, manipulée, scrutée dans une qualité bien plus proche de l’original que la lointaine copie exposée dans le musée. 

On y trouvera aussi la Vénus de Tursac aux formes pures comme modelées par Brancusi, et le Cheval propulseur, et l’Ourson… 

N’oubliez pas d’employer toutes les ressources de la souris (ou sur tablette, des doigts), clic droit, clic gauche avec ou sans touche Alt, molette…

mardi 24 janvier 2017

Une mauvaise fréquentation

Les chiffres de fréquentation des musées pour l’année 2016 viennent de tomber (c’est le mot juste). Et c’est dramatique, le Louvre va certainement perdre sa place de plus grand musée de l’Univers, car le Japonais le boude.

Le château de Versailles et le Louvre ont perdu 15% de visiteurs, le musée d’Orsay, 13%. On rend responsables les attentats terroristes du 7 janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo et du 13 novembre 2015 au Bataclan et dans les rues de Paris. Le musée Pompidou à Beaubourg aurait pourtant enregistré une hausse de fréquentation de 9%. Comment l’explique-t-on ?

Comme les conditions de visite des musées sont déjà déplorables (attente pendant des heures sous la pluie glacée et salles surpeuplées), et comme le contenu des expositions est devenu anémique, la seule variable d’ajustement qui reste aux inventifs gestionnaires des biens publics est le prix du billet d’entrée (et éventuellement l’interdiction de photographier pour relancer la carte postale).

L’équation est simple, il suffit donc d’augmenter le prix du ticket d’un taux au moins égal en valeur absolue à la baisse de fréquentation. Ainsi le château de Versailles augmente ses tarifs de 20% au premier janvier 2017, et la visite des jardins ne sera plus gratuite que les lundis, mercredis et jeudis.
Le Louvre, prévoyant, avait dès juillet 2015 augmenté ses tarifs de 25%, mais au détriment surtout des 70% de visiteurs étrangers. Ce qui était une erreur puisque c’est surtout la défection du client étranger, notamment du Japonais, qui a fait baisser les visites en 2016 (7,3 millions seulement, à peine 23 000 touristes par jour, quelle misère !)

Bien entendu les prix ne baisseront pas pour autant quand les visiteurs reviendront. Donner c’est donner, reprendre c’est voler.

Vue du château et des jardins de Versailles désertés par le touriste.

lundi 16 janvier 2017

La vie des cimetières (73)

Chapelle dédiée à l'archange saint Michel sur le rocher d'Aiguilhe.

Au sommet du rocher d’Aiguilhe, au milieu du dixième siècle, fut édifiée une chapelle dédiée à l’archange saint Michel.
On raconte qu’une jeune vierge sous la bienveillance de l’archange, sa pureté mise en doute, voulut prouver sa chasteté en se précipitant du haut du pic. L’archange amortit sa chute.
Revigorée par l’expérience elle fit une deuxième tentative qui suscita le même miracle.
La troisième fois, elle fit la promotion du spectacle et comptait bien en recueillir quelque prestige. Le peuple afflua. Le miracle ne se répéta pas.

Mystérieux pictogramme au sommet du rocher d'Aiguilhe.

Depuis sur le mur de la coursive qui encercle la chapelle, un panneau au mystérieux pictogramme stigmatise tout excès de vanité en interdisant de se jeter plus d’une fois du haut du roc.

Cimetière nord du Puy-en-Velay aux pieds du rocher d'Aiguilhe.

En contrebas pourtant, prêt à loger les désespérés, s’étale sur le coteau parmi les sapins les mélèzes et les épicéas le grand cimetière nord du Puy-en-Velay avec son point de vue pittoresque sur le rocher.

lundi 2 janvier 2017

Nouvelles de la Terre

Voilà 8 ans déjà que nous avons pris des nouvelles de la Terre. Et ces dernières nouvelles étaient déjà alarmantes.

Et puis, apprenant partout sur internet que l’année 2016 avait été en moyenne la plus chaude depuis des millénaires, battant ainsi l’année 2015 qui avait déjà le précédent record, nous avons envoyé sans attendre un reporter pour vérifier ces allégations certainement excessives.

Hélas notre envoyé n’a trouvé personne sur place pour confirmer ces chiffres.
L’endroit était désert, et il allait repartir bredouille quand un ruban rouge et blanc interdisant d’approcher le globe de trop près, ce qui est préjudiciable à un journalisme de qualité, attira son attention.
Soupçonneux, il fit un tour complet de la Terre et distingua, stupéfait, que la glace de l'Antarctique avait totalement fondu et avait été remplacée par une trappe discrètement aménagée.

Tout devenait alors limpide. Notre enquête confirmait sans contestation possible le réchauffement déraisonnable de la planète, et dévoilait en exclusivité que les odieux responsables de cette catastrophe avaient filé par une porte dérobée.

Vous aurez remarqué que notre journaliste, qui vient de faire le tour de la Terre le 1er janvier 2017, en a rapporté des photographies qui semblent prises en plein été. C’est une preuve supplémentaire du fameux dérèglement climatique.

dimanche 25 décembre 2016

Un mendiant à l’hôtel de la Monnaie

Maurizio Cattelan - Lui, exposé dans l'hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

Qu’est-ce qui peut séduire dans une œuvre de Maurizio Cattelan ?

L’incongruité des situations ? Comme dans les tableaux de Magritte, l’apparition d’un objet ou d’une scène imprévus dans un environnement inadéquat. Sans compter le titre sibyllin, voire absent, qui n'éclaircit pas l'énigme.
Et on ne sait pas clairement si le plaisir est causé par ce surgissement d’une invraisemblance dans une réalité palpable, un peu comme un trait d’humour, ou par le rassurant retour à l’équilibre de la raison qui a tôt fait de se forger une interprétation personnelle.

Mais les blagues trop souvent répétés finissent par lasser. La surprise s’évente. Et la provocation perd tout sens quand elle est encensée par les institutions qu’elle pensait railler. Elle devient une complaisante taquinerie. On en parle dans les cocktails officiels et les inaugurations. On écrit à l’occasion un petit opuscule opportun où on aligne des banalités prononcées par l'artiste. Sa cote s'en ressentira à la hausse.

Maurizio Cattelan, hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

La Monnaie de Paris, la plus vieille institution française et qui frappe la monnaie depuis 12 siècles vient de consacrer quelques lambris de l’hôtel de la Monnaie du quai Conti à une petite rétrospective des œuvres de Maurizio Cattelan.

Et cette accumulation de 17 œuvres laisse finalement le spectateur indifférent, une fois sa curiosité satisfaite.
Le sujet le plus touchant est peut-être ce clochard sans domicile caché dans une vieille couverture dans une petite pièce un peu en retrait.

Maurizio Cattelan, hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

Car les œuvres de Cattelan ne sont réjouissantes et impressionnantes qu'inopinément, quand on les découvre par hasard, comme à Rotterdam, au détour d’une visite du musée Boijmans, dans la salle consacrée aux peintres paysagistes du 19ème siècle, quand on remarque au milieu de la pièce une effigie de Cattelan qui a percé dans le plancher un trou entre deux étages du musée et regarde innocemment les visiteurs, comme une bonne plaisanterie.

Maurizio Cattelan, hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

dimanche 18 décembre 2016

Améliorons les chefs-d'œuvre (12)

Tu es jeune et dynamique, mais malgré tout les choses vieilles t’intéressent, par curiosité, et tu aimes le langage parlé sommaire et approximatif. Alors rejoins-nous sur la retransmission Facebook Live avec le journal Le Monde et visite avec nous Lascaux 4, la toute dernière réplique de la grotte de Lascaux, qui ouvre justement au public le 15 décembre.
C’est une copie incroyable « avec 16 points de mesure sur chaque dessin représenté sur les parois (9’00"). »

Tu es jeune et handicapé. Ça n’est pas grave, tout est adapté à ton handicap. Tu seras également équipé d’un compagnon de visite, une tablette, et un casque connecté avec un fil. Il détectera « la langue dans laquelle tu parles et ton adresse mail (9’55") » et « si tu es malentendant tu pourras y grossir les textes pour mieux les entendre (9’45"). »

Tu ne connais rien à la préhistoire d’il y a longtemps. Pas de problème, le guide obligatoire te parlera dans un micro, tu l’entendras clairement dans ton casque, et il te dira ce que tu dois regarder et penser.

Tu es un peu claustrophobe ou tu crains le froid et l’humidité. Ne t’inquiète pas, la visite de la réplique (qui ne reproduit toujours qu’une partie accessible de la grotte originale) est très rapide. Au bout de 30 minutes tu seras libéré dans le grand hall du Centre international de l’art pariétal où tu pourras alors jouer à loisir avec les technologies virtuelles devant d’autres reproductions partielles de la grotte (recyclées de Lascaux 3), et puis « Il y a un cinéma en 3D et des animations totalement modernes donc ce qui est intéressant c'est que les enfants vont beaucoup s'amuser (3’40"). »

Enfin tu aimes emporter des images en souvenir des visites qui t’ont marqué et pour les montrer aux malheureux qui n'y seront pas allés, mais tu sais que les photographies sont interdites pendant la visite du facsimilé de Lascaux. Ne t’en fais pas, tu achèteras des cartes postales, et puis sinon tu pourras revoir ces 75 minutes de Facebook live, ou même retourner à Lascaux 4.

Lascaux, l'original du deuxième cheval chinois, paroi droite du diverticule axial 
(extrait du beau site officiel Lascaux.culture.fr)


Autres citations de la retransmission Live et commentaires des spectateurs en ligne :  

13'40" « on évite de l'appeler Lascaux 4. Et pour ceux qui s’intéresseraient au vrai Lascaux, elle va bien et se régule toute seule. »
 
37'00" « Si on ne les préserve pas les peintures risquent de disparaitre. La réplique est faite pour protéger Lascaux et l'offrir au public mais ça n'est pas du tout dans un but commercial, loin de là, c'est dans un but de recherche. »  

72'38" Le téléphone de la marque Apple est cité pour la 3ème fois en une heure. Tu n’as pas d’iPhone ? Alors là, on n’a pas de solution à te proposer.

« Pour des hommes préhistoriques leurs esprits étaient assez développés »

« Il y a t'il des pokémons dans la grotte ? »

« Est-ce que c'est de l'art ? »
  

mardi 13 décembre 2016

Stanislas est un cumulard


Stanislas Leszczynski cumulait les fonctions. Roi de Pologne, duc de Lorraine, grand-duc de Lituanie, arrière-grand-père de Louis 16, et record au jeu de Scrabble avec les 49 points de son patronyme (au mépris de toute convenance phonétique dans la suite des lettres SZCZY).
Par ailleurs il a joué un petit rôle dans Ubu roi d’Alfred jarry en 1896.

Les Nancéiens que la question du cumul des mandats préoccupe peu honorent encore Stanislas comme un bienfaiteur de la Lorraine et prétendent qu’il est également le créateur du baba au rhum.
Ils l’ont représenté dans le bronze en 1831 et l’ont enfermé au centre de Nancy dans une bulle hermétique qui le protège de la pollution atmosphérique et des déjections des pigeons irrespectueux.


mercredi 30 novembre 2016

... Émile Friant

Ce peintre s’appelait Émile Friant.

Il était né en 1863 dans la région de Nancy, et le musée des beaux-arts de Nancy lui consacre aujourd’hui une rétrospective jusqu’au 27 février 2017.
Ses plus beaux portraits y sont exposés.



Un peintre oublié...

Qu’est-ce qu’un beau portrait ?

Peut-être l’image d’un visage dont on peut voir, à sa surface, comment elle a été réalisée, les touches du pinceau, les traits du crayon, mais d’où sourd pourtant comme derrière une vitre trouble une présence singulière, une personne, avec ses plaisirs et ses douleurs.

Les peintres qui ont eu cette habileté sont souvent renommés, mais curieusement pas l’auteur des magnifiques visages féminins reproduits sur cette page.
Célébré en son temps il a été vite oublié, balayé par la surenchère des avant-gardismes bigarrés qui se sont succédés depuis plus d’un siècle.








À suivre…

mardi 15 novembre 2016

Améliorons les chefs-d'œuvre (11)

Le lecteur se souvient peut-être de l’aventure du luxueux facsimilé du tableau géant de Véronèse conservé au Louvre, les Noces de Cana. La société espagnole Factum Arte l’avait imprimé et accroché dans le réfectoire du couvent de San Giorgio Maggiore pour le compte d’une association vénitienne, et certainement vendu au prix de l’original si on considère les moyens techniques mis en œuvre et le faste de son inauguration.
Coutumière de ces reconstitutions pharaoniques et habile à émouvoir la sensibilité des autorités ecclésiastiques ou culturelles inconsolées de la disparition d’icônes de leur patrimoine, la société Factum Arte vient de brillamment récidiver, cette fois à Palerme en Sicile.

Caravage, Nativité (détail)
L’évènement fondateur remonte à la nuit du 17 octobre 1969, dans l’oratoire San Lorenzo de Palerme, quand d’anonymes indélicats découpaient grossièrement et emportaient une toile de Michelangelo Merisi dit le Caravage, une grande nativité.

Les bruits les plus effrayants ont couru sur le sort de l’œuvre, jusqu’à celui de sa perte définitive, d’après le témoignage d’un maffieux qui déclarait en 1996 que la toile avait été tellement pliée et abimée par les manipulations que le commanditaire du vol en aurait pleuré et ordonné sa destruction.
Puis durant 45 ans, pour en raviver le souvenir, une photographie aux couleurs fanées remplaça dans son cadre baroque le chef d’œuvre de Caravage.

Mais la société Factum Arte est arrivée, consolatrice de la veuve et de l’orphelin patrimoniaux. Elle a mis en œuvre son abondant argumentaire technique, ses expertises cabalistiques, ses imprimantes uniques au monde, mobilisé les officiels les plus considérables jusqu’au président de la République italienne en personne, et le tour était joué.
L’oratoire San Lorenzo est depuis le 12 décembre 2015 orné d’une photographie plus belle encore que l’original, que Factum Arte n’hésite pas à baptiser « Re-matérialisation de l’œuvre ». Reconnaissons tout de même qu’où elle se situe, à 4 mètres au dessus du sol derrière son mobilier rococo, on ne distingue pas bien les subtilités du délicat relief imaginé pour simuler les défauts d’une toile et les traces de pinceau du peintre.
Et soyons persuadés que Factum Arte dans ses laboratoires les plus secrets, et à l’aide de technologies pointues, est en train de concocter le facsimilé le plus parfait qu’on puisse imaginer, et qui remplacera définitivement tous les autres, le facsimilé d’un président de la République inaugurant un évènement quelconque avec son cortège d’officiels. D’ailleurs c’était peut-être le cas à Palerme.

Afin de ne pas briser le charme de cette émouvante histoire de résurrection nous éviterons de nous demander si l’exorbitante fabrication d’un facsimilé (avec des techniques ultramodernes) est aujourd'hui le meilleur moyen de préserver le souvenir d’une œuvre disparue.