vendredi 15 juin 2018

La mort, restaurée et triomphante


Après avoir, vers 1350, exterminé près de la moitié de la population de l’Europe, la Mort était à Palerme, en Sicile au début des années 1400. On le sait parce qu’un peintre anonyme l’a représentée triomphante sur un mur du palais Sclafani. La fresque a été depuis transférée dans le musée du palazzo Abatellis, tout proche.
Certains spécialistes supposent que Pieter Brueghel le vieux l’aurait vue au début des années 1550, lors de son voyage en Italie du sud, car il peignait 10 ans plus tard son propre « Triomphe de la mort ».


Mais l’hypothèse est superflue, car ce thème de l’égalité de tous devant la mort, baliverne destinée à calmer les revendications des pauvres et rançonner les riches, était alors un cliché rebattu et son iconographie explorée en tous sens sur les fresques et les enluminures du Moyen-Âge. Et s’il y a une influence à trouver sur le panneau de Brueghel, elle vient plutôt de sa fréquentation assidue des délires hallucinés de Hieronymus Bosch, mais dépouillés de leur fantaisie irréelle.
La mort fourmille et s’y déploie à une échelle industrielle en milliers de squelettes systématiquement malintentionnés, sur un panneau de bois d'une largeur d’un mètre et 62 centimètres.



Le tableau a toujours appartenu à des collections directement liées à la couronne d'Espagne, et depuis 1827 au musée du Prado à Madrid (non loin des plus beaux Bosch), où son vernis jaunissait irrémédiablement, et la mort s'encrassait avec lui.

Soucieux de ne pas la voir dépérir, le musée du Prado vient de la décrotter méticuleusement, remplacer son vernis, consolider son support de bois, et l’expose à nouveau depuis peu, dans un état de fraicheur remarquable, histoire de prolonger son triomphe durant quelques décennies encore.



Toutes les illustrations sont des détails du Triomphe de la mort de Pieter Brueghel le vieux, récemment restauré.

mercredi 23 mai 2018

C'est la crise !

On dit partout que c’est la crise, la presse, la radio, et même notre cher monarque qui s’en fait l’écho et soutient les pauvres en refondant le droit du travail et la fiscalité, dit-on. Mais nous, on ne le sent pas vraiment, les affaires vont, et les dividendes ont tendance à se multiplier (humour).

Un signe préoccupant, pourtant, vient de se produire. Avez-vous suivi la première vente de tableaux de la collection Rockefeller chez Christie’s ? C’était le 8 mai en fin de soirée. Non ? Ah quel dommage, c’était…

Ça commençait modestement, par une petite aquarelle de Picasso, une petite pomme de 15 centimètres, pas vraiment verte, pas jaune non plus, mais alors vraiment pomme, pour une fois. Elle n’est partie qu’à 4 millions de dollars, oui, c’est peu. Heureusement, le deuxième lot faisait décoller la vente, un truc cubiste de Juan Gris, vous savez, je n’aime pas trop ce peintre, je n’y comprends rien, mais à ce prix-là, 32 millions, on est moins regardant, ça décore un coin de salon.
Et puis les lots suivants, Delacroix, Corot, Gauguin, Manet ont fait des prix honorables, 8 millions ou plus. Un Matisse un peu débraillé et un Monet bâclé, mais grand, pour une chambre claire par exemple, ont tout de même fait plus de 80 millions. Oui , chacun. Vous plaisantez !

Et le clou de la soirée, la fillette nue de Picasso, vous savez, elle est debout ? Mais si, vous l’avez certainement déjà vue, vous faites semblant, libertin que vous êtes. Dans les catalogues elle est nommée « fillette à la corbeille fleurie ». Non, on ne reconnait pas bien les fleurs. Les prix montaient, à coups de millions, c’était interminable, mais tellement palpitant. 115 millions ! Quelle exaltation dans la salle des ventes !

Et il restait 30 lots à passer. Ils sont tous partis entre 35 millions et 1,3 million pour un Bonnard, il était pourtant bien joli.
Enfin presque tous. Car l’avant-dernier lot, on s’en souviendra longtemps de celui-là, c’était le numéro 43, une petite huile de Seurat, une pochade, mais bien dans sa manière. Vous ne me croirez pas, l’enchère s’est arrêtée avant le million ! 732 000 dollars exactement. 2 fois moins que l’estimation basse. C’est inquiétant, non ? La crise, peut-être ?
Ah, vous pensez que c’est parce qu’il représentait un ouvrier au travail ? Que vous êtes drôle !

Est-ce que j’avais un tableau préféré ? Non, vous savez, je n’aime pas vraiment la peinture moderne, mais demain c’est la vacation des meubles et des porcelaines, vous m’accompagnerez ?

Cette esquisse de Seurat n'a même pas atteint le million de dollars, vraie tache sur la Vente Rockefeller, le 8 mai 2018 chez Christie’s.
Les bras de l'ouvrier sont peut être mal dessinés, admettons, mais les lettres de la signature, notamment le S, sont d'une remarquable régularité (les experts soupçonnent l'utilisation d'un tampon).

vendredi 18 mai 2018

Broutilles

Imaginez dans une petite ville endormie très éloignée de la capitale, au pied d’une montagne, un petit musée qui ressemble un peu à une école désaffectée, dédié à un peintre local presque inconnu, et qui reçoit quelques dizaines de visiteurs par mois, qui recherchent surtout une peu d’ombre.
Débarque dans cette solitude un expert mandaté par la mairie pour inventorier les dernières acquisitions et organiser une rétrospective du peintre, à l’occasion de la réouverture du musée.

La ville d’Elne, en Occitanie, n’aurait peut-être pas dû s’y risquer.
Commençant l’étude des peintures et aquarelles du peintre Étienne Terrus, l’expert était surpris d’identifier, dessiné sur une vue de la ville, un bâtiment construit quelques dizaines d’années après la mort du peintre, ce qui le fit tiquer. Puis, certaines signatures s’effaçant en y passant le doigt, son expertise concluait rapidement que 82 des 140 œuvres du musée (58,6%) étaient « non authentiques ».

L’antiphrase déclenchait des remous bien justifiés, un maire outragé, un dépôt de plainte, une effervescence chez les collectionneurs locaux, l’émergence d’une théorie sur un marché régional de faussaires, des regards suspicieux sur les antiquaires et les autres musées de la région, quelques dépêches des agences de presse, reprises par tous les grands journaux nationaux, 2 minutes sur BBC News, un article dans le Guardian et dans le New York Times, pour se limiter à la Planète.
Sauf en Suisse, dans les laboratoires d'expertise du port franc de Genève, où on ne doit pas être très surpris. Le directeur affirme qu'une bonne moitié des œuvres d'art en circulation dans le monde sont des faux.

Étienne Terrus était doublement méritant, parce qu’il n’était pas moins bon peintre que beaucoup de ses collègues de l’époque, et parce que malgré de solides relations amicales avec des artistes reconnus comme Maillol et Matisse, il resta obstinément taciturne à peindre sa province lointaine quand les autres s’affichaient avec succès dans les fructueux salons de la capitale. Sa cote s’en ressent toujours. Ainsi, le montant total de la « perte » pour la ville d’Elne est estimé à 160 000 euros. Pas même le prix de l’étiquette sur un tableau de Modigliani.

Alors pourquoi tant de bruit ? Peut-être justement pour faire du bruit. Qui avait entendu parler d’Étienne Terrus ? Aujourd’hui, cette modeste exposition estivale, certes amputée, mais désinfectée, aura bénéficié d’une campagne publicitaire internationale tous frais payés. Et l’histoire n’est pas finie, car la justice est maintenant en quête de coupables.

Et puisqu’on a parlé de Modigliani et de ses tarifs, Le Journal des Arts nous signale que la maison Sotheby’s vient de vendre un beau nu féminin couché, vu de dos (certainement de la main du peintre), pour 157 millions de dollars, ce qui en fait le 4ème tableau le plus cher en enchères publiques. Mais il n’a pas atteint, dit le Journal, et on sent ici l’amertume du commentateur, les 170 millions d’un autre de ses nus féminins, vu de face celui-là, vendu par la maison concurrente Christie’s en 2015. L’acquéreur du nu vu de dos a voulu rester anonyme, honteux de n’avoir pas battu le record, peut-être, ou de peur d’afficher publiquement des pulsions subversives.




L’internet ne proposant pas de reproductions vraiment intéressantes et certifiées d’œuvres de Terrus, nous illustrons cette chronique avec un détail d'un tableau de ce peintre étrange qu'était Ter Brugghen, qui n’a rien à voir avec le sujet, mais qui n’est pas si éloigné de Terrus, au moins dans le dictionnaire alphabétique des peintres. 
Si vous voulez voir d’authentiques tableaux de Terrus, essayez de les identifier dans cette promotion de la télévision FR3 pour une souscription en 2016, suivie d’une vidéo d'une quarantaine « de ces œuvres retrouvées récemment » et acquises par la ville. Petit indice, il est bien possible qu’aucune ne soit authentique.

dimanche 13 mai 2018

Histoire sans paroles (28)


Il y avait un mystère, au 21 de la rue X, à une minute de l’inoubliable cathédrale d’Orvieto, en Ombrie. Mais finalement, on compte au moins 3 solutions.


mardi 8 mai 2018

Petite histoire amorale

Le Metropolitan museum de New York est « un des plus grands musées d’art au monde » dit l'encyclopédie Wikipedia.
Certainement conseillé par les meilleurs experts de la planète, le musée avait néanmoins besoin d’argent. Il décidait en 2013, cela se pratique régulièrement dans les musées américains, de vendre une œuvre mineure.

Il choisit un portrait de jeune fille donné au musée en 1960 et attribué à un imitateur de Rubens, et le confia aux enchères. Il en attendait autour de 25 000 euros (les prix sont convertis et arrondis). En février, Sotheby’s New York en obtenait plus de 500 000 euros (ce sont des choses qui arrivent).

L’acheteur anonyme se souvenant certainement que le tableau était attribué jusqu’en 1947 à Rubens, fit enlever les légers glacis récents rose, orange et vert qui lui donnaient l’apparence d’un portrait achevé et voilaient à peine l’étude sous-jacente esquissée avec virtuosité.

Puis l’année suivante, en 2014, il présenta le pâle portrait. Tout le monde reconnut sans hésiter la main de Rubens et le visage de sa fille morte de la peste en 1623, avant ses 13 ans. Les indices probants confluaient.

Le tableau fut montré dans les plus prestigieuses expositions rubéniennes et sera prochainement inséré dans le catalogue officiel des œuvres du maitre.

L’acheteur anonyme en a profité pour le confier à la maison Christie’s qui se chargera des enchères le 5 juillet prochain à Londres, et espère en obtenir 4 à 5 000 000 d’euros.

Le Metropolitan museum qui éprouve de graves problèmes de gestion vient de rendre l’entrée payante aux visiteurs non New-Yorkais, pour environ 21 euros, ce qui est cher.


Sources : Site de la maison d’enchères Christie’s « Clara Serena Rubens — a recently re-attributed portrait by Sir Peter Paul Rubens », Financial Times 01.05.2108 « Rubens painting that fooled the Met goes up for sale », La tribune de l’Art 01.05.2018 « Un exemple désastreux de deaccessioning par le Metropolitan Museum »

mercredi 2 mai 2018

Une autre fuite du domaine public

Rappel : le domaine public est l’ensemble des réalisations des êtres humains dont la propriété est passée des mains du créateur (ou des profiteurs, pardon, des ayants droit) aux bras accueillants mais maladroits de l’humanité entière. Car si tous s’accordent, aux dates près, sur sa définition, son utilisation divise les nations.
Pour simplifier, d’un côté, les pays anglo-saxons et du nord de l’Europe considèrent que le domaine public est un patrimoine (matrimoine dirions-nous aujourd’hui) que les états doivent maintenir et propager généreusement. Et de l’autre côté, les pays latins et du sud de l’Europe exploitent le domaine public comme une ressource naturelle, et en privent le public au profit de sociétés ou de personnes privées (ah, ne protestez pas, on a dit qu’on simplifiait !)

Il n’est pas un mois sans que tombe la bonne nouvelle d’une bibliothèque ou d’un grand musée, hollandais, anglais, américain, qui a numérisé les documents ou les images de sa collection et les partage sans condition sur internet (par exemple il y a quelques jours la célèbre et un peu surfaite fondation Barnes de Philadelphie), et au même moment la mauvaise nouvelle d’une partie du patrimoine français ou italien vendue à une entreprise commerciale (ainsi l’accord du 4 avril dernier, entre le ministère italien de la Culture et du Tourisme et le vendeur de posters et de droits de reproduction sur internet, Bridgeman).

Revenons sur cet accord qui vient d’émouvoir quelques spécialistes.
Le ministère italien (MiBACT pour les intimes), constatant qu’il côtoyait la France dans les abysses de la médiocrité en matière de reproduction et de diffusion de son patrimoine culturel, et enhardi par de récentes décisions déraisonnables de la justice en matière de domaine public, s’est soulagé en confiant cette gestion à une entreprise privée.
Il vient donc d’accorder à la société Bridgeman la commercialisation des reproductions de toutes les œuvres des 439 musées qui dépendent de sa responsabilité. Désormais, au moins dans tous les domaines de l’édition, artistique, scientifique, universitaire, pédagogique, l’auteur qui souhaitera reproduire une œuvre de ces musées se verra renvoyé illico chez Bridgeman, devenu curateur des biens de l’humanité pour le compte de l’État italien, et là, domaine public ou pas, il faudra passer à la caisse.
Le ministère compte bien en tirer des bénéfices.

Cet accord ne lui interdit pas de faire évoluer les sites de ses musées et la diffusion philanthropique du patrimoine italien, mais ça n’est pas en cédant une partie du domaine public qu’il en prend particulièrement le chemin. La pratique est courante, c’était en 2013 la méthode de la Bibliothèque nationale de France, en 2016 du ministère de l’Éducation nationale français, et tant d’autres exemples.

Et pour répondre aux rouspétances du lecteur révolté par le premier paragraphe de cette chronique, si on s’interroge sur la raison qui différencierait les comportements du « nord » et du « sud », il serait évidemment niais de penser qu’une frontière sépare les nations intègres des peu scrupuleuses, car il y a sans doute partout la même proportion de personnes sans vertu et infréquentables, c’est à dire d’humains qui exercent un pouvoir sur d’autres humains et en abusent.
Alors les explications de ces abus sont vraisemblablement à rechercher dans les moyens que le système juridique de chaque pays a mis en œuvre pour les contrarier, ou les encourager.
Ainsi faire un parallèle entre les systèmes civilistes issus du droit romain et les systèmes jurisprudentiels influencés par la « common law » serait certainement instructif, mais surement très fatiguant, pour l'auteur et le lecteur.

De toute manière, quand le domaine public commence à fuir de partout vers des intérêts privés, il est temps pour l’humanité (enfin vous et moi, si vous préférez) de reconquérir par tout moyen le libre accès à sa propriété.




Ce portrait supposé d’un anglais, souvent appelé « l’homme aux yeux glauques », peint vers 1545 par Tiziano Vecelli (dit le Titien), un des plus beaux portraits d’homme qui soient, est quasiment invisible. 
S’il en fallait une preuve, on n’en trouve aucune image satisfaisante sur internet, parce que personne ne peut le photographier. Il est exposé, au palais Pitti de Florence, dans une pièce interdite par un joli cordon rouge qui oblige à l’apercevoir de loin et de biais en se penchant, comme toutes les peintures du musée, ce qui est pire à l’amateur que de le cacher dans les réserves. 
Et serait-il présenté sur un plan perpendiculaire à l’axe du regard qu’on ne le verrait pas plus sur internet puisque le palais fait partie des nombreux musées de Florence où la photographie est prohibée. Et les sites officiels de Florence, indigents, ne le citent même pas. 
Tant de secret n’augure rien de bon pour la carrière de ce peintre, qui sera très vite oublié.

vendredi 27 avril 2018

Histoire sans paroles (27)


L'antique serre, le vivant potager et le château de La Bussière, dans le Loiret. 
Pour lire l’heure sur le clocher de la tour d’entrée, ou tenter de déchiffrer l’aphorisme (de comptoir) attribué à un pape et certainement apocryphe, sur l’ardoise devant la serre, l’image en grand format (9000 x 3045 pixels) se trouve ici [attendre un peu que la photo se charge et cliquer sur « plein écran » pour naviguer et zoomer avec la souris ou les doigts].

vendredi 20 avril 2018

La vie des cimetières (80)

Il y a diverses manières de disposer les morts, déterminées par le degré de disponibilité des ressources nécessaires au rituel funéraire.
La manière la plus courante est la juxtaposition des corps sur un plan à peu près horizontal, distribués uniformément, à l’exception des personnalités importantes de leur vivant, qui bénéficient d’emplacements particuliers. C’est le cimetière traditionnel de nos contrées, urbaines ou rurales.
Quand le bois est rare et le sol rocheux ou perpétuellement gelé, comme au Tibet, les dépouilles sont confiées aux animaux charognards, oiseaux ou poissons. Quand flambent les prix du terrain urbain ou agricole, comme en Chine, l’État fait la promotion autoritaire de l’incinération et pratique des exhumations massives qui libèrent de l'espace.

Et parfois, quand le sol émerge si abruptement, grimpant de tous côtés comme dans les iles volcaniques, que la moindre parcelle de sol horizontale est réservée à l’agriculture, alors l’humain invente la sépulture verticale.
Les guides touristiques affirment que les cercueils accrochés aux parois de la montagne de la région de Sagada, dans la cordillère du nord de l’ile de Luçon, méritent d’être dans la liste des 15 attractions à ne pas manquer lorsqu’on visite les Philippines.
Ils racontent que le vieillard creuse lui-même son cercueil, trop court, dans un tronc d’arbre, que son cadavre est fumé afin d’en ralentir la décomposition, qu’on l’expose quelques jours assis sur une chaise, dehors, avant de lui briser les os pour le faire entrer dans le petit cercueil qu’on a ficelé sur des pieux fichés dans le roc. Les liquides qui s’en écoulent porteraient bonheur.

En réalité sur place le touriste déchantera. Après neuf heures d’une épuisante excursion en bus, il déboursera un montant, qu’il jugera rétrospectivement déraisonnable, pour payer un guide obligatoire et laconique qui l’aura emmené, au bout d’un court sentier parsemé d’autres touristes, devant une paroi rocheuse où sont accrochés, quelques mètres au-dessus du sol, à peine abrités des intempéries, 18 cercueils disparates et deux chaises.
Les moins éreintés découvriront parfois, en escaladant les alentours, au fond d’un ravin ou d’une crevasse, quelques cercueils entassés, fracassés et déversant leur contenu depuis longtemps blanchi, ou, à 2 km au sud, la grotte de Lamiang qui abrite en empilements chaotiques une centaine de petits cercueils poussiéreux parfois éventrés.
Car les coutumes funéraires semblent mortes à Sagada et si,  pour retenir le touriste, on débroussaille de temps en temps les abords de la falaise mortuaire, et on replace parfois un crâne qui a roulé sous l’effet du vent, il y a bien longtemps qu’on enterre les nouveaux morts dans le cimetière tout proche, au milieu du gazon sous de jolies stèles ou des dalles immaculées.

L'amateur de sensations macabres averti, mieux informé, aura abordé non loin, sur le même méridien, l’ile de Sulawesi en Indonésie. Là, il aura trouvé dans le pays des Torajas, très vivaces et populaires, des traditions funéraires plus exotiques encore. Et il y aura pris part.

Il aura admiré ces caveaux familiaux creusés haut dans la paroi rocheuse, entourés de balcons peuplés de grandes poupées colorées à l’effigie des morts et qui regardent de leurs yeux grand ouverts leur famille en contrebas.
Il aura vu ces arbres dans le tronc desquels on a enfermé les enfants morts jeunes et qui sont maintenant incorporés dans le bois.
Il aura photographié ces morts qu’on sort périodiquement de leur repos et qu’on promène dans les rues après les avoir nettoyés et rhabillés, sorte de maintenance trisannuelle du cercueil et de son contenu.
Il aura feint la déférence devant un cadavre pomponné et imbibé de formol dont la famille avait attendu depuis des années d’avoir suffisamment économisé pour organiser des obsèques fastueuses.
Enfin, lors de cette grande cérémonie, faite de trois jours de spectacles, de danses, de festins et de rires, entouré de centaines de villageois voisins et de touristes avinés, il aura restitué inopinément plusieurs repas en assistant à l’égorgement sacrificiel et nourricier de dizaines de buffles et de porcs hurlant.

Si le tourisme en Indonésie a subi nombre d’aléas funestes depuis 40 ans, dictature, corruption à tous les étages, exactions militaires et policières, terrorisme religieux, attentats, carnages, conflits ethniques, tsunamis, éruptions volcaniques, crise financière et économique, il n’a néanmoins pas cessé de croitre et il est devenu une plaie convoitée et courtisée, comme dans tous les pays qu’il envahit et pervertit. Simulacres de traditions contre frites et Coca-cola.



Détails de photos prises dans le pays des Torajas (Sulawesi ou Célèbes du sud) par des vacanciers et récoltées sur internet. Le noir et blanc n’est pas un effet de leur âge (elles sont récentes), c’est un subterfuge destiné à les rendre plus digestes.

Petit rappel au voyageur : un Indonésien était, jusqu'en 2012 encore, obligé de déclarer une croyance, parmi les 6 religions constitutionnelles, qui était inscrite sur sa carte d’identité et lui conférait certains droits. Alors il est conseillé, même pour un étranger, de cacher son scepticisme mécréant derrière la façade d'un œcuménisme bienveillant, de préférence monothéiste, et tout se passera bien.

lundi 9 avril 2018

Tableaux singuliers (9)


C’était pendant le siècle d’or néerlandais, le 17ème. Le commerce était si florissant que tout le monde s’était mis à aimer les tulipes et la peinture. On dépensait ses bénéfices en accrochant dans son intérieur propret des tableaux de Rembrandt, Hals, Vermeer, Cuyp, Claesz, Ruisdael. Les peintres n’arrêtaient plus. C’était l’âge d’or.

Par souci de rentabilité, ou peut-être sous l’effet d’une inspiration artistique iconoclaste, naissait autour de la prospère Haarlem, près d’Amsterdam, un courant pictural qui abandonnait les scènes spectaculaires et les paysages soigneusement historiés et inventait le paysage naturaliste, l’instantané en peinture.
Les nouvelles règles étaient simples, les couleurs faites le plus souvent de bistre, de jaune et de gris (on l’appelle parfois peinture « tonale, ou monochrome »), en couches liquides et légères. Deux tiers ou trois quarts du tableau étaient consacrés au ciel, gris, animé, et le reste était du sable, de la terre ou de l’eau.
Pas d’histoire, pas d’anecdote, on ne représentait que ce qu’on avait devant les yeux.
Parfois, d’un pinceau cursif, la silhouette d’un arbre traversait l’image, et des petits personnages éloignés passaient, s’affairaient, discutaient, sans se soucier du peintre. D’ailleurs le peintre ne les figurait que parce qu’ils étaient ici, à cette heure précise.

C’était une peinture sans symboles, sans arrière-pensée, alerte et économique. Une sorte de révolution impressionniste avant l’heure.
Sans chercher à savoir qui fut le premier, les plus appréciés et donc les plus productifs et prospères se nommaient Pieter de Molyn, Jan van Goyen et Salomon van Ruysdael. Et les musées aujourd’hui encore en hébergent quantité, car ils ont beaucoup produit.

Dans la banalité des moments représentés, Salomon van Ruysdael était peut-être le plus « original », comme dans ce Marché en bord de mer du Metropolitan museum de New York, ou dans cette merveille en illustration ci-dessus, de la collection du musée Norton Simon près de Los Angeles.
Ruysdael y donne l’impression de s’être débarrassé de toute intention, pour ne laisser que l’accidentel, comme si l’appareil photo s’était déclenché fortuitement en tombant sur le sol.

La vogue de ces petits paysages animés apparemment insignifiants durera trente ans, de 1620 à 1650, après quoi on ne retrouvera plus vraiment une telle nonchalance désabusée dans la peinture figurative (*).
Très vite les lumières de la peinture spectaculaire éclabousseront toute cette grisaille.
Poussin calculera avec exactitude la position de chaque feuille d’arbre dans ses grands paysages classiques, et le propre neveu de Ruysdael, le « grand Jacob van Ruisdael », comme dit le Larousse des grands peintres dans son article sur Salomon pour marquer qu’ils n’étaient pas du même rang, obtiendra une renommée appréciable pour ses paysages impressionnants qui préfigurent déjà les émois pathétiques d’un romantisme encore lointain.

Salomon lui-même, dans ses 20 dernières années, devenu directeur de la guilde des peintres de Haarlem, se rapprochera résolument du style classique et équilibré de son neveu.

 (*) Peut-être, 3 siècles plus tard, en trouvera-t-on un écho dans les temperas méticuleuses d'Andrew Wyeth.

Salomon van Ruysdael, paysage avec du ciel, du sable et des personnages nonchalants, 1628, détail (Norton Simon museum, Pasadena)

dimanche 1 avril 2018

Fouilles virtuelles à Helsinki


Sur les lieux d'une fouille, un archéologue extrait nombre de petits objets historiques, sans attrait pour le profane, et parfois, très rarement, un bijou, un pépite.
C’est l’expérience que vivra le fouineur de musées électroniques en explorant les collections de la Galerie nationale finlandaise, ouverte depuis peu. Le musée physique se trouve à Helsinki, engourdi à 6° seulement du cercle arctique.

La Galerie virtuelle affiche, sur 40 000 œuvres, environ 20 000 reproductions d’une qualité honorable, dont 12 000, signalées, sont libres pour toute utilisation même commerciale, puisque les originaux sont dans le domaine public.
Les modes de recherche sont nombreux, en finlandais, suédois ou anglais, par technique, par époque, par artiste, avec des vignettes qui rendent l’exploration rapide et plutôt agréable, éloignant l’ennui.

Le plaisir étant dans la découverte de pépites, en voici quelques unes. À vous de trouver les autres, sans oublier les artistes avec des Å, des Ä et des Ö.

Les reproductions sont des détails des œuvres, dans l’ordre de lecture : 
En haut : Debucourt (le feu), Edelfelt (jeune femme lisant) 
Au centre : Simberg (portrait d’homme), Edelfelt (portrait de femme), Félon (nymphes), Edelfelt (portrait d’homme) 
En bas : Järnefelt (brulage), Aivazovsky (photomontage, autoportrait avec paysage peint à l’huile), Simberg (jardin de la mort), Schjerfbeck (femme assise).



samedi 24 mars 2018

Comment perdre la Joconde


60 inspecteurs sont sur ses traces, Bertillon en personne relevant les empreintes digitales, on questionne Picasso, on emprisonne Apollinaire, on promet des récompenses pharaoniques, le musée du Louvre ferme pendant une semaine et son directeur démissionne.
Deux ans plus tard l’emplacement de la Joconde est toujours vide. Personne ne l’aurait retrouvée sans le faux pas de son voleur, ouvrier italien, qui voulut la rendre à sa patrie, à qui elle revenait de droit, disait-il (ce qui lui valut en Italie une peine extrêmement clémente).

De 1911 à 1913, elle venait de passer 2 ans et 4 mois au fond d’une grande valise dans une petite chambre parisienne.
Puis vinrent les deux guerres mondiales. Elle voyagea pendant plus de 10 ans de Bordeaux à Toulouse, puis de Chambord à Amboise, Montauban, Saint-Jean-Lespinasse…
Enfin ce furent les voyages de prestige ordonnés par le pouvoir politique, 4 mois aux États-Unis en 1963, 4 mois en 1974 à Tokyo, puis Moscou.

Alors il est normal que l’actuelle ministre de la Culture de la France, pour qui c’est un peu Noël tous les jours depuis qu’elle occupe cette éminente fonction, ait eu envie, comme en leur temps Malraux ou Pompidou, de faire plaisir à ses amis et ainsi promis un peu partout de leur prêter la Joconde quelque temps.
Le nouveau directeur du Louvre, tout juste reconduit par la ministre même, a osé protester, prétextant une fissure du panneau de bois qui commencerait à entamer le visage de Mona Lisa par le haut du crâne. Soupçonnons qu’il craint surtout l’érosion des recettes du musée si sa principale et quasi unique attraction touristique lui est enlevée (un visiteur sur deux viendrait pour l’entrapercevoir).

La ministre pourtant récente n’en est pas à son premier caprice, elle a fait la même blague avec la Tapisserie de Bayeux, 70 mètres de broderie vieille de presque 1000 ans, et s’aliène régulièrement les professions culturelles par ses décisions arbitraires et incompétentes.

Toutefois, est-ce une idée si bête que de prêter la Joconde ?

Il y a bien longtemps qu’elle n’est plus un tableau qu’on contemple mais l’objet sacré d’un pèlerinage idolâtre, et comme les reliques des saints, elle pourrait être un faux médiocre sans que quiconque ne s’en inquiète (voyez cette photo effarante de son sanctuaire au Louvre).
Confusion des valeurs, consommation désespérée, elle est le fétiche d’une humanité hallucinée qui se précipite vers son effondrement.

Alors autant l’envoyer se promener… et éventuellement se perdre. Ce serait un premier pas.

dimanche 18 mars 2018

La vie des cimetières (79)


Quand en 52 avant l’ère actuelle, après un mois de siège, le proconsul César Jules eut fait massacrer, vieillards, femmes et enfants compris, précise-t-il, les 40 000 gaulois de la ville d’Avaricum (aujourd’hui Bourges), une des plus belles et puissantes villes de la Gaule, affirme-t-il, il la fit transformer en une cité gallo-romaine, bourgeoise, avec tout le confort et les commodités modernes.

Enfin c’est Jules lui-même qui raconte cela, parce que les archéologues n’ont toujours pas trouvé, à Bourges et alentour, les vestiges qui confirmeraient la moindre des affirmations de sa grande auto-hagiographie (la Guerre des Gaules) sur Avaricum et sa bataille. La tendance des historiens est de penser qu’il a beaucoup surévalué l’importance de la ville et surtout celle de Vercingétorix histoire de gonfler la grandeur de ses conquêtes aux yeux de Rome, comme le ferait tout militaire friand de pouvoir politique.

Ce qui est certain est la prospérité « à la romaine » que connut la région d’Avaricum pendant plusieurs siècles. Le musée du Berry, à Bourges, en expose les preuves archéologiques.

La salle la plus marquante est certainement, au rez-de-chaussée, la grande pièce des vestiges gallo-romains, essentiellement peuplée de stèles funéraires des premier et deuxième siècles, 220 dit le dépliant, alignées comme dans un cimetière, avec ses allées pavées et son gravier, sous la molle lumière zénithale d’une verrière.
Reconstitution anachronique, si l'on écoute les spécialistes, car la loi romaine, pour des raisons sanitaires et religieuses, interdisait incinérations et ensevelissements concentrés dans les cités. Alors les habitants enterraient les restes aux portes des agglomérations, le long des routes, sans ordre particulier, et marquaient l’emplacement d’une stèle orientée pour que les dédicaces soient lues par les passants et les voyageurs, condition de la « survie de l’âme » des défunts. Aujourd'hui la pierre est usée, le déchiffrage est malaisé.

Dans la même pièce du musée, une belle mosaïque gallo-romaine, prophétique, comporte déjà, incrustée avec les tesselles d’origine, sa propre date de découverte en 1863.

Ces anachronismes désuets font le charme de ces petits musées de province délaissés. Dans les salles désertées, les objets s’efforcent de retourner au silence d’où on les a extraits quelque temps pour l’édification scientifique des populations.
Le musée du Berry est de ces établissements publics modestes, humble au point d’être le seul sans doute en France à ne pas forcer le touriste à passer par la boutique en fin de visite.



lundi 12 mars 2018

Et encore un scandale scandaleux

Il faut s’y habituer, et accepter le fait qu’une proportion non négligeable des tableaux admirés dans les expositions ou les musées sont des faux, surtout la peinture moderne, depuis la deuxième moitié du 19ème siècle, qui est facile à contrefaire. « Faux » signifie en fait qu’ils ne sont pas attribués, sciemment ou non, à ceux qui les ont réellement peints.

Et à ce propos, la directrice du musée de Gand en Belgique, très riche en peintures flamandes, n’est pas vernie. À peine prenait-elle ses fonctions en 2014, que l’aréopage d’experts réunis pour le 500ème anniversaire de la mort de Jérôme Bosch déclassait le tableau fétiche du musée, sa « Joconde », le célèbre Portement de croix, et le confinait au rang de « travail d’un épigone de Bosch ». Ce mot cruel, épigone, était tellement vexant que le musée, appuyé par une autre école d’experts, décidait de ne pas corriger l’étiquette qui commente le tableau.

Fut-ce l’évènement déclencheur qui incita la dame à défier depuis toutes les expertises, et l’entraina dans la spirale infernale d’une fuite en avant sans fond, jusqu’à la conduire au pinacle de l’opprobre ? En bref, la directrice vient d’être suspendue de son poste par la ville de Gand. Il faut admettre qu’elle n’avait pas lésiné.

Conservatrice de la Biennale de Moscou en 2013, spécialiste en art contemporain, elle avait organisé fin 2017 dans son musée l’exposition de 24 tableaux et sculptures rares de « l’avant-garde russe (Malevitch, Kandinsky, Larionov…) »
Les œuvres appartenaient à un milliardaire russe fraichement émigré en Belgique et dont la collection était déjà mêlée à plusieurs affaires actuellement en justice ; une exposition à Tours en 2009, fermée et saisie avec mise en examen de l’expert et organisateur pour contrefaçons diverses, une autre affaire à Wiesbaden en 2013, une enquête autour d’un trafic de faux dans une galerie moscovite, une accusation de falsification d’un catalogue du musée de Kharkov.

En janvier 2018, une quinzaine d’historiens et marchands d’art donnaient l’alarme par une lettre ouverte, résumée ainsi par le directeur du musée d’art contemporain d’Anvers « Ces pièces majeures, cataloguées nulle part, doivent susciter le doute, tant l’avant-garde russe est un domaine peu ordonné. »
Le scandale s’amplifiant, les tableaux et sculptures étaient retirés fin janvier et le ministère de la Culture nommait un comité d’experts pour les authentifier. Le comité démissionnait illico en raison, semble-t-il, des conditions imposées par le collectionneur, qui avait dénoncé le contrat de prêt et aurait fait enlever les œuvres fin février.
La directrice suspendue du musée, également « conseillère scientifique » du milliardaire, se réfugiait derrière la confidentialité des informations sur l’authenticité, fournies par le collectionneur même, et affirmait avoir consulté deux expertes de l’art russe pour organiser l’exhibition. Mais dans sa confusion, tête de linotte, elle avait oublié de les prévenir. Lesdites expertes ont démenti.

Tout cela est regrettable, le tableau de Kandinsky, entre autres, avait un air bien décoratif avec toutes ses couleurs pimpantes. Et puis une exposition de plusieurs mois dans ce musée à la réputation internationale en aurait affermi le pédigrée, un grand pas vers l’authenticité.


On ne se rend jamais bien compte comme il est laborieux et délicat de réaliser un beau Kandinsky original. On peut considérer celui-ci en illustration comme assez réussi, et même, si son expertise scientifique est un jour pratiquée, peut-il se révéler peint par Kandinsky en personne, ou au moins, ne soyons pas trop gourmand, par un contemporain proche. Pour l’instant il fait l’objet de sérieuses suspicions dans l’affaire du musée de Gand.

Laissons au lecteur fidèle et pointilleux le soin de constater la tendance de ce blog à parler de plus en plus souvent des fraudes retentissantes, comme dans la meilleure presse à scandale. Mais on ne peut pas oublier que c’est au cœur du musée de Gand, dans un grand atelier vitré, que se poursuit sous les yeux du public, depuis 2012 et jusqu’à fin 2019, l’une des opérations les plus périlleuses de l’histoire de la peinture, le ravalement, pardon, la restauration du prodigieux polyptyque de l’Agneau mystique de Van Eyck.

lundi 5 mars 2018

Magritte l'imaginaire

Que feriez-vous, tombant de la lune et entendant parler avec enthousiasme d’un certain René Magritte, pour vous informer en un clin d’œil sur un artiste dont on vous affirme qu’il a enrichi l’imaginaire de l’humanité de délicieux paradoxes autour des représentations de la gravité, des reflets, des ombres, des mots ?
« Internet, évidemment » répondrez-vous.

Le premier lien proposé par le moteur de recherche pointe vers l’article de l’inévitable encyclopédie Wikipedia, dont on dit tant de mal, mais qui est souvent moins approximative et complaisante que 99% des autres sources d’information.
Vous voilà devant un long article aux illustrations rares et rébarbatives, et parcourir cette quinzaine de pages vous décourage un peu, mais consciencieux, vous lisez la première phrase de l’article et savez désormais que Magritte était peintre.

On vous a cité les noms de Jérôme Bosch, de Lewis Carroll, et vous auriez aimé vous faire une idée rapide sur le « non-sens » tant vanté du peintre, or les seules images de l’article montrent sa tombe, un billet de banque à son effigie, un bâtiment derrière une statue équestre de Godefroid de Bouillon, et un avion Airbus A320 repeint.
Vous pensez que c’est peut-être là le véritable esprit surréaliste, la juxtaposition absurde de choses hétéroclites dans le but de vous faire prendre conscience des pièges de votre perception, et anticonformiste dans l’âme, vous appréciez. Mais, sans reproduction de tableau, vous ne savez toujours pas ce qu’est le style de Magritte.

Alors vous persévérez. Votre regard s’illumine quand vous apercevez, dans les liens suivants, qu’il existe un site du peintre « René Magritte – Site Officiel – Copyright © Fondation Magritte… » En fait l’artiste mort en 1967 a confié son héritage à un seul ayant droit, qui a créé la fondation en 1998.

Mais vous constatez vite que vous êtes arrivé dans un site de façade, creux et probablement commercial. Vous y trouvez des publicités (expositions, galeries, et toujours l’envahissant Airbus), et vous vous jetez sur un lien prometteur « Le Catalogue Magritte » sans même en lire l’exergue « Découvrez toute une gamme de produits raffinés. Visitez notre boutique en ligne. » De toute manière vous tombez sur une page vide informant que le « shop » n’est pas disponible.

D’ailleurs, le site dans son ensemble est un grand vide que personne ne visite, plein de liens morts et d'erreurs inaperçues. La Fondation Magritte se décrit, par exemple, comme une association « sans but non lucratif (sic) qui a pour objet d’assurer la pérennité et la protection de l’œuvre et de la renommée de René Magritte ». Le but mercantile serait ainsi établi, par négligence, ou est-ce vraiment une erreur ?

La page consacrée à la vie et l’œuvre du peintre, lacunaire et incohérente est un désert d’images. Elle décrit donc les tableaux par des mots. Il est savoureux d’y lire ce truisme rudimentaire qu’on pourrait appliquer à tout peintre « La peinture n’est jamais une représentation d’un objet réel, mais l’action de la pensée du peintre sur cet objet. »

Enfin, de retour sur l’écran d’ouverture du site, en bas de page, sous le titre « Oeuvre de Magritte - Les grands classics de son oeuvre » (sic) vous serez tout de même récompensé pour votre persévérance  ; 12 petites vignettes (parfois accompagnées d’un commentaire bâclé) sont les seules reproductions de tableaux du peintre que vous verrez sur son site officiel.

Vous avez évidemment compris le problème. Il faut qu’un artiste soit mort depuis une bonne centaine d’années (selon les juridictions nationales) pour que ses œuvres, textes, sons ou images, soient reproduites relativement librement.
Il y a peu, les photographies des œuvres de Magritte étaient prohibées dans le musée Magritte de Bruxelles et il était même interdit de « copier » une œuvre au crayon ou de noter une impression sur un carnet dans l’enceinte du musée.

L’espèce humaine considère qu’en matière artistique, le talent voire le génie sont transmissibles, déteignent pendant 50 à 100 ans sur les descendants et peuvent être cédés moyennant finances.
Alors l’internet libre, celui que visitent les internautes les moins favorisés, contient surtout des choses périmées, anachroniques, désuètes, poussiéreuses depuis des décennies. Heureusement, c’est aussi un repaire de pirates sans moralité ni foi ni loi, et on y trouve quelques bonnes reproductions « illicites » de Magritte.
Et puis le Canada, dont la législation des droits d’auteur est la moins mesquine, considère que les radiations du génie se désactivent 50 ans après le décès. Des quantités de reproductions devraient donc commencer à apparaitre, depuis janvier 2018, sur les sites canadiens. Sous la protection d’un VPN, on y accèdera aisément.

Ou alors, histoire d'adoucir les 20 années que réclame encore la loi française, on s'amusera au jeu des objets invisibles représentés (parait-il) sur les tableaux de Magritte en furetant dans la base de données mise au point par une équipe de chercheurs canadiens, qui, s’ils n’ont pas trouvé l’autorisation de reproduire les vignettes des œuvres, en ont décrit en détail le contenu en constituant la liste de tout ce qui y était figuré.
Et ils en déduisent des statistiques étourdissantes et de peu d’intérêt qui peuvent composer de jolis tableaux que le facétieux Magritte n’aurait sans doute pas reniés.  


Ceci n’est pas un Magritte, mais quand même…
À la quantité de cailloux, de chapeaux et de tubas, on voit nettement se dessiner une personnalité.