vendredi 16 octobre 2026

Ce monde est disparu (32)

Cornelis Springer, vue de la Maison des têtes et de la rue du canal de l'Empereur (Keizersgracht), à Amsterdam en 1855 (détail). 


Petit maitre méticuleux, peintre de scènes animées dans des architectures urbaines hollandaises entre 1840 et 1890, très productif et apprécié pour ses talents topographiques quasi documentaires, Cornelis Springer n’est pas rare en salles de vente et peut y atteindre des montants conséquents, entre 100 000 et 1 million de dollars.

Ainsi il n’est pas étonnant que cette vue de la Maison des têtes à Amsterdam, une fin d’après-midi d’été en 1855 (détail en illustration), huile sur panneau de 50cm, amenée à disparaitre chez Dorotheum aux enchères du 22 octobre prochain à 18 heures, soit estimée aux alentours de 40 000 dollars. Elle pourrait être disputée, c’est un pur Springer.

Les fans de topographie y retrouveront exactement la Maison aux 6 têtes de divinités romaines, au 123, Keizersgracht, récemment restaurée pour héberger une riche collection de livres rares d’ésotérisme et d’hermétisme, soi-disant sagesse ancienne, dans le cadre d’une "bibliothèque-musée-bar" appelée Ambassade de la libre pensée, histoire d’attirer le touriste naïf.

Outre d’agréables qualités picturales, le tableau soumet une énigme à l’esprit curieux. 

Des tableaux y sont entassés et transportés sans égards ni protections sur un chariot sans roue, un traineau tiré par un cheval sur les pavés cahoteux d’Amsterdam (on reconnait dans les bras des deux porteurs un portrait hollandais du 17ème siècle dans le style de Rembrandt ou Hals). Notre époque qui s’oppose au moindre déplacement de la Joconde ou qui pétitionne par dizaines de milliers contre les périlleuses pérégrinations de la Tapisserie de Bayeux, ne peut que s’émouvoir d’un traitement aussi imprudent.

Pourtant Springer n’a pas figuré ici une famille bourgeoise négligente qui déménagerait un peu précipitamment ; il a peint la façade d'un commerce d’art bien établi qu’il connaissait et où il avait peut-être exposé ses propres tableaux. Car après avoir appartenu de 1634 à 1779 à la famille De Geer *, la Maison aux têtes était habitée depuis 1811 par la galerie et le commerce d’art de Cornelis Sebille Roos continué par son fils, qui vendait encore les grands peintres hollandais quand Springer l’a représentée.

En 1855, les traineaux, maniables, lents et économiques, étaient encore les véhicules les plus utilisés dans les rues d’Amsterdam, y compris pour le transport des personnes. 
Les fiacres à roues, plus volumineux, plus chers, étaient en outre souvent interdits, notamment dans les rues étroites, pour leur vitesse, les dommages causés aux pavages et les accidents de personnes. Ils ne seront équipés des bandages en caoutchouc plein vulcanisé, les premiers pneus, qu’au courant des années 1860. 
Le glissement lent des traineaux malmenait alors moins les tableaux à l'huile, même secs depuis deux ou trois siècles. 

* Les De Geer étaient d’importants industriels qui commercialisaient indifféremment cuivre, fer, or, ivoire, nègres, tabac, sucre, argent, sel, idées progressistes, et éditions scientifiques et philosophiques. Ils auraient hébergé Comenius trois années dans la maison, et peut-être même Spinoza, dit-on.

jeudi 8 octobre 2026

Bayeux, le monde merveilleux des expositions populaires

File d’attente à l’exposition de la tapisserie de Bayeux au British Museum de Londres. Malgré ce qu’on dit du flegme britannique, on perçoit ici l’impatience, voire le léger énervement, des visiteurs qui désespèrent de trouver une place libre pour s'insérer dans la file qui verra la broderie. 


C’est indéniable, la vénérable tapisserie de Bayeux exposée au public depuis le 10 septembre au British Museum de Londres est un évènement culturel et politique majeur (voir notre présentation), et très populaire. 


L’exposition doit durer 305 jours, pendant 8 heures du dimanche au mercredi, et 11 heures du jeudi au samedi. 

Des règles de visite rigoureuses ont été établies par le musée pour optimiser les flux. Toutes les 10 minutes, un groupe de 40 personnes est autorisé à rejoindre la file des 120 personnes précédentes (3 groupes) le long des 70 mètres linéaires de la broderie, et dispose d’environ 40 minutes pour en suivre les 58 scènes historiées, à une cadence moyenne de 40 secondes par scène qui emmène l’inexorable flux chronométré des passionnés d’art et d’histoire vers la sortie. 


Gemini, l’IA de Google, nous décrit le phénomène : 

"Le public avance à un pas de promenade constant, sans s'arrêter longuement. Des agents du musée supervisent en permanence la file pour inciter le public à continuer d'avancer de manière homogène. Face aux blocages créés par les personnes qui s'immobilisaient pour prendre des photos, le musée a rapidement interdit l'usage des smartphones et appareils photo devant l’œuvre, afin de maintenir la fluidité du déplacement."


Cela vous rappelle sans doute les dystopies de la meilleure littérature d'anticipation. 


En dépit des prétentions écervelées de son directeur, et malgré ces efforts de domptage et de régulation du public, le British Museum admet qu’il ne dépassera pas, et de très loin, son record de 1972, quand ≈1,65M de visiteurs s’étaient bousculés pour le masque en or de Toutankhamon. Il argüe que ce record date d’une époque où les règles de sécurité, notamment en cas d’incendie, étaient nettement moins strictes.


En fonction des principes d’organisation mis en place aujourd'hui, on peut déjà prévoir la fréquentation de l’exposition : 

Elle se déroule sur 132 jours de 11h [autorisant chacun 62 groupes de 40 personnes] et 173 jours de 8h [autorisant chacun 44 groupes de 40 personnes], soit un total de 631 840 visiteurs, en moyenne 2070 par jour, presque 3 fois moins qu’à l’époque héroïque du pharaon. 


En consolation, avec un ticket d’entrée à 33£, le musée sait que les frais engagés de 6M£ seront très largement remboursés, déjà par les 20M£ de la billetterie. 

De son côté le public, d’après les témoignages choisis par les médias, semble enchanté, même souvent ému de s’être fait à la fois domestiquer, manipuler, et un peu escroquer. Il n’a manifestement pas lu notre chronique de juillet ; il y aurait trouvé une adresse où admirer l’œuvre sans frais et dans des conditions de qualité et de confort inégalées*.


* Des personnes bien informées nous rétorqueront qu'être en présence de l’objet, presque à le toucher, procure une émotion incomparable. Sans doute mais est-elle vraiment artistique ? N’est-ce pas plutôt ce même élan communautaire bien connu qui anime toute foule ayant la même idée en tête ? 



Breaking news (dernière heure) 


On apprend, sur le site de la radio anglaise BBC (les 4.10 et 5.10), que la façade lisse de l’évènement culturel se lézarde un peu. C’était prévisible. 


À la lecture des excuses du directeur du musée on comprend que l'exposition aurait reçu 100 000 visites pendant le premier mois, alors qu’un mois  respectueux des règles de visite ne devrait pas dépasser 63 000 visites. On comprend alors les récriminations des visiteurs, qui demandent plus de temps que les 40 secondes accordées pour chaque scène de la broderie, en réalité réduites à 25 secondes pour répondre aux 60% de visiteurs additionnels. On comprend les plaintes à propos des files d’attente debout, qui atteindraient 2 heures, à propos du remboursement des personnes refoulées alors qu’elles avaient un billet valide (tiens, comme Vermeer au Louvre en 2017 !), et à propos de l’indigence de l’aide à la visite (animations simplistes, absence d’audioguide portable*).


* Le British Museum a bien développé une application minutée pour smartphone avec écouteurs, mais pas d’audioguide, parce que leur utilisation ralentit encore plus le flux de touristes que les photographes. Depuis l’interdiction de photographier, la détection des visiteurs qui manipulent leur smartphone doit être un plaisir renouvelé pour les personnels de surveillance.


On imagine la confusion dans le hall de la "Sainsbury exhibitions gallery", la longue file mouvante des chanceux - ou autoritaires - qui ont réussi à se placer devant la vitrine de 70 mètres, et qui dépassent inévitablement les 25 ou 40 secondes allouées par mètre de tapisserie, et, en retrait, la foule lâchée dans l’exposition par lots de 40 hébétés qui s’entassent et ne peuvent qu’attendre debout qu’une place se libère pour s’insérer dans la file.  


Et le directeur du British Museum, qui s’aime déjà beaucoup, emporté dans les nuages de l’hubris sur des montagnes de livres sterling, promet tout ce qu’on voudra, des chaises en pagaille, des horaires étendus dans tous les sens, des audioguides pour sourds…

On le comprend. L’instinct grégaire n’a peut-être pas de limites.


jeudi 1 octobre 2026

Alerte aux rongeurs d’image !

 Dado - Bowery Triptyque, 1975 (detail du panneau central)

Depuis quelques semaines, quelque chose a changé dans les paramètres d’affichage des images du blog par les navigateurs internet sur ordinateurs, qui ne semble pas affecter tablettes et téléphones : 

Lorsque vous cliquez pour agrandir les vignettes des images qui illustrent le blog, certaines ne s’affichent plus aux dimensions de la fenêtre du navigateur, et lorsque vous cliquez sur ces images réduites, elles ne s’affichent plus aux dimensions maximales et à la qualité à laquelle vous devriez vous attendre (pour mémoire les images de Ce Blog font, depuis 2021, 3000 à 4000 pixels en moyenne). 
Cette dégradation semble distribuée arbitrairement et réduire les images à 1600 pixels (ce qui était jusqu'en 2021 une limitation mercantile de Blogger, l’éditeur de Ce Blog *). 

Dans d'autres cas (apparus plus récemment) certaines vignettes de la page se trouvent remplacées par des icônes d'image en erreur ou des cadres vides, comme si la page avait des difficultés à charger ses images.

Alors dorénavant (et rétrospectivement depuis début aout 2026), pour lever tout doute, nous afficherons, flottant au-dessus de chaque vignette, un texte précisant la plus grande dimension en pixels de l’image originale (le texte apparait quand on immobilise le curseur de la souris plus d’une seconde au-dessus de la vignette).
Par ailleurs la plupart des navigateurs internet, quand ils affichent une image seule dans un onglet, le titrent avec le nom de l’image chargée et ses dimensions en pixels (généralement tronquées, on peut les lire en immobilisant la souris sur le titre de l’onglet). 

Si les grandes dimensions lues sur la vignette et sur l’onglet ne coïncident pas, c’est que l’image a été dégradée et réduite par le navigateur.

Nous avons identifié pour l’instant trois contournements pour retrouver l’image originale :

—>  Si votre connexion est protégée par un logiciel de type VPN, déconnectez-le (désolé si vous vivez dans un pays qui ne respecte aucune liberté d'expression).

—> Si vous avez un pavé tactile (trackpad) intégré ou connecté à l’ordinateur, zoomer sur l’image l’agrandira et déclenchera en principe le chargement aux dimensions originales (vérifiables sur le titre de l’onglet ou en téléchargeant le fichier et lisant ses informations).

—> Recharger l’image en cliquant sur l’icône en forme de flèche circulaire**. Il faudra parfois 3 ou 4 essais de rechargement, selon les navigateurs. Si cela marche vous verrez les dimensions lues sur l’onglet coïncider avec l’originale et l’image s’agrandir (il peut arriver que l’affichage reste limité à 1600 pixels - sur SAFARI p.ex - mais son téléchargement respectera alors les dimensions originales). Si cela ne marche pas - comme souvent sur FIREFOX - la solution pour l'instant est de changer de navigateur pour récupérer l'image (sur CHROME p.ex), ou de réessayer plus tard (!!!)


L'évolution de la question sera relatée ici dans des mises à jour à la suite de la chronique. Vous y aurez un accès direct dans le menu QUE FAIRE > Sur les IMAGES du blog, dans la colonne à droite.

Mise à jour le 15.10.2026 :
 
⇢ Des précisions sur certains navigateurs ont été ajoutées dans les contournements. 
⇢ À la lecture des remarques sur les forums, l'opération ressemble bien à une décision de Gougueule de réduire ses charges de transfert de données en prétextant le "bien-être des utilisateurs".
⇢ Parmi les manifestations de cette limitation de qualité des images hébergées par Gougueule, vous constaterez peut-être de fréquentes erreurs de chargement des vignettes sur les pages du blog qui précèdent aout 2026. Rechargez alors la page (souvent plusieurs fois), ou chargez-la dans un autre onglet ou une autre fenêtre.
⇢ Aujourd'hui la situation a empiré : en plus des grandes images, sporadiquement, les petites vignettes ou icônes ne s'affichent plus. Quelques tests ont permis de constater que si votre connexion est protégée par un VPN, les images même les plus innocentes ne sont plus fournies par Gougueule ! Cela semble associé (à confirmer) à la mise en application par Google de la réglementation européenne. La liste des contournements plus haut est mise à jour en conséquence.

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* Ce n’est pas la première fois que Google, opératrice des blogs édités sur Blogger, modifie arbitrairement des paramètres de son application et perturbe définitivement ses usagers. Il y a quelques années, 4 ou 5 peut-être, elle supprimait la fonction d’abonnement aux blogs par envoi d’un e-mail à chaque nouvelle publication, ce qui divisa par 3 ou 4 le lectorat de Ce Blog ; un peu plus tard elle supprimait des fonctions d’édition des commentaires (mise en forme, hyperliens…). 
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vendredi 25 septembre 2026

Ce monde est disparu (31)

Ludwig Rösch (ou Roesch), Vue d'un vieux parc, fusain et gouache sur papier, 95cm, non daté (Vente Dorotheum Vienne, 30.09.2026)



Dans les rares et brèves biographies du peintre paysagiste Ludwig Rösch, on lit surtout qu’il a collaboré à la Sécession viennoise, un de ces mouvements artistiques fameux qui ont fait l’Art nouveau au passage du 20ème siècle, qui prônait un art total, architectural et décoratif, souvent symbolique, aux lignes courbes et aux formes végétales.     


On ne le devinerait pas vraiment aux quelques images disponibles ; les paysages de Rösch (parfois écrit Roesch) qui a longtemps erré à travers l’Europe - fusains, pastels, gouaches ou lithographies - évoquent plus un romantisme ténébreux et vaguement médiéval que les géométries et les lignes claires du renouveau viennois.


⇨ Quelques œuvres de Rösch en bonne définition : vue de Fribourg, cyprès au bord d’un étang, Vienne enneigée, chaire de la cathédrale saint-Étienne de Vienne, été venté.


Mort en 1936, ce lyrique brumeux égaré au pays des arpenteurs n’a pas été totalement oublié. On voit errer de temps en temps son ombre dans les salles de vente d’Autriche. Le 1er avril dernier disparaissait à Vienne contre 3000€ une vue de la Piazza dei Signori à Vicenza en 1912, pastel orageux de 1,40m.  


Et dans cinq jours exactement, le 30 septembre, à 17h32 heure de Vienne, ce vieux parc réalisé au fusain, haut de 95cm et rehaussé à la gouache blanche, risque aussi de retourner à l’obscurité contre une somme injuste, moins de 3000€, sans doute.


Mise à jour 3.10.2026 : Ce qui était dans l'ombre restera dans l'ombre. C'est un bon conseil pour les pastels et fusains qui sont des médiums très fragiles. Ce vieux parc ténébreux, disparu contre 2400€ (2700$), y restera certainement.