dimanche 26 juillet 2026

Vicissitudes de la couleur

Peut-être êtes-vous de ces esthètes qui visitent les expositions les mains dans les poches, qui ne se compromettent pas à en extraire un téléphone et prendre quelques photos, qui pense que c’est un comportement moutonnier, puéril, narcissique, et que les pratiquants dérangent la pureté de votre contemplation. Et en sortant vous achetez alors le catalogue de l’exposition au contenu érudit et dont la perfection des photographies professionnelles ne saurait être comparée à la médiocrité des clichés mal cadrés et noyés de reflets que vous auriez pu faire sur le moment.

Si c’est le cas, détrompez-vous. Il y a mille raisons légitimes de prendre des photos dans une exposition ou un musée, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, et l’une des principales est que vous y voyez des milliers de détails qui ne toucheront que vous, qui ne seront jamais reproduits dans les catalogues, ou à peine lisibles sur une vignette, et que vous ne pourrez jamais partager que par des mots - et encore, si vous vous en souvenez - ce qui ne vaut pas grand chose en matière d’objectivité.

Et puis la qualité des reproductions dans les catalogues - même luxueux comme ceux de la Réunion des Musées Nationaux - est souvent  douteuse. Certes leurs photos sont prises dans de bonnes conditions de lumière, mais il est rare que les couleurs soient respectées, parce que la reproduction des couleurs est le véritable casse-tête des médias, leur horizon inaccessible. 
Faites l’expérience, apportez le catalogue lors de votre visite d'une exposition ou d’un musée, pour le comparer directement devant chaque œuvre. Vous constaterez que les couleurs sont régulièrement infidèles voire carrément fausses (comparez déjà le bleu des ciels dans les paysages, qui est la teinte qui dérape systématiquement).



   

En réalité ce qui sauve les reproductions est notre mémoire quasiment nulle des couleurs. Notre perception des couleurs est une reconstruction mentale de chaque instant en fonction de l’environnement lumineux (comme la production des souvenirs est une recréation de chaque instant alimentée par les évènements survenus depuis). Elle accepte à peu près n’importe quelle déviation dans les teintes. 


Or contrairement à la luminosité, la couleur n'est pas une propriété physique directe de la lumière, mais une tentative de reconstitution dans la chaine de traitement de l’image, du capteur aux divers écrans ou impressions, de ce que l’œil perçoit, à travers un système de trois filtres colorés, et de simplifications du spectre des couleurs. Et toutes les approximations cumulées par couleur entrainent des dérives désordonnées difficilement contrôlables.   


Faisons un petit jeu, comme à l’époque de notre grand jeu concours Verechtchaguine (dont notre lectorat sénescent seul se souviendra), aujourd'hui avec le célèbre tableau de Claude Gellée dit Le Lorrain, "Port de mer, effet de brume (L'embarquement d'Ulysse ?)", exposé au Louvre salle 827 dans des conditions d’éclairage à la fois naturel (verrière) et artificiel (spots) ce qui ne facilite pas le travail du capteur des appareils modernes qui hésitent entre deux réglages.


Les deux clichés présentés plus haut ont été pris par le même appareil (un téléphone haut de gamme récent), l’un en mode totalement automatique avec le programme de photographie par défaut qui ne permet que des réglages basiques et brutaux en matière de couleur, l’autre à l’aide d’une application tierce qui autorise pendant la prise de vue un réglage précis de la couleur d’ensemble (balance des blancs, température de couleur et teinte), permettant de faire coïncider - autant que possible* - l’écran du téléphone et notre perception de la réalité.  

À ce propos un biais important fausse la comparaison. Le cerveau humain modifie l’image perçue en s’adaptant globalement au type de lumière de la scène mais ne sait pas s’adapter simultanément au type de lumière de l’écran inclus dans la même scène et très différent de celui de la scène globale. On peut ruser mais les mauvaises surprises sont fréquentes.


Alors à votre avis, quelle est des deux images la plus proche de la réalité (donc prise avec les corrections en temps réel de l’application tierce), le cliché nettement beurre fondu en haut ou le cliché un peu rosé ? 

Prenez votre temps, justifiez votre choix.

La réponse sera probablement dans les commentaires, s’il y en a.


Indices pour vous aider ou vous troubler : 

- le tableau dans le catalogue du Louvre en 1999

- le tableau dans le catalogue du Louvre depuis 2006 (au flou abusif on comprend leur sous-titre "effet de brume")  

- 2 belles reproductions de tableaux de Claude Gellée au thème proche, tous deux à la National Gallery de Londres, et qui paraissent de haute qualité, bien qu’on puisse douter, surtout dans le premier, que le Lorrain ait peint ces habits avec ce bleu soutenu presque fluorescent.

- 3 versions du tableau chez un fournisseur d’images peu regardant (illustration ci-dessous).



Post-scriptum : les âmes retorses qui disposeraient d’outils de consultation des données techniques des images s’extasieront en constatant un scandale digne du complot des pyramides construites en réalité par des extraterrestres : les deux images sont une seule et même image coloriée différemment. En effet pour n’avoir à juger qu’une seule caractéristique, la couleur, nous avons utilisé une fonction extraordinaire de certains outils graphiques, le transfert de tous les paramètres de couleur (mais pas de luminosité) d’une photo sur une autre ; si les images sont suffisamment proches et bien ajustées, la substitution est indécelable à l’œil nu.   

Post-scriptum aussi : si vous ne voyez pas de différence de couleur entre les deux images, mettez votre écran au rebut ou consultez un médecin.


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