lundi 15 octobre 2018

La vie des cimetières (82)

Le Monde, journal quotidien bien connu au nom légèrement présomptueux, s’effrayait récemment de ne plus trouver, à Paris, de places disponibles sous terre.
Il est vrai que quand on a vécu dans la capitale, et survécu à ses tarifs immobiliers indécents, on envisage comme une sorte de capitulation d’aller se faire enterrer en banlieue, où des dizaines de milliers d’emplacements sont pourtant vacants.

Il y aurait, à Paris, 5000 demandes de relogement définitif par an, qui finissent nécessairement en périphérie (extramuros, comme on dit) puisqu’aucune place n’est disponible dans les cimetières parisiens (à part quelques dizaines de places privilégiées pour les VIP et les « amis de »).
Cela serait dû au trop grand nombre de concessions à perpétuité accordées depuis trop longtemps, malgré l’inconvenance également des prix de l’immobilier sous terre.

Un peu de sémantique : L’expression « à perpétuité » exprime, dans le domaine de l’occupation immobilière, une durée indéterminée, sous deux sens différents selon que la personne concernée est vivante ou non. Quand le locataire est vivant, la perpétuité finit exactement à sa mort, mais quand il est déjà mort, la perpétuité ne cesse que quand la sépulture tombe en ruine et que personne ne revendique plus de lien de filiation avec l’occupant.

Alors, amis parisiens, pourquoi ne pas finir votre existence sous la terre d’un petit village de province, au calme ?
Les nouvelles y arrivent aujourd'hui aussi vite qu'à Paris. Et ce serait favorable à la santé pulmonaire des enfants qui accompagneront vos familles, les dimanches. Il suffit de faire la demande à la mairie de votre choix. Soyez charmeur et prétendez que vous en rêviez depuis longtemps.



Le village de Stainville dans la Meuse, dont la population ne cesse de décliner, et dont le charmant petit cimetière au portail peint de rouge vif est situé en haut d’une côte bien dégagée sur un ciel souvent gris, préfèrerait vous voir arriver sur vos deux pieds plutôt qu’allongé dans un corbillard, mais ne vous refuserait certainement pas son hospitalité perpétuelle. Et vous seriez en bonne compagnie, à 25 kilomètres à peine du futur grand tombeau des déchets nucléaires de l’Europe, à Bure.

mercredi 10 octobre 2018

Brueghel au détail

Brueghel l'ancien, détail de la Tour de Babel (ci-dessus) et des Jeux d'enfants (ci-dessous).

L’histoire « du » Pieter Brueghel l’ancien de la reine d’Angleterre était évoquée ici-même récemment. De son côté, le Kunsthistorisches museum de Vienne détient 12 tableaux unanimement attribués au peintre (et autant de controversés).
Sur le site du musée, ils bénéficient d’une reproduction de qualité mais peu zoomable (1), et les grande scènes de foule avec leurs centaines de personnages individualisés, spécialité de Brueghel l’ancien, n'y sont pas vraiment lisibles.

Alors remercions la grande rétrospective que le musée consacre actuellement au peintre, car elle a occasionné la création d’un site (2) propre à ravir le voyageur immobile, et dont on espère qu’il n’ira pas se perdre trop vite dans cet interminable couloir électronique rempli de portes qui affichent toutes le même numéro 404 et s'ouvrent sur le vide.

Parmi les 12 « vrais » Brueghel du musée, 11 ont été photographiés en astronomiquement haute définition, et on s’y promène avec une aisance vertigineuse comme à la pointe du pinceau du peintre.

Il n’y a rien à ajouter. Même à Vienne devant les originaux, sous un éclairage moyen et avec un temps limité par la poussée de mille visiteurs dans votre dos, vous ne verriez pas le centième de chacun des tableaux reproduits ici. Aucune chance de découvrir le personnage qui se libère d’un fardeau au bord d'un ruisseau au pied de la « Tour de Babel », ou le joueur de cornemuse à la fenêtre qui a présumé de son appareil digestif dans le « Combat de carnaval et carême ».

Pour les pervers, les tableaux sont également visibles sous une lumière infrarouge ou sous des rayons X, et les amateurs d’envers pourront examiner le revers des tableaux avec le même luxe de détails.
Notez que le 12ème, l’extraordinaire et minutieux « Suicide de Saül » de 1562, en cours de restauration, est absent du site.

Prévoyez quelques jours de congé.

***
(1) Pour les puristes, le mot est dans le dictionnaire Le Robert. Et sinon, qu’auriez-vous écrit ?
(2) Source des images : www.insidebruegel.net 

Brueghel l'ancien, détail de Chasseurs dans la neige.

Brueghel l'ancien, détail du Portement de croix.

Brueghel l'ancien, détail de la Conversion de Saül.

Brueghel l'ancien, détail de la Conversion de Saül.

Brueghel l'ancien, détail de la Conversion de Saül.

vendredi 5 octobre 2018

La collection de la reine


Lorenzo Costa, Portrait de femme au petit chien, c.1500 (détail), exposé au château de Windsor.

On dit que la reine s’ennuie, dans son palais de Buckingham, depuis 65 ans, et qu’elle passe ses jours à éteindre les lampes que son entourage oublie. Il faut dire que son budget de fonctionnement a été divisé par trois, au fil des années.

Quand le soir tombe, après les heures de visite, elle se promène parfois dans les couloirs de la « Queen’s Gallery », la collection d’œuvres d’art confiées à la Couronne.
Elle se dit qu’il faudra bien un jour dire adieu à tous ces portraits peints qu’elle a, pour certains, rencontrés vivants. Elle pense qu’il faudra alors remplacer les grandes lettres sculptées ou gravées sur les frises et frontons et qui annoncent la Queen’s Gallery, par « King’s Gallery », sans doute. Et c’est idiot, mais il n’y a pas le même nombre de lettres. On devra peut-être changer tout l’ensemble en réduisant légèrement la taille des caractères. Encore des dépenses.

Le site internet qui présente la collection, prévoyant, n’aura rien à substituer puisqu’il parle déjà de « collection royale ». Elle compte 450 œuvres exposées, et 5500 peintures, 9500 aquarelles et 250 000 autres choses, dans les réserves.

Jakob Philipp Hackert, Cascade à Isola del Liri, 1793 (détail), Collection royale.

On y trouve quantité de chevaux, de bateaux, de soldats, de chevaux, de princesses, d’hommes importants abondamment médaillés, de chiens, de chevaux, de reines, de moutons, de scènes de bataille, sans oublier les chevaux.
En somme beaucoup de croutes et de navets, mais comme on ne peut pas se tromper tout le temps, il y a fatalement de beaux tableaux et quelques chefs d’œuvre.
Ne reculant devant aucune compromission, Ce Glob est Plat a affronté 1738 reproductions de chevaux, pour extraire un petit florilège plaisant, malgré un outil de consultation réfrénant les performances.
(Sous la vignette, n’oubliez pas d’appuyer sur le bouton rouge de droite, qui figure un machin entrant dans un truc, pour afficher l’image en haute définition et éventuellement la télécharger).

Voici donc la girafe nubienne d’Agasse, une bergère de Berchem, un curieux (comme toujours) Trophime Bigot, Rembrandt et sa femme Saskia peints par un élève, Ferdinand Bol, un minutieux paysage idyllique et frais de Jakob Hackert, une charmante scène scintillante de Gerard ter Borch, Un des innombrables Canaletto de la collection, vue imaginaire des quatre chevaux de Saint Marc à Venise descendus du balcon de la basilique et placés sur des piédestaux, un magnifique portrait du trop rare Lorenzo Costa, un double portrait par Lucas Cranach (exposé à Windsor).
Et puis une fin de journée ensoleillée de Cuyp, un intérieur lumineux par De Hooch, un singulier portrait derrière une fenêtre en trompe-l’œil, anonyme, un joyau de douceur, anonyme également, une vue de Tolède façon brumes antiques par David Roberts, et enfin l’inévitable, pour beaucoup la merveille de la collection, l’intérieur avec un virginal, une viole de gambe et deux personnages, ou Leçon de musique, de Vermeer. Actuellement visible uniquement dans des visites guidées de Buckingham, il quitte rarement l’Angleterre. En Europe, il n’a visité que deux fois la Hollande, à La Haye en 1996 et 2017.

Maitre anversois, La vierge et deux saintes, c.1520 (détail), Collection royale.


Trophime Bigot, Dans l'atelier de Joseph, c.1630 (détail), exposé au château d'Hampton Court.


Également dans la Collection royale, le Massacre des innocents, scène biblique par Pieter Brueghel l’ancien, mérite un paragraphe particulier parce qu’il a une petite histoire croustillante.

Peint vers 1565, c’est une variante fidèle d’un tableau actuellement au Kunsthistorisches museum de Vienne. On y voit des soldats espagnols et allemands exterminer dans la neige des enfants en bas âge (ils razziaient effectivement les Pays-Bas à l’époque du tableau).
Mais celui de Londres a été retouché après la mort de Brueghel, entre 1604 et 1621, et transformé en épisode de pillage. Les enfants on été remplacés par des volailles diverses, des dindes, un cygne, un sanglier, une grande poterie et un veau au premier plan. Seuls deux ou trois enfants, pas encore morts sur la version de Vienne, ont été également épargnés par cette censure vertueuse. Au centre, commandant la troupe, la grande barbe reconnaissable du duc d’Albe a certainement été escamotée, au fond les flammes d’un incendie consumant les maisons et le ciel ont été ajoutées, puis effacées en 1941.
Malgré la présence des enfants sous la couche de repeints, les restaurateurs anglais ont préféré conserver la version animalière, qui, si elle ne dénature pas l’intention politique de Brueghel, l’édulcore sérieusement.

L’énorme rétrospective Brueghel qui vient de débuter pour 4 mois, à Vienne en Autriche (chose qu’on ne voit qu’une fois dans une vie, comme l’annonce le site de l’exposition), était l’occasion idéale de juxtaposer les deux tableaux pour se livrer au jeu des 7 erreurs. Mais la reine n’a pas voulu prêter son Brueghel.
On ne lui a peut-être pas demandé.


Pieter de Hooch, Joueurs de cartes dans un intérieur ensoleillé, 1658 (détail), exposé à Buckingham Palace


Canaletto, Capriccio avec les chevaux de Saint Marc sur la Piazzetta, 1743 (détail), exposé à Edimbourg Palace of Holyroodhouse

samedi 29 septembre 2018

Stoskopff !

Une « Vanité », en peinture, est la représentation d’objets réunis sur une toile de manière à évoquer symboliquement, par leurs propriétés, la fugacité, la fragilité de la vie, à signifier « les plaisirs ne mènent à rien, ils sont aussitôt oubliés, et les désirs se renouvellent indéfiniment, et seront finalement insatisfaits, par la mort, qui est inévitable ».
Une âme éprise de métaphores dénichera toujours dans un coin de n’importe quel tableau figuratif une chose qui lui rappellera ces évidences. Elle en déduira, selon ses penchants, une incitation à profiter des tous les instants, même les plus futiles, sans arrière-pensée (*), ou au contraire à fuir les divertissements car ils la détournent de mystérieux commandements reçus d’un autre monde où une bienveillante entité doit la submerger de félicité.

Mis à part la bougie et le crâne, qui éclairent et dramatisent opportunément nombre de scènes de vanité, les objets représentés varient indéfiniment, en raison des modes, des époques et des pays : fleurs, papillons, bulles de savon, fruits avariés ou non, gaufrettes, verres de cristal, coquillages, sabliers, journaux, feuilles d’automne, nuages…

Sébastien Stoskopff, Nautile et boite en copeaux, c.1625-30, New York Metropolitan museum (depuis 2001).

On sait peu de la vie de Sébastien Stoskopff né à Strasbourg en 1597.

Un voyage en Italie, de longs séjours et un succès vraisemblable à Paris. La rigueur et le dépouillement qu’il partage, comme certains des objets qu’il représente, avec les peintres de nature morte de l’époque, Lubin Baugin, Louise Moillon, Jacques Linard, témoignent de probables rencontres.
Enfin une réussite certaine dans l’est, à Strasbourg et Idstein, où il meurt étrangement, en 1657, saoulé à l’eau-de-vie et enterré furtivement par un logeur aubergiste, lavé de l’accusation de meurtre mais qui sera, 20 ans plus tard, brulé dans un des derniers grands procès en sorcellerie.
Et 70 tableaux retrouvés dont la moitié signés, et sur lesquels il peignit principalement des verres (par paniers entiers parfois), des livres, des poissons et des coquillages.

Oublié pendant trois siècles comme son confrère lorrain Georges de La Tour, il renait discrètement en public au même moment, dans la grande exposition des « peintres de la réalité au 17ème siècle », pendant l’hiver 1934-35, à l’Orangerie des Tuileries de Paris.
Mais l’austérité des sujets, des mises en scène et des couleurs le destinaient sans doute à rester dans l’ombre. On l’en extrait quelquefois, pour un temps, comme lors de la grande rétrospective Stoskopff à Strasbourg et Aix-la-Chapelle en 1997.

Aujourd’hui, le musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, qui avait tant fait alors pour la reconnaissance du peintre, n’en expose plus qu’un seul tableau, une « Grande vanité », et ne prend même pas la peine de signaler à l’avance que l’étage où sont exposés (on le suppose) les 7 autres chefs-d’œuvre qu’il détient, est fermé, ni pour combien de temps.

Sébastien Stoskopff, Corbeille de verres et pâté, c.1630-40, Strasbourg musée de l’Œuvre Notre-Dame (non exposé).

On se fera une certaine idée de ce que l’on perd en consultant la petite soixantaine de tableaux reproduits (en basse qualité) sur le site The Athenaeum, ou ici, et quelques rares belles reproductions sur les sites du Metropolitan museum de New York (« Nautile et boite en copeaux » acheté en 2001), du musée Boijmans de Rotterdam et de Google Arts & Culture pour les deux tableaux du musée du Havre.

Il reste à espérer que le musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, qui pèche par une humilité démesurée, se ravisera un jour et exposera orgueilleusement au public, qu’elle aura copieusement averti, sa collection complète de vanités de Stoskopff, qui est unique au monde.

Sébastien Stoskopff, Corbeille de verres, 1644, Strasbourg musée de l’Œuvre Notre-Dame (non exposé).


(*) C’est la morale des locutions « Carpe Diem (Cueille aujourd’hui) », « Hic et nunc (ici et maintenant) », « Memento mori (n’oublie pas que tu meurs) ». Rappelons cependant aux êtres avides de plaisirs et tentés par l’épicurisme (ou l'hédonisme) que ces doctrines n’enseignent pas de se gaver de tout ce qui passe à la portée des sens, mais de tout faire pour se préserver des souffrances et des peines de l'existence.
   

samedi 22 septembre 2018

L'art officiel

Concept de couleur constituée de 47% de bleu Klein IKB et de 53% de noir Kapoor Vantablack, déposé à l’INPI sous le n°WO2056110109.
Le créateur l’a nommé « Bleu qui va cartonner en dollars ».


Parlons un peu d’art officiel. Il n’y a aucune raison de négliger l’art officiel.
On le côtoie tous les jours dans les lieux publics. Il est posé là pour faire réfléchir le citoyen, pour lui rappeler un évènement ou une personnalité, qu’il n’a même pas connus, ou pour détourner son attention dans un environnement urbain ingrat. Parfois les deux.
Il est financé par les impôts ou par de généreuses entreprises qui en obtiennent une large et durable publicité et de substantielles ristournes fiscales.

Anish Kapoor, par exemple, est un artiste très officiel, couvert d’honneurs, de prix et de médailles surtout britanniques.
Essentiellement sculpteur et contemporain, il exprime sa vision du monde avec des moyens contemporains : gigantisme des productions, formalisme simpliste facile à communiquer, bienfaits du droit d’auteur (copyright), maniement ingénieux de la provocation et de la presse (voir l’affaire du vagin de la reine, à Versailles en 2015).

Il expose généralement de grandes choses géométriques et monochromes qui tiennent à peine dans les lieux d’exposition, et de gigantesques objets de métal, polis comme des miroirs ou rouillés, et dont on ne sait trop comment se débarrasser une fois l’évènement consommé.
Ses œuvres se mesurent à la tonne. Cloud Gate, miroir en forme de haricot, entreposé à Chicago, pèse 100 tonnes (et 23 millions de dollars).

Après une période d’objets rouges, et comme Yves Klein, qu’il admire, l’avait fait en son temps avec une peinture bleue particulière dont il avait l’exclusivité commerciale, Kapoor a acquis la propriété industrielle d’une peinture d’un noir spécifique très absorbant (Vantablack) qu’aucun autre artiste au monde n’a désormais le droit d’utiliser sous peine de poursuites judiciaires.
Ainsi tranquillisé par son dépôt de brevet auprès des institutions idoines, Kapoor en dispose des trous partout où il passe, creusés dans le sol, de 2 mètres de diamètre et 2,5 de profondeur, et dont la paroi est couverte de ce noir mystérieux. Les visiteurs s’y inclinent, de loin, avec appréhension. Il appelle cela « Descente dans les limbes ».

Pour démontrer que l’art contemporain n’est pas fait que de concepts et que le noir Vantablack absorbe réellement toute la lumière, un visiteur soixantenaire est tombé récemment dans le trou, à la fondation Serralves, à Porto. Hospitalisé quelques jours, il ne peut pas porter plainte, car le Figaro dit que tout visiteur signe une clause de renonciation aux poursuites en cas d’accident.
Un trou similaire, exposé dans le parc de Versailles en 2015, avait été prudemment protégé de barrières.

Kapoor dit que ses travaux évoquent les grandes dualités, comme Terre-Ciel, Matière-Esprit, Lumière-Obscurité, Visible-Invisible, Conscient-Inconscient, Mâle-Femelle, Corps-Âme, Réalité-Reflet, et ainsi de suite.
Mais l’art est une expérience intime, et les objets de Kapoor expriment certainement aussi, pour d’autres que le créateur, d’autres dualités fondamentales, comme Débit-Crédit, Public-Privé, Assurance-Mutuelle, voire Sucré-Salé, ou Fromage-Dessert.
Et c’est là la puissance des concepts. Ils s’ajustent à tous les publics et toutes les circonstances.

samedi 8 septembre 2018

Améliorons les chefs-d'œuvre (13)

Quand l’indignation des réseaux sociaux aura changé de pâture, quand les médias auront levé le siège de l’église San Miguel d’Estella, dans le nord de l’Espagne (à 140km de Borja), quand le prêtre, commanditaire de la restauration, le maire de la ville et les experts du ministère auront refermé leur parapluie à responsabilité et leur feinte surprise, l’Église rouvrira peut-être la chapelle latérale et dévoilera au public l’objet de tant d’emportements (moyennant une petite obole, comme pour la visite du Christ massacré de Borja).

C’était une sculpture sur bois du 15ème siècle figurant saint Georges à cheval, grandeur nature, renversant un dragon. On en parlait dans les guides sur la Navarre, on la disait de style gothico-flamand.
Restaurée par l’école d’artisanat Karmacolor à la demande du curé de la paroisse, la vieille statue a été soigneusement arasée, poncée et plâtrée, puis recouverte d’une peinture résistante, tentant d’approcher les couleurs d’origine dont les traces étaient encore bien visibles, et en modifiant certaines pour faire joli. L’expression hébétée du saint original n’a pas été dénaturée.

Les experts, réveillés depuis, disent l’amélioration irréversible. Ils l’ajoutent à leur musée des horreurs de la restauration rapide et déplorent une perte irrémédiable pour l’héritage culturel Navarrais. Admettons. Mais chaque jour détruit une part du passé, et plus définitivement.
Hier encore, l’incendie du musée national du Brésil à Rio de Janeiro, largement prédit, a détruit une des plus grandes collections historiques et archéologiques du continent américain, avec sa bibliothèque.
Et il ne reste que les larmes, et l’énorme météorite de fer de Bendego, intacte, qui en a vu d’autres et survivra même à la fin de l’Humanité.

Dans le cas du Saint Georges d’Estella, c’est une sorte de renaissance. Et s’il n’est pas étonnant que tous les notables esquivent, il est curieux que les médias et réseaux sociaux s’indignent et reprochent à la statue son aspect désormais disneyen, son air de figurine de personnage de bande dessinée qu’ils comparent à Tintin ou Wallace et Gromit, comme à une infamie.
Car ce sont les mêmes qui encensent la modernité et l’espièglerie juvénile de chaque réalisation des ateliers de Murakami ou Koons, qui louent la force expressive des détournements, par les frères Chapman, des tirages originaux des gravures de Goya, qui admirent les couleurs clinquantes des fresques de la chapelle Sixtine depuis leur lessivage immodéré des années 1980, et que ne surprend pas la trivialité des couleurs appliquées, sous contrôle d’experts, aux « reconstitutions » des antiquités grecques ou des sculptures du moyen-âge.

Alors il n’y a aucune raison que ce saint Georges rajeuni ne devienne pas, avec le temps, comme le Christ outragé de Borja ou les boudins de Koons, un emblème lucratif, une incarnation de l’art le plus contemporain, décomplexé, goguenard, populaire enfin.


« Reconstitution des couleurs originales » par projection de lumières sur la façade de la cathédrale d'Amiens en 2017.

mercredi 5 septembre 2018

Histoire sans paroles (30)




Oui, Venise encore.
Oui, crépusculaire, encore.
Et un peu stylisée, en outre.
Et alors ?

jeudi 23 août 2018

Histoire sans paroles (29)


L’ancien musée Unterlinden de Colmar, un des plus fréquentés en province (600 visiteurs par jour, en moyenne, attirés par l’extraordinaire retable de Matthias Grünewald), fermé de 2013 à 2015, a été agrandi et rationalisé. L’art contemporain et moderne a été exilé dans une aile nouvelle éloignée par une galerie souterraine. 
Cette rencontre ci-dessus, entre deux couloirs et trois ou quatre siècles, de Don Coucoubazar, en tôle et en plastique, par Jean Dubuffet, et une vieille vierge de bois, sur un globe, terrassant un serpent, a donc été interrompue. 
L’objectif est de passer à 1000 visiteurs par jour, en moyenne.

vendredi 17 août 2018

Nuages (44)

Pline l’ancien, avocat, procurateur, amiral, conseiller de l’empereur Vespasien, aura néanmoins trouvé le temps de compiler, de ses lectures, les connaissances scientifiques et techniques de son temps dans un énorme annuaire en 37 livres (3000 pages au format ePub) qu’il appela « Histoire naturelle » (Naturalis Historia, en latin) ; une énumération consciencieuse et chiffrée. Un travail de Romain.

On y découvre par exemple que « Chez l'homme, la longueur est la même depuis les pieds jusqu'à la tête que d'une main à l'autre […]. Le côté droit est plus fort que le gauche ; chez quelques-uns les deux côtés sont également forts ; chez d'autres c'est le côté gauche qui prédomine, ce qu'on n'observe jamais chez les femmes. » (*)

Sur le sujet des nuages, l’Ancien est indécis. Pour lui, ils sont créés dans un tourbillon cosmique (un peu confus) de la nature contre elle-même. « Ainsi la nature a des mouvements alternatifs, le monde est emporté avec une grande vitesse comme par une machine de guerre, et la discorde s'en accroît. Nulle pause n'est possible dans le combat, mais une rotation perpétuelle l'entraîne, et montre successivement à la terre la sphère infinie où siègent les causes des choses. Parfois même, en interposant les nuages, elle jette au-devant du ciel un autre ciel ; c'est le royaume des vents. »

Mais il reconnait que des nuages plus modestement terre-à-terre peuvent naitre de l’humidité. «  Je ne nierai pas qu'indépendamment de ces causes, il se forme de la pluie et du vent ; car il est certain que la terre exhale des brouillards, […] et qu’il se forme des nuages, soit par la sublimation de l'humidité, soit par la condensation de l'air en eau. »

Quant à mesurer leur distance précise, il estime que ce serait perte de temps. « Plusieurs auteurs ont rapporté que les nuages s'élèvent à une hauteur de 900 stades [166 km]. Ces choses sont ignorées et insolubles ; mais il faut en parler, parce qu'on en a parlé. Dans ces problèmes l'argumentation géométrique est la seule qui ne trompe jamais, et à laquelle il faut recourir si l'on se complait à aller plus loin dans ces recherches, sans toutefois songer à mesurer de pareilles dimensions (le vouloir serait user de son loisir avec folie), mais en se bornant à des évaluations approximatives. »



L’Histoire naturelle était le Quid de l’époque. Aujourd’hui les jeunes ne connaissent pas le Quid, cette énumération de tous les records et de toutes les vanités, qui nous rassurait en nous persuadant que tout le savoir du monde tenait dans un gros livre de 5 kilos (**). Le tranquillisant était renouvelé annuellement, de 1963 à 2007.
Il a été emporté, comme l’Histoire naturelle et comme tant d’autres sous les cendres de l’encyclopédie en ligne Wikipedia, qui tient seulement dans un petit appareil de 100 grammes (et accessoirement dans quelques milliers de serveurs informatiques nettement plus lourds).

Mais où qu’elle se trouve, une encyclopédie ne contiendra jamais que des connaissances passées, dépassées.
Ainsi Pline ne vante du Vésuve que les flancs couverts de vignobles renommés. Il ne peut pas savoir que quelques mois après la publication de son Histoire naturelle, ces pentes seront recouvertes de cendres et qu’il y trouvera alors, asphyxié, sa propre mort, sur la plage de Stabies près de Pompéï.

Il avait conclu le dernier livre de son Histoire naturelle par ces mots « Salut, Nature, mère de toutes choses, et daigne m'être favorable, moi qui seul entre tous les Romains, t'ai complètement célébrée. »

***
(*) Les traductions du latin sont d’Émile Littré vers 1835. 
(**)  Les auteurs auraient d’ailleurs dû l’appeler Quot (Combien) plutôt que Quid (Quoi).

dimanche 12 août 2018

Autoportraits... et poursuite du vent

Toute activité humaine est naturellement égocentrique. Et quand elle s’exerce dans le domaine de l’art, activité qui a déjà pour ambition de se faire remarquer, il n’est pas rare que l’auteur patauge avec complaisance dans la mégalomanie.

Ainsi le grand compositeur de musique de films américains, Gustave Mahler, qui, avec les 100 minutes de sa 3ème symphonie, avait pulvérisé le record de 80 minutes des symphonies 5 et 8 du tenant du titre, Anton Bruckner, n’était toutefois pas pleinement satisfait. Après plus d’une décennie d’un entrainement intensif, il parvenait à faire exécuter à Munich, le 12 septembre 1910, sa 8ème symphonie, par un effectif de 1029 musiciens, un pour trois spectateurs. Tous les écrivains et musiciens célèbres du continent s’y ruèrent.

En peinture, l’unité de mesure de cette pompeuse surenchère est classiquement le mètre carré. Un artiste réellement consciencieux, avec pour horizon les cimaises des musées, ne barbouillera pas moins de 4 mètres carrés par œuvre.
Mais il est une spécialité plus rare, peu pratiquée car très périlleuse, qui est un peu le sommet de la mégalomanie car elle allie quantité et narcissisme : c’est le double, le triple, voire le quadruple autoportrait.

L’autoportrait simple est une manie courante chez le peintre comme chez l’écrivain, par mesure d’économie, peut-être, car l’auteur est son modèle le plus proche, et disponible, mais surtout par un nombrilisme primordial. Albrecht Dürer, par exemple, s’aimait tant qu’il s’est représenté souvent, très avantageusement, selon l’iconographie usuelle d’un Christ salvateur, ou déambulant au centre d’un massacre biblique de corps mutilés, de têtes et de membres, et tenant bien en évidence un petit panneau portant son nom et son monogramme, comme un guide dans un groupe de touristes.

L’outil essentiel à l’autoportrait du peintre est le miroir. L’autoportrait double, c’est à dire le peintre se représentant peignant son autoportrait, également visible sur la toile, demande un deuxième miroir (n’est-ce pas ?). Au-delà, pour l’autoportrait triple ou plus, on utilise des montages, des photographies, ou des complices travestis.
Le miroir inverse l’image sur un axe vertical. Si l’on en faisait les statistiques, 85% des autoportraits devraient montrer un peintre gaucher. S’il s'est figuré droitier, vous pouvez parier avec une chance de gain de 85% qu’il à utilisé deux miroirs, le second redressant le renversement vertical opéré par le premier. (vous suivez toujours ?)


Voici en illustrations quelques exemples épineux. Ne les examinez pas sans avoir au préalable avalé deux ou trois comprimés d’aspirine.



En haut à gauche, Salvador Dalí, qui était droitier, peint cet autoportrait au miroir avec sa femme posant en 1973, soit (version laborieuse) en regardant, dans un petit miroir qu’il tient de la main gauche, la scène reflétée par un très grand miroir qui se trouve dans son dos, soit (version simplifiée) d’après une photographie de la scène prise par un tiers à la place du grand miroir. 

En dessous à gauche, Léon Spilliaert, peintre belge assez neurasthénique qui pratiquait couramment l’autoportrait, s’est peint ici en 1908 au lavis, pastel et crayons de couleurs, dans une pièce présentant deux grands miroirs parallèles qui se regardent. Au moins le semble-t-il, si on ne remarque pas certaines imprécisions, comme le premier reflet du peintre, de dos, qui est manquant, et les feuilles de papier blanc dont l’orientation devrait être inversée en alternance. L’essai est louable mais ne procure pas le vertige qu’Orson Welles créait en 1941 en montrant, avec les mêmes moyens, le désespoir du citoyen Kane

En haut à droite, Norman Rockwell, le plus célèbre des illustrateurs de la vie de l'Américain moyen du nord, réalisait en 1960, pour une couverture du Saturday Evening Post, ce triple autoportrait malicieux, à l’occasion de la parution de sa propre autobiographie (oui, ça se complique un peu dans le genre narcissique). Il l’a réalisé d’après des photographies qu’il a mises en scène et dont on trouve des exemplaires sur internet. Quelqu’un à même pensé un jour qu’il serait malin de sculpter la scène figurée sur l’illustration. On trouve probablement cet objet en trois dimensions dans le musée uniquement consacré à Norman Rockwell, à Stockbridge dans le Massachusetts (arrivé à ce point, le thermomètre à vanité ne fonctionne plus). 

En bas à gauche, Alfred Le petit, journaliste et caricaturiste, a peint cet autoportrait quadruple en 1893. C’est un record sans doute, mais certainement un montage total. L’auteur de ces lignes a vidé un tube entier de comprimés sans parvenir à reconstituer la position des différents miroirs. 

En bas à droite, Giorgio de Chirico peint en 1922 cet autoportrait singulier et ironique (peut-être), où il est dévisagé par son propre buste de profil. Il serait savoureux qu’il ait réalisé lui-même le buste pour le peindre (de Chirico était également fervent sculpteur), mais il est sans doute imaginaire.

samedi 4 août 2018

Le musée de l'antipode

Il y a plus de 2200 ans, Pythéas de Massalia, Aristarque de Samos, Ératosthène de Cyrène, disaient que la Terre était ronde. Puis elle s’est dégonflée, aplatie pendant une éternité sous la doctrine des plus grands penseurs de l’humanité, comme Saint Augustin, et n’a recouvré une forme de boule que depuis 300 ou 400 ans, selon Copernic et Galilée.
Ainsi la Terre est de nouveau ronde. Admettons. Et c’est bien là le problème, car l’étymologie est une science aussi exacte que les Saintes Écritures, et le mot antipode affirme cette rotondité. Il signifie « là où les pieds sont dans l’autre sens ».

Cela implique qu’un Européen ne pourra pas se rendre sans fâcheux inconvénients dans les pays à son antipode, comme l’Australie, où tout est sens dessus dessous. Il lui faudrait des chaussures de plomb, il sentirait son sang affluer et faire bouillonner son cerveau, ses yeux se révulser en laissant échapper son âme, ses poches se vider et leur contenu tomber vers le ciel. Il en ressentirait une insupportable angoisse.
C’est pourquoi la National Gallery of Victoria, le grand musée d’art de Melbourne, capitale culturelle de l’Australie, a installé sur le réseau internet (qui se rit des affaires de gravitation), un site spécialement dédié aux habitants de son antipode approximatif, en poussant la prévenance, pour leur éviter la nausée, jusqu’à retourner toutes les reproductions sur leur axe horizontal.

Et ils découvriront tant de belles choses dans ce grand musée par nature si mal connu.


Des artistes australiens, nés la tête en bas (certains prétendent que cela se voit) : Ci-dessus de gauche à droite et de haut en bas, des détails, par James Gleeson (Harbinger 1986), W.M.M. Watkins (Lake Wanaka, summer evening 1878), Eugene von Guérard, autrichien qui vécut 30 ans en Australie (Tea Trees near Cape Schanck 1865), Stephen Bush (L.L. The wish being the father to the thought 1989), enfin Kathy Temin (Duck-rabbit problem - le problème du canard-lapin 1991).


Et des artistes d’autres antipodes, des détails de paysages par G.E. Hering (Druidical monuments at dawn in the Isle of Arran 1871), Henry Pether (Moonlight Westminster 1858), George Clausen (The houses at the back on a frosty morning 1913), Clarkson Stanfield (Mount St Michael Cornwall 1830), Paul Signac (Les gazomètres de Clichy 1886), enfin par J. M. W. Turner (Dunstanburgh Castle Northumberland, sunrise after a squally night 1798).


Et encore d’autres chefs-d’œuvre par Federico Barocci (Portrait of a young girl c.1575), Le Greco (Portrait of a cardinal c. 1600), J.D. De Heem (Still life with fruit c. 1640), D.W. Wynfield (Death of George Villiers 1871), Rembrandt (Two old men disputing 1628), Giambattista Tiepolo (The Banquet of Cleopatra 1743), et des milliers d’autres merveilles, dessins, peintures, sculptures, gravures, photographies.
   

samedi 28 juillet 2018

La vie des cimetières (81)

Au centre d’un village qui perd, depuis un siècle, bon an, mal an, une douzaine d'administrés, l’église saint-Georges de Quarré-les-Tombes, en Bourgogne, dans le Morvan, n’est pas vraiment intéressante. 

Cependant elle est remarquablement encerclée de 114 sarcophages, orientés à peu près concentriquement comme les pétales d’une pâquerette mortuaire. Mais ce n'est pas un vrai cimetière. Les pétales sont des cuves ou des couvercles de sarcophages vides, faits de calcaires voisins.

Il y a la légende, que se racontent les Quarréens.

Renaud, fils du roi mérovingien des Ardennes, entouré de milliers d’hommes armés, venait d’avoir un coup de fatigue alors qu’il repoussait, près de Quarrée, les méchants Sarrasins qui venaient déjà de piller tous les crus de bourgogne. Alors désorientés, sans chef, ses soldats trépassaient sans retenue.
Saint Georges (celui qui avait été décapité 4 siècles plus tôt), qui passait dans le coin, devant une telle hécatombe, eut l’idée toute bête de réveiller Renaud, et par-là l’ardeur belliqueuse de son armée.
Les arabes, un peu penauds il faut bien le dire, rebroussèrent alors chemin. Saint Georges, méthodique, s’occupa de la sépulture des centaines de morts mérovingiens en fournissant de luxueux cercueils de pierre.

Il y a les rumeurs, les potins. 

Ainsi, on lit dans l’encyclopédie Wikipedia qu’entre les 7ème et 10ème siècles, 2000 sarcophages entouraient l’église, jusqu’à son embellissement et au transfert du cimetière hors du village en 1869.
On ne sait pas ce qu'ils sont devenus et on n’aurait jamais trouvé, auprès des reliques, la moindre trace d’objets personnels ou d’ossements, ni relevé sur la pierre aucune marque gravée, textes ou symboles religieux.
La rumeur fait alors de Quarré un entrepôt commercial de sarcophages en gros.

Pour garder quelques fidèles et attirer deux ou trois curieux, l’Association des Amis de l’Église affirme sur une plaque posée sur l’édifice, qu’en dépit des investigations des historiens, « le mystère reste entier ».

Et puis il y a l’étude typologique et pétrographique.

En 2009, Büttner et Henrion, archéologues, étudient méthodiquement les sarcophages et les sources documentaires, récits et notes des abbés érudits qui se sont succédé dans l’administration du village et de la paroisse. Leur analyse balaie les principaux doutes.

Les décorations gravées sur la pierre, en réalité, existent. Elles ont été relevées, déjà très atténuées, par l’abbé Guignot en 1895, mais ont été depuis presque totalement rongées par les intempéries.
Ajoutées au techniques de taille employées, à la morphologie des sarcophages, et aux différentes natures de calcaire, elles démontrent la production d’un petit nombre d’ateliers mérovingiens autour de carrières de la région.
Les archéologues en concluent à l’existence, à Quarrée, d’une nécropole mérovingienne, à cheval entre les 6ème et 7ème siècles, ravitaillée en cercueils par des ateliers locaux, et dont l’église aurait disparu, sous les remaniements incessants du cœur du village.

Mais si c’était une nécropole, où sont passés les restes humains ?

Des témoignages écrits font état de 500 sépultures au 16ème siècle, puis de 225 un siècle plus tard.
Vers 1780-90 l’abbé Bégon, maire progressiste de Quarré, pour agrandir l’église et remanier le village, se débarrassait des sarcophages en autorisant leur récupération par les habitants, qui en firent en général des auges. L’opération s’est probablement poursuivie avec l’abbé Henry, également progressiste, pour les mêmes motifs d’embellissement, dans les années 1840 à 1870.

Les restes humains, s’il en subsistait, auront sans doute été versés quelque part dans une fosse commune. La rumeur de leur totale absence serait alors à attribuer au malaise un peu coupable, malgré la bénédiction d’un abbé, d’avoir à avouer qu’on a vidé des cercueils de leurs occupants pour y faire manger les cochons.

lundi 16 juillet 2018

Un cadeau ducal (2 de 2)

Les Très riches heures du duc de Berry n’est pas vraiment un livre d’heures, c’est à dire un livre de prières quotidiennes au format de poche.
C’est une œuvre d’art de grand format (21 x 29 cm), commandée à des artistes renommés payés royalement, précieusement conservée dans la librairie du château et exhibée pour afficher surtout l’impressionnante richesse et le raffinement du mécène. On le voit peint entouré de courtisans sur quelques folios très colorés du manuscrit.

Jean de France duc de Berry était un collectionneur incurable et despotique de châteaux, de terres, de serfs, de tapisseries, d’objets précieux, de manuscrits, et de recettes fiscales.

Très riches heures du duc de Berry, folios 152 verso et 153 (détail), à gauche la main de jean Colombe, à droite, de l'un des Limbourg.

Un lecteur pointilleux signale que la chronique précédente ne comportait pas de lien vers le facsimilé électronique cadeau. Quel impair ! Réparons cela illico.

Démarche pour obtenir mon cadeau extraordinaire de Ce Glob est Plat :
1. Je transmets, pour information uniquement, mes données de carte bancaire dans les commentaires du blog (*).

2. Je me connecte à l’adresse http://bvmm.irht.cnrs.fr/recherche/rechercheParVille.php. C’est la bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux du CNRS, site pour érudits initiés, pas réellement aménagé pour le confort du touriste du web.

3. Dans la liste de villes qui s’affiche, je sélectionne Chantilly.

4. À droite apparait une liste rouge de numéros de manuscrit. Je cherche et sélectionne le numéro 0065 (1284).

5. Je clique à droite sur la vignette du manuscrit qui apparait. Je patiente pendant le chargement. À partir de là, je navigue comme habituellement avec le bouton et la molette de la souris.

6. Je me délecte.
(*) Je ne suis tout de même pas assez simple d’esprit pour obéir à cette instruction.

Très riches heures du duc de Berry, folio 170v. Inventivité et délicatesse des frères Limbourg et ahurissante qualité des matériaux, ces couleurs ont été peintes sur vélin voilà 600 ans.

Tant de propos intelligents sont écrits dans l’article de l’encyclopédie Wikipedia sur le manuscrit des Très riches heures qu’il ne reste qu’à encourager son exploration contemplative par quelques détails instructifs et croustillants.

En l'examinant attentivement, on distingue les différences de style entre les peintres qui se sont suivis, parfois intercalés (car longtemps inachevés, les folios ont été reliés bien plus tard), et parfois sur une même enluminure (009v).
Les folios 153-152v ou 156v-157 sont deux exemples frappants opposant les styles des Limbourg et de Colombe.
On reconnait Jean Colombe aux mises en scènes et personnages un peu lourds, à ses drapés aux reflets systématiquement dorés, ses horizons aux brumes bleutées (011v), Barthélémy d’Eyck aux traits véristes de ses personnages, à leur légère ombre projetée, unique dans le manuscrit, à l’originalité saisissante de la mise en espace (012v), et les Limbourg à leurs architectures détaillées et précises, à leurs personnages aux courbes gracieuses et maniérées, à leurs coloris raffinés (025v, 038v, 051v).

En déambulant dans les enluminures, on dénichera peut-être, parmi séraphins, saints, arabesques et fioritures, de la fumée qui sort du cadre d’une miniature pour envahir la page (040), un ange au visage à moitié caché derrière l'encadrement d'un paysage (195), des piliers historiés de squelettes dansants (082), des lettrines remplies d’ours, de dragons, des demi-griffons joueur de luth ou pourfendeur de papillons (038v), des soldats surpris au défaut de la cuirasse (095), un pendu qui s’oublie (147v), des crépuscules (157, 182), des ténèbres (142v, 153), et une page inachevée, avec un iris dans un vase et un oiseau, esquissés mais jamais coloriés (026v), peut-être interrompue par la disparition des frères Limbourg, tous trois morts en 1416, de la peste supposent certains.

mercredi 11 juillet 2018

Un cadeau ducal (1 de 2)

Noël approche (affirmation destinée à éprouver les détecteurs de « fake news »), avec son rituel de cadeaux désintéressés et de bonheur du commerçant. Respectueux des coutumes et de leurs usagers, Ce Glob est Plat a souhaité offrir un présent inestimable à ses lecteurs.
Et qu'y a-t-il de plus inestimable que le manuscrit enluminé sur parchemin des Très riches heures du duc de Berry, œuvre unique réalisée entre 1410 et 1489 et conservée au musée Condé, dans le château de Chantilly ?

À dire vrai, Ce Glob est Plat qui divertit régulièrement, depuis 12 ans et 600 chroniques, pas loin de 30 lecteurs, n’offrira pas l’original, le partage aurait créé des chicaneries, mais une magnifique reproduction électronique en facsimilé du manuscrit complet, quatre fois plus grand que nature, indestructible, aisé à feuilleter, et sans copyright.

400 pages qui foisonnent de lettrines historiées, d’illustrations lumineuses, fantastiques (ci-contre la marge du folio 038v), et de 66 enluminures en pleine page minutieusement peintes, au pinceau à 3 poils, d’abord par les trois Frères Limbourg, puis peut-être, disent certains, par Barthélémy d’Eyck (illustrateur de l’autre plus beau manuscrit du monde, Le cœur d’amour épris pour René d’Anjou), et enfin par Jean Colombe.


Pareil présent est-il concevable ? Vous doutez, vous pensez qu’on se joue de votre crédulité, vous préparez déjà les attendus d’une dénonciation circonstanciée aux revues de défense des consommateurs.
Ah méritez-vous pareil cadeau ? Votre méfiance est désobligeante. Vous faut-il des preuves ?

Un détail fripon du folio 002v peut-être ?

Un détail du folio 006v ?

Non, du folio 010v, le plus beau ?

Du folio 064v peut-être ?

Ou du folio 142v ?

Mais, il fait nuit, il est déjà si tard ! Nous continuerons un jour prochain, alors...

mercredi 4 juillet 2018

Tout n'est pas désespéré

Est-il spectacle plus réjouissant que celui de gens simples, éparpillés, démunis, terrassés par les mesures aveugles de fonctionnaires zélés qui exécutent une décision arbitraire, motivée par le pouvoir ou l'enrichissement de politiciens soudoyés par des entreprises privées, quand ces gens se regroupent clandestinement, résistent par des sabotages taquins, et obtiennent, avec bravoure mais bonhommie, l'abandon d’un projet dévastateur ?

C'est un plaisir extrêmement rare (il faut déjà avoir réussi à lire cette phrase indigeste sans sourciller).

« La bataille de l’Eau Noire » (2015), de Benjamin Hennot, plus qu’un documentaire, est un film humaniste, libertaire et euphorisant, qui fait le récit, par le témoignage de ses principaux acteurs, de la résistance des villages belges de la région de Couvin, afin d’empêcher la construction d’un barrage dans la vallée de l’Eau noire, en 1978.
Le sujet peut sembler rébarbatif. C’est une jubilation permanente.
Téléchargez-le pour 8 euros sur le site de la coopérative audiovisuelle « Les Mutins de Pangée », et savourez-le entre amis. Il est médicalement conseillé contre toutes les formes de mélancolie, les neurasthénies les plus tenaces et devrait être bientôt remboursé par la Sécurité sociale.

Et vous réaliserez une bonne action, car il est temps de redonner espoir et courage aux luttes actuelles qui s’embourbent en France sous la violence des autorités, comme à Notre-Dame-des-Landes, ou sur le plateau de Bure, en Lorraine. Là, de minables technocrates prétendent se mesurer à l’éternité en projetant, à l’aide de l’armée et des forces de l’ordre, d’escamoter des dizaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs sous un petit bois communal, et pour des millénaires.

Le Bois Lejuc, près de Bure et Mandres-en-Barrois en Lorraine, avant qu'il ne soit repris par les forces de l'ordre. Il se trouve à 30 km de Domrémy-la-Pucelle. C’est dire si l’endroit était destiné à devenir historique, définitivement cette fois-ci.

Pour exemple, voici un épisode récent de la Bataille biblique du Bois Lejuc, raconté par la Fondation BLE Lorraine le 17.08.2017
Le conseil municipal de Mandres-en-Barrois a voté le 18 mai dernier sous haute tension la cession du Bois Lejuc à l’Agence Nationale de gestion des Déchets Radioactifs (ANDRA) pour accueillir le projet d’enfouissement de déchets nucléaires CIGEO. La cession de ce terrain de près de 220 hectares avait déjà été actée en conseil municipal en juillet 2015 de manière rocambolesque avant d’être invalidée par le Tribunal Administratif de Nancy le 28 février 2017 pour vice de forme. Ce dernier avait en effet été saisi par des riverains. La commune avait quatre mois pour régulariser la situation. Une centaine d’antinucléaires avaient fait le déplacement pour empêcher la tenue de ce second vote et dénoncer la « mascarade démocratique » ayant lieu dans ce village de 120 habitants, où des gendarmes mobiles avaient été mobilisés en nombre. Arrivés à la mairie peu avant vingt heures, les onze élus de Mandres ont donc adopté la cession du Bois Lejuc contre un autre bois propriété de l’ANDRA par six voix pour et cinq contre. Quelques jours après le vote, 35 habitants de la commune ont décidé d’attaquer la décision du conseil municipal qui n’a selon eux « aucune légitimité ». Ils dénoncent en effet le fait que « parmi les six élus ayant voté pour l’échange avec l’ANDRA, plusieurs conflits d’intérêts sont avérés. Certains ont des membres de leur famille qui travaillent pour l’ANDRA, tandis que d’autres ont obtenu des terres ou des baux de chasse ». Ces citoyens lorrains veulent également mettre en évidence le « système clientéliste qui écrase les élus et les rend dépendants ». Ils rappellent également la présence massive des gendarmes, plus nombreux que les habitants, le jour du vote, « vécue comme une pression sur la population rurale ».