vendredi 29 octobre 2010

Nuages (23)

« Le sang qui irrigue le cœur est la pensée des hommes »
(Empédocle d'Agrigente, - 490 à - 430.)



Nuées et vapeurs sur l'Etna, vues de la Tour du Philosophe
(
Torre del filosofo).


Le lieu est appelé « Tour du philosophe » parce qu'ici, au 5ème siècle avant notre ère, le philosophe Empédocle, parmi les nombreuses morts qui lui sont attribuées, se serait jeté dans le cratère du volcan, laissant sur place une sandale pour prouver son geste.
Dans la lignée de Pythagore, Empédocle était à la fois un observateur de la nature aux intuitions clairvoyantes et un personnage public légendaire, entre le politicien, le prédicateur, l'ingénieur et le guérisseur.

Il disait que la lumière est un corps émis par un corps lumineux, qu'elle naît d'abord dans un lieu intermédiaire et que son mouvement nous est caché à cause de sa vitesse.
Il disait que le soleil est une grande masse de feu, qu’il est plus grand que la lune, que la lune ressemble à un disque plat qui projette son ombre sur la terre quand le soleil passe derrière, et que c'est la Terre qui fait la nuit en passant devant la lumière.
Il disait que la vie ou la mort ne sont qu'un agencement différent des mêmes éléments qui forment indifféremment des hommes, des animaux ou des plantes, comme le peintre qui utilise les mêmes couleurs pour créer des formes semblables à toutes les choses.
Il disait qu'au début, quand ces éléments commencèrent à se mélanger, naquirent beaucoup de têtes sans cou, des bras erraient nus et privés d'épaule, des yeux vagabondaient dépourvus de front, des membres solitaires cherchaient à s'unir, des pieds trainaient avec des mains en quantités, des faces et des poitrines regardaient dans des directions opposées, et des bovins à face d'homme côtoyaient des hommes à tête de bovin.


dimanche 24 octobre 2010

Théophile Schuler, peintre mortel

Théophile Schuler était un illustrateur et peintre strasbourgeois au tempérament romantique et au talent médiocre. Il a surtout illustré les livres du célèbre éditeur P.J. Hetzel, à l'époque de la gloire écrasante de son compatriote Gustave Doré. On trouve dans sa production picturale des thèmes exaltants, comme ces « Chevaux en liberté surpris par des chevaux-vapeur », ou l'immense « Char de la mort », lugubre Totenwagen, offert en 1862 au musée de Colmar qui l'expose avec fierté (voir les 3 illustrations de cette chronique).
C'est le thème conventionnel et rabâché de la danse macabre, la procession funèbre censée nous faire accepter cette idée hypocrite et illusoire, l'égalité de tous dans la mort.
Le peintre s'est enterré lui-même, au premier plan, au centre de la toile.


Mais les tableaux aussi sont mortels. Au dessus des chevaux, dans l'ombre bleu nuit du crépuscule, on voit se propager comme une gangrène. C'est le bitume qui composait certaines couleurs en tube de l'époque. Gorgé d'hydrocarbures, il ne sèche jamais et continue, 160 ans après, à ronger et décomposer la couche de peinture.

dimanche 17 octobre 2010

Les joies de l'ergotisme

L'ergot des céréales est un parasite. Il produit des alcaloïdes qu'on retrouve dans la farine, donc dans le pain, et qui occasionnent des hallucinations, des convulsions, la possession par le démon, des vomissements, des douleurs brûlantes, la nécrose puis la chute des orteils, des doigts, et enfin des membres. C'est l'ergotisme, un empoisonnement progressif de l'organisme. Au Moyen Âge, on l'appelait le feu de saint Antoine, le mal des ardents, la peste du feu.

Grünewald, détail du panneau de la tentation de saint Antoine
(musée d'Unterlinden, Colmar)


En ces temps-là, on croyait qu'un pèlerinage auprès des reliques des saints du christianisme, où d'images pieuses qui les représentaient, guérissaient, notamment du feu de saint Antoine. Et les moines Antonins du couvent d'Issenheim, près de Colmar, étaient renommés pour cela. Ils amenaient les malades devant les sculptures ou les peintures, pratiquaient un petit rituel, et le miracle se produisait, souvent. En fait, c'était le changement de régime alimentaire, notamment le pain fait d'une farine saine, qui désintoxiquait les malades les moins empoisonnés. Les moines l'avaient peut-être compris. Mais on ne dévoile pas un pareil filon.
Car de donation en donation, ils devinrent très riches et commandèrent un retable monumental, vers 1510, à Nicolas de Haguenau pour les sculptures, et, pour le polyptyque peint sur bois, à un homme dont tout a été oublié depuis, connu maintenant sous le nom probable de Mathis Gothart Nithart ou Matthias Grünewald.

Imaginez alors les malades commençant à se décomposer, transportés sur des civières au pied du retable. Un moine grassouillet ahane en déployant les immenses panneaux de tilleul. Le grincement des charnières se répercute sur les voûtes de la chapelle. Et un Christ fantastique en cours de résurrection sort alors des ténèbres. Couleurs éblouissantes, lumières au néon, magie !
On dirait David Copperfield, le célèbre illusionniste, filmé avec l'emphase de James Cameron ou l'émerveillement de Steven Spielberg. L'interminable linceul illuminé cache sans doute un savant dispositif pour maintenir ainsi le magicien, flottant dans l'espace.

Mais la féerie fonctionne.

Grünewald, panneau de la résurrection du Christ
(musée d'Unterlinden, Colmar)

***
Note : si vous souhaitez voir l'image de la résurrection dans ses dimensions originales (1800 x 2660 pixels), cliquez dessus. Vous serez alors transportés sur l'album Google-Picasa de «Ce Glob Est Plat». La fonction zoom (bouton avec une loupe) ou le le bouton «Télécharger» vous afficheront une image hélas anémiée de 1080 x 1600 pixels. Si vous en êtes satisfaits, stoppez alors cette procédure ridicule, mais si vous êtes opiniâtres, cliquez plutôt à droite de la page sur le lien «Ce Glob Est Plat». Vous verrez émerger laborieusement les vignettes de l'album des images du blog. Cherchez parmi les 450 images la vignette de la résurrection (elle est aujourd'hui vers la fin de la page). Une fois repérée, cliquez dessus sauvagement, elle s'affichera comme précédemment, mais cette fois-ci, le bouton «Télécharger» gratifiera votre persévérance d'une splendide image dans sa taille originale. Allez savoir pourquoi ?

samedi 9 octobre 2010

Propos d'apéritif


Un jour, le voisin de palier, petit homme chétif et taciturne, vous annonce « Il n'y a pas d'autre monde, il n'y a pas d'âme ». Vous allez objecter « Qu'en savez-vous, en avez-vous la preuve ? », mais vous vous abstenez. Il pourrait, à bon droit, vous retourner la question, puisque c'est vous qui affirmez l'existence de quelque chose que vous ne pouvez pas démontrer. Vous pensez « Pourquoi ai-je invité ce voisin minable ? Je suis trop charitable. »

Puis vous l'entendez déclarer à la gentille dame légèrement handicapée qui s'occupe habituellement de votre ménage « En l'état actuel des connaissances, c'est la seule solution plausible, et elle se confirme de jour en jour ». Cette fois, vous n'allez pas le laisser noircir votre petite réception, et vous allez lui rétorquer « Et vous pensez avoir raison, presque seul contre 99 pour-cent de l'humanité qui affirment l'existence de l'au-delà ? » Mais vous vous ravisez. Il lui serait trop facile de vous répliquer qu'aucun des 99 ne s'accorde sur la description de cet au-delà, et que leur seul point de convergence, c'est qu'ils aimeraient volontiers y envoyer leurs contradicteurs.

Enfin, quand vous le surprenez à dire à votre petite filleule, si candide dans sa robe de deuil « Il n'y a pas d'autre monde, il n'y a pas d'âme », vous sentez monter le flot de vos remontrances.
Et vous vous entendez lui dire courtoisement « Vous reprendrez bien une saucisse cocktail ? »