samedi 30 avril 2016

Monuments singuliers (1)



Le monument aux morts pacifiste de Saint-Martin-d'Estréaux

Au lendemain de la Grande Guerre, la grande boucherie de 1914-1918, il fallut dénombrer les morts et, afin qu’ils ne soient pas morts pour rien, en graver la liste sur des monuments célébrant leur présence au mauvais endroit et au mauvais moment.
Et ils se comptaient par millions. Un marché du monument aux morts, subventionné par l’État, fleurit alors dans toutes les communes de France.

En dépit des particularités dues aux talents des artisans locaux, les motifs, les symboles et les slogans qui ornaient les ouvrages étaient relativement standardisés.
En principe on exaltait l’héroïsme de tous et la fiction patriotique. Il aurait été indélicat de graver sur un monument municipal fréquenté par les restes de familles endeuillées que leurs morts avaient servi le délire expansionniste d'une poignée de souverains susceptibles et de ministres médiocres, ou encore qu’ils avaient été choisis au hasard et fusillés pour l’exemple parce que leur Compagnie avait hésité au moment d’aller mourir pour des chimères.

Cependant l’addition du nombre de victimes était si douloureuse que parfois, dans quelque village décimé, s’élevaient tant de protestations que le coq glorieux et belliqueux était remplacé sur le monument par un soldat agonisant ou une scène de lamentation plus convenables.
Quelquefois un aphorisme pacifiste marquait discrètement sa réprobation. Plus rarement le monument se couvrait d’épigraphes hostiles et radicales. Dans ce cas, le Préfet n’honorait pas de son auguste présence la cérémonie d’inauguration.

Le monument aux morts de Saint-Martin-d’Estréaux, dans le département de la Loire, sculpté par Jean-Baptiste Picaud en 1922, avec les portraits photographiques sur émail de chaque défunt, est de ces édifices motivés par la révolte.
En 1928, le maire Pierre Monot y faisait graver de longues citations pacifistes. La population lui fut longtemps hostile. Dégradé en 1930 et 1932, il n’a été officiellement inauguré qu’après la deuxième grande boucherie, en 1947.




samedi 23 avril 2016

Nuages (39)

Saint-Ouen près de Paris, l'usine de barbe à papa tourne à plein régime.

Si vous croyez réellement, comme l’affirment certains médias ou institutions, que les biches, les alouettes et les sauterelles cabriolent, volètent et gambadent aujourd’hui avec insouciance sur les lieux mêmes qui virent se déchainer l’enfer nucléaire le 26 avril 1986, si vous pensez que la résilience de la nature et des hommes existe objectivement et n’est pas un concept fabriqué opportunément, si vous êtes persuadés que la barbe à papa est fabriquée dans de colossales usines d’où elle sort en abondance de hautes cheminées, alors n’écoutez pas cette émission de France-culture « Catastrophe nucléaire, la nature peut-elle survivre aux radiations ? », vous n’y croiriez pas.

jeudi 14 avril 2016

Anecdotes autour d'une cathédrale



La cathédrale de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) est ténébreuse. C’est la crasse disent les visiteurs. Les Auvergnats objectent que c’est la couleur grise de la pierre volcanique de Volvic.

En effet il y a peu à l'échelle géologique, le puy de la Nugère qui surplombe Volvic digérait mal et se laissait aller à d’épaisses coulées d’une lave sombre. 9000 ans plus tard, après s’être assurés que le tout était bien refroidi, les paroissiens du coin se servirent abondamment pour édifier non loin une splendide cathédrale à la gloire de leur dieu et de ses soi-disant représentants sur terre. C’était entre les 13ème et 14ème siècles de l’ère actuelle.

Vint la Révolution.
On sait que la pierre de Volvic peut durer des millénaires, mais rien, ni l’évidence ni la raison pas plus qu’un puissant édifice de pierre, ne peut résister à la fureur d’une population qui se libère de siècles de frustration pour consentir à d'autres servitudes.
Et la cathédrale ne doit d’avoir à moitié survécu qu’aux négociations d’un habile prélat et à quelques concessions humiliantes, dont un acte de foi inscrit au printemps 1794 sur le fronton de la façade nord qui déclare «  LE PEUPLE FRANÇAIS RECONNOIT L’ÊTRE SUPRÊME ET L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME ». Il est vrai que l’affirmation pouvait s’appliquer indifféremment à l’ancienne comme à la nouvelle croyance, en restant vague sur la définition de l’Être Suprême.
Robespierre, effrayé par les louches complaisances iconoclastes du culte de la Raison, avait alors repris les choses en main et proclamé le culte de l’Être Suprême. C’était un ensemble disparate de valeurs censées moraliser périodiquement le peuple, tous les dimanches. On y trouvait entre autres la liberté du monde, la haine des traitres, l’agriculture, la pudeur, la bonne foi et l’immortalité.

C’était l’époque de la Terreur. 
Au cours de somptueuses festivités populaires organisées par le peintre J.L. David on brulait des statues de l’Athéisme, de l’Ambition et de la fausse Simplicité. On s’amusait vraiment bien. 
Gossec avait composé l’hymne à l’Être suprême, les paroles de Désorgues disaient :

« Père de l’Univers, suprême intelligence, 
Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels, 
Tu révélas ton être à la reconnaissance, 
Qui seule éleva tes autels
[…]  
Ton temple est sur les monts, sur les airs, dans les ondes, 
Tu n’as point de passé, tu n’as point d’avenir, 
Et sans les occuper tu remplis tous les mondes, 
Qui ne peuvent te contenir. »

La complexité du concept, notamment les deux derniers vers, donnait des migraines aux plus zélés et laissait les autres indifférents. Le culte disparut après quelques mois, fin 1795.





Enfin Viollet-le-Duc, architecte habité par le Moyen Âge, fut chargé de la restauration de l’édifice à partir de 1866. Les deux flèches, deux travées, la façade occidentale et une grande partie de la statuaire seront refaites suivant ses instructions.

Comme Alfred Hitchcock dans nombre de ses films, l’architecte avait coutume de déposer sa propre effigie un peu partout sur les monuments qu’il restaurait. On le retrouve en apôtre de bronze sur la flèche de Notre-Dame de Paris, en pierre sur la façade du même monument tenant un bouquet de violettes, pèlerin sur la chapelle de Pierrefonds ou accroupi sur la flèche de la cathédrale d’Amiens.

On le trouvera sculpté en pied et en saint Paul flanqué d’une épée sur la façade occidentale de la cathédrale de Clermont-Ferrand.


samedi 2 avril 2016

Enchères pour Hammershøi le morose



Vilhelm Hammershoi était un peintre discret, austère et danois, d’aucune école, actif à Copenhague de 1885 à 1916, puis rapidement oublié, et enfin exhumé dans les années 1990, notamment par la grande rétrospective du musée d’Orsay fin 1997.
À la mode aujourd’hui, on trouve beaucoup de reproductions médiocres de ses œuvres sur internet et on y lit quantité de banalités sur son singulier monde immobile aux couleurs de terre et de cendres.

Histoire d’appâter le riche collectionneur avant des enchères le 1er mars à Copenhague, l’hôtel des ventes de Drouot à Paris exposait mi-février un rare lot de 8 de ses œuvres, dont certaines majeures.
Un intérieur à Strandgade à la nappe rouge avec une femme de dos, de 1904, paraissait souffreteux et usé, précieux mais peint avec peu de matière, comme les tableaux de la dernière période du peintre, tandis qu’un petit paysage à Gentofte, une ligne d'arbres, de 1892, respirait la santé, la pâte généreuse à peine craquelée après 120 ans.

Le 1er mars, la pièce maitresse de la vente, l’intérieur avec une femme de dos pourtant exposé à Orsay en 1997 sous le numéro 34, s’est vendue en dessous de son estimation basse malgré son pédigrée prestigieux.

Deux œuvres ont doublé leur estimation haute, dont le petit paysage de Gentofte en 1892 (10 jours de salaire d’un footballeur à la mode).

Trois œuvres sont restées invendues.