dimanche 18 février 2018

Nuages (42)

Cirrus sur Châteaudun, place du 18 octobre, fontaine Gaullier.

jeudi 8 février 2018

Pénurie soudaine de réalité


Derrière leur cache-nez, les peuples septentrionaux, qui vivent durant presque toute l’année dans des paysages auxquels manque la partie supérieure, la surface, doivent bien rire aujourd’hui du reste de l’Europe.

Soudain bouleversée devant l’effacement d’une partie de son décor quotidien, l’Europe avance à petits pas précautionneux, se congestionne, s’embouteille. Sa réalité lui échappe, comme gommée. Elle n’est pas habituée à se déplacer sur une abstraction, ou alors, une fois tous les dix ans.


Les peuples du Nord, eux, vivent continument dans ces paysages conceptuels qu’il faut reconstituer mentalement, c’est pourquoi ils produisent des films policiers ou des films d’horreur tellement abstraits. Cela tient à leurs paysages épurés, géométriques, désincarnés.

Alors ils sourient certainement de voir les pages des blogs et des médias du reste de l’Europe soudain blanchir à l’unisson. Ils savent que cela ne dure pas, que le Sud est frivole, et qu'ils se retrouveront bientôt à nouveau seuls dans leur décor métaphysique.





lundi 5 février 2018

Tableaux singuliers (8)


Dans l’art, indéfiniment, comme dans la vie, l’humain s’ennuie. La Bruyère le disait dès la première phrase de ses Caractères « Tout est dit, et l’on vient trop tard … ».
Alors il ne rêve plus que d’inédit, de jamais vu. Il invente un mouvement artistique chaque matin et le renie le soir-même. Il n’innove pas, puisque tout a déjà été dit, il le croit seulement.

Avant de peindre son célèbre Carré blanc sur fond blanc - en fait un gris pâle sur un blanc cassé un peu jaune - en 1918, Casimir Malevitch s’était exercé en 1915 à réaliser un Carré noir sur fond blanc, notion moins complexe. Il l’avait d’ailleurs antidaté à 1913 parce que les avant-gardismes changeaient décidément trop vite. Il se voulait l’indépassable fondateur de l’art le plus minimal.
En réalité, dans la Galerie Tretiakov, à Moscou, le concept se lézarde de jour en jour et le fond blanc réapparait en centaines de crevasses de la couche noire. Bientôt des éclats de peinture tomberont et il faudra recoller les morceaux.

Tant pis. À ce jeu, c’était loin d’être le premier tableau minimal dans l’histoire de la peinture. Paul Bilhaud, adepte des Arts incohérents, ami d’Alphonse Allais, avait exposé en 1882 à Paris un « Combat de nègres dans un tunnel », ou « Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit », tableau totalement noir.

Et bien avant toute cette agitation, deux siècles et demi avant Duchamp, Malevitch, Allais et autres Tzara, un certain Cornelius Gysbrechts, spécialiste flamand du trompe-l’œil peint à l’huile, inventait d’un seul geste l’art conceptuel, l’art minimaliste, le constructivisme, le canular et le dadaïsme, en représentant l’envers d'un tableau encadré, comme en abyme. Peint probablement pour le roi du Danemark lors du séjour de Gysbrechts à Copenhague entre 1668 et 1672, on raconte qu’il eut un grand succès.

L’intérêt pour l’envers des tableaux est encore vivace aujourd'hui. En 2016, Vik Muniz, artiste qui reproduit habituellement des tableaux célèbres avec du chocolat fondu, des haricots ou des nouilles en sauce, exposait dans le musée Mauritshuis de La Haye des copies parfaites, en facsimilés, du revers des tableaux les plus illustres de Léonard de Vinci, Rembrandt, Vermeer…


Gysbrechts Cornelius - Envers d’un tableau encadré, c.1670, huile sur toile, 87 x 66 cm (musée national SMK de Copenhague)

lundi 22 janvier 2018

Remboursez !

Il y a quelque chose de réjouissant et de révélateur dans les histoires de faux tableaux et d’experts mystifiés, parce qu’elles relativisent les jugements esthétiques et les montrent superficiels, complaisants et soumis à quantité de biais sociaux et affectifs. Une plaisanterie qui circule sur Camille Corot prétend que son œuvre peint compterait environ 1500 tableaux, dont plus de 2500 se trouveraient dans des collections américaines.

Alors que le soi-disant Léonard de Vinci acheté pour le Louvre Abu Dhabi au prix d’un avion Airbus A380 n’est pas encore sec, la presse (The Independent) revient sur une affaire de faux Modigliani qui avait connu un apogée à Gênes en juillet 2017.
Le pauvre Modigliani, qui n’a décidément pas eu beaucoup de chance dans sa courte vie de 35 ans, est malchanceux également depuis qu’il est mort (même si l’on raconte qu’il peint aujourd’hui beaucoup plus que de son vivant).
Déjà en janvier 2013, l’arrestation du plus écouté des experts du peintre, Christian Parisot, qui fabriquait et authentifiait des faux à tour de bras, confirmait l’état de décomposition du catalogue de Modigliani. Il est vrai qu’il est tentant de faire un écart de conduite pour le prix d’un Airbus A321, son record de vente à ce jour.

À Gênes donc, au Palais ducal, en juillet dernier, une belle exposition de 50 toiles de Modigliani (et un peu de Kisling) aux provenances prestigieuses était interrompue par la justice. Une vingtaine de toiles étaient séquestrées, et le commissaire de l’exposition et deux organisateurs mis en examen pour recel et escroquerie. Somme toute, le tout-venant des évènements autour de Modigliani, direz-vous.

Le procureur avait diligenté une expertise à l’appel de quelques spécialistes suffisamment persuasifs ; un expert en Kisling, un collectionneur averti de Modigliani, et le fondateur de la Pinacothèque de Paris, de triste mémoire et en liquidation judiciaire, qui dit travailler depuis 20 ans sur le catalogue du peintre à l’aide des technologies les plus avancées. Rappelons qu’on devient expert dans l’œuvre d’un peintre un peu comme on se proclame psychanalyste, homéopathe ou ostéopathe. Nul besoin de diplôme, la confiance du client suffit.

D’après ces experts, les faux étaient flagrants et connus. Cela n’a pas empêché des dizaines de milliers de visiteurs d’apprécier l’exposition. Nombreux, aiguillonnés par un militant de la défense des consommateurs, demandent néanmoins le remboursement de leurs 13 euros.



Si un expert assermenté armé de certificats signés de l’arrière-petit-neveu du peintre vous garantit qu’il vend (illustration) un des plus beaux Modigliani, protestez poliment. Modigliani était certes désargenté, mais il pouvait tout de même se payer des tubes de vert et de bleu, couleurs manifestement absentes ici.

Alors pourquoi le journal anglais ressort-il l’affaire après 6 mois ? Pour éveiller l'attention des amateurs alors que deux expositions majeures sur Modigliani ont lieu en ce moment à Londres et à New York ?
Où en est la justice italienne ? Les faux ont-ils été définitivement « authentifiés comme faux » ? Ou n’était-ce que les aigreurs de quelques experts ?
Les visiteurs contents mais abusés ont-ils été remboursés, au moins dans la proportion du nombre de faux tableaux ?

Autant de questions essentielles auxquelles la science répondra certainement un jour.

lundi 15 janvier 2018

Histoire sans paroles (26)


Un jour d’octobre 2008, le passage du légendaire Don Quichotte accompagné de Sancho Panza était signalé exactement ici. Croisant la mairie de Marsillargues, il venait certainement de la rue Karl marx et disparaissait dans la rue Maximilien Robespierre, ou inversement, dans l’autre direction. Mais le souvenir est en train de s’effacer.

dimanche 7 janvier 2018

Monuments singuliers (9)

 
Après une enfance très solitaire, Alfred Hitchcock concevait quelques-uns des plus importants chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma.
Il apparaissait 41 fois, pour quelques secondes, dans ses propres films, et au bout de 80 ans de douleurs et de joies, ses cendres étaient éparpillées au large de Los Angeles en 1980.

Il reposait homéopathiquement dissout depuis une décennie dans l’océan Pacifique quand la ville de Dinard, située en Bretagne au bord de la Manche et traditionnellement prisée des touristes anglais décidait de le reconstituer en métal et à différentes échelles.



Elle venait, pour honorer ses voisins d’en face, de créer en 1990 le Festival du film britannique et avait commandé au sculpteur nantais Lionel Ducos une grande effigie de bronze représentant le cinéaste, flanqué d’une mouette et d’un corbeau. Elle serait ancrée, comme flottant, sur un œuf de béton.
La même en miniature et à patine dorée formerait le trophée distribué chaque année au réalisateur lauréat.


Après une dizaine d’années, l’air marin et les intempéries eurent raison de la sculpture qu’il fallut enlever, si bien que le sculpteur en refit un exemplaire plus dynamique, cravate au vent, sans œuf, inauguré en 2009 pour le 20ème anniversaire du festival, et installée 50 mètres plus bas (c’est la version qui illustre cette chronique).
Depuis, les mouettes de la plage de l’Écluse, aidées des vertus balistiques de la gravité, y recouvrent un peu de leur dignité et de leur réputation offensées en 1963.

En 2014 le trophée du festival, après 20 ans, a été remplacé par une abstraction de poisson plat, ventru et vertical, beaucoup moins amusante.



lundi 1 janvier 2018

Sale temps sur le domaine public

Évoqué dernièrement, le passage dans sa 2018ème année de l’humanité qui croit au calendrier grégorien marque l’entrée dans le domaine public de l’œuvre des artistes morts en l'an 1947 dudit calendrier.
Bonnard, Marquet, Van Meegeren, Hoschedé-Monet, Eugène de Suède, Reynaldo Hahn, Tristan Bernard, Ramuz, Fargue, Horta, Lubitsch, le physicien Max Planck et un tas d’autres créateurs, sont aujourd'hui à la libre disposition du public (sous réserve de règlementations locales particulières).
N’oublions pas cependant que les règles d’accession au domaine public sont des textes de loi, qui sont parfois interprétés bizarrement par les tribunaux, voire résolument ignorés, comme nous allons le constater.

Vous souvenez-vous de la pantalonnade du ministre italien de la Culture en 2014, aiguillonné par le directeur de la Galerie de l’Académie de Florence, qui s’excitait publiquement contre une entreprise américaine, créatrice d’une affiche incongrue ? Elle montrait le David sculpté par Michel-Ange tenant dans les bras un fusil ultramoderne. Le ministre prétendait que l’utilisation de l'image du David était illégale sans autorisation de l'État italien et exigeait le paiement de droits de reproduction.
L’œuvre étant depuis des siècles dans le domaine public, c’était une galéjade, mais face à l’hostilité agressive des médias et des officiels italiens, l’Américain retirait sagement son affiche. L’effet publicitaire de l’hystérie collective avait déjà largement dépassé ses espérances.

L’idée de faire fructifier toujours plus l’héritage culturel est de tous les temps, mais elle est aujourd'hui avivée par la réduction devenue systématique des budgets consacrés à la culture. En Italie, elle s’est transformée en une obsession au point que le gouvernement ne nomme plus que des « gestionnaires » à la tête des grands musées.

Ainsi la récente directrice de la Galerie de l’Académie de Florence eut l’idée d’attaquer en justice un organisateur de circuits touristiques qui vendait des tickets d’entrée à son musée pour 5 fois le prix normal. Mais la poursuite ne portait pas sur ce motif, qui est une pratique courante. L'audacieuse manageuse réclamait parce que la promotion pour les vendre était centrée sur le monumental David de Michel-Ange.
En résumé, elle réclamait des droits d’auteur sur la reproduction d’une œuvre du domaine public qui se trouve dans son musée, Copyfraude banale et détournement du droit, pratiqués par tout grand musée qui se respecte, sujet abondamment traité ici.
Pour mémoire, la photographie, même touristique, est interdite dans le musée (mais allez empêcher des milliers de touristes étrangers de sortir leur smartphone - rappelons-nous la déroute du Louvre en 2005).

Tout ceci serait anodin, si le tribunal civil de Florence n’avait pas été sensibilisé aux enjeux financiers immédiats du litige. Il a donc docilement conclu, ignorant toutes les lois de protection du domaine public italien, que l’accusé devra retirer de toutes ses campagnes promotionnelles l’image de la statue (sous astreinte de 2000 euros par jour), parce qu’il n’en a pas demandé l’autorisation au musée ni payé les droits de reproduction.
Une bourrasque d'air frais parcourait alors les encéphales embrumés des gestionnaires de la culture de la ville de Florence.
Fière de son succès, la responsable de tout cela déclarait attendre un avis du procureur pour appliquer la décision de justice à toutes les œuvres de « son musée », le gestionnaire de la cathédrale demandait à la rencontrer, celui du musée des Offices, ragaillardi, décidait de se lancer dans de vigoureuses poursuites judiciaires, et le maire exhortait toutes les institutions et les entreprises à se mettre en conformité avec ces nouveaux principes « l’image de Florence ne devrait plus être exploitée sans limites ni règles ».

On admet de plumer ouvertement le public, à condition de bénéficier aussi de la petite extorsion, et au passage on s’assied sur les principes du droit d’auteur. Ce sont des manières de mafieux.


Projet de la municipalité pour rentabiliser un peu plus les merveilles architecturales de Florence. Ici, en test, la façade de la basilique Santa Maria Novella est voilée. Quand un nombre suffisant de touristes payants est atteint sur la Piazza di S.M. Novella attenante, les issues en sont fermées et la façade est dévoilée par un ingénieux système de pompes hydrauliques. La durée de dévoilement est proportionnelle aux recettes de l’opération.  

Et comme toutes les bonnes idées d’abus de pouvoir, elle devrait vite se propager dans toute l’Europe, et il ne serait pas étonnant que le musée du Louvre profite de cette jurisprudence pour essayer d’obtenir le paiement de droits à l’utilisation de l’image de la Joconde, et même à tout article utilisant le mot Joconde.

Pour l’image, le cadre juridique français l’autorisant à le faire est désormais en place. Le décret Chambord en mars 2017, intégré à la loi de 2016 délicieusement nommée « Liberté de création, Architecture et Patrimoine » a créé, dans le but de contredire une récente décision de justice, une obligation de demande d’autorisation (avec redevance) lors de l’utilisation commerciale de l’image de bâtiments du domaine public (*). Il suffira de substituer « œuvres » à « bâtiments ».

Pour les mots, à l’instar de la loi d’exception qui sera votée dans quelques semaines pour attribuer des droits exceptionnels au Comité international olympique pendant 7 ans jusqu’aux jeux de 2024 à Paris, et qui interdira d’utiliser sans payer certaines expressions comme « Jeux Olympiques », ou « Paris 2024 », pourquoi ne pas profiter de cet élan créatif pour instituer un « droit » plus global qui s’appliquerait à l’usage de certains mots choisis annuellement dans la loi de finances ?

Il reste une indéniable marge de progrès pour abuser du domaine public et plumer encore un peu son propriétaire légitime. Cela annonce une bien belle année artistique 2018.

***
(*) Les images de Wikipedia et de Facebook (pour ne parler que des plus gros sites) sont considérées « à usage commercial » dans la mesure où, pour Wikipedia, leur réutilisation libre pour n’importe quel usage est un des principes constitutifs de la Fondation, et pour le second, l’utilisateur qui s’abonne autorise Facebook à faire toute utilisation qui lui conviendra des images téléversées sur le site.

samedi 23 décembre 2017

Tableaux singuliers (7)

Après une averse, une dame vêtue de rouge vif et au bas de robe crotté déambule dans une rue sans doute fréquentée par des messieurs. Au même instant deux bourgeoises sortent du porche imposant d’une maison au hautes fenêtres protégées par d’épais barreaux et s’apprêtent à entrer dans un fiacre. La scène est peinte à la manière d’une indiscrétion, surprise par un passant.

Raffaello Sorbi, Le fiacre, 1872 (28x35cm, Vente Sotheby 16.12.2015, 31k£)

Né à Florence en 1844, Raffaello Sorbi y apprend la peinture, y obtient des prix, y peint sur commande pour des amateurs anglais et américains, fait peut-être un aller-retour à Rome, revient à Florence, y peint des tableaux de genre historique et vaguement folklorique, des portraits nettement pompéiens, et de guillerettes scènes de village. Il est élu à l’Académie des beaux-arts de Florence, où il meurt en 1931.

À peine mort Sorbi est oublié, en bon peintre académique, à l’image d’un Ernest Meissonnier moins martial et plus rural, et comme tant d’autres son nom se perd, et refait surface de temps en temps dans une salle des ventes, quand une famille en difficulté en espère une embellie.
Notons qu’il inspire encore de nos jours les fabricants de puzzles de 2000 pièces, comme les plus grands !

Ses tableaux ne brillent pas, d’ordinaire, par un sens particulier de la mise en page, elle est plate et frontale, ni des couleurs, elles sont insipides, ni de « l’intériorité », son point de vue est toujours superficiel. Mais, comme dit le proverbe congolais « il y a toujours quelque chose de bon dans le plus mauvais des peintres », et on trouve quelquefois dans la production de Sorbi un tableau inattendu, insolite, plaisant, dont cette singulière scène de fiacre.
Quelle idée, quel sentiment auront incité Sorbi, expert en félicité villageoise et en festivités toscanes, à peindre ce curieux instantané clandestin ?















Une jolie toile originale de Raffaello Sorbi, l’étendage du blanc (Panni Stesi, v.1895, 12x18cm, vente Florence 20.04.2013, 9k€)

vendredi 15 décembre 2017

Améliorons les chefs-d'œuvre (12)

Le grand Van Meegeren, peintre médiocre qui mystifia une génération d’experts et d’amateurs d’art, dont le pilleur nazi Hermann Goering, en leur vendant des Vermeer, des De Hooch, des Ter Borch, qu’il avait peints dans sa cuisine, est mort d’une faiblesse du cœur en 1947.
Il allait sortir de prison où il venait de prouver, en réalisant un faux Vermeer devant ses juges, qu’il n’était pas traitre à la patrie hollandaise, puisque les tableaux vendus aux nazis étaient tous des faux de sa main. Histoire fabuleuse, et les juges en furent émus et le punirent avec clémence du minimum symbolique d’un an de prison pour contrefaçon.

Le lecteur qui connait un peu les lubies de ce blog, et sait peut-être que 1947 + 70 font 2017, aura déjà deviné que le 1er janvier 2018 marquera le premier jour de l’année suivant le 70ème anniversaire de la mort du peintre, et qu’alors son œuvre (celle qui lui est attribuée) entrera glorieusement dans le domaine public de l’humanité.
Pour les mêmes raisons, les tableaux de Pierre Bonnard et d’Albert Marquet, les vrais comme les faux, pourront dans quelques jours être reproduits librement, sans avoir à payer de droit. On y inclura les tableaux de Blanche Hoschedé-Monet, élève et belle-fille de Claude Monet, dont nombre de toiles troublent sans doute les spécialistes lorsqu’il s’agit de leur attribution.

Et il est bon d’honorer les faux et les faussaires, car les copies et les faux anciens que les années ont recouverts d’un voile d’ignorance de plus en plus opaque sont devenus aussi beaux que des originaux. Voyez les imitations romaines de la statuaire grecque classique. Un jour vraisemblablement, les plus réussis des faux de Van Meegeren, notamment certains Ter Borch, seront jugés authentiques (c'est peut-être déjà le cas).

On ne peut dès lors qu’applaudir notre époque qui ne sait plus distinguer et mélange sans vergogne le factice et l’authentique.

L’actualité en présente un cas exemplaire à travers l’histoire de cette effigie du Christ « Salvator Mundi », dont le visage informe et inexpressif évoque une méduse qui aurait abusé de substances psychotropes. 
Les acheteurs de sa première vente identifiée ne s’y étaient pas trompés qui l’avaient acquise en 1958 pour l’équivalent d’une cinquantaine de dollars. Il suffisait de noter la mollesse et le manque de cohérence des drapés, l’anatomie défaillante des bras, des pouces, le visage trop repeint sorti d’une chirurgie reconstructive, et affligé d’une dissymétrie comme le collage de deux moitiés juxtaposées. 

Mais les affaires sont les affaires. Depuis 2007 un nombre qu'on dit croissant d’experts l’attribuent à Léonard de Vinci. Alors évidemment, ce qui devait arriver s’est produit, le tableau vient de pulvériser tous les prix les plus absurdes jamais entendus en salle des ventes. 400 millions de dollars pour un Léonard de Vinci douteux, ou au mieux un Léonard achevé par un élève médiocre. 
En réalité l’acheteur paiera 450 millions, la différence revenant aux taxes et au saltimbanque à cravate dont le sourire s’élargissait à proportion des minutes écoulées et qui tapa de son petit marteau après 20 minutes d’enchères.

Et pour parachever l’affaire, on dit que le tableau a été acheté par un prince saoudien, et qu’il deviendra sans tarder le fleuron du musée du « Louvre Abu Dhabi ». 
L’histoire ne pouvait que finir ainsi, en véritable coup de maitre. Un Léonard à peine authentique trônant sur la cimaise d’un musée artificiel né d’une opération de marketing de luxe, où le Louvre prête, moyennant une juteuse rémunération, son nom (la marque Louvre pendant 30 ans), les services payants de l’architecte officiel du prestige français, et des chefs-d’œuvre mineurs pendant 10 ans. 



Ainsi, pour améliorer un chef-d’œuvre (ou en l’espèce transformer un tableau raté en chef-d’œuvre), il y a d’autres voies que celle de la retouche. 
On peut lui attribuer un peintre de valeur, rechercher des éléments de preuve qui colleraient avec cette hypothèse, éluder ceux qui gênent, faire mijoter longuement dans un bain d’experts, accompagner d’une campagne publicitaire à la hauteur, et exposer le tout avec les honneurs dans un lieu luxueux très en vue dans les médias. 

L’opération est certes laborieuse mais l’attrait du gain réunit toutes les bonnes volontés, et quand elle réussit, le résultat est là. Un vrai chef-d’œuvre ! 

lundi 11 décembre 2017

Tripoter des extraterrestres (3 de 3)

Abordons, il le faut bien, le sujet délicat du sexe des extraterrestres.
En français le mot météorite, issu de « météore », apparait en 1822 et commence sa carrière au féminin, au moins jusqu’en 1880, car c’est le genre que Camille Flammarion lui attribue dans son Astronomie populaire pp. 629, 653… À la fin du siècle, son genre devient plus incertain. Le Nouveau Dictionnaire encyclopédique de Jules Trousset en 1891, par exemple, l’affirme masculin.
Cependant Larousse l'a toujours dit exclusivement féminin, comme le Bescherelle des synonymes et le TLFI (Trésor de la langue française), indispensable référence de l’internaute.
Mais d'autres dictionnaires décisifs préfèrent ne pas afficher de position nette. La 9ème édition inachevée de celui de l’Académie française dit paresseusement « n.f. ou m. », le Robert écrit clairement « nom masculin ou féminin » comme son cousin le Robert historique de la langue française, mais qui ne fournit que des exemples au féminin, à l’instar du grand dictionnaire électronique de la francophonie, Antidote, qui le dit « n. m. f. » mais dont les nombreuses citations restent rigoureusement au féminin.
Tranchons cette épineuse question en concluant que le genre des météorites, malgré une dominante féminine à 75%, reste incertain.

Après avoir disséqué quantité de météorites, les experts constatèrent, à leur composition, qu’une ou deux sur mille venaient de la planète Mars, ou de la Lune, conclusions attestées dans ce cas par la comparaison avec les pierres rapportées des expéditions lunaires.

Et c’est une idée originale de l'exposition au Muséum que d'offrir aux fétichistes de toute obédience de caresser la Lune ou de poser un doigt ou deux sur Mars. Cependant le procédé est étrange (illustration 1) puisqu'on touche les pierres par dessous, sans voir où se posent les doigts, sur une petite surface invisible dont on suppose que ça n'est pas un canular, ce qui demande un certain degré de crédulité.

Les météorites de fer (ill.2 et 3) viennent du cœur des astéroïdes. Résistant assez bien à l’enfer de l’entrée dans l’atmosphère terrestre, elles conservent souvent une taille imposante. Celle d’Hoba en Namibie pèse encore 60 tonnes. Avant la naissance de l’industrie du fer, elles servaient de source unique de fer, souvent d’enclume, parfois de siège inusable. Ainsi celle de l’oasis de Tamentit (détail ill.2) dans le désert algérien, était le support d’un culte de la fertilité sur lequel les femmes s’asseyaient, depuis plus de 500 ans jusqu’en 1927, quand la France civilisatrice emporta ses 500kg pour le Muséum de Paris, où se trouve également la météorite d’Hassi-Jekna (ill.3), tombée en 1890 dans le même désert à 200km au nord-est.

L’œil désormais exercé du lecteur notera sans doute que les météorites de l’illustration 4 présentent quelque excentricité. En effet, elles sont factices, forgées par des artistes contemporains sollicités pour l’exposition. Ainsi aux yeux de Martin Mc Nulty, les pierres extraterrestres ne seraient pas assez colorées et pailletées (en haut, Meteorites shower), et pour Simon Boudvin (en bas, Octahédrite, Tempo del Cielo, météorite fondue et moulée), elles seraient plus pratiques à ranger si elles respectaient de simples principes d’orthogonalité. Éternelle insatisfaction de l’artiste.

Terminons par une superbe tranche aux veines de fer et nickel (ill.5), extraite d’une météorite tombée le 13 juin 1998 à Portales valley, au Nouveau Mexique (53 morceaux trouvés pour 71kg), et rappelons que le mot « météorisme » ne désigne pas la croyance dans l’existence des météorites, ni même des extraterrestres, mais dénomme une affection commune qui consiste en un gonflement de l’abdomen sous l’action de gaz intestinaux.

lundi 4 décembre 2017

Tripoter des extraterrestres (2 de 3)

Les météorites remontent, comme l’affirmait régulièrement Vialatte à propos de tout et de rien, à la plus haute antiquité. Depuis ces temps lointains, les humains (ceux qui n’avaient pas l’entendement embrumé par des à priori) ont observé et constaté que des pierres, parfois nettement métalliques, tombaient du ciel.

Le plus antique récit, gravé sur l’argile, l’Épopée de Gilgamesh, décrit ainsi le premier songe du roi, sur la tablette 1 (illustration 1), « Alors que m’entouraient les étoiles célestes, une sorte de bloc venu du ciel est lourdement tombé près de moi, j’ai voulu le soulever, il était trop lourd, j’ai voulu le déplacer, je ne pouvais le bouger  ».

Plus tard, il y a plus de 3000 ans, apparait dans la langue égyptienne le mot « fer venu du ciel », et la lame d’un poignard finement ouvragé découvert auprès de la momie du pharaon Toutankhamon est faite d’un fer météoritique (il ne contient pas les mêmes proportions d’éléments, notamment de nickel, que le fer terrien).

Le philosophe grec Anaxagore, cité par Laërce, affirme que le ciel tout entier est fait de pierres en rotation qui tombent lorsque leur mouvement cesse. Le romain Pline les croit soulevées et emportées par le vent, et les chroniques chinoises les consignent avec minutie, mais il faut attendre le 19ème siècle et les météorites d’Alès, de Chassigny et d’Orgueil, pour que la chose soit prise au sérieux, étudiée scientifiquement, et finalement acceptée par l’opinion comme une phénomène naturel.

Les météorites tombées à Alès (Alais) le 15 mars 1806 (ill.2, un reste de quelques grammes sur 6kg) et à Orgueil le 14 mai 1864 (ill.3, une part des 14kg) sont parmi les très rares reliques connues de la nébuleuse primitive qui a formé le système solaire. Ce sont comme des morceaux de soleil avant qu’il ne se contracte et s’échauffe. Elles contiennent des traces d’hydrocarbures, de Xénon, de diamant, et de temps en temps un savant américain en mal de financement, mollement démenti par la communauté de ses collègues, découvre dans un éclat les marques du passage d’une forme de vie extraterrestre.

Découverte en Patagonie en 1951, la « pierre » d'Esquel (ill.4) est devenue un mythe, la Marilyn Monroe des météorites. Sa beauté vient de son alliage de fer et de nickel constellé de grains d’Olivine qui s'est forgé dans la région frontière d’un astéroïde où les couches de silicates flottaient dans le fer liquide. Ses 750 kilos ont été débités en tranches fines translucides comme le cerveau d’Einstein, et les éclats, de plus en plus petits, se vendent actuellement au prix de l’or au kilogramme (35 euros le gramme).

Le Muséum d'histoire naturelle prétend que la météorite de Tiberrhamine (ill.5) a été découverte au cœur du désert algérien en 1967. Laissons le croire à cette légende. Il est évident que c’est un pavé extrait d’une rue du Quartier latin tout proche du musée, reliquat des soulèvements populaires du printemps 1968 dont le joyeux désordre a certainement perturbé la rigueur de ses travaux de classification et de nomenclature.

À suivre dans un troisième et dernier épisode...

samedi 25 novembre 2017

Tripoter des extraterrestres (1 de 3)

Ce blog ne parlant jamais que des réalités démontrées de notre monde, les monuments, l’orthographe, les cimetières, les musées, les épaves, les cathédrales et les vélos, il fallait bien qu’il aborde un jour le sujet des extraterrestres.
Et l’actualité en donne aujourd’hui l’occasion, car 350 d’entre eux sont réunis à Paris, jusqu’à juin 2018, et exposés au public.
Les lecteurrices se récrieront avec véhémence : comment, à une époque de bouleversement de la grammaire, quand on s’efforce d’établir une identité entre le genre des mots et ce qu’ils désignent, peut-on encore traiter des êtres en les exhibant de la sorte parce qu’ils ne nous ressemblent pas ?
Et on imagine leur indignation quand ils apprendront qu’il est permis de les palper, les caresser, les soupeser.

En fait, ces extraterrestres ne sont pas regroupés à Paris au titre d’une quelconque discrimination, mais au contraire pour leur offrir, dans un milieu scientifique contrôlé, des conditions idéales et des moyens modernes d’exprimer leur particularité, de faire comprendre leur présence parmi nous. N’oublions pas que certains ont fait le trajet depuis la Lune, Mars, et même Vesta ou des planétoïdes plus éloignés encore, voire des comètes.

Et pourtant, ils débarquent sur terre à des vitesses dépassant de 50 à 100 fois les vitesses autorisées par la règlementation aérienne, atterrissent - il faut bien le reconnaitre - un peu n’importe comment, parfois sur une vache comme à Valera, sur un être humain à Sylacauga, généralement en pleine mer, ils se cachent le plus souvent des autorités, en souvenir de l’époque traumatisante où leur existence était niée. Bref, ils se comportent en résistants ou en conquérants.



Un bolide extraterrestre en provenance d’Alkaid, dans la Grande ourse, lors d'un atterrissage démonstratif et tonitruant (installation dans les sous-sols de la grande galerie du Muséum d'histoire naturelle).  

Mais il est loin ce temps où les autorités religieuses, séculières et même scientifiques, leur refusaient jusqu’au droit d’exister, prétendant que rien d’impur ne pouvait venir du ciel et qu’ils n’étaient que les hallucinations ou les affabulations de paysans incultes (surtout parce qu’ils ne se présentaient pas avec une jolie robe blanche, des ailes pleines de plumes et une incandescente auréole au néon).

Aujourd’hui, les mentalités se sont ouvertes à l’altérité, à la marginalité, et presque tous les groupes sociaux admettent que les météorites sont des morceaux extraterrestres détachés d’autres corps du système solaire, que leur errance et les lois de l’attraction ont amenés à croiser l’orbite de la Terre.

Au point que le Muséum d’histoire naturelle de Paris leur consacre pendant 8 mois une riche et réjouissante exposition ludique. L’objectif est nettement pédagogique. Il s’agit de faire ressentir aux plus jeunes que ces morceaux de caillou et de fer, gris anthracite et rouille, d’une apparence si banale, sont en réalité des aventuriers venus du plus lointain des temps, d’une époque où les seuls êtres vivants sur terre étaient des choses informes et flasques, et qu’ils ont traversé des étendues où l’espèce humaine n’ira certainement jamais.

On y apprendra qu’après les avoir un peu éventrées, décortiquées puis irradiées, les météorites nous ont enseigné l’humilité, en nous prouvant que les premières poussières qui se sont formées autour de notre étoile, et de quoi nous sommes tous nés, on commencé à s’agréger voici 4 567 000 000 d’années précisément, à quelques minutes près.

C’est pourquoi les deux prochaines chroniques rendront hommage à quelques-unes de ces valeureuses navigatrices à la triste mine.

mercredi 15 novembre 2017

Tableaux singuliers (6)

Enoch Perry fut un peintre américain, né en 1831 à Boston, dans une famille de marchands aisée et influente. Il a beaucoup voyagé, d'abord pour parfaire sa formation, puis par gout.
Doué d’une inspiration modérée mais d’une technique solide et d’une manière classique et épurée, voire rigoriste, il rencontra une certaine réussite dans le portrait, le paysage et la scène de la vie quotidienne américaine. Il est mort en 1915 à New York et reste aujourd'hui, dans les ventes aux enchères, un peintre abordable.










Une chronologie approximative des grandes étapes de sa vie découpe une silhouette assez précise du personnage (extraits du catalogue d’œuvres des peintres américains du Metropolitan museum of arts de 1816 à 1845 par Natalie Spassky, pp. 342-348).

1831 New Orleans. Jeunesse et première formation
1852 Düsseldorf, enseignement à l’Académie par Emanuel Leutze, auteur de grandes sagas à l’huile pompeuses et édifiantes
1854 Paris. Atelier du bon portraitiste Thomas Couture
1855 Rome
1856 Düsseldorf. Rencontre des paysagistes, Whittredge et Haseltine
1857 Venise. Il y est nommé consul des États-Unis par l’influence de son père
1857 Rome. Retrouve les paysagistes Whittredge et Bierstadt
1858 Philadelphie. Ouvre un atelier et expose avec succès à Boston et Philadelphie des portraits et des scènes très prisées de la vie américaine
1860 New Orleans. Installe un atelier de portraitiste, peint notamment le portrait du futur président de la confédération et commençe un grand tableau qui devait célébrer l’acte de sécession des états confédérés (le frère de Perry est médecin dans l’armée confédérée)
1863 Yosemite Valley, avec Bierstadt
1864 Royaume d’Hawaï (appelé alors iles Sandwich). Nombreux paysages et portraits
1865 Californie, Salt lake city. Portraits de Mormons
1867 New York. Dans l’atelier de Bierstadt
1868 Nommé à l’Académie nationale de New York (N.A. of design)
1878 San Francisco. Portraits de magnats des chemins de fer
1882 Retour à New York
1899 Épouse à 68 ans Fanny Field Hering (qui avait écrit en 1892 une biographie illustrée du peintre JL. Gérôme)
1915 Meurt à 84 ans

Le Metropolitan museum de New York expose en permanence deux toiles d’Enoch Wood Perry. La très exemplaire et un peu nostalgique « Talking it over » (En discuter) qui représente deux fermiers américains désœuvrés à l’effigie des présidents George Washington et Abraham Lincoln (voir ci-dessus), et une œuvre singulière intitulée « The true american » (Le véritable américain).

Cette dernière (ci-dessous) figure le portrait de six humains et deux animaux dont les têtes sont cachées, par un hasard soigneusement mis en scène, ici par un volet ou un journal ouverts, là par un décollement du papier sur le mur.


Son attribution à Perry est discutée car, si on y reconnait aisément toutes les caractéristiques de sa manière, son histoire est incertaine (il réapparait dans une vente en 1944), il n’est pas daté, il est signé d'une façon unique dans son œuvre par un monogramme des lettres EWP entremêlées, et les motivations du peintre - disent les commentateurs - restent très énigmatiques.

Le titre donné au tableau est celui du journal lu par les hommes à gauche, « The true american ». De nombreux journaux américains portaient ce titre, mais la graphie sur le tableau correspond à un journal de Lexington (Kentucky) qui défendait l’abolition de l’esclavage à la fin des années 1840, une douzaine d’années avant la guerre de Sécession.

Si les intentions précises du peintre n’ont pas été retrouvées, on peut tout de même constater qu’il s’agit d’une caricature où l’auteur se moque d'abolitionnistes oisifs et prospères qui se « voileraient la face ». La biographie lapidaire de Perry (plus haut) suffirait à appuyer cette interprétation.
Peut-être préfère-t-on ne pas l'évoquer sur le cartel d’un tableau mis en valeur dans un des plus prestigieux musées des États-maintenant-Unis.

Et puis, pour le spectateur qui ne connait pas l’histoire, ce tableau produit le charme des scènes anecdotiques dont on a perdu l’anecdote. Le champ des hypothèses s’ouvre alors sur un infini. Ce petit vertige est le plaisir esthétique.

mardi 7 novembre 2017

Monuments singuliers (8)



L’hommage aux caporaux fusillés pour l’exemple à Suippes

La Grande guerre de 1914-1918 a été un des carnages les plus efficaces perpétrés par des humains pour détruire une partie de leur propre espèce.

À Souain dans la Marne, les soldats de la 21e compagnie du 336e régiment d’infanterie reçoivent l’ordre de reprendre à l’ennemi une position située derrière un terrain couvert de barbelés et de cadavres de leurs camarades mitraillés qui ont tenté l’opération.
Alors ce 10 mars 1915, les soldats, même menacés d’être abattus sur place par les officiers, refusent de quitter la tranchée. L’attaque est reportée de 12 heures. Le brave général Réveilhac, loin du front, ordonne (mais refuse de le confirmer par écrit) que des obus arrosent les tranchées rétives.
À l’aube les soldats refusent toujours de partir pour l’abattoir.

Une semaine plus tard, quatre caporaux choisis plus ou moins au hasard sont hâtivement fusillés à Suippes devant le régiment au complet, surveillé par une compagnie de cavaliers. Ils n’avaient pas 30 ans. Un ordre de surseoir à l’exécution pour demande de recours en grâce est, parait-il, arrivé trop tard.

Toutes les civilisations (enfin, c’est ainsi qu’elles se nomment) ont toujours exalté le sacrifice, l’offrande publique de vies humaines, histoire d’enfoncer dans la tête des peuples bornés et récalcitrants les idéaux magnifiques de soumission qu’elles ont imaginés pour eux.

Après des années d’efforts des familles des fusillés, le 2 mars 1934, la justice reconnaissait que « l’ordre était irréalisable et que le sacrifice dépassait les forces humaines ».

Le lourdement médaillé général Réveilhac s’éteignait dans son lit le 28 février 1937, à 86 ans.


Le monument de Suippes en mémoire des 4 caporaux fusillés pour l’exemple est inauguré le 1 décembre 2007. Le sculpteur Melden les a représentés comme des sacs de pommes de terre sans vie, uniformes jusqu’aux visages semblables.


Le monument aux morts officiel de Suippes, entre la mairie et l'église, sculpté par Desruelles (comme à Commentry), inauguré le 26 octobre 1930. On remarquera l’absence d’accent sur le « A » de la dédicace, une erreur qui transforme le sens de la phrase.



mercredi 1 novembre 2017

Premier novembre, fêtons la mort

Le 19 septembre 2014, à 16 heures 33 minutes et 48 secondes précisément, dans la grande banlieue de Moscou, à Lioubertsy, au croisement de la rue de Moscou et de la rue de l’Armée rouge, alors qu’elle avait toutes les chances dans sa main squelettique, la Faucheuse s’est lamentablement vautrée, là où n’importe quelle Parque débutante aurait fait un sans faute.

Elle avait pourtant tous les atouts.
Arrivant du fond de la scène une camionnette de livraison de produits laitiers était décidée, malgré la présence du panneau et de la priorité, à ne pas cédez le passage à une voiture rouge, et le chauffeur, qui avait aussi oublié d’attacher sa ceinture, déporté au moment du choc à la place du passager, ne contrôlait plus son volant.
Au même moment, au centre de la scène, le personnage principal, appelons-le Alexeï, pourtant prudent, n’avait plus les moyens de maitriser son destin, comme dans toute bonne tragédie grecque.



La critique cinématographique, surprise par le dénouement imprévu, a évidemment cherché des anomalies dans cette séquence, des ficelles qui révèleraient qu’elle n’était qu’une mise en scène destinée à émouvoir le spectateur.

Et elle n’eut pas à explorer bien loin, car la caméra se trouve devant une immense affiche de l’opérateur de téléphonie AVK Wellcom, la société même qui administre et pilote le réseau de caméras de surveillance qui a filmé l’action, et qui la diffuse ostensiblement sur internet.
Et s’il fallait un complément de preuve, AVK Wellcom publiait quelques jours plus tard un entretien exclusif avec Alexeï, le rôle principal. On le voit sous la pluie, traverser le même passage protégé en courant et saluant d’un signe ironique de la main ladite caméra, « l’œil du destin ».

Naturellement, cet échec de la Camarde a été tellement diffusé sur internet, décortiqué au ralenti et dans tous les sens, qu’Elle risque de le prendre sans humour, et tenter de se rattraper un peu n’importe comment dans les temps à venir.

À suivre donc sur le réseau AVK Wellcom.