dimanche 27 mars 2016

Domaine public à vendre






La reproduction de cette photo sur laquelle flotte la menace des droits d'auteur du chef électricien est généralement interdite, sauf royalties.

C’est un fait établi depuis l'antiquité, une des fonctions du pouvoir est de permettre le détournement des biens publics pour la satisfaction privée de celui qui le détient.
Personne ne s’étonne de nos jours, une fois son représentant (démocratiquement élu) installé dans ses fonctions, qu’il puise généreusement dans les biens communs au bénéfice de sa fratrie et de ses amis. La survie de l’espèce s’arrête aux limites du village, voire sur le palier de la maison de famille.
Les plus malins inscrivent même cette coutume dans la loi, car un autre avantage du pouvoir est de faire les lois à sa convenance.

Et l’Assemblée nationale française vient justement d’adopter un amendement qui crée un nouveau droit patrimonial pesant sur le domaine public, dans le cadre de la loi « Liberté de création, architecture et patrimoine ».
Il prévoit que toute utilisation commerciale d’images des immeubles des domaines nationaux, qui était jusqu’ici libre puisque relevant du domaine public, devra faire l’objet d’une autorisation préalable et d’une redevance. Ce qui interdit la libre reproduction des châteaux de la Loire, de Versailles, et de tant d’autres dans les livres d’art et les cartes postales, dans les encyclopédies participatives en ligne (comme Wikipedia dont le principe est la libre utilisation, y compris lucrative, de son contenu), et même sur les réseaux sociaux comme Facebook (les publicités et les réutilisations commerciales y sont consenties).

Dans le même esprit la loi « République numérique » qui aurait pu libérer « l’exception de panorama » n’en fera rien tout en faisant croire quelle le fait.

En effet le droit français interdisait jusqu’à présent toute reproduction, même non commerciale, d’images représentant le domaine public si elles contenaient des œuvres protégées par des droits d’auteur encore actifs.
Ne vous méprenez pas, ce n’est pas à la bonté de la nature humaine que vous deviez de ne pas avoir été poursuivi en justice quand vous avez publié sur votre blog des clichés de la tour Eiffel illuminée, du viaduc de Millau ou de la pyramide de Leo Ming Paye dans la cour Napoléon du Louvre. Vous le deviez à votre nombre incalculable à publier ces photos illicites et parce que les ayants droit n’actionnent la justice que si l’opération est rentable.

Et bien la loi Numérique, magnanime, vous autorisera désormais à faire ce que vous faisiez déjà (c’est l’exception de panorama), mais en interdisant l’utilisation commerciale de ces images (donc sur Wikipedia ou Facebook par exemple), ce qui constitue dans les faits un autre recul du domaine public.

Ces deux lois, soutenues par le Gouvernement, seront certainement votées en l’état. Deux verres d’eau dans l’océan de la « copyfraud », le détournement légalisé du domaine public au profit d’intérêts privés ou d’institutions publiques.

L’abus de pouvoir est un acte naturel. Il est normal de le consacrer dans la loi.
 

samedi 19 mars 2016

La vie des cimetières (68)


Le 20 juin 1940, afin de ralentir à peine les divisions blindées nazies qui envahissaient en coup de vent le territoire français, on pria poliment 200 jeunes noirs déracinés de leurs lointaines terres africaines d’empêcher à 1 contre 100 l’invasion de la France, quel qu'en serait le prix et sous les ordres d’un capitaine blanc, énergique, résolu et brave.

Depuis, ils sont soigneusement alignés dans ce lieu sacré pour soldats morts au combat, le Tata sénégalais de Chasselay, au nord de Lyon, dans cette terre républicaine qui respire tant les valeurs de liberté, de partage et d’égalité.

Le lieu-dit s’appelle le Vide-sac. Il est à peine indiqué sur les cartes.



lundi 14 mars 2016

Sempiternelle actualité

On pourrait croire que l’actualité est un peu comme le secret ou le silence dans la blague du sphinx « Quand on parle de moi, je disparais. Qui suis-je ? »
Alors on en parle, histoire de s’en débarrasser un peu. Mais elle revient toujours.

En France, depuis quelques années, le code du travail, qui était pourtant une bien belle création de la civilisation pour protéger l'humain contre l'humain, fond comme les glaciers. Au rythme des réformes infligées les plus optimistes estiment qu'il restera à peine le contenu d'un verre d’eau d'ici la fin du mandat présidentiel.
Le code tiendra alors dans cette phrase lapidaire « démerde-toi. »

C’est pourquoi quelques dizaines de milliers d'humains ont utilisé cette semaine un droit acquis après des siècles d’humiliation et de luttes pour clamer leur désapprobation dans la rue et protester contre la perte d'autres droits qu'ils avaient également acquis dans les mêmes luttes.
Il aurait été plus efficace de la part du gouvernement de leur supprimer d'abord le droit d’exprimer leur opinion. Ce qui tend à démontrer que tout cela n’est pas vraiment réfléchi.


Pendant ce temps aux États-unis d’Amérique le célèbre Bureau fédéral de police judiciaire, soutenu par des éminences comme Bill Gates, Donald Trump ou le Président en personne, essaie de dissimuler ses échecs et son incompétence en accusant la marque Apple de protéger les terroristes.
En effet l’industriel affiche un refus déterminé de placer une porte dérobée dans le logiciel de son célèbre téléphone, ce qui permettrait à la police (et évidemment à n’importe quel malfaiteur) de voler à volonté les informations contenues dans tous les téléphones de la marque.

Le directeur du FBI a même déclaré « on vit dans un monde qu'on n’a jamais connu, aux graves conséquences pour la sécurité publique, un monde où il y a pour la première fois des endroits inaccessibles pour la police. »
Et comme on ne manque pas non plus en France de ces imbéciles frustrés dotés d’un peu de pouvoir qui rêvent d'un contrôle absolu sur la vie et la pensée des autres humains, quelques députés ont surenchéri en menaçant d’interdire la vente du téléphone en France si Apple refusait de coopérer avec les autorités.
Qu’espèrent-ils trouver dans ces téléphones, hormis des recettes de cuisine et des listes de courses ? Car tout le monde sait, depuis les révélations de Snowden, que les réseaux sont de véritables passoires, et les criminels vraiment malins ne leur confient plus leurs secrets et emploient aujourd’hui des méthodes éprouvées depuis des millénaires, le papier volatil, la parole, la mémoire.

Enfin, en Corée du sud, l'humain vient de battre, sans conteste, à l'aide d'une machine électronique qu'il a récemment conçue, le champion du monde d'un jeu qu'il avait également conçu, il y a 2500 ans, le jeu de Go. Les spécialistes sont enthousiastes car c’était le jeu le plus épineux à modéliser.
Et il était temps, car on commence à s'inquiéter des capacités de l’homme à vaincre la nature dans la partie qu'il joue depuis un siècle ou deux, et que certains appellent l'anthropocène, et d’autres le saccage systématique de la planète.
Mais comme il n’a pas créé les règles de ce jeu-là on comprend qu’il ne le maitrise pas bien. Il lui faudrait encore un ou deux millénaires de réflexion. Il y a peu de chances que la planète lui accorde ce délai.

Car pendant ce temps le cosmos, malgré le léger raté du 29 février, poursuit avec superbe son cours inexorable. Mercredi 9 mars, comme prévu par l’astronomie, le soleil a disparu jusqu’à 4 minutes au large de l’Indonésie. Pour honorer cette manifestation de leur créateur, et surtout louer sa ponctualité, nombre de croyants se sont enfermés dans les lieux de leur culte pendant l'éclipse pour prier un dieu qu'ils ont créé (ou recyclé) il y a 1400 ans.

On le voit, l'actualité nous fait croire à son emprise sur les siècles, mais elle n’est en fin de compte, comme le dirait Spinoza, que l’épuisement de tous les possibles dans le présent, qui est la seule réalité. Il faut s’en contenter.

dimanche 6 mars 2016

Tableaux singuliers (3)

Gerard Terborch (ou Ter Borch), cavalier de dos, 1634 (Boston Museum of fine arts).

Au fil d’une vie assez mouvementée, de 1617 à 1681, le peintre hollandais Gerard Terborch pratiqua tous les genres de la peinture, mais en conservant toujours un style raffiné et austère fait de gris, de beiges et de rouges.
On trouve dans son œuvre des paysages animés, des soldats jouant aux cartes et buvant, puis des petits portraits délicats de bourgeois rigides, et de grandes assemblées avec des dizaines de diplomates entassés, en 1648 pour le traité de paix avec le suzerain espagnol.

En 1650 apparaissent de subtiles scènes d’intérieur au décor fondu dans une pénombre dont ne s’échappent que les couleurs adoucies de quelque étoffe et les reflets argentés de la lumière sur des soieries. Terborch est certainement l’inventeur de ces scènes familières où le personnage principal, souvent une femme en robe de satin, tourne le dos au spectateur et à la fenêtre, source unique de lumière (c'est pourquoi on n’y voit jamais de fenêtre).
Ainé d’une quinzaine d’années de Vermeer et Pieter de Hooch, Terborch était probablement à Delft au début des années 1650 (il est cité avec Vermeer sur un acte notarié de 1653) car ses scènes silencieuses et allusives les ont à l’évidence fortement inspirés, même s’ils les ont délivrées de leur confinement en peignant sur les leurs des portes, des enfilades de pièces, des fenêtres entrebâillées et l’air et la lumière qui circulent alors.

Après son mariage et son installation en 1654 à Deventer (dont il deviendra bourgmestre), et jusqu’à la fin de sa vie 27 ans plus tard, Terborch perpétuera les délicates scènes d’intérieur et les portraits puritains et rentables de la bourgeoisie hollandaise.

De sa jeunesse précoce se détache un tableau singulier, la silhouette fatiguée d’un cavalier en armure qui s’éloigne pesamment vers un fond juste esquissé, presque irréel.
À peine adulte Terborch semble déjà touché, comme plus tard dans ses tableaux intimistes, par l'impression mystérieuse que produit un personnage quand il tourne le dos à l’observateur.
On pense ici aux défaites d'un autre cavalier imaginaire aux illusions démesurées décrites par Miguel de Cervantes quelques années plus tôt, illustrées avec justesse par Gustave Doré en 1863.

Au sens propre ce petit panneau de bois peint à l'huile n’est pas si singulier puisque Terborch en a réalisé au moins trois connus, lors d’un voyage d’apprentissage à Londres vers 1634.

Gustave Doré, extrait d'une illustration pour le Don Quichotte de Cervantes, Tome 2 Ch.4, vers 1863, gravée par Pisan.