jeudi 18 juillet 2019

Histoire sans paroles (32)


Est-il vraiment utile de farfouiller dans les histoires qui relatent des souvenirs de lieux abandonnés, comme cette abbaye cistercienne, près de Mortain-Bocage dans la Manche ?  
On y trouvera inévitablement de furtives religieuses, des révolutionnaires intimidés, des séminaristes naïfs, des enfants égarés en colonie de vacances, des militaires belges convalescents, des envahisseurs allemands surexcités, des femmes parturientes, des membres de la communauté religieuse des Béatitudes amateurs d’abus sexuels, peut-être même une avocate énergique et avide qui sollicitera mécènes et investisseurs et promettra de transformer l’ensemble en complexe hôtelier de luxe, avec commerces et artisanats d’art régional. 
Tout cela, on le sait déjà. 

Nota bene : l'image en illustration est très large (12 000 pixels) et l'outil de zoom de Gougueule mettra plusieurs secondes pour en afficher les détails.

jeudi 11 juillet 2019

Comptes de faits (3)

On n’a sans doute pas oublié que le président-directeur du musée du Louvre depuis 2013, M. Martinez, reconduit en 2018, jadis expert en antiquités grecques et romaines, détenteur du record mondial du nombre de visiteurs, a audacieusement refusé à une ministre de la Culture tout déplacement de la Joconde de Léonard de Vinci, pour la raison de l’extrême vétusté de son support en peuplier.
Et comme on le soupçonnait, le motif décisif, inavoué publiquement, était la crainte de subir pendant de trop longs mois le déclin hypothétique (1) du nombre de visiteurs payants.

En effet, le 28 juin dernier, M. Martinez se justifiait clairement, dans une communication à l’Agence France Presse (AFP), en annonçant que la Joconde serait incessamment déplacée de 100 pas, de sa position actuelle vers la galerie Médicis et ses Rubens. Elle en reviendrait, et reprendrait sa place précise dans la galerie des États, au bout de 4 mois, juste avant l’ouverture du grand show du demi-millénaire de Léonard, qui aura lieu moins de 200 mètres plus loin, en bas, au bout du hall Napoléon, mais qu’elle ne rejoindra donc pas.
Cette promenade n’était pas prévue dans la description des travaux de janvier 2019, où la Joconde restait seule visible pendant un an dans l’immense salle des États en chantier.
Pour être plus précis, les 100 pas de M. Martinez mesurent en réalité 250 mètres, ou 500 mètres aller-retour.

L’intrépide contradicteur de l’AFP s’exclamait, en substance « Mais vous avez refusé le moindre déplacement du tableau, à des gouvernements étrangers, à un ministre français, et à votre propre monumentale exposition de l’automne, alléguant la vulnérabilité du panneau de bois ».

L’auguste M. Martinez rétorquait que le Louvre, qui n’avait pas refait les peintures depuis 15 ans (les murs, pas les tableaux !) préférait rester ouvert pendant les travaux, et que le déplacement vers l’exposition d’automne n’était pas exclu pour des raisons de sécurité, mais pour la satisfaction des visiteurs. « Les espaces de l’exposition temporaire ne permettent d’accueillir que 3000 à 5000 visiteurs par jour alors qu’il y a au moins 21 000 personnes qui viennent au Louvre pour voir la Joconde », dit-il.

Calculons, 10 200 000 visiteurs en 2018, divisés par 310 jours d’ouverture font 32  900 visiteurs par jour. La rumeur disait qu’un visiteur sur deux passait devant la Joconde. 21 000 font deux visiteurs sur trois.

Les choses sont donc claires. Comme pour la production d’électricité en France, l’objectif impérieux de M. Martinez est de poursuivre la croissance, en concentrant les risques sur une seule ressource et sans en chercher la diversification, sans quoi il ne maintiendrait pas sa place de président-directeur du musée le plus couru de tout l’univers, pense-t-il.

À l’instar du parc fragile et vieillissant des réacteurs nucléaires français (2), le bois du tableau de Léonard travaille et se déforme un peu plus chaque jour, au point que sa restauration, longtemps ajournée, semble aujourd’hui définitivement abandonnée.

Qui sait ce qui pourrait lui arriver, à l’occasion de ces déplacements et d'un exil de quatre mois parmi 300 mètres carrés d’allégories flamandes indigestes, qui en fragiliseront inévitablement la sécurité et l’intégrité ?

***
(1) On ne saura probablement jamais si les périples de la Joconde en 1963 aux USA et 1974 au Japon on influé sur le volume annuel de visiteurs du Louvre, ou stimulé le désir des Américains et des Japonais de visiter le Louvre et la France, attirance largement constatée depuis dans les statistiques de fréquentation du musée.
Des raisons similaires ont empêché le prêt en 2016 au musée de Bois-le-Duc, par le musée du Prado, du triptyque du Jardin des délices de Jérôme Bosch pour la rétrospective du demi-millénaire de sa mort. Ainsi la véritable rétrospective a eu lieu à Madrid au Prado et non dans la ville natale de Bosch. 
(2) P.J. Drevet, président de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN), déclarait à l’Assemblée nationale le 30.05.2013 « Nous disons clairement, depuis un certain temps déjà, pas seulement à la suite de Fukushima, que l’accident est possible en France, et qu’il faut donc se préparer à ce type de situation, y compris à des crises importantes et longues. » 


Mise à jour du 17.07.2019 : la Tribune de l'Art, toujours prête à expérimenter les extrêmes, vient de faire ce nouveau et temporaire parcours de la Joconde, en pleine flambée touristique. Il en sort la description d'un long chaos comme dans l'Apocalypse de Jean, avec moult photos insoutenables, comme celle où l’immense galerie Médicis vide est couverte de la forêt des poteaux qui  guident le cordon qui contiendra la piétinante procession, serpentant lentement dans l’espoir d’apercevoir la sainte relique pour une poignée de secondes.

jeudi 4 juillet 2019

HEY! 4, l’apothéose de mad meg

mad meg, Patriarche n°40, Le conservateur - détail (dessin à la plume, 2016). Notez, dans le bocal, l'élégance raffinée de la langue française.

Il existe des artistes pour qui la création est un soulagement.

On les rencontre dans la Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, à Montmartre, où les créateurs de la revue d’art HEY! exposent pour la 4ème fois après 2011, 2013 et 2015, une trentaine de ces artistes inclassables affublés de qualificatifs qui ne les définissent pas, mais les excluent : en marge, outsiders, contre-culture, figuratifs hors-norme, art brut populaire.

Leur point commun est de fabriquer leur œuvre dans un état obsessionnel qu’ils ne savent pas contenir, et souvent avec un humour (un peu funèbre) qu’on pressent au bord de la crise d'angoisse.

Cette année, et jusqu’au 2 aout encore, voisinent rue Ronsard, les dessins macabres et pointilleux de Lizz Lopez, les troublants masques taxidermistes du duo Mothmeister, les délires en bandes dessinées du québécois Henriette Valium, et surtout trois immenses dessins à la plume de mad meg ; mad meg (les minuscules sont délibérées), Dülle Griet en néerlandais, Margot la folle (référence au tableau de Brueghel), est un peu une Laurie Lipton à la française.

Comme Lipton, fascinée par les miniaturistes flamands, Bosch, Brueghel, Van Eyck, elle besogne des mois durant, parfois des années, sur de gigantesques dessins satiriques.

Alt Quand Lipton couvre, pour chaque dessin, plusieurs mètres carrés de fins traits de crayon noir (plus ou moins denses pour faire des gris, mais jamais estompés), mad meg les remplit de petits traits d’encre noire, plus ou moins courts ou rapprochés, avec une plume Sergent-Major.

Quand Lipton invente des architectures grouillantes de fils électriques, de curseurs et de boutons, au service d’êtres humains rendus à l’état de squelette ou de spectre, mad meg caricature les grandes œuvres de l’art occidental qu’elle fait pulluler de scènes qui parodient toutes les outrances de notre civilisation, patriarcale (*), inhumaine et suicidaire.

Leurs idées se rejoignent dans un dessin de 2 mètres intitulé Zuckerberk réalisé par mad meg en 2017.

Toutes deux dessinent de la main gauche.

Féministe militante, mad meg a commencé, vers 2001, en traçant sur des petits carnets de minutieux squelettes d’animaux du Muséum d’histoire naturelle de Paris, et des scènes goyesques tourmentées par ses indignations politiques.
Et comme ses protestations étaient inaudibles, elle a peu à peu agrandi ses formats jusqu’à la démesure. Aujourd’hui elle crie, sur 20 mètres carrés dans la Halle Saint Pierre.

En est-elle plus écoutée ? Au moins ses cris la soulagent-ils sans doute un peu.

Dans sa spectaculaire parodie de la Cène de Léonard de Vinci et ses insectes en costume de banquier, apothéose de l’exposition qui mesure presque 9 mètres, plus intense que l’original, le fin motif de la nappe est fait de la recopie manuscrite de plus de la moitié du Talon de fer, roman révolutionnaire de Jack London.

Et pour que ses sortilèges vous poursuivent longtemps après la visite de l’exposition, le site de mad meg est un des plus beaux d’internet, un délice de navigation, un modèle d’interface. Tout mad meg s’y révèle, au moyen seulement de la souris, les détails les plus infimes des dessins, les textes, les références (sauf la reproduction intégrale de ses carnets de dessin, hélas en petit format).

Les voyageurs immobiles y passeront des jours d'investigation et de vagabondage.

***
(*) Les Patriarches est une série depuis 2004 de 20 grands dessins de personnages en pied.
« Les patriarches ne sont pas des hommes déguisés en insectes, ce sont des insectes qui essayent de se faire passer pour des hommes. Ils n’ont pas de nom, ils n’ont qu’un numéro et un titre. Ils ont abdiqué toute humanité afin de servir la fonction que leur confère le système patriarcal. Ils sont leur carrière, leur situation, leur rôle… […] Leur ministère est d’anéantir. Leur vocation est de faire de nous de la viande, du profit, de la productivité, de la statistique. Ce sont des thanatocrates. Des psychopompes qui fauchent la vie… »
mad meg
(citée dans le catalogue HEY! #4)



mad meg, Le phoque mort - détail (dessin à la plume, 2014).

mercredi 26 juin 2019

Vraies infos sur un faux faux

Dans le commerce de l’art, comme plus généralement dans l'économie, tout repose sur la confiance. Confiance est un synonyme optimiste de crédulité. C’est pourquoi nombre de faux passent aisément pour authentiques, ou inversement.

À l’occasion d’un vide-grenier, M. Philip Stapleton achetait il y a peu, contre 230 livres sterling (260 euros), une peinture à l’huile sur panneau signée Picasso, au recto et au verso, qu’il pensa, au prix, être la copie d’une Baigneuse assise, peinte vers 1930 et conservée au Museum of modern art de New York.

Il s’adressa, pour la revendre, à une petite salle des ventes balnéaire, au bord de la Manche, Brighton and Hove Auctions, dont l’experte, Mme Rosie May, se persuada que c’était une authentique étude de la main de Picasso pour le tableau de New York.
Elle le déduisait de deux mentions manuscrites au verso, dont une dédicace à Roland Penrose, ami anglais du peintre.

Picasso, heureux homme qui compte de plus en plus d’amis, notamment depuis le 8 avril 1973, est, depuis très longtemps sur le marché, le plus convoité des peintres qu’on dit modernes. Ses tableaux les plus disputés ont maintes fois dépassé les 100 millions d’euros.
 
À gauche le Picasso du MoMA de New York, à droite celui de la vente chez Brighton and Hove Auctions

Ainsi durant plus d’un mois, dans l’attente de la vente programmée le 7 juin, il était inévitable que la chronique enregistrât quelques péripéties saugrenues.

La première fut une déclaration du faussaire David Henty. Interrogé par The Telegraph, qui avait fait une enquête en 2014 sur ses ventes de faux tableaux sur eBay (site de ventes aux enchères en ligne), il répondait en riant que le tableau lui semblait familier et qu’il l’avait peint et offert à un ami vers 2016.
Henty, emprisonné dans les années 1990 pour de faux passeports, peint aujourd’hui des copies de peintres faciles à imiter, dit-il, Picasso, Modigliani, Van Gogh, Lowry, qu’il signe dorénavant de son vrai nom et vend en galerie trois fois plus cher que sur eBay.

Mme May rétorqua que M. Henty était un faussaire, inévitablement malhonnête et menteur, et que des offres d’achat dignes d’intérêt lui parvenaient déjà de l’étranger.

La seconde péripétie survint deux jours avant la vente. Un certain M. Francis Kiss affirmait être le véritable propriétaire du tableau. Acheté chez un antiquaire de la région contre 150 livres, en 2006, photographie et reçu à l’appui, il aurait ensuite été vendu accidentellement aux puces (Ford Market) suite à une incompréhension entre amis !
M. Stapleton y voyait une preuve de l’imposture du faussaire Henty et ainsi une garantie d'authenticité.

Les amateurs passionnés, tenus en haleine, n’attendaient plus que la découverte d’un cadavre, transpercé de couteaux à peindre.
La maison Brighton and Hove Auctions attendait 10 à 50 000 livres de ces enchères, mais toutes ces tribulations sorties d’un roman d’Agatha Christie refroidirent la confiance des enchérisseurs.

Et depuis le 7 juin, le nouveau possesseur du tableau se perd en insomnies sur d'insolubles supputations. Demander à la famille Picasso de l’authentifier serait très long, extrêmement risqué et pas vraiment probant (elle est à la fois juge et partie). Faire analyser les pigments par un laboratoire spécialisé couterait des milliers de livres, peut-être même plus que les 8 000 livres de son enchère victorieuse.

Finalement, doit-il penser avant de s’endormir, tant que le prix du tableau n’a pas réellement décollé, l'incertitude ne peut lui être que bénéfique. On finira bien par hameçonner un parieur prêt à engager une fortune sur un coup de dé, comme l'acheteur hasardeux du récent Caravage de Toulouse, ou l'impayable milliardaire du « Salvator Mundi » qui, authentique ou non, aura au moins trouvé une place royale dans le Livre Guinness des records.

mercredi 19 juin 2019

L’arme du crime

Que reste-t-il d’une existence ?

Jules Romains dit que c’est à la prise de conscience de la disparition de ceux qui nous précèdent, de l’empreinte en négatif de leur existence, fut-elle anonyme et insignifiante, que nous accordons un prix à notre propre vie.

Ajoutons que parfois, ne sachant rien de ces vies qu’on n’a même pas remarquées, on les rehausse rétrospectivement, on les embellit, on les dramatise, puis on commémore le résultat. On s’en trouve grandis.


Aujourd’hui dès 14h30, dans la salle 6, rue Drouot, sera mis aux enchères, en vedette devant des tableaux de Renoir, Pissarro, Signac, et caillebotte, un vieux morceau de ferraille rouillée en forme de révolver.
Il parait que c’est un « système Lefaucheux à broche de calibre 7 mm », et qu’il a été découvert dans un champ de blé près d'Auvers-sur-Oise, vers 1965, après y avoir moisi environ 75 ans d’après « une analyse » providentielle.

Exhibée dans l’exposition « Au bord de la folie » en été 2016 par le Musée van Gogh de Copenhague, cette chose est en train de devenir une sainte relique. On en attend au moins 40 000 euros.

Déjà, un courant dissident soutient que ce n’est pas l’instrument d’un suicide mais d’un crime. Le peintre aurait été abattu par inadvertance par un adolescent compagnon de beuverie.

Quant aux icônes de la foi, elles ont depuis longtemps envahi les portes des réfrigérateurs, la vaisselle et le linge de maison, mouchoirs, coussins, torchons, serviettes.

« La famille, les fleurs, les croque-morts, que d'histoires. On n'en a jamais tant fait pour vous quand vous étiez vivant. C'est dommage qu'on ne soit plus là. »
Jules Romains - Mort de quelqu'un

Mise à jour du 19.06.2019 à 19h19 : le marteau est tombé sur une enchère (anonyme sur internet) de 162 500 euros frais compris.

mardi 11 juin 2019

Améliorons les chefs-d’œuvre (15)



Examinons ces deux tableaux de Vermeer.

À gauche, Femme debout au virginal, une scène disparate, sans unité. Chaque élément est isolé, comme sur un collage où auraient été réunies les marottes du peintre, le virginal, la chaise à la perspective douteuse, les deux tableaux collés au fond, si mal intégrés qu’on ne voit plus qu’eux, surtout le cupidon boudiné qui en devient la figure centrale, accentuée par la légère contreplongée sur le portrait de femme éteint par un contrejour fade et sans relief.
La vraie réussite du tableau est le mur de gauche, et ses subtiles nuances de lumière. Bref, un Vermeer inachevé (ou un pastiche), exposé aujourd’hui à l’infortunée National Gallery de Londres, dont les deux Vermeer sont aussi insipides.
Notons que le tableau du cupidon est reproduit à l’identique sur un autre tableau de Vermeer, mais dans ce cas fondu dans la pénombre, la Scène de musique interrompue de la collection Frick à New York.

À droite, la mauvaise reproduction du tableau d’une Femme lisant une lettre, habituellement exposé à la Gemäldegalerie de Dresde, en Allemagne, aujourd'hui en cours de restauration. Le délicat profil et son reflet sur la vitre se fondent dans une atmosphère lumineuse cohérente. Tout concoure à isoler le personnage dans cet instant suspendu, notamment le rideau jaune un peu démonstratif du premier plan, et le mur du fond, vide, et qui a été blanc.

Dans ses 25 tableaux d’intérieur figurant des personnages dans un coin de pièce, Vermeer a toujours comblé cette surface vide au fond de la pièce, par des tableaux (16 fois sur 25), ou par des cartes géographiques (5 sur 25). À l’exception de 4 scènes dont le mur reste vide : la célèbre Laitière d'Amsterdam, la Dentelière du Louvre, la Femme au collier de Berlin, et cette Liseuse de Dresde.
Dans les deux premières, l’absence de décoration murale s’explique par la modestie des activités ménagères décrites et des lieux où elles s’exercent, cuisine, buanderie ou office.
Restent les deux inexplicables murs vides de la Femme au collier et de la Liseuse. Inexplicables parce que l’époque n’était pas aux effets graphiques expressifs, et qu’il fallait, pour vendre au bourgeois, faire réaliste et cossu, remplir l’espace en représentant avec exactitude, ou embelli, ce que le client voyait chez lui.

Et si ces murs restés vides sont pour les amateurs d'aujourd’hui les plus purs dans la peinture de Vermeer, parce qu’ils suspendent si parfaitement l’instantané quand un fouillis d’objets aurait dispersé l’attention, il n’en allait pas de même pour le peintre.
On peut l’affirmer, parce que ces deux uniques murs vides ne le sont pas, en réalité.
Les experts savent, depuis qu’ils les ont examinés aux rayons X, que la Femme au collier était encadrée d’une carte de géographie, et la Liseuse d’un tableau représentant un cupidon (on distingue encore la bande sombre du cadre).

Tous pensaient que le blanchiment tardif des murs était dû à des repentirs du peintre. Or la restauration de la Liseuse a révélé que le mur aurait été repeint des années, voire des décennies, après la mort du peintre. Admirons la précision. Alors après consultation de dizaines d’experts internationaux, le musée a choisi de ressusciter le cupidon. Illusion de l’authenticité !
Imbu de sa vérité, il l’expose temporairement au public de Dresde dans un état intermédiaire (illustration infra), et on y reconnait déjà le même cupidon que sur les tableaux de Londres et de New York.




Ainsi ce tableau que peu ont vu parce que Dresde ne l’a presque jamais prêté (notamment pas à la grande rétrospective Vermeer de La Haye en 1997), et dont aucune bonne reproduction ne circule, sera bientôt affublé d’un gros cupidon rose gonflé comme un Jeff Koons. On ne verra plus que lui. Une raison de moins d’aller à Dresde, déjà mal desservie.

Et craignons que ce respect intransigeant de la volonté présumée du peintre, ce vent d’intégrisme puritain, n’atteigne rapidement Berlin, qui n’est après tout qu’à 165 kilomètres de Dresde. Qui sait ce qui arriverait alors à la Femme au collier de perles ?

mardi 4 juin 2019

La vie des cimetières (87)


Gardons-nous de dire que la mort est le contraire de la vie. La vie n’est qu’une variété de la mort et une variété très rare. 
Frédéric Nietzsche, Le gai savoir (livre 3, 109)

À Saint-Rémy, une chapelle funéraire sans âge affirme « Le souvenir c’est la vie ».
Admettons. Mais la vie de qui ? Pas celle du défunt, sans doute. Alors, autant écrire « Le souvenir c’est la vie pour qui se souvient ».

Mais était-il nécessaire dans ce cas d’afficher pareille évidence ?

C’est peut-être par ironie. Parce qu’il est clair, vu l’état décrépit de la sépulture, qu’ici plus personne n’est là pour se souvenir de son existence.

Il reste le promeneur, le curieux qui passe. Mais Frédéric Nietzsche dit qu’il est très rare. Surtout ici, à la frontière entre la Corrèze et la Creuse.


vendredi 24 mai 2019

Guillaumet, fin de tournée



Depuis quelques mois Gustave Guillaumet (*) est en tournée promotionnelle à travers la France. La Rochelle pendant l’été 2018, Limoges en hiver, il expose aujourd’hui, pour une semaine encore, à La Piscine, musée d’art et d’industrie à Beauvais.

De son vivant, Guillaumet a passé une bonne part de sa vie en Algérie, onze séjours de plusieurs mois. C’était l’époque où la République allait farouchement piller le primitif chez lui, et lui transmettait son éthique de l’amour et du partage. Et pour illustrer cette grandiose épopée civilisatrice, elle parrainait alors les artistes et leur fournissait l’assistance et la logistique sur place.

À l’opposé de ses confrères, Guillaumet n’a jamais peint les batailles victorieuses, les odalisques alanguies, les harems, les soieries bariolées et autres féeries exotiques.
C’était un minimaliste. On ne trouve chez lui que les ocres du Sahara, la terre des habitations, et la description bienveillante des gestes quotidiens d’un peuple qui n’avait pas vraiment bénéficié des bienfaits de la colonisation.

Sa touche était belle comme celle de Renoir, son exact contemporain, qu’il ne connaissait probablement pas. Quand Renoir peignait la bourgeoisie et les guinguettes, Guillaumet contemplait les sables du désert.

 

Malgré une reconnaissance officielle, et l’achat de ses œuvres les plus ambitieuses par l’État (il est des peintres les mieux représentés à Orsay, où 5 ou 6 de ses plus belles toiles sont exposées en permanence), il se suicide en 1887, à 47 ans, après avoir mis de l’ordre dans ses papiers, détruit ses carnets de notes, et laissant des tableaux inachevés.
On ne sait pas vraiment pourquoi.

***
(*) L’essentiel sur sa vie est dit par l’excellent commentaire de cette vidéo de 3 minutes du site Arts in the City.

***
Liste des illustrations (toutes sont de Guillaumet et exposées actuellement à Beauvais) :
Ci-dessus 
- Village des Aurès (collection particulière)
- Le désert ou Le Sahara 1867, détail (musée d’Orsay)
Ci-dessous
- Laghouat 1879 (musée d’Orsay) et Laveuses et jeunes filles dans l’oued de Bou Saada v.1882 (collections particulières)
- La Séguia près de Biskra, 1884, détail de la porteuse d’eau (musée d’Orsay)
- Tisseuses à Bou Saada, détail (musée d’Orsay)




 

samedi 18 mai 2019

La déchéance de Gerhard Richter

Gerhard Richter était, en 2013, le peintre vivant le plus cher, entendez le plus coté, pour « Abstraction n°599 à 46M$ » (*), battu en 2015 par le « Petit chien géant gonflable en ballons orange à 58M$ » de Jeff Koons.
Précisons que « peintre vivant le plus cher » est un titre éphémère, d’abord parce qu’une inflation permanente dévalorise tous les records de prix, et ensuite parce qu’un jour ou l'autre tout lauréat change fatalement d’état ; Gerhard Richter, par exemple, approche de 88 ans.

Le record de prix a été pulvérisé en novembre 2018 par David Hockney, qui a 81 ans, pour « Piscine avec 2 personnages à 90M$ ». Mais Koons, qui n’a que 64 ans, vient de reprendre la tête, en mai 2019, avec « Petit lapin gonflable en métal chromé avec carotte à 91M$ ».

Malgré son record, Richter n’est pas très connu du grand public. Sa spécialité est la reproduction sur toile de photos prises avec un appareil Polaroïd, de mauvaise qualité et floues, dont il restitue savamment tous les défauts, en essuyant un peu la peinture avant qu’elle ait séché, pour le flou.
Souvent, il balaie la toile avec de grands gestes d’une brosse rageuse, en traits liquides horizontaux puis verticaux (ou inversement), de la couleur qui lui tombe sous la main, ce qui fait de belles toiles abstraites et décoratives qu’il vend très cher également.
Parfois, pour se reposer l'esprit, il peint des nuanciers infiniment soignés.
On dit de lui qu’il s’est cherché toute sa vie. Mais ne le dit-on pas de tout artiste qui n’est pas resté docilement dans le même tiroir de nos cerveaux, sous la même étiquette ?

Et soudain, le 24 avril 2019, la déchéance. La justice allemande a jugé que les œuvres de Richter ne valaient pas plus que des ordures.

Retournons dans le passé. Un jour de juillet 2016, un homme « sans emploi » récupérait, sur un trottoir d’une riche banlieue de Cologne, dans (ou près de) la poubelle de Gerhard Richter avant que les éboueurs ne l’emportent (la poubelle), quatre petites photos repeintes jugées ratées par l’artiste.
Plus tard, elles étaient soumises, dans le cadre d’une vente aux enchères, à la Gerhard Richter Archive, organe dont le rôle est de cataloguer et certifier l’œuvre du maitre. La réaction normale aurait été simplement de ne pas les authentifier.
On opta pour la solution hystérique. L’homme vient d’être condamné à une peine pécuniaire de 787,5 euros par photo. La justice a été clémente, car l’acte d’accusation, pour donner de la consistance à l’infraction, les avait évaluées 60 000 euros pièce.

Lors de l’annonce du verdict, la juge Katharina Potthoff a déclaré « Même tombées à côté de la poubelle, des œuvres restent la propriété de l’artiste ».

Pareille décision de justice, motivée certainement par le respect fondamental de la volonté du créateur, soulève un flot de questions, certaines existentielles, qui ne manqueront pas de bouleverser le monde de l’art.

À partir de quand les détritus de Richter ne sont plus du Richter et ne lui appartiennent plus ? D’ailleurs y a-t-il une limite ?
Parmi les immondices de Richter, y a-t-il une hiérarchie, une échelle de valeur ?
Un relief, une raclure, une rognure, voire une chiure ont-elles le même statut que les œuvres entérinées par le maitre et admirées dans les grands musées ?
Et pourquoi le mot allemand richter signifie-t-il juge en français ?

Ces questions sont profondément troublantes.


(*) M$ signifie millions de dollars.  


L’administration du cimetière du Père-Lachaise, toujours au plus près de l’évolution des mœurs, a prévu que les grands artistes, ou les modestes quidams, qui en exprimeront le désir, pourront être enterrés avec leurs détritus (s’ils en conservent la propriété), dans des sépultures réservées à cet usage.

samedi 11 mai 2019

Deux nouvelles en passant

Le fondateur du site La tribune de l’art, monsieur Ryckner, toujours à l’affut des fuites du patrimoine, signale qu’il pourrait y avoir beaucoup plus dramatique, à Paris, que l’incendie de la cathédrale. Il remarque que les 2 sapeurs-pompiers payés par la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, pour surveiller sur place les risques d’incendie, vont être supprimés pour des raisons de sous-effectif et de préparation des jeux de 2024.

L’incendie des millions de livres, de manuscrits enluminés, d’incunables, de documents uniques de la Bibliothèque nationale serait en effet plus dommageable pour la connaissance que la perte d’un pastiche de cathédrale du 19ème siècle (dont les plans de Viollet-le-Duc sont d’ailleurs peut-être conservés à la BnF)
Rappelez-vous la perte catastrophique que causait dans l’antiquité l'incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. C’est peut-être une légende, mais on en parle encore, et des responsables sont cités.

Une page du manuscrit des Pensées sur la religion, de Blaise Pascal, un des millions de trésors conservés par la BnF. On comprend qu’avec des pensées aussi désordonnées voire peu cohérentes, le pauvre homme qui promettait tant ait fini par ruiner sa santé en paris douteux. 


Et puis, il est en fin de compte assez probable qu’une exposition Léonard aura lieu cette année au Louvre.

Le Musée avoue enfin. Une page de son site annonce sobrement qu’en raison de l’affluence attendue dans le hall Napoléon pour le grand cirque Léonard de Vinci prévu du 24 octobre 2019 au 24 février 2020, toutes les visites, même gratuites, se feront avec réservation d’horaire, en ligne dès le 18 juin.
Il y aura donc une exposition. On n’en saura pas plus, sinon qu’y sera présentée « la plus grande part possible des peintures de l’artiste », et que la « Joconde n’y sera pas » (elle boude et reste dans sa cabine de douche à l’étage, dans son état elle ne veut pas être vue de trop près).

Notons qu’avec ces 4 mois d’avance, du 18 juin au 24 octobre, l’effort porte plus sur l’organisation des réservations que de l’exposition elle-même, pour ne pas reproduire le désastre Vermeer de 2017, où le système n’avait été mis en place qu’après une ouverture cafouilleuse (dans le désordre général, l’entrée était refusée aux clients qui avaient payé).
Si le visiteur, comme le musée même, ne sait pas encore ce qui sera exposé, il pourra tout de même acheter son ticket, les yeux fermés.

Pour mémoire, rappelons que le hall d’exposition Napoléon fait 1350 mètres carrés et que les normes de sécurité ne permettent pas plus de 300 visiteurs simultanés, soit environ 5000 par jour, et 600 000 en 4 mois. Record absolu pour le Louvre, que l’exposition atteindra sans doute, à la mesure du vacarme promotionnel fait autour de Léonard cette année. À ce niveau de fréquentation, dans le hall Napoléon, on ne visite plus, on est un volatile qui piétine avant l’abattage.

dimanche 5 mai 2019

La vie des cimetières (86)


Panneau signalant un point de rassemblement dans le cimetière du Père-Lachaise, à Paris.

Comment exprimer plus sobrement l’universelle destinée, cette fatalité qui a tourmenté tant de sculpteurs, inspiré tant de danses macabres, de natures mortes, et qui a fait noircir tant de pages à tant de théologiens convaincus, de philosophes égarés, de poètes torturés ?

Il suffisait d’un panneau anodin au cœur d’un cimetière, et on n’en parlait plus.

mercredi 1 mai 2019

Départ volontaire de 1169 fonctionnaires

Émile Boussu, la cathédrale de Reims bombardée et incendiée, probablement le 19 septembre 1914 (détail, Rennes musée des beaux-arts).


La première vague des départs volontaires souhaités par le monarque de la France pour 120 000 fonctionnaires vient de démarrer.

Pour ceux qui ne le savent pas encore, car les médias ont été discrets sur le sujet, la cathédrale de Paris vient de bruler, toit, flèche et charpente, emportant une partie de la structure de pierre, qui devrait s’effondrer à l’occasion des prochaines tempêtes.

Immédiatement, sans réfléchir, notre monarque prouvait qu’il était avant tout un homme d’action. Comme il est urgent de rafistoler la cathédrale (14 millions de clients par an), et avant les jeux de 2024 à Paris qui doivent rapporter « un pognon de dingue » aux multinationales et au Comité olympique, il décidait sans délai de créer un établissement public dédié à la formation des métiers du patrimoine et à la « reconstruction » de l'édifice. C’est bête, il aurait pu demander à son administration, où toutes les compétences et les structures existent déjà. Mais ça n’est pas si grave, car les donations atteignent 1 000 000 000 d’euros, c’est deux fois plus que le nécessaire affirment les spécialistes (et puis 75% seront exceptionnellement déductibles des impôts, et imposés aux anonymes qui ne souhaitent pas donner).

Ensuite il nommait un vieux général catholique à 5 étoiles et à la retraite, pour diriger ce grand projet.

Enfin il proposait une loi d’exception (comme contre le terrorisme) autorisant le vieillard à diriger le chantier par ordonnances, c’est à dire à décider, sans l’autorisation des assemblées, de passer outre les règles des marchés publics, les lois de protection du patrimoine et les conventions internationales.
On sent l’urgence de la chose, et en bon guerrier, il devrait tout raser pour reconstruire sur des bases saines. (le lecteur sur le point d’éteindre, pensant que cette chronique divague et mélange l’actualité aux délires despotiques du Père Ubu de Jarry, devrait pourtant lire les liens fournis dans le texte).

Bref, comme il arrive parfois qu’au-delà d’un certain degré la servitude devienne involontaire, une vague de rébellion émerge aujourd’hui au sein des administrations et des métiers du patrimoine, où circule une pétition déloyale.
Et à l’occasion de son édition du 29 avril, le journal Le Figaro livre sur son site pour abonnés la liste des 1169 contestataires, avec leur pédigrée (ils ne sont pas tous fonctionnaires, mais on simplifie pour la clarté de l’exposé).

Il est vrai que si personne ne compte les employer sur ce grand chantier parisien des prochaines années (ou décennies), le souverain de la nation pourrait en profiter pour honorer ses promesses électorales et réduire à 118 831 le nombre de fonctionnaires à remercier. D’autant que la liste abonde en gros salaires, 86 directeurs, 49 directrices, 277 conservateurs et 103 conservatrices (dont 22 du musée du Louvre).
Et tout ça pour le prix d’un abonnement au Figaro en ligne.
 

samedi 27 avril 2019

Bréviaire du faussaire

Le directeur du Metropolitan museum de New York vers 1970, Thomas Hoving, raconte qu’un restaurateur du musée lui avait appris que Francesco Guardi, paysagiste vénitien du 18ème siècle très apprécié au style vif et un peu négligé, était toujours vivant.
En peinture, faussaire est un métier difficile, pour qui prend son art au sérieux, car les formules utiles à emporter la conviction des experts et leurrer les techniques modernes d’authentification sont épineuses à mettre en œuvre.

8 conseils pour réaliser un chef d’œuvre

Note  :  ce qui suit n’est pas à proprement parler une recette, mais réunit seulement quelques recommandations méthodologiques. Les instructions techniques, matériaux et outils nécessaires à la réalisation sont disponibles sur internet, dans certains livres légendaires et dans toute bonne droguerie. 

1. Choisir un peintre dont on estime pouvoir imiter la technique et le style. Le style d’un peintre, ce sont ses habitudes, ses manies, ses grosses ficelles. Un peu d’entrainement sera nécessaire.

2. Chercher un sujet dont un document indiscuté suggère que le peintre l’a illustré, mais dont l’œuvre aurait été perdue. C’est un travail indispensable de fouineur documentaire. Le plaisir de la confirmation, de la découverte d’une chose espérée depuis longtemps, inhibe une bonne part des méfiances de l’expertise.

3. Connaitre suffisamment l’œuvre et la vie du peintre pour inventer un mise en scène persuasive du sujet. Le point n’est pas si délicat. Si le peintre était peu inventif, il conviendra de chercher des modèles dans l’innombrable catalogue des peintures de l’époque, en innovant peu. S’il était original, on pourra se laisser aller à la fantaisie, car l’originalité dans ce cas, si les autres critères sont probants, sera prise pour une marque d’authenticité. Van Meegeren qui savait faire des faux parfaits (certains sont peut-être encore sur des cimaises réputées), a trompé quelques grands experts en inventant un style de Vermeer débutant, qu’on juge invraisemblable aujourd’hui (on n’avait pas, alors, identifié de tableaux de jeunesse du peintre). Les experts ne sont jamais aussi enthousiastes que quand survient un petit décalage, une part de surprise dans l’idée qu’ils s’étaient faite, comme en musique une note étrangère dans un accord parfait, ou une épice qui attire leur attention et brouille légèrement le reste.

4. Trouver, chez un antiquaire, une toile peinte ou un panneau sans grande valeur de l’époque exacte et si possible provenant de la région du peintre qu’on veut contrefaire, et en considérant ses préférences techniques. On utilisera ainsi des matériaux d’époque, bois, toile, clous. C’est une étape importante qui demande certaines garanties, il s’agit de ne pas se faire refiler par erreur un faux moderne, qui pullulent.

5. Effacer le tableau sans valeur avec les essences appropriées. Livrons, à cette étape, une astuce infaillible. Rien ne ravit plus un spécialiste que de découvrir sous la couche visible, par des moyens modernes (rayons X, infrarouges…), un dessin préparatoire, une hésitation dans le processus de création, qui aurait été recouverte par le peintre et que personne ne pouvait connaitre. Cela lui assure une exclusivité sur laquelle il glosera fort intelligemment. Le repentir masqué peut même constituer une preuve définitive quand il existe déjà des variations du même tableau, dont l’attribution est indécise. Aussi est-il conseillé, dans la réalisation du faux, de ne pas hésiter à changer d’idée sans effacer totalement la précédente.

6. N’utiliser que des enduits, liants, colles, huiles, vernis, colorants et pinceaux faits de matériaux utilisés à l’époque du peintre. C’est l’étape la plus sensible. La moindre erreur sur un pigment qui n’existait pas du vivant du peintre, ou un poil de pinceau synthétique collé dans la pâte et l’édifice s’effondre. Notez cependant que l’analyse des enduits et des pigments demande des moyens techniques modernes et chers auxquels on ne recourt qu’en cas de doute sérieux. La plupart des faux en circulation n’ont jamais subi cette humiliation.
Et, c’est anecdotique, mais n’oubliez pas que certains peintres excentriques mélangent parfois leurs pigments avec des ingrédients incongrus. Si la mythologie révolutionnaire parle de jus de momies, de cœurs de rois et d’autres viscères desséchés à propos du peintre Drölling, au 18ème siècle, c’est cependant devenu une mode attestée depuis le 20ème siècle, où il est admis, dans les milieux culturellement informés, que c’est la preuve d’une grande souffrance existentielle, ou d’un mépris des conventions, que de peindre avec ses propres productions corporelles.

7. Maitriser les diverses techniques de vieillissement rapide et se pourvoir en produits acides, vernis, équipements de chauffage idoines. Là encore un peu d’entrainement sera le bienvenu.

8. Enfin, lorsque vous serez parvenu à suivre ces conseils sans faute, n’attirez pas trop l’attention, glissez sans fanfare votre production chez un antiquaire, remboursez largement votre investissement mais sans excès. Il y aura toujours un fureteur passionné pour s’énamourer de ce tableau ignoré et tout faire pour l’obtenir à un prix convenable, discrètement, avant les autres. Car vous l’avez compris à la lecture de ces conseils, l’admiration artistique n’est pas si éloignée de la psychologie du croyant, et comme dans toute croyance, le plus léger doute, réfuté ou non, peut dénouer le fil des certitudes, et défaire la pelote irrémédiablement.

Par exemple ces faux, qu’on aurait pu croire exempts de toute faute (voir l'illustration), provenant d’un collectionneur français, Giuliano Ruffini, et qui depuis 2013 réclament de plus en plus de temps à la justice et aux chroniqueurs, à Paris, Londres et New York.
En bref, une Vénus de Lucas Cranach, magnifique, vendue 7 millions d’euros en 2013 au prince de Liechtenstein, était saisie par la justice dans une exposition en 2016 à Aix-en-Provence. L’expertise, peu concluante, attirait néanmoins l’attention sur son précédent collectionneur, déjà cité antérieurement dans des affaires de faux.
La maison de vente Sotheby’s, qui avait déjà vendu des tableaux de la même provenance, demandait à un laboratoire (qu’elle acquit alors) de les expertiser, et dans la foulée se faisait rembourser par la justice américaine un saint Jérôme de Parmigianino, et tente de récupérer les 10 millions d’euros d’un beau portrait de Frans Hals, qu’elle déclarait exécuté avec, entre autres, un pigment blanc de titane découvert 250 ans après la mort du peintre.
La maison Christie’s, suspicieuse, avait déjà refusé de le vendre. Le marchand se défend en invoquant le musée Frans Hals de Haarlem, qui a authentifié le tableau, et le Louvre qui voulait en interdire l’exportation pour l’acquérir, mais n’avait pas trouvé les fonds (alors 5M€).

L’histoire est beaucoup plus entortillée encore et pas près de se conclure, puisqu’interviennent dans l’affaire d’innombrables intermédiaires comme dans toute farce financière. Il faut lire l’enquête très fouillée de Christophe Dosogne, critique et historien de l’art de CollectAAA, et d’autres points de vue sur RoadsMag, Marianne, l’Express, et en anglais ArtNet, TheGuardian, DailyMail.

On le voit, le faux est un art d’expertise et de techniciens spécialisés, bien plus difficile que l’art de la peinture, au moins pour l'art ancien, et on comprend mieux l’orgueil des faussaires, qui se manifeste si souvent sous les aspects d’une immense vanité lorsqu’ils sont démasqués.

Alors quand leurs œuvres abusent si parfaitement les experts et enchantent le public, au lieu de les confondre par le moyen de mesquines inspections et les jeter en prison, on devrait les honorer publiquement et les couvrir des ors de la république. Car l’authenticité en art n’a pas de sens. Les copies romaines de la statuaire grecque antique, exécutées plusieurs siècles après les originaux, sont accueillies de nos jours et depuis la Renaissance comme des sommets de l’expression artistique.

Thomas Hoving écrivait encore dans « False impressions » en 1997 que la moitié des œuvres d’art des musées ou du marché sont des faux, soit de véritables contrefaçons, ou des restaurations trompeuses, ou de fausses attributions (et 40% des 50 000 qu’il avait examinées au Metropolitan). Il ajoutait que le secret se perpétuait parce que cette cécité arrangeait finalement tout le monde, les administrateurs de musée, les généreux donateurs, le marché de l’art, les cotations.

Cela laisse finalement un grande liberté au faussaire sans réelle ambition, celui qui renonce à la célébrité pour vivre simplement le plaisir hédoniste et un peu enfantin du travail bien fait.


Détails de quelques tableaux suspectés provenant de la collection Ruffini, Cranach, Pontormo, Frans Hals, Orazio Gentileschi, Parmigianino. Sont aussi parfois cités Velazquez, Gréco et Rembrandt. Il est désolant de voir accusés, humiliés, des tableaux aussi beaux, qui honoraient encore récemment de prestigieuses cimaises et la conscience apaisée d’un certain nombre d’experts.

vendredi 19 avril 2019

Au doigt mouillé

Certains jouent aux enchères de l’Hôtel des ventes comme à la bourse ou aux courses de chevaux. Pris d’une intuition qu’ils attribuent à leur longue pratique de la spécialité, ils décident d’engager une fortune sur un bout de papier crayonné d’une main anonyme.

Mais ils croient seulement décider. Car les neurosciences les plus récentes nous ont appris que les décisions sont prises par le cerveau humain avant même qu’il en informe la conscience. Et quand il la prévient, on peut supposer qu’il le fait pour ne pas avoir à supporter la culpabilité des erreurs de jugement, et en transférer la responsabilité à l’humain conscient, qui ne sait pas vraiment ce qui se fomente dans ses couloirs obscurs.

Ils étaient deux, le 12 avril 2019, lors d'une vente à Drouot, à croire qu’un dessin de la Renaissance attribué à Giovanni Francesco Penni, un assistant du peintre Raphaël, était en réalité de la main du maitre.
C’est un petit dessin pas vraiment séduisant de 12 centimètres par 20, légèrement abimé et très moucheté de rousseurs, représentant d’un trait estompé un groupe de quatre personnages bibliques.
Le dessin était estimé entre 5 et 7 000 euros. Le plus opiniâtre des deux enchérisseurs l’empocha contre 1 400 000 euros, frais compris. Soit 200 fois l’estimation haute.

Il y a, disent les spécialistes, dans nombre de tableaux de Raphaël, des morceaux entiers de la main de Penni, comme d’autres assistants (il en aurait embauché une cinquantaine dans sa courte vie).
L’estimation du griffonnage défraichi en devient un exercice de haute voltige, à moins que l’acheteur soit confortablement maintenu en l’air par un filin invisible du sol, une preuve qu’il sortira de sa poche au moindre coup de vent.

Mise à jour le 11.07.2018 : record explosé en juin chez Schuler Auktionen à Zurich, un portrait de jeune homme considéré comme de l'école de Sandro Botticelli, estimé 7000CHF (6400€) est parti à 6 400 000CHF, soit 914 fois l'estimation haute.

vendredi 12 avril 2019

Le « Léonard » a disparu

Le « génie universel » de Léonard de Vinci est une création de la littérature et des médias. À l’exception de dessins et d'une dizaine de tableaux prodigieux, Léonard n’a laissé que des œuvres inachevées (pathologie constatée par ses contemporains même), raté la plupart de ses expérimentations, hormis les spectacle avec machineries, musique et costumes, et couvert plus de 7000 feuilles de gribouillages spéculaires à la limite de l’autisme, remplis d’utopies mécaniques qui ne fonctionnent pas, de listes de choses à ne pas oublier, de dessins de cadavres qu’il dépeçait consciencieusement, et d’observations visionnaires qui seront lues trop tard.
Sa plus grande réussite est certainement sa renommée posthume. Car comment expliquer l’hystérie médiatique autour de la Joconde, ou le prix exorbitant et insensé atteint par ce tableau médiocre, le Salvator Mundi, restauré « à la Léonard », et qui lui est attribué par un nombre déclinant de spécialistes ?

On se souviendra peut-être du premier acte de cette comédie burlesque, où l’on voyait ce tableau raté, représentant un christ junkie bénissant distraitement et tenant un orbe, acheté 450 millions de dollars par le prince MBS, satrape de l’Arabie saoudite, et promis à devenir la « Joconde » du musée de prestige des Émirats arabes unis, le Louvre Abu Dhabi, qui venait alors d’ouvrir.

Hélas, depuis les enchères miraculeuses du 15 novembre 2017, les aventures du tableau le plus cher du monde piétinent. Personne ne sait où il se trouve. Toujours pas sur les cimaises du musée d’Abu Dhabi. Et plus se manifestent les doutes sur sa paternité, plus les communications des autorités compétentes se font chaotiques.

Sur son site ArtWatch, Michael Daley signale un article du 16.02.2019 du Telegraph qui annonçait que le Louvre, doutant de son authenticité, n’inclurait pas le tableau dans sa grande exposition d’automne pour le 500ème anniversaire de la mort de Léonard. Le Telegraph tenait cette affirmation d’un spécialiste du peintre et familier des autorités du musée.
Dès le lendemain, l’attaché de presse du musée, pour discréditer le témoignage du spécialiste, mentait en minimisant ses relations avec le Louvre, et déclarait que le musée voulait le Salvator Mundi pour sa superproduction d’octobre et l’avait demandé à son propriétaire, sans autres précisions.

Daley déduit, de ces atermoiements et faux démentis, que le Louvre aimerait exposer le tableau (sa renommée à 450M$ réjouirait le compteur de visites), mais pas sous le nom de Léonard (peut-être comme « atelier de » ou « école de »), et que le propriétaire aimerait prêter le tableau, mais uniquement s’il était attribué sans réserve à Léonard (histoire de lui donner, avec la bénédiction du plus grand musée du monde, la respectabilité nécessaire à la rentabilisation d’un investissement foireux).

Après ce deuxième acte confus et cornélien, le spectateur espère sans doute un acte final détendu, où tout le monde s’embrasse devant le tableau réapparu et lance au public un clin d’œil complice.
On sait déjà qu’il se déroulera au plus tard le 24 octobre 2019, jour de l’ouverture du super show Léonard de Vinci au Louvre, et on peut, sans trop de risque, supposer que la fin sera effectivement heureuse, que les bonnes relations diplomatiques et commerciales y auront infusé leur bonne humeur.

Et on frissonnera dans l’attente du catalogue de l’exposition qui devrait être un summum d’érudition. Il attribuera le tableau à la main de Léonard, comme l’avait déjà fait la National Gallery de Londres en 2011. Une note de bas de page, en caractères minuscules, dans une annexe très technique, émettra peut-être discrètement un léger doute, en priant pour ne pas être remarquée.
Peut-être même y trouvera-t-on, attribué également à Léonard, la belle princesse, ce dessin refusé en 2011 par la National Gallery, alors qu’il semblait présenter, il est vrai à grand renfort de documentaires et d’articles de presse sensationnalistes, des arguments d’authenticité plus probants que le Salvator Mundi.

Mais pour l’instant, à 6 mois seulement de l’exposition monumentale, un silence de tombeau pèse étrangement sur le site du Louvre, certainement par respect pour le grand génie. N’oublions pas qu'on célèbrera alors l’anniversaire de sa mort.



Léonard de Vinci, Codex atlantico, projets mécaniques, planches utilisées par Électricité de France pour construire la centrale nucléaire de nouvelle génération de Flamanville. Par chance, comme tous les projets de Léonard, celui d'EdF traine depuis 14 ans et n’est pas près de voir le jour (Milan, bibliothèque Ambrosienne).