dimanche 28 décembre 2014

Améliorons les chefs-d'œuvre (4)

Tandis que tout décline, que la Turquie s’embourbe doucement dans une dictature autocratique vaguement islamique et qu’on n’écoutera bientôt plus la musique qu’au milieu des craquements et des sauts aléatoires sur des grandes galettes noires malcommodes et fragiles, la rubrique « Améliorons les chefs-d’œuvre » s’enrichit régulièrement.

Le fait remonte à juin 2012.

Déjà abondamment condamné pour des larcins d’antiquités, un citoyen irlandais d’âge mûr frappait d’un violent coup de poing une jolie toile fraiche et automnale de Claude Monet exposée à la National Gallery de Dublin (le bassin d'Argenteuil et un bateau, 1874).
Ce qui sembla alors choquer la presse était surtout l’ancienneté du tableau, on insistait sur ses 140 ans, et l’estimation de sa valeur, 10 millions d’euros, insinuant que la destruction d’un tableau plus récent ou moins estimé aurait certainement été moins choquante, moins sensationnelle.

S’il est malaisé de comprendre les raisons du pugiliste, on parle comme toujours d’un ressentiment contre les institutions, les motivations de nombre de commentaires sur Internet sont limpides et pourraient être résumées ainsi « c’est un malade mental, un dégénéré qui devrait, au lieu d’être emprisonné et nourri avec nos impôts pendant les six ans de sa sanction, être éliminé d’une balle dans la tête. Tout cela pour un tableau sans valeur peint par un enfant. »
On ne s’étonnera pas, à leur lecture, de l’accablante apothéose des droits de l’homme sur toute la planète.

L’anecdote aurait eu peu de raisons de paraitre dans la rubrique « Améliorons les chefs-d'œuvre » si la Galerie nationale d’Irlande n’avait profité de la funeste occasion pour nettoyer la toile (sans toutefois ôter le vernis un peu gris), ce qui l’a éclaircie, et pour la renforcer d’une deuxième toile, puis d’un panneau solide et enfin la protéger d’une vitre, sans reflet dit la description détaillée des opérations de restauration sur le site du musée.

Et le Monet assisté, bionique en quelque manière, est à nouveau exposé à Dublin depuis juillet 2014.

dimanche 21 décembre 2014

Le règne des verts


Albert Kahn, banquier immensément riche par l’or et le diamant africains, s’offrait entre 1895 et 1910 quatre hectares (200 mètres sur 200) au cœur de Boulogne-sur-Seine et y installait un vaste paradis constitué d’un assemblage harmonieux de jardins typiques, japonais, anglais, français, vosgien, bleu…

En 1909 il lançait ce qui constituera le fonds photographique des Archives de la Planète, photographies en couleurs (autochromes) et reportages sur les cultures du monde, qu’il financera jusqu’en 1931. Philanthrope, il croyait à l’entente entre les peuples et pensait que le partage des cultures limiterait les conflits entre nations, les massacres de populations et les tueries homicides.

C’était un peu avant le premier conflit mondial.
Puis ruiné par la crise financière de 1929, il mourra pendant le deuxième conflit mondial, en novembre 1940, dans la maison dont il n’avait plus que l’usufruit, entourée des jardins qu’il avait conçus à « l’image d’un monde réconcilié ».

Depuis 1937 on visite ce jardin exceptionnel (et le musée des Archives) presque toute l’année, entre 11 heures et 18 ou 19 heures selon la saison.
   

dimanche 14 décembre 2014

Melzi

Du belvédère de la villa Balbianello, lorsqu’on regarde vers le nord-est la rive opposée du lac de Côme, on distingue, à un peu plus de 4 kilomètres, un palais blanc entouré de verdure. C’est la villa Melzi et son splendide jardin presque botanique.
Elle fut construite au temps où Napoléon Bonaparte s’était fait président puis roi d’une brève république d’Italie cisalpine, vers 1810, pour y loger son vice-président Francesco Melzi et accessoirement s’inviter à y fainéanter à la belle saison.

Depuis, tout ce que la civilisation occidentale a engendré de grands couples romantiques, de pianistes de génie échevelés et itinérants, romanciers diplomates et complexés, idoles pour films populaires ou vedettes de publicités pour cafés encapsulés gaspilleurs et nocifs, bref tout ce qui procure un peu de joie aujourd’hui à notre terne existence a longtemps séjourné ou séjourne encore dans ce paradis terrestre.

Il faut dire, pour parler comme les guides touristiques, que vous n’oublierez jamais le vaste jardin aux centaines d’essences, les monumentaux massifs d’azalées, notamment le jaune rhododendron ponticum au parfum printanier si obsédant, la silhouette épurée et funèbre des cyprès, les beaux marbres inexpressifs, l’air doux exhalé par le lac…









samedi 6 décembre 2014

Balbianello

Construite à la fin du 18ème siècle pour un haut prélat catholique de Milan la villa Balbianello, sur les berges du lac de Côme en Italie du nord, est connue pour avoir été récemment le décor de films populaires comme Star Wars ou James Bond.
Voici quelques vues du belvédère et des jardins...






dimanche 30 novembre 2014

Le quatrième socle

Trafalgar Square est certainement la plus célèbre place de l'Empire britannique.
Au centre de Londres, elle est consacrée à la mémoire du vice-amiral Nelson, qui a, lors de la bataille navale de Trafalgar, sauvé le Royaume de la convoitise compulsive de Napoléon Bonaparte et reçu le jour même un coup de mousqueton définitif tiré par un félon embusqué sur la hune d'un vaisseau français, et qui le transperça. C'était le 21 octobre 1805.
Depuis 1843, en grès, il surplombe de plus de 50 mètres l'agitation des londoniens au sommet d'une imposante colonne au cœur de Trafalgar Square.

Et comme la plupart des carrés (squares) au Royaume-Uni, la place Trafalgar est pourvue de quatre coins. Chacun est garni d'un majestueux piédestal destiné à recevoir l'effigie d'un héros national.

Le roi George 4 fut le premier à bénéficier d'un de ces piédestaux. Cultivé, inadapté à son poste de roi et excessivement prodigue il avait commandité sa propre statue équestre en gloire et en bronze. À sa mort peu après, en 1830, alcoolique, opiomane et obèse, on a dit de lui qu'aucun roi défunt ne pourrait être aussi peu regretté de ses contemporains.
En 1840, quand la place Trafalgar fut presque achevée, on déposa sa statue, temporairement disait-on, sur le socle nord-est. Elle y est encore.

Le général Napier, en bronze, eut droit au socle sud-ouest en 1856. Mort depuis trois ans, il avait beaucoup œuvré pour la colonisation de l'Inde, l'expansion frénétique de l'Empire britannique et la diffusion de la civilisation anglaise.

Le général Havelock, en bronze également, hérita du socle sud-est en 1861. Il était mort de dysenterie quatre ans auparavant. Très pieux et chrétien, il s'était distingué aux confins de l'empire colonial par la distribution de bibles à ses soldats, entre deux assauts victorieux contre les rébellions déloyales à la couronne britannique.
En 2000 le maire de Londres, argüant le constat qu'aucun londonien d'aujourd'hui ne connaissait ces deux généraux célèbres, suggéra sans succès de les éloigner vers la Tamise et de leur substituer des personnalités plus appropriées.

Londres, Trafalgar square, avec au premier plan le quatrième socle devant la colonne de Nelson.

Il restait donc le quatrième socle (the fourth plinth), au nord-ouest, qu'on ne parvenait pas à meubler. On avait bien eu l'intention d'y poser le roi William 4, successeur de George 4 et mort en 1837. Mais personne n'était arrivé à en organiser le financement.
Déduction faite de l’inoxydable Nelson, la nation anglaise n’avait-elle donc pas plus de trois personnalités illustres susceptibles de rassembler suffisamment de bienfaiteurs fortunés ?

Hélas, le quatrième socle demeura inoccupé pendant 159 ans.

Et on le pensait vacant à jamais, abandonné aux pigeons et aux exhibitionnistes assez téméraires pour braver les policemen, quand la très officielle Société royale d’encouragement des arts (RSA) proposa en 1998 de l’utiliser comme lieu d’exposition de sculptures monumentales modernes.
Dès lors, après quelques essais et atermoiements, le socle nord-ouest de la place Trafalgar est devenu à compter de 2005 le support régulier d’exhibitions d’œuvres contemporaines sculptées.
Ainsi la statue équestre d’Elmgreen et Dragset (illustration ci-dessus) intitulée « Powerless Structures, Fig. 101 », et figurant un enfant sur un cheval de bois en bronze, a trôné d’avril 2012 à avril 2013. Elle succédait au pittoresque « vaisseau de Nelson dans une bouteille » de Yinka Shonibare (de mai 2010 à janvier 2012), et précédait l’actuel « Hahn/Cock » de Katharina Fritsch qui représente un immense coq uniformément bleu et très discuté, le gallinacé symbolisant le peuple français aux yeux de certains patriotes insulaires.

On notera peut-être que les sculptures élues pour ce quatrième socle ont été jusqu'à présent remarquables moins par leur style invariablement plat et académique, et leur pesanteur symbolique, que par leur délicieuse incongruité et le plaisir enfantin de découvrir de tels objets quotidiens mais aux dimensions démesurées, siégeant sur un haut piédestal au milieu d'une place anglaise légendaire, sévère et grise.

Mise à jour : Le 5 mars 2015, le squelette de cheval « Gift horse » de Hans Haacke a détrôné le coq bleu sur le quatrième socle.

lundi 24 novembre 2014

La vie des cimetières (59)


Précaution d’emploi en cas d'allergie aux émissions télévisées médicales un peu trop explicites ou aux films d’horreur inavouables, évitez de cliquer sur les liens de cette chronique. 
Vous êtes prévenus.

Il était question, dans le numéro 45 de La vie des cimetières, des pratiques funéraires officielles chinoises qui, guidées par des soucis de productivité et d’effacement des anciennes croyances par de nouvelles, orientent massivement la population vers l’incinération (si possible collective) des défunts, surtout en ville où manque l’espace libre, et de la consécutive disparition des cimetières.

Le Tibet, bien avant que la Chine ne le libère (au moyen pacifique d’une invasion militaire en 1950), pratiquait depuis des siècles des funérailles sans enterrement, pour des motifs également pratiques et idéologiques.
Le sol est constamment gelé ; seuls les corps des criminels et des contagieux sont inhumés, histoire d’enrayer leurs réincarnations. Le bois est rare et cher ; les prélats et les riches bénéficient de la crémation. Les très pauvres sont jetés aux poissons.

Le reste des défunts, le plus grand nombre, a droit aux funérailles célestes. Les corps sont grossièrement prédécoupés pour le repas des oiseaux « sarcophages », mangeurs de chairs mortes, vautours ou gypaètes. Les rapaces accoutumés se ruent par centaines. Après quoi les restes (surtout les os) sont concassés, parfois accommodés, pour un meilleur transit, et resservis.
Il ne doit rien rester, sans quoi l’âme serait imparfaitement libérée et la réincarnation serait troublée, comme la digestion.
On dit parfois qu’il est interdit de photographier le rituel, mais c’est surtout un moyen d’en monnayer l’autorisation avec les touristes. D'ailleurs les témoignages en vidéo ou les récits en séquences photographiques abondent sur Internet.

Au début de l'annexion du Tibet, dans les années 1960-70, les idéalistes psychopathes de la Révolution culturelle chinoise interdirent ces usages bouddhistes qu’ils jugeaient barbares, pour finalement les autoriser dans les années 1980, et même les soutenir (pour mieux les contrôler).
« Les enterrements célestes - notez l’oxymore - sont une coutume tibétaine strictement protégée par la loi » lit-on dans le Quotidien du Peuple en ligne, organe absolument officiel, qui décomptait au Tibet 1075 plateformes d'enterrements célestes en 2009. Cette sollicitude opportuniste n’empêche évidemment pas la répression sanglante du peuple tibétain à la moindre contestation.

Par leur omniprésence aux postes de décision et avec le redoublement de la colonisation, surtout depuis l’ouverture de la ligne de chemin de fer de Pékin à Lhassa en 2006, les chinois savent qu’ils seront bientôt plus nombreux au Tibet que les tibétains, si ce n’est déjà fait, et que le peuple indigène sera un jour dilué jusqu’à la dose homéopathique où personne ne se souviendra de son existence. Un petit génocide tranquille.
Du reste les vautours aussi sont menacés de disparition, décimés par les maladies contagieuses, et par un médicament anti-inflammatoire qui infecte les carcasses animales qu’ils consomment, et qui les tue.

lundi 17 novembre 2014

La comète et le grain de sable

Broderie de Bayeux, dernier tiers du 11ème siècle, détail de la scène avec la comète de Halley qui avait été observée en 1066 (photo Myrabella).

Après avoir passé dix années à faire des calculs, des croquis, des tests dans des baignoires, une joyeuse bande de scientifiques européens lançait le 2 mars 2004 un gros jouet télécommandé dans l’espace, une grande machine à laver avec deux ailes immenses. Sur son flanc était accroché un four à microondes cubique à trois pattes. Le tout partait visiter une comète.

Les scientifiques pensaient que cet attirail leur apporterait une réponse ultime sur l’origine de l’eau et de la vie. Car s’ils sourient à la légende d’un dieu qui aurait séparé les eaux d'en bas de celles d'en haut au moyen d’un toit, ils soupçonnent que l’eau et les molécules organiques complexes ne sont pas nées sur terre mais proviennent d’une époque lointaine du système solaire où les planètes subissaient la lapidation effrénée et incessante des comètes et aérolithes de tous genres.

En 2004 déjà, la crise financière forçait à l’économie, et la machine à laver ne pouvant pas embarquer beaucoup d’essence on utiliserait un procédé malin de rebonds gravitationnels qui lui permettrait de gagner de la vitesse à chaque passage près d’une planète. Mais ce trampoline durerait dix ans.
Ainsi en janvier 2014, et après plusieurs années d’hibernation, les deux machines volantes furent réveillées en douceur, et la comète prit lentement devant leurs yeux la forme d'une cacahuète bilobée, chaotique et poussiéreuse.

Et puis tout s’est passé trop vite.
La tension médiatique savamment entretenue depuis quelques mois devait logiquement conduire à un apogée spectaculaire : l’atterrissage du petit four à microondes sur le sol de la comète à la consistance inconnue et son premier regard panoramique sur ce nouveau monde au moyen de caméras subtilement disposées.
C’était compter sans le grain de sable. Ici le grain de sable était le microonde lui-même. Car s’il pesait cent kilos sur terre, la gravité presque nulle de la comète ne lui concédait plus qu’un seul gramme, et le moindre rebond lui serait forcément fatal.
Alors comment est-il allé s’empêtrer après deux rebonds entre des rochers à l’autre bout de la cacahuète ? Par chance ces rochers l’ont probablement retenu de retourner définitivement dans l’espace, et là, coincé, il a pu effectuer une partie de ses expériences de physique et chimie amusantes.
Mais en quelques heures, batterie vide et surtout panneaux solaires à l’ombre, à bout d’énergie, il s’est éteint, parvenant néanmoins à transmettre des résultats dans un dernier souffle.

Sur Terre les communications officielles, rassurantes, insistent sur le succès de cette exploration sans précédent, car les deux engins ont déjà récolté dit-on des wagons de données et la machine à laver poursuivra et espionnera encore la comète jusqu’à ce qu’elle s’évapore au feu du soleil.
Et puis notre petit microonde, qui a déjà effectué bravement une partie de sa mission, pourrait même renaitre si les conditions de luminosité le permettent, dans huit mois, au prochain été sur la comète.

Le 12 novembre, jour de l’atterrissage, un haut responsable de l’opération lançait avec exaltation « Zissiz eu big steppe for ioumanity ! » (c’est un grand pas pour l’Humanité - en langage scientifique).
Nous, on aurait quand même bien aimé contempler le paysage de ce monde inconnu, vu du sol, comme si on y était, rien que pour le spectacle...

L’Humanité vient certainement de réaliser un exploit, de faire un grand pas scientifique en avant, mais elle a maintenant le pied coincé entre deux rochers indéterminés, sur une comète inamicale à 500 millions de kilomètres de la terre, par un froid glacial.

dimanche 9 novembre 2014

Émile Claus, peintre flamand

Comme la plupart des peintres de son époque qui inventeront plus tard l’impressionnisme ou ses courants succédanés, Émile Claus (1849-1924) apprend d’abord à peindre des sujets académiques et sombres, réalistes et sociaux.
Dans les années 1880, quelques voyages, en Espagne, en Afrique, et à Paris où il découvre Monet et les courants impressionnistes, orienteront sa peinture vers le soleil et ses effets.

Émile Claus, Le pique-nique, 1887, collection du Palais royal, Bruxelles.

Après sa mort il sera presque oublié, malgré un succès notable en Belgique où il vivait au bord de la Lys, à Astène-Deinze non loin de Gand.

Émile Claus, Les patineurs, 1891, musée des beaux-arts, Gand.

Rarement exposé ou reproduit, il connait cependant depuis quelques temps un renouveau, comme son ami Le Sidaner. Le musée d’Orsay présente une ou deux toiles qu’il recelait depuis longtemps, et le musée des impressionnismes de Giverny a exposé récemment une belle série d’une dizaine de tableaux, dont voici trois.

Émile Claus, La levée des nasses, 1893, musée des beaux-arts, Ixelles.

jeudi 30 octobre 2014

La vie des cimetières (58)

Saint-Marcel en Savoie près de Moûtiers, environ 600 habitants.

Le site du cimetière est impressionnant avec sa petite chapelle haut perchée comme dans une gravure romantique, son point de vue dans la vallée sur la route nationale sinuant vers la gare de Pomblière, le tout agrémenté d’une aire de jeux aux couleurs vives.

Il ne serait pas étonnant qu’on recense ici plus d’habitants que de survivants dans le village.







vendredi 24 octobre 2014

Miracle à l'italienne

L’indispensable Monsieur Rykner, toujours au fait des informations réellement importantes, signale dans sa Tribune de l’art qu’une loi italienne sur le développement de la culture et la relance du tourisme, promulguée le 30 juillet 2014, autorise désormais la photographie dans tous les établissements culturels du pays.
Parmi beaucoup d’autres mesures, le texte déclare la photographie libre si elle est destinée à l’étude, la recherche, la libre expression, la création artistique ou la promotion non lucrative du patrimoine culturel.

Rappelons que la France venait quelques jours auparavant de faire le même geste (en plus timoré) par une directive ministérielle (Charte Tous Photographes).
Et il est bien possible que nombre de musées en Italie pratiqueront encore quelque temps l’insubordination, par habitude, ou cupidité comme en France le musée d’Orsay.

D’ailleurs, le Musée des impressionnismes de Giverny qui pratique aujourd’hui le harcèlement intensif du visiteur photographe, prétend ne pas connaitre la directive mais affirme tout de même qu’elle ne lui est pas applicable.
Au sens strict, la Charte ne lui est pas imposée, mais seulement conseillée, puisqu'il est un établissement public culturel régional (et non national). Notons cependant que son vice président se trouve être l’inévitable et constant baron G.C., actuel président récalcitrant de l'établissement public culturel national du musée d’Orsay.
 
Disons que ça ne serait pas très malin de laisser les régions de France à la traine d'un mouvement qui est de toute façon inéluctable. Cela avantagerait les 34 musées nationaux qui sont principalement parisiens.

Morren George, le verger, 1890 (collection particulière - Galerie Lancz, Bruxelles), lors de son exposition au musée des impressionnismes en octobre 2014. La photo était interdite, ce qui est une excellente précaution si on souhaite qu'un peintre inconnu ou méconnu le soit pour toujours.

lundi 20 octobre 2014

Chacun sa vérité

L’idée était ingénieuse. Elle venait de deux archéologues, Tilman Lenssen-Erz et Andreas Pastoors. Demander à des chasseurs bochimans de déchiffrer des traces de pas préhistoriques laissées depuis des milliers d’années dans des grottes du sud-ouest de la France.

Les Bochimans (ou Bushmen, ou Sans), peuple de la brousse, habitent l’Afrique australe depuis 50 000 ans, et depuis ils pistent les animaux de la savane en lisant leurs empreintes dans le sable. Aujourd’hui opprimés et plus ou moins exterminés pour des intérêts miniers, quelques dizaines de milliers d’individus survivent de petits métiers dans le désert du Kalahari, notamment en servant de guides aux riches touristes friands de chasse.

Sylvia Strasser a fait un reportage touchant et un peu long de leur épopée archéologique, « Des pisteurs sur les traces du passé », diffusé il y a peu sur la chaine Arte et aujourd'hui disponible sur le site YouTube (faites vite avant que la cupidité et le droit d’auteur ne l’éliminent) et sur les réseaux de partage clandestins.

On y voit pendant les 70 premières minutes trois sympathiques bochimans désignant sur le sable du désert de vagues traces à peine visibles et précisant aux deux archéologues béats qu’une antilope est passés à 6h23 le matin et qu’une zorille mâle a croisé son chemin de 50 degrés environ, à 6h57.

Les 20 dernières minutes sont plus palpitantes. Les trois bochimans emmitouflés découvrent émerveillés le train à grande vitesse, les automates de lavage de voitures et les verts paysages des Pyrénées sous la pluie.
On les emmène à Cabrerets près de Cahors, dans la célèbre grotte du Pech-Merle.
Dans un passage de la caverne une mare d’argile a enregistré voilà plus de 10 000 ans douze empreintes de pieds.
Depuis un siècle des générations de paléontologues et d’éminents podologues se sont ruiné la santé à déchiffrer le sens de ces traces désordonnées, imaginant le plus souvent la danse rituelle d’une ou deux personnes, l’expression d’une forme de religion primitive. Il faut dire que depuis qu’il a acquis une certaine conscience de lui-même le brave Sapiens (qui sait tout) est incapable de penser l’inconnu sans lui attribuer une cause créatrice externe, une origine divine.
Or après l’examen minutieux des traces de pas, les trois pisteurs africains sont formels ; ils n’y voient pas l’exécution d’un mystérieux cérémonial paléolithique, mais simplement les allées et venues ordinaires de cinq femmes et hommes de tous âges qui passaient par là (une femme de 25 ans avec un garçon de 10 ans, deux hommes, de 35 et 50 ans, et une femme qui portait une charge).

Après cet épisode sacrilège, les gentils archéologues, en bons scientifiques qui trouvent leur plaisir dans la contradiction, conduisent alors les pisteurs dans la grotte du Tuc d’Audoubert, une des cavernes de la rivière Volp, dans les Pyrénées ariégeoises.
Là, dans une grande cavité d’accès malaisé, ont été modelés il y a 15 000 ans deux bisons d’argile. Alentour, près de 150 traces de pieds, uniquement des talons, ont toujours intrigué les scientifiques qui y voient quelque danse mystérieuse.
Pour les bochimans, plus terre à terre, la scène est immédiatement lisible et ils en refont sans peine la chronologie, où un homme de 38 ans et un enfant de 14 ans prélèvent l’argile dans un bassin en contrebas et l’emportent pour la modeler. Ils attribuent l’absence des doigts imprimés dans le sol au degré de séchage de l’argile.

Finalement les archéologues, et la cinéaste sont ravis. Ces explications si précises, comme des évidences, les laissent admiratifs, quand les interprétations classiques faisaient appel à toute une théorie de croyances et de symboles.
Et cette petite aventure en forme de fable aura au moins pointé du doigt la manie insidieuse, le travers de raisonnement qui consiste à idéaliser ce qu’on ne comprend pas encore, et à l’attribuer à un au-delà de circonstance.

Art rupestre, « In situ » par Mygalo, fort d’Aubervilliers, juillet 2014.

Mais les bochimans étaient-ils eux-mêmes convaincus de leurs propres conclusions ? N’ont-ils pas exagéré le trait parce qu’ils savaient faire ainsi plaisir aux archéologues fascinés par leur savoir-faire ancestral ?
Les scientifiques auraient peut-être dû faire preuve d’un peu plus de rigueur, par exemple en séparant les trois pisteurs et en confrontant leurs hypothèses.

dimanche 5 octobre 2014

Les spectres du musée d'Istanbul

Peu à peu la religion est de retour au sein des institutions turques. Les mésaventures judiciaires du pianiste Fazil Say n'en finissent pas. La basilique Sainte-Sophie va sans doute redevenir une mosquée.
Les fantômes de la Grèce antique hantent le musée d’archéologie d’Istanbul.






dimanche 28 septembre 2014

Orsay, une visite dans le passé

Carpeaux, La danse 1865-1869 (détail), Paris musée d’Orsay 2014.

Le gigantisme du panneau-réclame sur la façade de la gare d’Orsay promettait une exposition grandiose. La publicité sur le site du musée disait « Première rétrospective depuis 1975 consacrée à Carpeaux ».

Alléché, l’amateur qui hantait déjà les musées parisiens riches en Carpeaux, s’attendait à la découverte de bustes rares dénichés dans des musées ou des collections des antipodes.
Mais il n’en fut rien. D’ailleurs l’amateur aurait dû se douter, puisqu’il n’y avait pas de billet d’entrée spécifique à l’exposition, qu’il n’y trouverait que du déjà vu. Car une fois sur deux désormais, à Paris comme à Londres, les musées vendent comme des évènements incontournables et avec force publicités le simple dépoussiérage de quelques dessins, esquisses ou ébauches exhumés de leur réserve, qu’ils saupoudrent autour des œuvres exposées habituellement.
Ici pour étoffer le contenu le musée d’Orsay avait demandé au Petit Palais (situé à 1300 mètres) de lui prêter ses plus beaux Carpeaux, au Louvre également (situé à 900 mètres) ainsi qu’au musée de Valenciennes (situé il est vrai un peu plus loin).
Les dictionnaires définissent « rétrospective » comme la présentation récapitulative et chronologique de l’œuvre d’un artiste. Faut-il en déduire que tous les Carpeaux importants sur Terre se trouvent réunis dans ces quatre musées voisins ?
Admettons.

La visite de Carpeaux expédiée en dix minutes (la foule grouillant autour des sculptures n’autorisant pas vraiment l'indolence contemplative), l’amateur crispé pouvait alors aller se détendre dans la visite de salles qu’il avait un peu oubliées.
Car depuis quatre ans qu’il s’était promis de ne plus mettre les pieds et le reste dans ce musée tant que ne serait pas levée la brutale interdiction d’y prendre des photos, la débauche de cartes postales et de catalogues supplémentaires vendus grâce à cet oukase avait certainement permis l’enrichissement des collections.
Et la promesse pouvait être enfin effacée, la charte « Tous photographes ! » autorisant depuis le 7 juillet dernier la photographie dans tous les musées de France (suivie peu après par la National Gallery à Londres).

Hélas encore, un directeur désigné par le pouvoir ne renonce pas sans résister à ses privilèges féodaux, et le musée interdit donc toujours la photographie et réprimande promptement les contrevenants.
La première raison opposée au visiteur protestataire est l’argument d’autorité « malgré la charte la décision reste à la discrétion du directeur de l’établissement », ce qui est un mensonge.
En insistant un peu vient l’argument sentimental « je risque de perdre mon emploi si je laisse faire les coupables sans rien dire ».

Enfin le calme relatif de la fin d’après-midi inclinant le gardien déprimé à la conversation, on apprend que la photo est maintenant tolérée dans certaines salles non précisées (néanmoins les panneaux d’interdiction fleurissent partout sans exception dans le musée). Et si elle reste prohibée par endroits c’est au sempiternel et hypocrite motif de la fluidité du visiteur.
Car s’arrêter plus de dix secondes devant un tableau, c’est se poser en obstacle au milieu du torrent des visiteurs qui doit les emporter continument et sans heurt de l’achat du ticket d’entrée jusqu'au magasin de souvenirs.
Bien entendu, n’est pas condamnable le brave touriste qui s’arrête plusieurs minutes devant une œuvre pour en écouter la description prête à penser délivrée par un appareil fourni contre supplément par le musée. Mais il y a quelque chose d’immoral à prendre une poignée de secondes pour ne pas regarder docilement l’objet mais le photographier et en emporter l’image avec soi.
Ce comportement asocial ne mérite que l’opprobre. C’est en tout cas le point de vue absolument désintéressé imposé dans tout l’établissement, au mépris des consignes ministérielles, par le baron d’Orsay.


Carpeaux, Buste d’Amélie de Montfort (Madame Carpeaux), 1869, Paris Petit palais. À Orsay le buste exposé dans un cube de verre émergeait à peine des reflets de l’éclairage. Que la photo soit interdite importait peu puisqu’elle était irréalisable. La présente photo a été prise dans le calme du musée du Petit palais en 2005.

dimanche 21 septembre 2014

Histoire sans paroles (13)


L'ingéniosité de l’espèce humaine n’a d’égal que sa cruauté. 
C’est dans un endroit secret éloigné de tout, où les fenêtres sont bannies, et sous les projecteurs d’une vigie permanente que sont perpétrées les expériences biologiques les plus extrêmes.
Quels monstres sont engendrés dans ce vestibule de l’enfer ?

mercredi 17 septembre 2014

Un peu d'éthologie


Qui a vu un jour un être proche emporté par l’exaltation, la déception ou la douleur devant un match de football, qui a entendu ses exclamations injurieuses, ses réflexions primaires, qui a observé sa ferveur idolâtre excitée par le fanatisme patriotique est fatalement pris de compassion devant cette affection qui défigure le visage et réduit le jugement.

Il se prend à chercher l'origine de ce mal étrange, mais le problème n'est pas simple, car il constate vite que les critères à peu près objectifs, comme le talent des joueurs ou la qualité des combinaisons de jeu y sont de peu de valeur. Sans quoi tous vénèreraient les mêmes équipes, ce qui n'est pas le cas, chacun admirant généralement les porteurs des couleurs de son pays, de sa ville, de son clocher.

Il faut fouiller plus loin dans les profondeurs de l’esprit humain.
Étienne de la Boétie écrivait déjà au milieu du 16ème siècle « la nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne ». Car c'est pendant la longue période d’éducation de l’humain que sont implantées les règles d'appartenance au groupe. L'enfant comprend qu'il ne serait rien sans les autres, qu'il leur doit d'être vivant, et qu'il devra manifester sa gratitude en respectant leurs conventions et reproduisant leur comportement. Lentement la soumission au groupe se dépose par couches dans son subconscient, et devient un réflexe au point qu’on la croit instinctive.

Et le réflexe profite alors de la moindre faiblesse pour ressurgir. Dès que pointe pour l’humain l'envie de reposer un peu sa conscience raisonnante, le groupe est là qui l’aide à résister contre le flot sans fin de la réalité, comme il lui a jadis permis de survivre.
Lors des manifestations populaires, cette réaction d’abandon est soutenue et amplifiée par la présence immédiate des autres.

C'est certainement la solution de facilité, le refuge infantile, mais cet effacement des responsabilités individuelles recèle peut-être des vertus constructives, on entend parfois dire qu’une société est plus que l’ensemble de ses composants.
Les avis sont partagés. D’autres pensent qu’elle est nécessairement moins, qu’elle est son plus petit dénominateur commun, comme Jacques A. Bertrand, fin connaisseur, le dit dans Les autres c’est rien que des sales types « Le Groupe échappe à la plupart des lois mathématiques et biologiques courantes, ainsi qu'au bon sens le plus commun. En effet, dans le Groupe, les neurones ne s'ajoutent pas, ils se retranchent. Le quotient intellectuel du Groupe est inférieur à celui du plus bête des éléments qui le composent. Constitué de trouillards, le Groupe n'a pas peur. Le groupe fait des choses que pratiquement aucun de ses membres n'aurait songé à faire tout seul. »

C’est qu’en fait le groupe n’est ni plus ni moins que ses composants. Il n’est rien qu’un nombre. Pâte malléable et sans cervelle il se laisse entrainer par le premier courant venu. Que sa cause soit juste ou non n’importe pas. Il peut même arriver qu’il fasse le bien.

Sait-on combien il faut fondre d’individus pour former un groupe ?

Et puis à l’extérieur il y a les autres, les rétifs, ceux qui, par on ne sait quelle inconséquence de la nature, refusent de suivre le groupe. Ils voudraient bannir les drapeaux des compétitions sportives, éliminer les hymnes, peut-être les compétitions elles-mêmes, les frontières, les pays et puis quoi encore, les guerres sans doute ? Pauvres malades.

dimanche 7 septembre 2014

Le détroit


Quand il atteint l’extrémité du continent européen à Gibraltar, le touriste émerveillé découvre face à lui, sur l’impétueuse surface marine, une ile vaste et montagneuse ; c'est l'Afrique.
15 kilomètres de courants marins séparent ici les deux continents, du rocher de Gibraltar à la montagne Musa (djebel Moussa).

Depuis 2001, au pied de cette montagne, dans une grotte et un abri appelés Cabililla, près de la petite ville de Benzu (dans l'enclave espagnole de Ceuta revendiquée par le Maroc), une équipe d'archéologues de Cadix gratte, fouille et inventorie. Des ancêtres des lointaines époques paléolithiques et néolithiques y auraient laissé trainer, voilà 10 000 à 200 000 ans, des milliers d'outils variés et des déchets domestiques. Les outils seraient de style moustérien et similaires aux vestiges découverts en face, dans les grottes de Gibraltar et de l’Andalousie.

Alors les archéologues de Cadix en déduisent que le détroit aurait été franchi, longtemps avant les Phéniciens et les carthaginois, dès la préhistoire. La presse marocaine s'emporte et, dans un splendide raccourci chronologique, s’exclame « l’homme de Neandertal a peuplé l’Espagne en partant du Maroc ».
Pourquoi pas ? L'idée n'est pas choquante. Il y a 50 000 et jusqu'à 20 000 ans, les glaces avaient envahi le continent européen, le niveau des mers était plus bas de 100 à 150 mètres et de nombreuses iles parsemaient le détroit (en Asie l’Homme aurait même profité de ce rafraichissement pour aller embêter le kangourou jusqu'en Australie).
Et les saisons étaient tellement glaciales que c'est peut-être plutôt l'andalou moustérien qui le premier a choisi de passer ses vacances au Maroc.

Cependant les manuels officiels disent aujourd'hui qu'au lieu de tendre le bras pour gouter les oranges qu'il voyait presque de son balcon, sa fibre aventurière l’aurait plutôt incité à faire le tour de la Méditerranée en passant par les pays du Levant, ce qui lui aurait encore pris quelques dizaines de millénaires.

Notre connaissance de la préhistoire est encore si capricieuse…

Au pied du rocher de Gibraltar, une mosquée éclatante regarde l'horizon africain depuis 1997.

mercredi 27 août 2014

Nuages (33)

Église et cimetière de Saint-Marcel en Savoie.

« Et aujourd'hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m'a « mis dans mon chemin » me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue [du clocher de Combray dans l’enfance du Narrateur], le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue... mais... c'est dans mon cœur... »

Marcel Proust, Du côté de chez Swan - Combray.
   

dimanche 24 août 2014

Louvre en soldes

On a beaucoup fustigé, dans ce blog même, le musée du Louvre et sa politique déplorable en matière de reproduction et diffusion des images de sa collection sur Internet, à l'opposé de nombre de grands musées mondiaux. On nous objectera des exceptions notables, comme les musées de Florence, Saint Pétersbourg ou Vienne dont les sites officiels sont également indigents, mais au moins ceux-ci n'ont-ils pas la fatuité de se prendre pour les plus grands musées du monde, et certains renvoient même l'internaute déçu vers un florilège de leur collection hébergé sur d'autres sites.

Ainsi ne trouve-ton quasiment jamais sur Internet de reproductions en bonne définition des tableaux du Louvre, ce genre de reproductions d'une précision et d'une qualité telles qu'elles invitent aux déambulations rêveuses d’ordinaire inaccessibles dans les couloirs surpeuplés et mal éclairés du musée.
Le voyageur immobile doit se contenter des éternels petits clichés pisseux, enténébrés et illisibles qui hantent les blogs et les réseaux d’images depuis que l'Internet existe.

Mais ce temps est peut-être passé.

La prolifération des moyens numériques de personnaliser l'information, ordinateurs, tablettes, a entrainé avec elle une profusion d'applications qui se vantent de nous donner accès en haute définition aux collections des musées. Elles ne tiennent généralement pas leurs promesses. L'application officielle du musée du Louvre pousse la munificence jusqu'à nous autoriser à zoomer sur 150 œuvres incontournables, dit-elle !

Mais d’autres éditeurs commencent à donner accès à des bases d’images du Louvre nettement plus généreuses.
C’est le cas d’Evolution games LLP, éditeur mystérieux dont les applications consacrées à la peinture des grands musées semblent faites à la diable, traduites au jugé du russe au français en passant par un anglais approximatif. Le classement des peintres y est fait à la stupide manière anglo-saxonne, par ordre alphabétique des prénoms, la fonction de recherche y est globalement déficiente voire aléatoire, et les commentaires sont souvent incomplets ou incertains.
Mais après tout, on cherche avant tout une longue promenade contemplative, même erratique, parmi des milliers de tableaux. Et là, l’éditeur tient parole. 2300 tableaux du Louvre sont effectivement téléchargeables pour la plupart en haute définition (3 à 4000 pixels, prévoir de l’espace mémoire disponible).

Même familiers du musée réel, vous irez pendant des heures de surprise en émerveillement, et pour le prix d’une seule carte postale. Ainsi vous pourrez abandonner, peut-être définitivement, les visites exténuantes et couteuses de ce temple officiel de la vanité.

Petit jeu de reconnaissance de tableaux du Louvre à l’intention des bons observateurs.

mercredi 13 août 2014

L'éternité avec plein de zéros


Le cadavre d’un artiste admiré des plus importants spécialistes de l’art a été retrouvé le 12 juin 2014 dans un verger près de Suncheon, décomposé, méconnaissable parmi les prunes. Près de lui étaient disposés des indices qui permettaient de l’identifier.

Henri Loyrette, ex-président à vie du musée du Louvre en retraite dorée au Conseil d’État, expert en rien de particulier, avait dit de lui « Il y a des moments dans la vie ou l’exceptionnel survient … Il [l’artiste] nous invite à voir l’extraordinaire dans l’apparemment ordinaire ». C’était en mars 2012, dans la préface du catalogue d’une exposition du photographe coréen Ahae, organisée par le musée du Louvre au jardin des Tuileries.
Ahae y présentait sur d’immenses tirages photographiques des scènes bucoliques et atmosphériques, plates et insipides comme on les voit pousser par millions dans les réseaux sociaux de partage d’images, à l’heure des retours de weekend ou de congés payés.
Ce qui n’empêcha pas l'omnipotente madame Pégard, présidente du château de Versailles, d'y partager l’émotion artistique de M. Loyrette au point d’inviter l’artiste à exposer durant l’été 2013 dans la prestigieuse Orangerie du château de Versailles. D'enthousiasme elle parlait de la « magie de l’instant qui se mêle à l’éternité ».
Il faut dire que depuis quelques années le monde de Florence à Londres, de Prague à Paris convoitait les exhibitions de photos du dénommé Ahae, sans avoir jamais vu l’artiste, qui se faisait toujours représenter par son fils.

Curieux de démasquer cet homme énigmatique qui parvenait à rallier les personnalités les plus influentes autour de ses médiocres clichés, Bernard Hasquenoph, animateur du site LouvrePourTous, enquêta et dévoila en aout 2013 la véritable identité d’Ahae.
Il s’appelait en réalité monsieur Yoo, milliardaire coréen du sud, homme d’affaires et aventurier, inventeur d’une poire à lavements, prédicateur biblique mêlé à des affaires de suicide collectif et de détournements de fonds, et condamné à 4 ans de prison.
Il avait en outre la faiblesse de se trouver du talent, soudoyait à coups de millions des décideurs du monde culturel et finançait ainsi des événements médiatiques exceptionnels autour de ses photos de vacances.
Enfin, impliqué dans le naufrage en 2014 d’un bateau coréen noyant 300 passagers il était recherché depuis au titre d’un mandat d’arrêt international assorti d'une forte récompense.

Ainsi on comprend, quand M. Loyrette parlait de l’exceptionnel, ou Mme Pégard de magie, qu’ils considéraient surtout les donations monumentales que M. Yoo avait prodiguées au bénéfice du musée du Louvre et du château de Versailles. Car comment rester sourd à l’appel de l’extraordinaire et de l’éternité, quand il est garni de tant de zéros (6 ou 7 dit-on) ?

Aujourd’hui le pseudonyme de M. Yoo est gravé en lettres dorées sur un mur de la rotonde de Mars, au cœur du Louvre, en tant que donateur exceptionnel d’un montant sans affectation. On dit que la donation pour Versailles n’a pas été réalisée, et ne le sera probablement pas, vu l’état du mécène, et de sa famille en partie écrouée. Enfin Monsieur le conseiller d’État est devenu président d’une sorte de groupe d’influence qui grenouille dans le mécénat d’entreprises.

Dans l’inutile charte éthique du musée du Louvre est toujours écrit « le Louvre s’efforcera de rechercher toute information susceptible de l’éclairer quant à la nature exacte des activités du donateur potentiel »

Mise à jour du 27 octobre 2014 : une lettre très informée (signalée par LouvrePourTous) écrite en juin dernier à la ministre de la Culture par la Communauté alternative des Coréens résume parfaitement le contenu de cette affaire, et montre que, malgré le scandale, l'argent de la corruption continue à profiter en France, notamment à Versailles.

Style de cliché agreste et poético-météorologique qu'exposait le grand artiste.
Quelquefois passaient une biche ou une volée de canards.