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dimanche 26 juillet 2026

Vicissitudes de la couleur

Peut-être êtes-vous de ces esthètes qui visitent les expositions les mains dans les poches, qui ne se compromettent pas à en extraire un téléphone et prendre quelques photos, qui pensent que c’est un comportement moutonnier, puéril, narcissique, et que les pratiquants dérangent la pureté de votre contemplation. Et en sortant vous achetez alors le catalogue de l’exposition au contenu érudit et dont la perfection des photographies professionnelles ne saurait être comparée à la médiocrité des clichés mal cadrés et noyés de reflets que vous auriez pu faire sur le moment.

Si c’est le cas, détrompez-vous. Il y a mille raisons légitimes de prendre des photos dans une exposition ou un musée, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, et l’une des principales est que vous y voyez des milliers de détails qui ne toucheront que vous, qui ne seront jamais reproduits dans les catalogues, ou à peine lisibles sur une vignette, et que vous ne pourrez jamais partager que par des mots - et encore, si vous vous en souvenez - ce qui ne vaut pas grand chose en matière d’objectivité.

Et puis la qualité des reproductions dans les catalogues - même luxueux comme ceux de la Réunion des Musées Nationaux - est souvent  douteuse. Certes leurs photos sont prises dans de bonnes conditions de lumière, mais il est rare que les couleurs soient respectées, parce que la reproduction des couleurs est le véritable casse-tête des médias, un horizon inaccessible. 
Faites l’expérience, apportez le catalogue lors de votre visite d'une exposition ou d’un musée, pour le comparer directement devant chaque œuvre. Vous constaterez que les couleurs sont régulièrement infidèles voire carrément fausses (comparez déjà le bleu des ciels dans les paysages, qui est la teinte qui dérape systématiquement).



   

En réalité ce qui sauve les reproductions est notre mémoire quasiment nulle des couleurs. Notre perception des couleurs est une reconstruction mentale de chaque instant en fonction de l’environnement lumineux (comme la production des souvenirs est une recréation permanente altérée par les évènements survenus depuis). Elle accepte à peu près n’importe quelle déviation dans les teintes. 


Or contrairement à la luminosité, la couleur n'est pas une propriété physique directe de la lumière, mais une tentative de reconstitution dans la chaine de traitement de l’image, du capteur aux divers écrans ou impressions, de ce que l’œil perçoit, à travers un système de trois filtres colorés, et de simplifications du spectre des couleurs. Et toutes les approximations cumulées par couleur entrainent des dérives désordonnées difficilement contrôlables.   


Faisons un petit jeu, comme à l’époque de notre grand jeu concours Verechtchaguine (dont notre lectorat sénescent seul se souviendra), aujourd'hui avec le célèbre tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain, "Port de mer, effet de brume (L'embarquement d'Ulysse ?)", exposé au Louvre salle 827 dans des conditions d’éclairage à la fois naturel (verrière) et artificiel (spots) ce qui ne facilite pas le travail du capteur des appareils modernes qui hésitent entre deux réglages.


Les deux clichés présentés plus haut ont été pris par le même appareil (un téléphone haut de gamme récent), l’un en mode totalement automatique avec le programme de photographie par défaut qui ne permet que des réglages basiques et brutaux de la couleur, l’autre à l’aide d’une application tierce qui autorise pendant la prise de vue un réglage précis de la couleur d’ensemble (balance des blancs, température de couleur et teinte), permettant de faire coïncider - autant que possible* - l’écran du téléphone et notre perception de la réalité.  

À ce propos un biais important fausse la comparaison. Le cerveau humain modifie l’image perçue en s’adaptant globalement au type de lumière de la scène mais ne sait pas s’adapter simultanément au type de lumière de l’écran inclus dans la même scène et très différent de celui de la scène globale. On peut ruser mais les mauvaises surprises sont fréquentes.


Alors à votre avis, quelle est des deux images la plus proche de la réalité (donc prise avec les corrections en temps réel sur l’application tierce), le cliché nettement beurre fondu en haut ou en dessous le cliché un peu rosé ? 

Prenez votre temps, justifiez votre choix.

La réponse sera probablement dans les commentaires, s’il y en a.


Indices pour vous aider ou vous troubler : 

- le tableau dans le catalogue du Louvre en 1999

- le tableau dans le catalogue du Louvre depuis 2006 (au flou abusif on comprend leur sous-titre "effet de brume")  

- 2 belles reproductions de tableaux de Claude Gellée au thème proche, tous deux à la National Gallery de Londres, et qui paraissent de haute qualité, bien qu’on puisse douter, surtout dans le premier, que le Lorrain ait peint ces habits avec ce bleu soutenu presque fluorescent.

- 3 versions du tableau chez un fournisseur d’images peu regardant (illustration ci-dessous).



Post-scriptum : les âmes retorses qui disposeraient d’outils de consultation des données techniques des images s’extasieront en constatant un scandale digne du complot des pyramides construites en réalité par des extraterrestres : les deux images sont une seule et même coloriée différemment. En effet pour n’avoir à juger qu’une seule caractéristique, la couleur, nous avons utilisé une fonction extraordinaire de certains outils graphiques, le transfert de tous les paramètres de couleur (mais pas de luminosité) d’une photo sur une autre ; si les images sont suffisamment proches et bien ajustées, la substitution est indécelable à l’œil nu.   

Post-scriptum aussi : si vous ne voyez pas de différence de couleur entre les deux images, mettez votre écran au rebut ou consultez un médecin.


lundi 20 juillet 2026

La vie des cimetières (121)


À Étampes, petite ville au milieu d’une ligne entre Paris et Orléans, l’offre de cimetières est fournie. Tout Étampois, de tout genre ou croyance, en trouvera un, voire deux, à moins de 2000 mètres de chez lui, ce qui est tout de même commode. 

S’il habite les quartiers du sud-ouest, il optera pour le grand cimetière Saint-Martin, 1,3 hectare d’un parking pour défunts classique, sans une ombre, ou pour le cimetière Saint-Gilles à 800m (0,56ha, peut-être plein, renseignez-vous). 
À l’est il choisira plutôt le cimetière Saint-Pierre nouveau (1,2ha, classique également), ou l’ancien à 350m (0,14ha), ouvert, pittoresque, avec des places libres, mais peut-être désaffecté. 
Enfin au nord le cimetière Notre-Dame nouveau lui offrira 1,2 hectare du même paysage éternel, rectiligne et sans ombre.

Mais s’il lui reste un peu d’esprit, et qu’il n’est pas retenu par un sentiment trop grégaire ou par les tentations du confort moderne, allées ratissées et évacuation des eaux, s’il préfère les fleurs naturelles aux produits de l’industrie du pétrole, l’Étampois trépassé réfléchira avant d’entrer à Notre-Dame nouveau, fera demi-tour, suivra la pente de la rue de l’Égalité sur 200m, ne passera pas sous la voie de chemin de fer et poursuivra tout droit dans une courte impasse sans nom. À 50 mètres sur sa gauche, il descendra les 9 marches d’un petit escalier coudé et se trouvera transporté soudain dans le paradis des cimetières, Notre-Dame l’ancien, le 6ème d'Étampes, qu’on dirait abandonné, envahi de hautes herbes, bucolique.


   


L’Étampois aura alors le vaste choix de son emplacement, sur 1,25 hectare, il y a même des places à l’ombre. Un seul chemin, fin lacet tracé par l’habitude, joint les deux accès au cimetière.
Il y a longtemps que les tombes n’y cherchent plus l’alignement, et on croirait un troupeau clairsemé dans un vaste prairie en pente et qui regarde passer les trains. Car inauguré avant les chemins de fer, en 1790, le cimetière a été amputé de moitié dès 1835-1845 par la construction de la ligne Paris-Orléans. Depuis il erre, un peu à l’ancienne manière anglaise, abandonné au désordre.

On y trouve néanmoins des sépultures des siècles suivants, de moins de 10 ans même ; c’est que le spectacle ferroviaire ne doit pas être si monotone, l’évolution des formes des locomotives, le souffle de la vapeur, le silence de l’électricité, les horaires toujours imprévus, les pannes caniculaires avec ces passagers qui étouffent enfermés dans des wagons sans climatisation arrêtés sur la voie, et tous ces ouvriers orange, dehors, qui s’interrogent et gesticulent…  

Enfin ces spectacles captivent aussi les vivants - Lucrèce en aurait écrit un poèmecar le lieu n’est pas uniquement pastoral ; au beau temps il offre aux parentèles et aux taphophiles, tous les jours sans exception, un tapis d’herbes fleuries pour installer la nappe et saucissonner, et des coins arborés pour s’assoupir à l’abri du soleil et des averses.






Ci-dessous quelques spécialités de Notre-Dame l'Ancien 
▷ En haut, l’entrée principale du cimetière.
À droite, on imagine une fin aux 3 sœurs de Tchekhov, en réalité les inscriptions sont illisibles.
▷ En bas, Faustin Frédéric Barré, adjoint au maire d’Étampes autour de 1860 et peintre définitivement inconnu.
▷ À droite, le malheureux Jules D…, d’Yvetot, dont il est écrit qu’il est "mort loin de sa famille le 4 juin 1849". Quelques années plus tôt, avant l’essor des chemins de fer, aurait-il franchi ces 200 kilomètres et échoué à Étampes ? 

lundi 16 mars 2026

Robert Banks

Voici, comme annoncé, quelques merveilles : un petit florilège des plus belles aquarelles de Robert Banks parmi les rares trouvables sur internet.


Cette extraordinaire vue de linge séchant à Ovindoli, petit village perché dans les Abruzzes, aquarelle de 70cm peinte par Banks en 1969 à peu près au 87 de la rue Pagliai, disparaissait sans bruit sous des enchères frileuses chez Dorotheum à Vienne le 27 septembre 2017, contre le prix dérisoire de 875€, moins de 1000$, la moitié de l'estimation basse. 



Ci-dessus 4 des innombrables façades d’Italie du sud peintes par Robert Banks (de haut-gauche vers bas-droite) : 


• Place Salandra à Nardo, dans les Pouilles, le talon de l’Italie. Aquarelle numérotée 502, hauteur 65cm.

• Place saint Oronzo à Lecce, 20 km au nord-est de Nardo. Aquarelle numérotée 442, hauteur 65cm.

• Le 65 Rue Macina, à Molfetta, 160km au nord-ouest de Lecce, toujours dans les Pouilles. Aquarelle et gouache numérotée 365, hauteur 67cm.

• Le palais Senape (pas de Streetview trouvé), à Gallipoli, 15km au sud de Nardo. Aquarelle et gouache numérotée 489, hauteur 66cm.




Ci-dessus 5 aquarelles diverses de Robert Banks (de qualité de reproduction inégale) : des terrasses en 1971, une  scène de rue à Monopoli (Pouilles) [Banks361], une sieste à Ruvo (Pouilles) en 1969 [Banks356], un baril flottant [Banks331], le lit à sec du fleuve Marecchia vers Rimini en 1964.  


On ne peut pas, à leur vue, ne pas penser aux peintures à la tempera d’Andrew Wyeth, son contemporain renommé en Amérique dès les années 1950, que Banks aura peut-être connues.


samedi 13 décembre 2025

Ce monde est disparu (23)

Au lieu d'illustrer par les œuvres disparues traitées dans cette chronique, qui ont été vues et revues, souvenons-nous plutôt du fameux tableau de 1910 de l’âne Boronali« Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique », considérablement plus humble. On peut aisément soupçonner que seuls les quelques traits rouges du centre ont été peints par la queue de l’animal sur un fond préparé simulant vaguement un horizon marin, et que le tout a été rehaussé après coup à la main au moins des nuages orange à gauche et peut-être des taches jaunes, mais il est toujours visible gratuitement et sans façon à l'espace culturel Paul Bédu de Milly-la-Forêt, près de Fontainebleau (auteur, Roland Dorgelès et quelques farceurs).


Auriez-vous personnellement enchéri de million en million de dollars (M$), jusqu’à 205M$ pour pouvoir suspendre ce curieux portrait grisâtre de Gustav Klimt dans votre salon ? Soyez sincère. Alors que vous n’avez pas fini de payer les mensualités du ravalement et que la voiture donne des signes de fatigue. D’autant que, sensible comme vous l’êtes, la tension nerveuse des 20 minutes d’enchères vous aurait fait oublier que s’ajoutent à la facture les taxes et la part du commissaire priseur, qui doit payer ses traites. Comptez 31M$, ce qui fait un total de 236M$, ou 390M$ si dans votre emballement vous emportiez les 3 Klimt de la vente du jour [1,2,3], histoire de décorer aussi la chambre des enfants avec un peu de verdure. C’est 10 ou 15 fois le budget annuel d’acquisition du musée du Louvre. 

Comment en est-on arrivés à ces prix insensés ? 
Faisons un grand retour en arrière. Nous prendrons beaucoup de raccourcis.
Au début, la matière ou l’énergie - appelez ça comme vous voulez - produisait des symétries, des forces, qui ont engendré des éléments, des soleils, des planètes, et des couchers de soleil sur l’Adriatique. Jusque-là tout allait bien.
C’était compter sans le temps. Et à s’amuser durant des milliards d’années avec les éléments, à les mélanger pour voir les jolies couleurs que ça faisait, ce qui devait arriver arriva, des structures organisées parurent : la vie. Ne cherchez pas plus loin. L’erreur de conception est ici, car pour transformer la matière et la maintenir organisée, il faut exploiter de l’énergie (révisez votre thermodynamique si vous en doutez). La surenchère vient de là. Il est moins couteux de se servir en énergie chez qui on la trouve concentrée que d’en perdre à la produire soi-même. Et c’est le début de l’escalade, la compétition, l’arme et l’armure, le préambule au livre des records. On connait la suite.

Tout cela s’est ainsi trouvé résumé voilà quelques jours à New York, le 19 novembre 2025, chez Sotheby’s : record en enchères publiques pour une œuvre d'art moderne (c'est à dire, à la louche, créée entre 1870 et 1950).

Sotheby’s est une maison de vente privée appartenant à un milliardaire français.
Au même moment, dans la même maison, partait contre 12M$ un autre symbole de ce gâchis, un exemplaire des toilettes en or, que leur auteur narquois Maurizio Cattelan a intitulées "America". 12M$, c’était légèrement au-dessus du prix de leur poids en or. Elles font réellement 101kg d’or et sont entièrement fonctionnelles. Ce prix finalement sans surprise tient peut-être au fait que c’est un exemplaire en quelque sorte inachevé puisqu’il n’a jamais été connecté à un réseau d’évacuation, et n’a donc jamais servi comme l’exemplaire du musée Guggenheim de New York en 2016, utilisé par quelques cent mille visiteurs incontinents, proposé en 2017 en prêt pour les appartements privés de Trump à la Maison Blanche, qui avait demandé un Van Gogh, puis volé en 2019 et certainement fondu depuis (on ne va pas vous refaire toute la saga).

Alors on entend dire que cette tendance à la gabegie pourrait être inversée par la coopération des plus faibles. Oui, localement, sans doute, mais n’oubliez pas qu’à la fin les règles de la thermodynamique sont intangibles, du moins c’est Monsieur Einstein qui le pense.

mercredi 25 décembre 2024

La vie des cimetières (116)

 
Comme prévu dans La vie des cimetières (115), voici quelques beaux échantillons de la végétation renaissante au cimetière du Crêt-de-Roc à Saint-Étienne, le 11 mai 2024.


dimanche 28 avril 2024

Histoire sans paroles (51)


On reprochera peut-être au photographe de s’être préoccupé d’une plaque d’égout et des traces d’une sortie de garage, alors qu’il avait à 50 mètres un point de vue sur la façade occidentale de la cathédrale Saint-Maurice, à Angers.
C’était peut-être volontaire, elle est à moitié dans les cartons depuis si longtemps - ici en octobre 2022.

Pour résumer la situation - n’oublions pas qu’on est dans une Histoire sans paroles - il y avait dans le temps un porche, une vaste galerie qui prolongeait la nef de la cathédrale, un narthex, un caquetoire, voire une galilée disent les vrais spécialistes en désaccord avec Monsieur Larousse sur le genre de la chose. De style vaguement gothique construite à la Renaissance elle protégeait un épisode de l’Apocalypse de Jean, sculpté autour du tympan du portail et peint de diverses couleurs dont certaines du 12ème siècle. Très dégradée la galerie avait été détruite en 1806, offrant l’Apocalypse aux intempéries. Cependant les sculptures avaient été recouvertes d’un badigeon de chaux protecteur, qui s’encrassait depuis deux siècles.
Un jour quelque décideur s’intéressa au portail. C’était, voilà une quinzaine d’années, le début d’une longue période d’analyses et d’expertises. Il fut décidé de restaurer le portail et ses sculptures et de les protéger temporairement dans un coffre de planches en attendant l’édification d’une solution architecturale moderne, œuvre d’un célèbre architecte japonais choisi par le ministère de la Culture. 
L’ambitieux projet a pris naturellement un retard pour l’instant modeste. L’inauguration de la nouvelle galerie envisagée vers l'été 2024 se ferait plutôt vers la fin 2025. 

Le photographe pourra alors immortaliser cette façade occidentale occultée depuis 15 ans, embellie par un geste architectural contemporain, où l’artiste japonais dit avoir respecté les proportions du nombre d’or, ce qui, comme tout placebo, ne peut pas faire de mal, et où il affirme, contredisant avec bonne humeur un architecte inquiet et un peu trop minutieux assistant à sa conférence, que la lumière du soleil des soirs d’été ne touchera jamais de ses néfastes rayons directs les sculptures aux couleurs ressuscitées.

samedi 2 janvier 2021

Histoire sans paroles (38)

Plus qu’une rumeur, un fantôme rôde toujours dans les rues de cette petite ville du centre de la France, qu’il aura fréquentée de son vivant. C’était Jean Calvin, grand penseur, qui non content d’être un des idéologues et ministres d’une religion dissidente, jouissait de compétences en astronomie certaines pour son époque, celle de Copernic, comme on peut le lire dans son commentaire du livre des Psaumes (93,1)  « Comment serait-il possible que la terre demeurât pendante en l’air, si elle n’était soutenue de la main de Dieu ? »
 

mercredi 19 février 2020

Dans les coulisses de Machu Picchu

Emanuel de Witte, intérieur de la vieille église (Oude kerk) de Delft vers 1650, détail (Metropolitan museum of art, New York).


Par son incongruité, la question aura peut-être retenu un instant votre attention dans le flux quotidien des informations délébiles : que s’est-il réellement passé ce 11 janvier 2020 sur le site sacré de Machu Picchu ?

Tentons de reconstituer les faits éparpillés dans les médias, mais balayons d’abord un point topologique et grammatical.
On a pu lire en effet, que des touristes désobligeants auraient « déféqué sur le Machu Picchu », ou « déféqué sur le Temple du soleil ». L’information, de l’Agence France Presse, a été reproduite par nombre de journaux sérieux, ici, ou . Et il ne s’agissait pas d’effets de style, ni de métaphores.

Alors précisons qu’une telle action n’est techniquement et grammaticalement réalisable que si on parle de la montagne, le Machu Picchu, qui a donné son nom à la ville en ruine, et qu’on ne voit jamais sur la plupart des photos du site archéologique puisqu’elles sont précisément prises du Machu Picchu même (le pic si pittoresque et systématiquement reproduit derrière les ruines est le Huayna Picchu).
On ne peut donc pas vraiment, dans l’enceinte de la ville, « faire » sur le Machu Picchu, encore moins sur le Temple du soleil, sans d’impensables acrobaties.

Le Temple du soleil est un bâtiment flanqué d’une tour dont le dernier étage était peut-être un observatoire astronomique, et au pied de laquelle une grotte naturelle est aménagée et sculptée en lieu de culte, mausolée où étaient peut-être entreposés les restes des officiels incas, avec éclairement astucieux par le soleil levant autour du solstice d’été, comme il se doit désormais sur tout monument antique.
Pour le protéger, l’accès en est interdit, par une simple ficelle.
Comme illustration de son article, LCI affiche une photo fournie par l’AFP qu’elle sous-titre « Le Temple du soleil… », et qui n’a rien à voir avec ce temple, mais qui est très belle tout de même.

Tout cela est bien approximatif.
On lit aussi que les contrevenants risquent jusqu’à 4 ans de prison, ou au moins 4 ans, selon les sources. Il est vrai que montrer seulement un postérieur déculotté sur le site du Machu Picchu est déjà un blasphème, et l’anecdote est fréquente comme en 2015, ou en 2018, de plaisantins expulsés par la police. « C’est un lieu sacré comme l’église de Lima » disent les autorités. N’en rions pas, on a en France des simagrées plus indignées encore à propos d’un bout de chiffon tricolore.

Alors en croisant les multiples paraphrases du communiqué de l’AFP, et les détails lus sur certains médias étrangers plus rigoureux, on pourrait résumer ainsi ce qu’il s’est passé le soir du 11 janvier 2020 au Machu Picchu : 5 jeunes touristes venant de divers pays d’Amérique du sud, et une de France, ont été surpris peu après la fermeture du site, vers 18h, dans la partie interdite du Temple du soleil. Des traces de souillures ont alors été constatées sur place. Une pierre tombée de 6 mètres était ébréchée sur le sol. L’un des touristes a reconnu l’avoir fait tomber et attend son procès pour atteinte au patrimoine culturel. Les 5 autres ont été expulsés et bannis du pays.

Au Pérou, Machu Picchu, site inca oublié plus de 3 siècles et redécouvert en 1911, est sacré surtout depuis qu’il a été consacré patrimoine mondial par l’UNESCO, en 1983, et qu’il fait l’objet d’efforts remarquables et constants pour augmenter le nombre de visites, mais pas nécessairement le bien-être des visiteurs.

Car ce qu’oublient de dire ces articles psittacistes, c’est qu’on aborde le site en montant déjà un dénivelé de 400 mètres, à pied, ou dans un bus surchargé, qu’arrivé à 2500 mètres d’altitude entre les deux sommets, la visite s’étend sur une surface accidentée et couverte d’escaliers de plus de 100 000 mètres carrés (10 hectares) d’un terrain habituellement humide et glissant, qu’une visite dure en moyenne 4 ou 5 heures, et qu’il est donc conseillé de s’hydrater généreusement (sans parler des désordres dans les habitudes alimentaires et digestives qu’occasionnent souvent ces transhumances de touristes avides de cultiver leur esprit).

Or il n’y a pas de toilettes sur le site de Machu Picchu. Il faut sortir de l’enceinte pour en trouver, et toute sortie est définitive (l’entrée se réserve des mois à l’avance).

On comprend, dans ces conditions, qu’un petit mausolée ombragé au cœur des ruines, à l’abri des regards, protégé par une interdiction d’entrer et garni de sièges accueillants sculptés et polis dans la pierre, a dû attirer plus d’une fois la convoitise de touristes pris d’un émoi impérieux.

Alors avant de punir le sacrilège, peut-être conviendrait-il de s’interroger sur les commodités minimales à mettre en place quand on espère accueillir bientôt 5000 visiteurs par jour et devenir la première des 7 merveilles du monde.
On éludera les balivernes sur les canalisations qu’il faudrait nécessairement installer et qui endommageraient les fondations du site ; les toilettes sèches ou à litière bio-maitrisée fonctionnent sans eau et sans odeur.
Il serait d’ailleurs temps d’installer cette variété de cabinet de soulagement dans tous les sites sacrés, en particulier dans les églises, traditionnels lieux d’asile où ont longtemps divagué même les chiens errants, s’il faut croire les peintres hollandais.

dimanche 24 février 2019

Tableaux singuliers (11)


Ippolito Caffi, védutiste italien au 19ème siècle, fasciné par les phénomènes météorologiques et lumineux, peignit Venise dans tous ses états, submergée par l’acqua alta, sous la neige, dans le brouillard, illuminée de feux de Bengale... Ce Glob parlait de lui en 2011.

En 2016 et 2017, au moment d’une copieuse et longue rétrospective Caffi au musée Correr, place Saint-Marc à Venise (157 œuvres pendant 8 mois), réapparaissait un tableau étrange, d’une collection privée, une « Éclipse de soleil à Venise vue des Fondamente nuove ».
C’est un grand tableau, 152 cm sur 84. Au dos serait inscrit, en italien, « 8h du matin, à Venise le 8 juillet 1842, CAFFI ».

Cette représentation de la fin de la phase de totalité de l'éclipse solaire, dont l'ombre enténébra Venise ce matin-là, est fausse. Jamais une éclipse ne diffuse pareille tranche de lumière, comme projetée par un phare, comme si le Soleil et la Lune flottaient à l’intérieur de l’atmosphère terrestre. En réalité le ciel passe, à la fin d’une éclipse totale, de nocturne (à part l’horizon crépusculaire) à diurne, dans sa totalité, et la lumière baigne l’atmosphère en quelques secondes, sans balayer de manière perceptible l’espace comme un rideau qui s’ouvrirait. Le phénomène est le même, inversé, au début de la phase de totalité.

Or Caffi, reporter fidèle des évènements atmosphériques, s’il les exaltait souvent, ne les transformait pas. Comment expliquer cette image erronée ?

Essayons une explication.

Caffi n’a pas assisté à l’éclipse totale du 8 juillet 1842 et l’a peinte d’après des témoignages. Peut-être était-il à Rome ce jour-là. C’est une malchance, car on connait le détail de tous ses voyages, et en 1841 et 1842, il pérégrinait entre Padoue, où il réalisait une série de fresques, Milan, Belluno sa ville natale, Venise et Rome. Or les quatre premières sont dans la zone d’ombre de l’éclipse, mais pas Rome (voir illustration ci-dessous).
Caffi n’a d’ailleurs jamais pu voir d’autre éclipse totale, puisqu’aucune éclipse n’a jamais traversé les lieux de ses voyages quand il y était.

Il est cependant évident que de retour dans sa région en 1842, il a interrogé des témoins pour réaliser son tableau. Et leur description, à un détail près, a été précise et fiable.

En consultant l’exceptionnel et légendaire site de Xavier Jubier, qui permet de rechercher et tracer toutes les éclipses solaires sur cinq millénaires, on constate que l’éclipse du 8 juillet 1842 a duré environ une minute à Venise, précisément à 7h06 (heure d’aujourd’hui), et que le soleil était orienté vers l’Est-Nord-Est à une altitude de 20°.
Or on vérifie, en superposant le tableau à une vue récente des mêmes Fondamente Nuove (quais du nord de la ville) par Google street view, que le décor a peu changé en 170 ans, et que l’orientation et la hauteur des astres sur le tableau correspondent parfaitement aux conditions de l’éclipse.
De plus, bien que les couleurs d’ensemble en soient assez fausses, la teinte crépusculaire de l’horizon et, en dessous, l’illumination de l’eau de la lagune au retour du soleil sont des notations justes des effets lumineux de la fin de la phase de totalité.

Mais, détail que Caffi témoin n’aurait pas oublié, l’orientation du soleil reparaissant derrière la lune est fausse. Le peintre place le croissant en bas à droite, qu'il prolonge d'un quartier de lumière imaginé en simulant mentalement le phénomène, alors qu'en réalité le soleil qui se levait quittait le trajet de la lune vers le haut à droite, ce que montrerait la simulation de l'éclipse sur un logiciel d’astronomie.

Ainsi, Caffi a scrupuleusement reproduit ce qui lui a été dit par les témoins, mais certains effets sont difficiles à décrire, et il a probablement réalisé le tableau un peu vite, sans leur soumettre des esquisses préparatoires.
Quelques mois plus tard, il partait de Naples pour un voyage de deux ans, plein d’étapes ensoleillées, vers Constantinople, Athènes, Le Caire, jusqu’au désert de Nubie.
 
Trajet de l'éclipse solaire totale du 8 juillet 1842 (calculs par X. Jubier)