samedi 27 novembre 2021

Répine l'inattendu

Cette chronique sera courte. On a déjà parlé ici-même du peintre russe Ilya Répine, en 2013, et ça suffisait bien.
Mais voilà que la Russie, qui prête rarement les tableaux des peintres russes (*), qui sont donc pour cette raison quasiment inconnus à l’ouest, vient de faire traverser les vestiges du rideau de fer à une centaine de toiles de Répine.

Répine Ilya, L’inattendu, retour inespéré d’un activiste politique dans sa famille, 1888, Galerie Tretyakov, Moscou (détail). Wikipedia raconte en détail l’histoire anecdotique de ce tableau qui est à paris jusqu’à la fin de l’année 2021.

Répine était un peintre naturaliste, vériste disent certains, bref un peu sinistre. Pas question d’arrangements avec la réalité, rien ne devait paraitre fabriqué, pas de poses affectées, ou alors il ratait, comme quand il s’essayait à peindre des fééries. Somme toute une sorte de Courbet en moins pâteux, mais avec des dispositions pour le portrait. On l’a dit, Lénine l’estimait « fondateur du réalisme soviétique ».

Ainsi la Russie le prête jusqu’à la fin de l’année au musée du Petit palais de Paris, qui est une institution sérieuse. D’ailleurs l’annonce de l’exposition (on ne peut pas vraiment parler de promotion) est lugubre, notamment cette vidéo de 40 secondes, chef-d’œuvre de dissuasion. 

Peut-être serez-vous découragés par cette chronique déprimée, alors avant de vous jeter du premier pont venu, promenez-vous dans cette galerie monumentale, gratuite et sans laissez-passer, où vous verrez non pas 100 comme au Petit palais, non pas 200, pas le double, mais 518 œuvres de Répine, téléchargeables et de qualité convenable (n'oubliez pas la suite en bas de la page des vignettes)

À vous de voir...


(*) C'est la malédiction des peintres russes. L’étranger qui visite la Russie préfère aller voir les peintres italiens ou français qu’il connait déjà, à l’Ermitage ou au musée Pouchkine, plutôt que de découvrir la peinture russe au Musée Russe ou la galerie Tretyakov. Et dans l’autre sens, les Russes prêtent facilement à l'étranger, mais seulement leurs tableaux européens, à des vendeurs de sacs à main, les mêmes qui, acoquinés avec le pouvoir, privatisent des lieux publics pour y construire des musées extravagants à coups d’avantages fiscaux, puis rameutent la presse, et font payer, pour la deuxième fois, le brave contribuable qui fait la queue pendant des heures pour revoir des tableaux figurant des lieux familiers, par des peintres qu’il connait par cœur.

lundi 22 novembre 2021

Loin de Vienne

Un des Lorenzo Lotto du Kunsthistorisches Museum de Vienne. 
D'accord, tout le monde parait s'y ennuyer solidement, la pose sans bouger devait être longue et éprouvante, mais quel bleu !


« Il faut aimer la peinture Flamande et académique jusqu'au XVIIIième. Le musée est triste, les salles immenses ! […] Le prix élevé n'est pas mérité. Il faisait tellement beau dehors que nous sommes ressortis très vite. »
Un commentaire en septembre 2021 sur TripAdvisor, site international du voyageur cultivé qui pratique la numération romaine.

Le Kunsthistorisches Museum (KHM) abrite, au cœur de Vienne, en Autriche, la galerie de peinture ancienne la plus riche d’Europe (au mètre carré), et, par bonheur, une des moins visitées : 600 000 par an d’après Wikipedia. Imaginez des salles 15 fois moins peuplées que celles du Louvre !
Il expose pourtant les tableaux les plus connus des peintres les plus fameux du 15ème au 18ème siècle. Bien entendu depuis presque 2 ans les nombreuses restrictions des nations au droit de voyager limitent sérieusement les visites sur place. Reste le voyage immobile.  

Le site internet du musée remonte hélas presque à l’époque de la collection, pas autant que celui du Louvre néanmoins puisque des reproductions libres de droits et d’assez bonne qualité (jusqu’à 3000 pixels) de 25 000 œuvres, dont 2500 tableaux, sont disponibles.

Mais le site est peu fait pour la flânerie. Il faut savoir à l'avance ce qu’on y cherchera afin de filtrer et réduire le nombre de résultats.
Car comme le site de l’Art Institute de Chicago, celui du KHM affiche chaque page suivante d’une recherche en rechargeant l’ensemble des précédentes, si bien que, vers la page 20, il commence à dérailler et présenter des œuvres en double, triple, puis vers la page 30, tout bascule et les écrans se répètent, tous identiques. Alors on renonce, réalisant que tel Sisyphe on n’atteindra jamais les dernières œuvres de la requête. 

Pour confondre les incrédules et inciter les autres à aller y réviser, avec prudence dans les recherches néanmoins, les chefs-d’œuvre du passé, voici un florilège dans un ordre vaguement alphabétique. Ne tardez pas trop à les récolter, tous ces liens pourraient vite devenir caducs, le site est vétuste et l’hiver n’est pas loin.

Passons sur le joyau du musée, les 11 Brueghel père, déjà évoqués lors de la grande rétrospective de 2018 à Vienne et toujours visibles en gigapixels sur un site dédié miraculeux. Seul le Suicide de Saül, alors en restauration, manquait. Le voici aujourd’hui (ci-dessous), lisible et grandiose (mais pas en gigapixels).

Le 12ème Brueghel du musée, le suicide de Saül, enfin visible et limpide.
 

La visite commence, installez-vous, et un peu de silence s’il vous plait…

D’Altdorfer, cette résurrection volcanique parmi d’autres, d’Antonello de messine, sainte Dominique, de Baldung Grien, la Mort et sa salière, quelques beaux Jacopo Bassano, des Bellotto en pagaille, évidemment des vues de Vienne, le plus léché des Bronzino, le 12ème des Brueghel, le suicide de Saül, encore un suicide, celui de Cléopâtre par Cagnacci où la pleureuse au fond semble être le même personnage qui s’est déplacé pendant la pose comme dans un tableau animé, les 3 plus beaux Caravage, les Corrège les plus fumeux ou fantaisistes, des portraits incomparables de Cranach, un triptyque de Gérard David mal reproduit, deux superbes Del Mazo décidément très inspirés de Velazquez, des Dürer mémorables, des Francken comme s’il en pleuvait, 2 merveilles méconnues de Geertgen (Gérard) de saint Jean, peut-être le plus beau tableau de Gentileschi (Orazio, le père évidemment), 4 ou 5 Giorgione des plus réussis, de beaux Guardi, Holbein le jeune, 4 rares Wolf Huber mal reproduits, une scène plus rare encore et singulière, de Jacobus Mancadan dont il faudra un jour parler, un sobre portrait par Juan de Flandes, le plus fameux des Jordaens qui éclate lui aussi de retenue et de discrétion, parmi les Lorenzo Lotto le plus beau certainement (voir illustration), une salle d’interrogatoire accueillante par Magnasco, deux rares Patinir, fantastiques et bien reproduits, un étrange tableau de Christoph Paudiss, curieux peintre bavarois à suivre, quelques Rembrandt bien frappés, un déluge de Rubens, de beaux Johann Schönfeld, bon nombre de Spranger, un charmant Ter Borch intimiste (n’oubliez pas de zoomer), et puis des masses de vénitiens, Tintoret, Tiziano Vecellio (Titien), plein de paysages animés de Lucas Valckenborch, de Van der Goes sainte genoveva et son petit démon, et une pathétique descente de croix, de Rogier Van der Weyden l’immense triptyque de la crucifixion et ses anges presque noirs, un singulier portrait triste (peut-être un autoportrait) de Samuel van Hoogstraten derrière une fenêtre, des chefs-d’œuvre de Velazquez, l'atelier de Vermeer, une série d’architectures rêvées par Vredeman de Vries, et enfin une sombre image de confinement par Jacob Vrel.  

Qui dit mieux ?

Ajoutons pour être complet que le KHM a concédé au site Google Arts&Culture, naguère Google Institut culturel, et jadis Google Art project, l'autorisation de reproduire dans un ordre proche de l'aléatoire et une qualité nettement supérieure 100 de ses tableaux, dont bon nombre de notre florilège. La visite vaut réellement le coup d'œil pour qui souhaite en examiner des détails. 

N’oubliez pas le guide… Merci.
 

dimanche 14 novembre 2021

Les grandes questions du siècle (1)

Aujourd’hui, la réponse à la question « peut-on rire de tout ? »

Bien que Daniel Goossens ait répondu définitivement à cette question, on trouve encore des penseurs pour proposer leur point de vue, comme l'avait fait vers 1900 ce fameux philosophe français, Henri Bergson, en 55 000 mots dont aucun n’est réellement rigolo, et comme ce monsieur Boris Cyrulnik qui avance dans les médias populaires que personne ne peut rire le jour d’un enterrement, et qui l’interdit presque. C’est qu’il n’a rien retenu des films de Jacques Tati, notamment Les vacances de monsieur Hulot.


N’insistons pas et revenons à Daniel Goossens.
Auteur de bandes dessinées décapantes et désopilantes, mais scientifiques, où il se moque essentiellement des ambitions spirituelles de l’être humain (Georges et Louis écrivains, Sacré comique, Voyage au bout de la Lune, La vie d’Einstein, Laisse autant le vent emporter tout), Daniel Goossens ne respecte pas grand chose, reconnaissons-le, même pas l'intelligence artificielle, c'est dire (écoutez cet entretien de 19 minutes).
Si bien que nombreux, débordés par son art de la dérision, le qualifient d’humour absurde, comme ils l'avaient fait en leur temps des Shadoks de Jacques Rouxel, ce qui est bien pratique pour ne plus avoir à y réfléchir. 

Or voici la réponse sage et pondérée que donna un jour ce grand homme à cette grande question posée par un journaliste grandement inspiré :

« Peut-on rire de tout ? Non. Il y a des limites. La plus connue est celle de la loi de la gravitation universelle. On ne peut pas en rire. Ça ne sert à rien. La grande majorité est d'accord à ce sujet. Quelques grands penseurs y arrivent encore peut-être, mais le commun des mortels a renoncé. En fait, il faut se résigner, les sujets dont on peut rire forment une liste restreinte : les croyances, les convictions intimes, la générosité, la politesse, l'intelligence, la gentillesse et la beauté. »
(La source de cette citation immémoriale, généralement tronquée de sa dernière phrase, demeure inconnue. Toute information sera bienvenue).

samedi 6 novembre 2021

Il n’y a plus d’Antidote (billet d’humeur)

Distributeur de sodas dans un monde sans dictionnaire (c'est assez terrifiant), Demeure du chaos, 2015.
 
Il est malheureux, pour un blog considéré en moyenne par 100 à 200 visites hebdomadaires (1), de perdre du jour au lendemain sa principale source d’inspiration, un bon dictionnaire, et pour un motif certes classique, mais vulgaire, la cupidité ! 

(1) Les statistiques de Gougueule déclarent 630 visites par chronique, mais étalées sur 15 ans. Et doit-on croire des chiffres fournis par l’entreprise qui en est la première bénéficiaire, et qui envoie systématiquement dans le piège sa cohorte de robots de surveillance et parfois un internaute égaré, qui presse immédiatement, éberlué, le bouton de retour en arrière ?

Un peu de technique pour les profanes. 
Pour être agréable à lire, un texte doit être fluide comme la pensée, mais plus précis qu’elle, qui cahote généralement dans une mare de confusion. Il faut, dans ce but, la figer dans le mot exact, qui aura bien entendu un sens différent à la lecture de chacun, mais on n’y peut rien. 

Le vieux Boileau peut toujours affirmer fièrement, au vers 153 de son art poétique, « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement », pour l’auteur d’un blog qui ne dispose que d’un cerveau moyen de 1300 grammes tout mouillé et dont la rumeur dit qu’il n’en utilise que 130, les outils informatiques, qui apportent instantanément orthographe, synonymes, antonymes, définition, genre, citations et conseils grammaticaux, sont vitaux. 

Antidote, outil linguistique produit par les Canadiens (2), était le couteau suisse de ce blog depuis presque 10 années. Les adeptes comprendront pourquoi. 

(2) Les Canadiens du Québec, peut-être parce qu’il sont menacés de l’intérieur par l'anglais, défendent mieux la langue française que les grands classiques français, Robert ou Larousse, dont l’offre numérique est indigente (à l’exception du CNRTL, mais qui aurait besoin d’un bon renouvèlement).
  
Or à l’instar de Photoshop, puis de la suite Microsoft, et maintenant de la plupart des logiciels à qui la réussite financière a montré le début d’un orteil, Antidote change aujourd’hui de modèle économique. 
Afin de racler définitivement les phynances du brave blogueur bénévole, il cesse de maintenir le dictionnaire acheté (et qui mourra doucement d’obsolescence en peu d’années, ou quelques mois) et le transforme en un rutilant droit d’utilisation du logiciel (3), payé par un abonnement à prélèvement, renouvellement et résiliation automatiques.

(3) Cette année, Antidote supprime le logiciel sans abonnement sur les téléphones et tablettes seulement, pas encore sur ordinateur (où subsiste l’achat de la mise à jour en option). 
Vous trouverez la description des avantages de ce nouveau modèle économique abusif et totalement déséquilibré dans notre chronique de 2013, Légère retouche au modèle, à propos de Photoshop.  

5 euros par mois ! Un détail, direz-vous. Mais un détail de plus. C’est ainsi qu’on tolère sans le remarquer, jour après jour, le resserrement des chaines de notre propre captivité.
Écoutons plutôt Étienne de la Boétie et abandonnons rondement ce dictionnaire pour un autre, peut-être moins agréable, moins commode, mais notre indépendance vaut bien ce petit effort, sans quoi Ce Glob serait vite contaminé par l’anarchie ; la faute d’orthographe, la pauvreté des épithètes, les clichés de langage, les barbarismes y pulluleraient.

Et à cela, à l’image du sort inéluctable du climat de la Planète, il n’y aurait plus la moindre antidote.

lundi 25 octobre 2021

Tableaux singuliers (15)

Détail du paysage de fond sur une toile de Julien Dupré réunissant par ailleurs une paysanne, des vaches et des moutons, vendue 112 500$ en 2019 chez Sotheby’s.

Quelle passion insolite a pu entrainer un artiste brillant à ne peindre, durant 30 ans dans son atelier parisien, sur plus de 250 toiles d’un à deux mètres carrés, que de robustes paysannes normandes ou picardes au travail, coiffées d’un foulard souvent rouge, et qui brandissent des fourchées de foin d’un geste théâtral ou s’occupent de vaches, et rien d’autre ?
D’aucuns répondront « la même passion qui pousse à ne représenter que des femmes désœuvrées dans des intérieurs hollandais mal éclairés. » 

Certes, mais on ne peut s’empêcher de penser que c’est pour cela que Julien Dupré, ouvert aux questions sociales, ami de Zola, peintre naturaliste apprécié et récompensé entre 1870 et 1910, fut vite oublié, sinon de quelques riches collectionneurs américains producteurs de hamburgers, et d’une galerie New-Yorkaise nostalgique de la peinture académique mièvre et française des années 1840 à 1920.

Ladite galerie, Rehs, vient de mettre en ligne un catalogue raisonné illustré de l’œuvre de Julien Dupré déjà riche, outre les fermières, de plus de 200 vaches, mais aussi de moutons et de canards.
Plus qu’un simple catalogue, c’est un site dédié à Dupré avec chronologie, bibliographie, extraits de correspondance, et un long essai où l’on apprend que cet enthousiasme pour les paysannes et les laitières était assez opportuniste. Dans les années 1880, l’engouement du public pour les scènes rurales de Jean-François Millet avait suscité une mode tenace et le motif se vendait bien.

Pendant plus de 30 ans les paysannes de Dupré ne s’arrêteront que deux ou trois fois de travailler, par exemple quelques minutes à l’apparition dans le ciel d’une montgolfière, moment si rare que Dupré le dépeignit sur une toile de 5 mètres carrés.

Julien Dupré, Paysage avec barrières, non daté, en vente ou en réserves ou déjà vendu, chez Sotheby’s (catalogue Rehs n° L1002).
 
De même, on ne trouvera pas chez Dupré de paysage seul, vide, qui ne serait pas animé de paysans et de bétail, en dehors d’esquisses préparatoires vite brossées sur le motif sur de petits panneaux, instantanés dont les couleurs servaient de modèle pour les toiles d’atelier.

Pourtant la barrière en illustration ci-dessus, destinée à guider le bétail sur le terrain accidenté peut-être vers un embarcadère, semble avoir singulièrement plu au peintre pour qu'il en ait fait cette toile de 80 centimètres, achevée et vaguement énigmatique. D’après le catalogue elle serait actuellement (mais non trouvée sur leur site) à Londres chez Sotheby’s, qui vend régulièrement des Dupré.

Elle fait penser, par la simplicité de sa présence, aux réalisations épurées du suédois Laurits Andersen Ring, ou de l’américain Andrew Wyeth

À noter : d’après Rehs vous pourrez voir, s’ils ne sont pas relégués en réserves, des tableaux de Dupré en France notamment à Carcassone, Cognac, Dunkerque, Grenoble, Le Mans, Lille, Narbonne, Paris Orsay, Reims et Rouen. Renseignez-vous.

mardi 19 octobre 2021

La vie des cimetières (101)



Rochefourchat est de ces localités qui font les bouche-trous et la joie de la presse régionale tant il n’y a rien à en dire

Le village a perdu méthodiquement un habitant par an depuis 1800, quand ils étaient 200. Depuis 1999 ils ne sont plus qu’un. C’est un pluriel de majesté. Le maire, lui, habite Paris, à 7 heures de route.

Sur 407 mètres carrés, le cimetière compte une quinzaine de tombes éparpillées. Quoiqu'entretenu, on devine qu’il n’en a plus pour bien longtemps. La population est partie mourir ailleurs. Reste la cabine téléphonique et l'église désaffectées, et quelques corps de bâtiment. 

Un artiste conceptuel pourtant, que personne n’a oublié parce qu'il n'a jamais été connu, avait apposé à Rochefourchat, avec beaucoup de cérémonie et peut-être un peu de dérision, en septembre 2006, une plaque inaugurant un Centre d’art contemporain fantôme. Ça n’a pas ressuscité le village.


Copie d'écran d'une page de consultation du cimetière de Rochefourchat sur le site de Geneanet.
 
Cependant on a pu voir, à l’occasion, un généalogiste égaré photographiant les inscriptions sur quelques tombes, et se laissant aller à en immortaliser de moins lisibles mais pittoresques. Ce qui ne fait pas les affaires du site Geneanet, qui veut bien mettre des moyens de diffusion à la disposition des taphophiles obsessionnels, mais il lui faut en échange des noms et des dates. 
Sur Geneanet on ne fait pas d'esthétisme, pas de photos d’ambiance, pas de flou artistique. On doit dénoncer les morts, les identifier par tombereaux. Le soldat inconnu au pied de l’Arc de triomphe les laisse de marbre. 

Ils auraient indexé plus de 30 000 cimetières dont 24 000 en France, et pas loin de 20 millions de noms, gravés sur tombe ou monument aux morts. 
Ils appellent cette collecte un projet collaboratif. C’est très bien organisé, et leur chaine Geneanet sur Youtube est dynamique et pédagogique, accommodée de musique guillerette. S’il faut croire le bandeau en fronton, les personnes qui cherchent leurs ancêtres morts sont plutôt jeunes et jolies, avec la peau claire.

Enfin, ils sont inévitablement passés à l’ère désoxyribonucléique. Vous aurez préalablement, contre 150 euros, craché dans une enveloppe envoyée ensuite à un site internet illégal implanté à l’étranger.
À réception du résultat, vous envoyez le fichier ADN à Geneanet

Ils reconstituent alors automatiquement votre généalogie complète, vous retrouvent de la famille en Nouvelle-Écosse, en Papouasie, en passant par Darwin, ou par Neandertal, remontant par Toumaï, puis Adam, et enfin… On conseillera d’arrêter là et d’éviter les dernières pages, dès que vous verrez les mots écailles ou tentacules.

Et quand vous réaliserez ébahis que tant de science permet à Geneanet de satisfaire cette interrogation essentielle « Suis-je cousin d’un médaillé olympique ? », réservée toutefois au profil Premium abonné à renouvellement automatique résiliable à tout moment, vous vous poserez peut-être la question « ces recherches ont-elles un sens, une utilité ? »

Vous y répondrez sans doute.

jeudi 14 octobre 2021

Nouvelle pas fraiche

Saviez-vous que Nikita Mandryka, l’immortel auteur des bandes dessinées du Concombre masqué, est mort entre le 13 et le 14 juin dernier ?
Les médias n’en ont pas fait un foin. Il ne sera probablement pas enterré au Panthéon ; on n’y met pas les libertaires. Il avait reçu fin 2019, à 79 ans, le Grand prix Töpffer de la ville de Genève pour l'ensemble de son œuvre, juste à temps.

Depuis plus de 20 ans il publiait régulièrement et gratuitement des fables légumineuses sur son site, peu visité. 
Il y publiait depuis 2003 une lettre d’information potagère vaguement mensuelle, puis annuelle (environ), pleine d’esprit et de dessins.
Il y vendait aussi des cartes postales originales en couleurs peintes à la main pour 50 euros (les prix avaient doublé il y a peu).

Il faisait tout lui-même. Que va devenir tout cela ? Disparaitre aussi, vraisemblablement, comme se dissolvent les liens sur internet.

Alors si vous aimez, visitez son site biscornu sans trop attendre, et récoltez tout ce que vous pouvez, pour le sauvegarder et le replanter ailleurs.


Un des derniers dessins de Mandryka paru dans son dernier fanzine fait main « Cosmic Stories » n°1 en novembre 2019, avec une jolie faute d'accord sur la première de couverture (édition des 40 amis du concombre, numérotée sur 100).

vendredi 8 octobre 2021

Vrel l'inconnu

 
Vient de paraitre le catalogue de l’exposition rétrospective de Jacob Vrel, qui n’a jamais eu lieu, empêchée par un virus microscopique et effrayant comme Godzilla.
Puisqu’il n’y aura pas d’exposition (*), il est devenu le catalogue raisonné du peintre, « Jacobus Vrel » chez l’éditeur Hirmer, entre autres en français.

On pensait y trouver enfin quelques piquantes indiscrétions sur sa vie, qu’on espérait moins mélancolique que ce qu’en diffusent ses tableaux, mais pour une fois le sous-titre éculé du livre, « peintre du mystère » est assez juste, bien qu’improprement employé ; on devrait lire « mystère du peintre ».
Parce que, pour un peintre oublié, son œuvre est maintenant bien connu. Alors que 7 de ses tableaux avaient été attribués à Vermeer par Thoré-Burger en 1866, on en identifie aujourd’hui 50 de sa main, dont deux tiers sont signés (souvent paraphés JV sur un phylactère blanc, d’où la confusion avec J. Vermeer).
Et puis ce qu’ils représentent n’est pas réellement mystérieux, en dépit de points de vue souvent inattendus, des scènes somme toute assez communes, quotidiennes.

En revanche leur créateur reste - malgré des années de recherche écrivent les auteurs - un parfait inconnu. On en sait très peu sur l’époque, et rien sur les lieux ou la personne.

Jacob Vrel, Femme peignant une fillette et un enfant regardant dehors, Institute of art, Detroit, USAUn seul tableau est daté, 1654 (Femme à la fenêtre, exposé au KHM de Vienne), acheté avant 1656 par l’archiduc Leopold Wilhelm d’Autriche, puisqu’il figure, avec 2 autres Vrel parmi des milliers de tableaux, dans sa collection inventoriée par David Teniers en 1659.

Tous les tableaux sont peints sur panneau de chêne, et l’étude des anneaux de croissance du bois révèle qu’ils l'ont été entre 1640 et 1660.

Hormis l’inventaire de 1659, aucun autre document ou registre, administratif ou civil, n’a jusqu'à présent été retrouvé qui citerait le nom de Jacob Vrel (ou ses dérivés Vrelle, Frell, Frölle,…)

Et les scènes décrites sur les tableaux, les pièces aux murs vides, le mobilier, le style des vêtements, l'architecture de la ville, n’ont pas permis aux spécialistes d’identifier une région d’activité plus précise que le vague territoire qui sépare aujourd’hui la Belgique de l’ouest de l’Allemagne ; peut-être Zwolle, à l’est d’Amsterdam, mais sans conviction.
Vrel était sans doute relativement isolé pour avoir peint un peu avant Ter Borch, De Hooch ou Vermeer, ces ruelles et ces intérieurs qui parfois leur ont été attribués.

Alors Vrel indépendant de toute guilde ou école, Vrel dilettante, amateur ? 
L’hypothèse ne colle pas vraiment. Au moins trois de ses tableaux ont été achetés à peine secs par un grand aristocrate et collectionneur compulsif. Par ailleurs il existe plusieurs répliques autographes de certains tableaux, notamment cette Femme au chevet d’un malade dont on connait 4 exemplaires presque identiques à Washington, Anvers, San Diego et Oxford. Or un peintre ne s’inflige l’ennui de se répéter tant de fois que pour satisfaire une clientèle exigeante (et un impérieux besoin d’argent).  

Vrel, l’être humain, reste donc à découvrir. La chose n’est peut-être pas indispensable, mais elle peut aider à pister d’autres œuvres.

Au moins a-t-on dorénavant 50 tableaux, dans un catalogue raisonné, parfaitement documenté et complètement illustré, qui guidera déjà nos visites imaginaires.

***
(*Aux dernières nouvelles seule l'exposition à Munich serait définitivement abandonnée. Le Mauritshuis de La Haye et la fondation Custodia à Paris prévoient une exposition de moindre envergure respectivement au printemps et à l'été 2023, avec des dates précises, ce qui est peut-être un peu prématuré.