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mardi 27 janvier 2026

Histoire sans paroles (60)

Survol
La fortune ne dure jamais longtemps. Avis aux amateurs (passez la souris ou le doigt sur l'image. Plus d’infos dans le nom des fichiers ci-dessous).

 image en bonne définition noir & blanc
 image en bonne définition couleurs

jeudi 27 février 2025

Histoire sans paroles (55)


Dans La connerie, un moteur de l'histoire, extrait du recueil Histoire universelle de la connerie, JF Dortier écrit :

"À Beauvais, l’évêque décide de construire la plus haute tour de toute la chrétienté : "Nous construirons une flèche si haute, qu’une fois terminée, ceux qui la verront penseront que nous étions fous." [en réalité cette citation, répétée par tant de sites qui parlent de Beauvais, est apocryphe. Elle n'existe dans aucune source d'époque et fleure bon la sensiblerie romantique] Terminée en 1569, la flèche de la cathédrale atteignait 153 mètres de haut. Elle n’est restée debout que quatre ans. Le jour de l’Ascension [1573], à la sortie de la messe, on entend un grondement : en quelques secondes, la flèche et le clocher [qu'elle surmontait] s’effondrent. Elle ne fut jamais reconstruite."

Pour mémoire, la voute du chœur de ladite cathédrale, terminée en 1272, encore aujourd'hui la plus haute parmi les cathédrales gothiques, à 48,5 mètres, s'était en partie effondrée en 1284 (voir quelques images de l'intérieur de l'infirme après 750 ans. Âmes sensibles s'abstenir).

Mise à jour le 18.05.2025 : de gros travaux initialisés en 2022 aboutiront, dit-on, à la suppression totale des énormes poutres de soutènement vers 2027.

lundi 8 juillet 2024

Histoire sans paroles (52)


L’affaire de la crue de la Seine
Fin janvier 1910, en quelques jours, Paris s’est crue Venise. La préfecture de police envoyait alors les inspecteurs de l’identité judiciaire. Ils inspectèrent, prirent des mesures, réfléchirent. Le citoyenmarchant sur l’eauattendait un responsable.
Un siècle plus tard, le suspect court encore et menace toujours. Mais pas d’inquiétude, la science a progressé, elle connait le coupable et le surveille. Et en cas de récidive, elle est préparée, elle a inventé un nouveau mot : la résilience des populations.
 
Ci-dessous, Porte de la Gare, Paris 13ème, le 31 janvier 1910.

dimanche 28 avril 2024

Histoire sans paroles (51)


On reprochera peut-être au photographe de s’être préoccupé d’une plaque d’égout et des traces d’une sortie de garage, alors qu’il avait à 50 mètres un point de vue sur la façade occidentale de la cathédrale Saint-Maurice, à Angers.
C’était peut-être volontaire, elle est à moitié dans les cartons depuis si longtemps - ici en octobre 2022.

Pour résumer la situation - n’oublions pas qu’on est dans une Histoire sans paroles - il y avait dans le temps un porche, une vaste galerie qui prolongeait la nef de la cathédrale, un narthex, un caquetoire, voire une galilée disent les vrais spécialistes en désaccord avec Monsieur Larousse sur le genre de la chose. De style vaguement gothique construite à la Renaissance elle protégeait un épisode de l’Apocalypse de Jean, sculpté autour du tympan du portail et peint de diverses couleurs dont certaines du 12ème siècle. Très dégradée la galerie avait été détruite en 1806, offrant l’Apocalypse aux intempéries. Cependant les sculptures avaient été recouvertes d’un badigeon de chaux protecteur, qui s’encrassait depuis deux siècles.
Un jour quelque décideur s’intéressa au portail. C’était, voilà une quinzaine d’années, le début d’une longue période d’analyses et d’expertises. Il fut décidé de restaurer le portail et ses sculptures et de les protéger temporairement dans un coffre de planches en attendant l’édification d’une solution architecturale moderne, œuvre d’un célèbre architecte japonais choisi par le ministère de la Culture. 
L’ambitieux projet a pris naturellement un retard pour l’instant modeste. L’inauguration de la nouvelle galerie envisagée vers l'été 2024 se ferait plutôt vers la fin 2025. 

Le photographe pourra alors immortaliser cette façade occidentale occultée depuis 15 ans, embellie par un geste architectural contemporain, où l’artiste japonais dit avoir respecté les proportions du nombre d’or, ce qui, comme tout placebo, ne peut pas faire de mal, et où il affirme, contredisant avec bonne humeur un architecte inquiet et un peu trop minutieux assistant à sa conférence, que la lumière du soleil des soirs d’été ne touchera jamais de ses néfastes rayons directs les sculptures aux couleurs ressuscitées.

dimanche 17 mars 2024

Histoire sans paroles (50)

Mark Rothko, sans titre 1969, dernier tableau de la rétrospective chronologique à Paris en mars 2024. 
Dans les années 1930 Rothko peignait des scènes couvertes de formes évoquant des personnages qu’il disait mythologiques, dans les années 40 ces formes devenaient des taches floues aux teintes vives, dans les années 50 les taches se dilataient en grands aplats horizontaux aux couleurs intenses, dans les années 60 les couleurs s’assombrissaient progressivement, pour disparaitre dans une dernière série de rectangles, comme des paysages gris au ciel noir. Le peintre se suicidait en février 1970. On se demandait alors où étaient passées toutes les couleurs.

vendredi 18 août 2023

Ce monde est disparu (7)


C’est la New York des années 1900 à 1950, en noir et blanc, qui disparaissait ce 18 aout 2023. 
Rassurons-nous, une partie seulement de New York, un centième peut-être. C’est toujours comme cela dans les ventes de multiples, gravures ou photos, on soumet un exemplaire aux enchères, quand il en a été tiré beaucoup plus, une centaine pour les gravures de Martin Lewis, par exemple.  

C’était une vente sans exposition publique (online only), mais d’opulentes reproductions "super zoom", comme dit Christie’s, étaient publiées afin que le client vérifie l’état et la qualité des tirages. Et super zoom, ça représente sur l'écran 5 fois la grandeur naturelle de l’objet !

Il y avait des estampes d'Edward Hopper, d’Armin Landeck, des photos de Rosenblum, Stieglitz, Stettner... et surtout 9 superbes gravures de Martin Lewis, en principe non copiables sur le site mais aimablement offertes ici même en illustrations de haute qualité pour 3 d’entre elles.

Et il y avait surtout, parmi les 9 Lewis, une des plus belles gravures jamais imaginées, ce chef-d’œuvre réalisé en 1930 à la pointe sèche, "Tree, Manhattan" (ill. en haut). Il y en aurait eu 91 tirages, dont celui-ci, qui est disparu contre une aumône de 6000$ (c'est à dire 75 000 fois moins que cet épouvantable tableau attribué à Léonard où Jésus pris de boisson tente de deviner l'avenir dans une boule de cristal)
Étonnant, non ?

Illustrations :
En haut : Lewis, Martin - Tree, Manhattan 1930 (Arbre, Manhattan), 32,5cm, 91 exemplaires, 6000$ [3655pix, 5.3Mo] 
Ci-dessous : Lewis, Martin - Two A.M 1932 (2h du matin), 37,7cm, 44 exemplaires, 21 000$ [3611pix 4.3Mo]
En bas : Lewis, Martin - Glow of the city 1929 (Lueurs de la ville), 36,5cm, 100  exemplaires, 33 000$ [2856px, 3.9Mo].

vendredi 23 juillet 2021

Histoire sans paroles (42)


Voici ce que racontera un jour la légende dorée du peintre Claude Monet, à propos de ce petit édifice au bord de la falaise qu’on a longtemps prétendu abriter une sirène de brume, à Port-Coton sur Belle-Ile-en-Mer. 
 
Quand Monet aborda Belle-Ile en septembre 1886, et qu’il en découvrit la côte atlantique battue par les flots, l’œil de l’artiste sentit immédiatement le potentiel artistique de ces intrépides rivages qui résistaient à la violence de l’océan. 
C'était l’automne, les grandes marées, les tempêtes. Le grand homme se mit comme à son habitude à peindre en plein air, mais très vite les rafales de vent emportaient palettes et toiles l’une après l’autre. Bientôt l’ile n’aurait plus assez de bois pour confectionner les chevalets, cadres et pinceaux du maitre. 
Il demanda alors à Poly Guillaume, son portefaix sur l'ile, de lui consolider un abri sur les restes d’un petit édifice en ruine qui avait certainement servi aux feux tentateurs de naufrageurs. Mais le dévoué serviteur, s'il excellait dans le ravitaillement quotidien en homards (« jusqu’au dégout » écrit Monet), n’était pas suffisamment versé dans l'art délicat de la plomberie et en voulant ajouter au confort du grand homme une évacuation des eaux usées digne de son rang, il foira légèrement l'opération, ce qui fit s’effondrer une partie de la côte dans les flots, laissant seulement et opportunément la petite chambre de Monet au bord d'une nouvelle falaise et d'un chaos de rochers acérés.
L’artiste, avec un sens subtil de l’à-propos, rentabilisa alors ce point de vue inédit, qui devint les fameuses Aiguilles de Port-Coton, sur 39 superbes tableaux réalisés en 70 jours, terminés de retour à Giverny, et qu’on peut admirer maintenant dans les grands musées américains
 
Illustration : l'humble atelier du grand Monet sur la falaise qui surplombe les Aiguilles de Port-Coton. On notera, dans la fissure à droite et à la surface, que l’occupant allemand, 50 ans plus tard lors du deuxième conflit mondial, conscient de l’importance historique des lieux, a creusé ses souterrains dans la roche sans dénaturer le paysage.
 

lundi 3 août 2020

Le mystère Van Gogh de l'été

Les finances des musées sont au plus bas. Ils ont été fermés plus de 4 mois et quand ils rouvrent, avec circonspection, c’est entravés de contraintes de visite telles qu’on se demande si les précautions mises en place ne coutent pas plus que ce que rapportent les quelques touristes méfiants qui se hasardent à les visiter.
 
Alors il faut sortir le grand jeu. Juillet-aout c’est l’été, les champs de blé, le jaune citron, et Van Gogh. Ça tombe bien, un expert du peintre vient de découvrir le lieu où il aurait peint son dernier tableau, laissé inachevé dans sa chambre d’Auvers-sur-Oise. Il représente un sous-bois, peut-être un talus, avec des arbres au tronc noueux.

La chose n’était pas simple. Il fallait disposer de cartes postales d’époque (ici vers 1900), d’Auvers-sur-Oise ou alentour (ici à 200 mètres de l’auberge où Van Gogh logeait), et avec des arbres. Puis, faire coïncider l’image avec le tableau en le contorsionnant et le maquillant à l’aide d’un outil de dessin sur ordinateur et de manipulations expertes. Le résultat est bluffant.  


Le spécialiste affirme, approuvé par la directrice du musée Van Gogh d’Amsterdam et l’arrière-petit-neveu du peintre, que l’endroit est à 99% celui où l’artiste se serait assis le 27 juillet 1890 (exactement à l’emplacement de la flèche, qui n’y était pas à l’époque), face au 49 rue Daubigny.
Il aurait attendu que passe le cycliste (qui était en réalité arrêté pour que son image reste nette), puis, contemplant les racines erratiques des vieux arbres, se serait abimé dans des pensées sans illusion sur la destinée humaine, et aurait transcrit ses idées noires d’un pinceau décidé, histoire de laisser un testament aux experts de l’avenir (les racines sont des choses hautement symboliques dans les bistrots que fréquentent les spécialistes en Van Gogh).
En fin de journée, après un bref retour à l’auberge, sans saluer personne, il serait parti d’un pas inflexible dans les champs pour se rater à moitié, mais méthodiquement, et finir par mourir 2 jours plus tard.

C’est une belle histoire édifiante. Van Gogh, dont on estime sans doute qu’il aura raté sa vie parce qu’il n’a pas vécu de sa peinture, aurait tout de même réussi quelque chose, son suicide.
Si l’emplacement de la rue Daubigny est plausiblement celui du tableau, le récit d’un Van Gogh en pleine période créative mais déterminé à se supprimer en laissant un message d’adieu au monde est un conte de fée pour journal télévisé. Il renforcerait même involontairement certains arguments des défenseurs de l’hypothèse du coup de révolver accidentel lors d’une beuverie.

C’est cependant la version enchantée qui sera reproduite par les médias, convoqués en fanfare le 28 juillet dernier au 49 rue Daubigny, pour apprendre au monde la bonne nouvelle. Nous n'en savions rien, il y avait pourtant un mystère, mais il n'était plus mystérieux.

Ainsi dans ce village où le peintre ne passa que deux mois mais où chaque pierre, chaque feuille, chaque nuage, chaque affiche, évoque, respire, irradie l’art de Van Gogh, comme on le lit dans les réseaux sociaux, un nouveau lieu de pèlerinage ouvrira bientôt.
Pour l’instant protégé de l’avidité idolâtre du public, qui pourrait bien s’y tailler des allumettes ou des cure-dents, les officiels cherchent encore que faire de ce tronc d’arbre pourri par les intempéries, au pied d’un raidillon poussiéreux au bord de la route.
 

mardi 14 avril 2020

Histoire sans paroles (36)

Nombre de penseurs de tous les temps, et même des mathématiciens contemporains, ont affirmé, dans l’esprit de Platon, que la mathématique n’est pas une création du cerveau humain comme l’est le langage, destiné à simplifier et transmettre sa vision du monde, mais qu’elle préexiste, comme une entité abstraite, avec ses règles, ses formes et sa logique, comme la lumière, le feu ou les nuages, et que l’humain la découvre par une sorte d’opération magique et l’utilise alors comme outil pour comprendre le monde.
C'est vrai, pourquoi faire simple et évident alors qu’on peut faire complexe et invérifiable ?
Cela rappelle la célèbre démonstration faite par un prédicateur américain sur la banane, qu’il affirmait conçue par une intelligence créatrice nécessairement supérieure à l’humain, et dont ce dernier aurait compris le fonctionnement en constatant, parmi d’autres caractéristiques miraculeuses, que sa forme coïncidait exactement à la conformation des phalanges de la main pour une préhension idéale (*). 
Il faut admettre avec ces adeptes du surnaturel, que si la ligne droite tangente à un cercle (notre illustration, la Creuse à la croix de Laumay) ne respectait pas les règles de base prescrites par la géométrie, elle pourrait bien toucher ce cercle en plus d’un point, et entrainer ainsi des catastrophes ferroviaires certainement dommageables.
Comme l'écrivait Galilée en substance en 1623 dans Il Saggiatore (Le Trébuchet), « l’univers est écrit en langage mathématique, ses caractères sont des figures géométriques, et tenter de le comprendre sans connaitre ce langage serait une vaine errance dans un sombre labyrinthe. »

(*) Lire également dans ce même blog sur un sujet très voisin : Pourquoi les tortues ne sont pas cubiques.

samedi 1 février 2020

Examinons les musées parisiens

Détail d’une photo du château de Mme de Provigny à Arcueil, photographes Séeberger frères en 1907, musée Carnavalet PH39154.


Enfin ! Depuis peu, les collections des musées de la ville de Paris sont visibles sur internet, sur un site gratuit ouvert à tous !

Ne vous attendez pas à y trouver les collections du Louvre, du musée d’Orsay ou du centre Pompidou, mais seulement celles des musées de la ville de Paris, c'est à dire du Petit Palais (qui se fait appeler musée des Beaux-Arts, avec des majuscules partout), des musées Carnavalet, Cernuschi, d’Art moderne, Cognacq-Jay et quelques autres. Ce qui est déjà pas mal. 320 817 objets aujourd’hui en ligne.

Malgré des affèteries d’affichage et des animations compulsives qui perturbent un peu la visite, erreurs de jeunesse, les informations disponibles sur chaque œuvre sont particulièrement riches, et l’outil de recherche est très bien conçu, qui place en tête des résultats ceux qui contiennent tous les mots d’une requête multimot, ce qui est plutôt rare.
On y trouve même l’anecdotique, approximatif et ridicule, mais très à la mode, critère de recherche par les couleurs, qui peuvent être combinées.

Outil idéal pour l’étudiant, le chercheur ou le scientifique, il le sera moins pour le voyageur immobile qui aime à se perdre dans l’admiration des détails d’un tableau ou d’une gravure, car le site souffre d’un défaut dû, peut-être, à une limitation volontaire, par économie : l’affichage des reproductions ne se fait pas, à l’écran, dans la meilleure résolution disponible, même usant du zoom, et quand, un peu désappointé, on décide tout de même de télécharger la reproduction libre de droits, on constate que le dossier obtenu contient, avec le texte détaillé du cartel, toutes les ressources visuelles et notamment des reproductions de haute qualité, jusqu’à 6000 pixels.

En dépit de cette petite contrariété, il convient de s’installer au fond d’un bon fauteuil pour courir voir l’exposition des 320 817 objets de la collection des musées de la ville de Paris, et d’en faire une promotion enthousiaste, car c’est un modèle pour les musées français, et un camouflet à la mesquinerie des grands musées nationaux, Orsay, le Louvre, Beaubourg, qui s’attribuent toujours des droits d’auteur illégaux sur les médiocres reproductions de leur collection.

Et si, bien entendu, la consultation d’une reproduction sur internet ne peut pas remplacer la contemplation de l’original, elle est bien souvent moins décevante et plus enrichissante, notamment quand l’œuvre réelle est exposée dans de mauvaises conditions de lumière, chose courante, ou quand elle n’est même pas montrée au public et s’empoussière dans des réserves, ce qui est le cas de la majorité des collections des musées, sans parler des dessins, aquarelles, gravures, jugés fragiles et qu’on aère seulement quelques jours tous les 10 ou 20 ans, dans la pénombre d’une exposition confidentielle.


Hubert Robert, Chapelle de la Sorbonne avec la voute de la nef effondrée, après 1800, huile sur toile 104 cm x 137 cm. Musée Carnavalet. Le site des musées de la ville de Paris ne précise pas, pour Carnavalet, si les œuvres sont actuellement exposées ou en réserve. La reproduction du site, manifestement anémique, a été un peu améliorée. Cliquer sur l'image l'affichera avec Google Photos et permettra de l'agrandir jusqu'à la dimension disponible de 5000 pixels.

mardi 3 décembre 2019

La malédiction du Louvre

« Il est temps de décrocher Mona Lisa. […] Le Louvre n’a pas un problème de surpeuplement, il a un problème de Mona Lisa[…] Il faut qu’elle s’en aille. Elle est un risque pour la sécurité et un obstacle pour l’éducation. […] Les Anglais viennent d’élire cette année Mona Lisa l’attraction la plus décevante au monde, battant ainsi Checkpoint Charlie. […] Aucune œuvre d’art ne devrait rendre les gens malheureux. »
Jason Farago, éditorialiste spécialiste de l’art, publiait dans le New York Times du 6 novembre 2019 un article grinçant, après une visite du Louvre en été, article en accès libre sur artdaily.com.

Le Louvre en 2024. Les salles sans Joconde, jamais visitées, sont devenues trop couteuses à entretenir et à surveiller. On en a supprimé tous les tableaux. Il est toujours possible de les voir, un par un et sur demande, en prenant rendez-vous, dans les réserves de Lens, mais la visite privée est hors de prix.


Le rôle principal d’un musée de beaux-arts est, encore pour quelques temps, de préserver et présenter le patrimoine artistique des peuples, avec tout le flou que comporte chacun des termes de la proposition.
Préserver, c’est empêcher la dégradation naturelle. Dans un système physique on appelle cela réduire l’entropie, dans un système économique c’est dépenser sans fin.
S’agissant du domaine public, il est logique que cette dépense soit financée par l’État et l’impôt. Mais, ici comme dans bien d’autres domaines plus vitaux, l’État se défile progressivement.
Dans le cas des subventions au Louvre, en 10 ans par exemple, la participation de l’État a été réduite de 16%, soit une baisse de 26% en comptant l’inflation (14%), quand le nombre de visiteurs augmentait de 20%.
Il est juste de dire qu’en contrepartie l’établissement public est libre d’imaginer tous les moyens, pas nécessairement légaux, de compenser cette érosion.
Et là, c’est le Far West ! Le Louvre se comporte depuis une vingtaine d’années comme une entreprise désespérée au bord de la faillite, capable de n’importe quel acte irréfléchi.

Passons rapidement sur la prolifération des visites ou soirées privées pour gens fortunés, sur les prêts d’œuvres (qui sont des locations très lucratives, parfois de très longue durée), et sur les réductions d’effectifs et par conséquent la fermeture régulière de 20% à 30% des salles du musée, justifiées par des travaux imaginaires dans un plan annuel des fermetures.

Il y eut, en 2005 et pendant les années suivantes, l’interdiction de prendre des photographies à l’intérieur du musée, afin d’augmenter la vente de cartes postales, véritable comédie de la mesquinerie en quelques épisodes peu reluisants, petitesse qui sévit toujours, illégale, à l’occasion d’expositions temporaires d’œuvres pourtant du domaine public.

Il y eut entre 2010 et 2015 la ruée vers les mécénats les plus douteux. Peu regardant sur la provenance de l’argent, on vit le président de l’institution se livrer à quelques bassesses, comme faire exposer aux Tuileries les photos de vacances d’un coréen criminel et milliardaire en échange d’un substantiel don sans affectation.
Et les dons douteux n’ont pas pour autant disparu, comme le montre aujourd'hui la résistance du Louvre aux pressions écologistes qui voudraient que soit abandonné le considérable soutien financier de la société Total, alors que les plus grands musées internationaux ont maintenant annulé tous les mécénats des compagnies pétrolières.

Sans oublier l’histoire du Louvre Abu Dhabi, grosse opération profitable, activement soutenue par l’État français et qui mélange, à la gloire des plus belles réalisations de l’espèce humaine, une partie de la collection d’œuvres du Louvre, une base militaire française, un faux Léonard de Vinci porté disparu, les fruits les plus sophistiqués de l’industrie de l’armement, et des marées d’hydrocarbures, le tout ponctué de tortures d’opposants et de crimes de guerre, dans une monarchie minuscule dirigée par le Père Ubu. [Après publication et relecture, l'auteur reconnait avoir, dans ce paragraphe et sous l'élan de l'indignation, mélangé sans distinction les Émirats Arabes Unis et l'Arabie saoudite. C'est une erreur qu'il regrette en souhaitant qu'elle ne posera pas un voile de doute sur le reste de cette chronique par ailleurs parfaitement sourcée]  

Mais tout cela n’était rien, car il restait, susceptible d'ajustements dans le budget de l’établissement public, le poste le plus important dans ses ressources propres (60%), et 35% de ses recettes totales : le client.
Le Louvre a une réputation internationale de grand musée, et il dépasse effectivement en nombre de visites la Tour Eiffel et le château de Versailles. Il a reçu plus de 10 millions de visiteurs en 2018, supplantant ainsi le parc d’attraction Disneyland Paris, qui accuse une régulière érosion de sa fréquentation depuis 10 ans.
Et le plus simple pour manipuler le client, après le fiasco des cartes postales, était de bidouiller le prix du ticket d’entrée.

Cela s’est fait avec régularité et à des taux de hausse à rendre jaloux n’importe quel usurier : 10% en 2012, 10% en 2013, et le pompon en 2015, avec une augmentation de 25%.
Pour camoufler l’envergure du geste, le Louvre groupa alors simultanément la visite des collections permanentes et des expositions temporaires dans un seul ticket, sans en mesurer l’impact déplorable sur l’organisation des flux. Et le tout sans réaction notable des consommateurs, constitués il est vrai à 73% de clients étrangers captifs et soumis aux agences de voyage.

Le Louvre en 2024. Des militaires armés de mitrailleuses parcourent le musée en tous sens pour dénicher les visiteurs qui cherchent à éviter la Joconde. Ils les conduisent alors aimablement mais fermement dans l’aile d’attente pour l’œuvre la plus géniale du monde, après quoi les contrevenants doivent montrer leur allégeance en publiant un selfie sur le site de la préfecture de police. Ici, un touriste exilé dans les salles de sculpture antique essaie d’échapper à leur œil perçant, mais il est sans doute repéré par la présence du journaliste photographe accrédité.

La conséquence catastrophique du ticket unique se produisit en février 2017, quand une partie des visiteurs qui avaient réservé pour l’exposition Vermeer se vit refuser l’entrée du musée au prétexte qu’il y avait trop de monde.
Le chaos et la petite apocalypse locale qui s’ensuivirent secouèrent quelques temps même la presse généraliste et confirmèrent la réputation de redoutable gestionnaire du président de l’époque (qui a pourtant été reconduit en 2018).

Depuis, dans l’administration du musée, on a vu encore bien des actes malheureux et inconséquents.
Le dernier en date, pendant l’été 2019, période d’affluence extrême, fut la réalisation des travaux de rafraichissement des peintures de la salle d’exposition de la Joconde, forçant son déplacement temporaire dans une aile du musée transformée en hangar à bestiaux, avec des barrières de cheminement d’une file d’attente, des gardiens libérant l’accès au tableau à un petit groupe chaque minute, à distance respectable, et lui aboyant des semonces.
Des journalistes spécialisés racontent qu’ils erraient abasourdis dans les autres salles quasiment désertes, alors qu’on refusait des visiteurs à l’entrée d'un musée totalement désorganisé.

Cet épisode a suscité des critiques et des éditoriaux sarcastiques, jusque dans les plus grands journaux étrangers (voir l’exergue de cette chronique), et a entrainé la décision par le Louvre d’obliger à réserver dorénavant à l’avance un créneau d’une demi-heure pour toute visite du musée, y compris des collections permanentes.
Ça n’est certainement pas la bonne solution logistique, mais l’obligation a provoqué un effet collatéral bénéfique en posant une jolie cerise au sommet du gâteau, car à l’occasion de l’exposition Vermeer en 2017, le prix du ticket avait été augmenté de 13% en cas de réservation par internet (sans justification crédible). Comme toutes les visites des collections permanentes doivent désormais être réservées ainsi en ligne, et qu’elles constituent plus de 90% de l'affluence, faites le calcul…

Enfin une autre voie prometteuse, qui s’ouvre aujourd’hui dans le cadre de la farce des restitutions d’œuvres d’art, est la tentative du gouvernement de relâcher discrètement les derniers freins à l’aliénabilité des œuvres des collections publiques. S’il y parvient, le Louvre pourra tâcher d'équilibrer son budget en vendant des œuvres du domaine public à des institutions et des intérêts privés.

On voit par là, à travers cette revue succincte des combines et tribulations du plus grand musée de l’univers, qu’il reste une confortable marge de progression, pour des gestionnaires incompétents et motivés.

  

lundi 25 novembre 2019

Clichés de Conques


Conques [kɔ̃k] (prononcer konk) est un joli petit village de l’Aveyron, certains diront du Rouergue, ou du Midi-Pyrénées, voire de l’Occitanie, bref, du sud de la France, mais alors très au nord de tout cela, à peu de chose près en Auvergne, dans une vallée boisée.

Jadis florissante et fréquentée par les pèlerins qui partaient du Puy-en-Velay vers Compostelle, Conques était une ville. Si la tendance démographique, régulière depuis 1900, persiste, elle sera vide vers 2045, et seulement ouverte à heures fixes, comme un parc d’attractions.
Les employés et commerçants arriveront le matin en camionnette, un peu avant les touristes, rinceront les rues, rempliront les distributeurs de cartes postales, et aéreront l’abbatiale classée au Patrimoine mondial de l’humanité où parfois, en fin d’après-midi, seront données des pièces de musique baroque. 

Intérieur de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, transept nord et ambulatoire. Le piano à gauche qui parait plus récent que le petit orgue positif, à droite, ne l’est probablement pas. L’orgue a été créé en 2000 par J. Boissonnade.
Il parait que les vitraux sont du grand peintre abstrait Pierre Soulages. Leur vertu essentielle est de ne pas le faire remarquer.


AltL’abbatiale est célèbre pour les sculptures débridées du tympan de sa façade ouest, qui représentent un Jugement dernier. On nous informe, sur sa moitié droite, que « Les injustes sont tourmentés de supplices, brulés dans les flammes, ils tremblent devant les démons et gémissent sans fin. Les voleurs, les menteurs, les trompeurs et les rapaces avides, les voilà tous condamnés ainsi, de même que les criminels. Ô pécheurs, à moins que vous ne changiez de vie, sachez que le jugement sera rude pour vous ».
Mais pas d’affolement, ce sera après la mort, et les textes ne sont pas vraiment limpides sur l'échéance. Actuellement, on peut se gaver et profiter de tout et de tous.
Les textes gravés seraient truffés de jeux de mots et de finesses oulipesques. Tout cela est analysé avec beaucoup de sérieux dans le site définitif et d'une captivante érudition de P. Séguret.

À l'époque, on aimait aussi les couleurs vives. La pierre calcaire, après 800 ou 900 ans, en a conservé de nombreuses traces. Les couleurs d’alors ont d'ailleurs été extrapolées dans des spectacles lumineux, peut-être immodérément.
Il n’est pas impossible que l’engouement contemporain pour l’authenticité, et l'attrait pour les coloriages tapageurs, finissent par faire un jour de Conques un petit Disneyland de l’art roman.



dimanche 11 août 2019

La vie des cimetières (88)



À Plovan en Bretagne, à moins de 2 kilomètres de la baie d’Audierne et de la fin de la terre, la chapelle de Languidou était entourée d’un cimetière probablement jusqu’au début du 20ème siècle, quand le puzzle éparpillé qui en subsistait fut élevé en une jolie ruine médiévale, et au titre de monument historique, en 1908.

Les érudits la dataient du 13ème siècle, et du 15ème pour la superbe rosace, qui a mieux résisté aux intempéries que le christ du calvaire.
L’Encyclopédie participative en ligne, très documentée, estime qu’elle a été restaurée dans le désordre, de façon « radicale et hasardeuse ».
Depuis elle est scrupuleusement entretenue dans cet état.

On ne sait pas où aurait été alors déplacé le contenu du cimetière. Peut-être dans l’ossuaire de Plovan.





dimanche 4 août 2019

Vous étiez prévenus

En 2013 et 2015, Ce Glob est Plat s’alarmait de l’expansion d’un nouveau mode de commercialisation des données numériques (logiciels, livres, musique), voisin de la location.
Le procédé consiste à ne plus vendre les applications, les fichiers de musique, les journaux et revues, au client, mais à lui accorder un droit d’usage temporaire sur ces objets virtuels. Une location nominative.

Le commerçant n’y trouve que des avantages, le client fort peu. Il ne possède plus rien, ne peut plus partager sa musique, ni imprimer ses livres, ni même copier pour une citation plus d’une phrase à la fois. Le prix de location de la chose est régulièrement révisé, et le client peut tout perdre, sans raison, du jour au lendemain.

Ne croyez pas qu’enfin s’est réalisé le rêve de Proudhon ; la propriété n’a pas disparu, elle s’est seulement concentrée dans quelques mains.
Au moment de sa mort, il restera à planter en terre les restes du client à qui plus rien n’appartient dans un petit sachet biodégradable, et on invalidera ses autorisations de prélèvement mensuel.

Les marchands ont enfin inventé le mouvement perpétuel. On s'arrange pour que le client soit prisonnier de la boucle de fourniture d'un service dont on rend la sortie difficile, par exemple en le mêlant à un fouillis de services complémentaires. La référence ingénieuse en la matière est la location de voiture avec option d'achat (LOA), pourtant plus chère que l'achat d'une voiture à crédit, et dont on ne sort jamais.


Vous connaissez certainement la société Microsoft, créée par Bill Gates que Wikipedia dit philanthrope, et ses logiciels Windows, Word, Excel qui équipent 1,5 milliard d’ordinateurs. Devenu milliardaire, il a constitué une fondation humanitaire qui est en réalité un trust fiscalement optimisé, et qui investit dans les pires industries de la planète. Il aurait ainsi décuplé son capital.
La société Microsoft vend toujours ses applications bureautiques, mais peut-être plus pour longtemps, car elle déploie résolument sa version « en location », Office 365, qui a déjà séduit un troupeau de 220 millions de clients tondus à date fixe.

Et comme le font ses concurrentes pour les livres ou la musique, Apple, Amazon, Google, Spotify, Deezer et tant d’autres, Microsoft vend depuis 2 ans des livres numériques, selon le procédé de l’autorisation temporaire de lecture.
En fait, le verbe est à conjuguer à l’imparfait. Elle vendait. Car considérant que cette activité ne lui rapportait pas suffisamment, elle vient de l’arrêter en juillet 2019. Ce qui signifie que même téléchargés, les livres de la bibliothèque Microsoft ne sont maintenant plus lisibles par les clients qui les ont achetés, car l’autorisation de lecture ne leur est plus accordée par le système de verrouillage.

Et comme Microsoft ne pouvait pas voir sa bibliothèque se répandre librement sur internet en déverrouillant tous les livres vendus, elle a déclaré rembourser les clients qui en feraient la demande.
Il existe heureusement des moyens variés et relativement simples, mais qu’on ne peut pas citer ici, de contourner ces protections, et les infortunés lecteurs de la bibliothèque Microsoft un peu débrouillards qui se feront rembourser pourront ainsi doubler leur mise.

Cet épisode n’est qu’une petite alerte, désagréable pour les amateurs de lecture qui ont fait confiance à une grande entreprise, mais lorsque les mastodontes de la location de livres et de revues en ligne, comme Amazon (Kindle) ou Apple, verront s’éroder leurs bénéfices sous la pression d’une nouvelle concurrence, ou d’un changement de comportement des consommateurs, ne pensez pas que leur altruisme ira jusqu’à rembourser leurs centaines de millions de clients.

Il y a dès maintenant nombre de moyens de ne plus consommer comme on ouvre un robinet d’eau tiède, de consommer sans se soumettre, en achetant un bien et non un droit d'usage. Rester propriétaire des objets culturels numériques est encore possible. Il suffit de chercher un peu.

jeudi 18 juillet 2019

Histoire sans paroles (32)


Est-il vraiment utile de farfouiller dans les histoires qui relatent des souvenirs de lieux abandonnés, comme cette abbaye cistercienne, près de Mortain-Bocage dans la Manche ?  
On y trouvera inévitablement de furtives religieuses, des révolutionnaires intimidés, des séminaristes naïfs, des enfants égarés en colonie de vacances, des militaires belges convalescents, des envahisseurs allemands surexcités, des femmes parturientes, des membres de la communauté religieuse des Béatitudes amateurs d’abus sexuels, peut-être même une avocate énergique et avide qui sollicitera mécènes et investisseurs et promettra de transformer l’ensemble en complexe hôtelier de luxe, avec commerces et artisanats d’art régional. 
Tout cela, on le sait déjà. 

Nota bene : l'image en illustration est très large (12 000 pixels) et l'outil de zoom de Gougueule mettra plusieurs secondes pour en afficher les détails.

vendredi 27 avril 2018

Histoire sans paroles (27)


L'antique serre, le vivant potager et le château de La Bussière, dans le Loiret. 
Pour lire l’heure sur le clocher de la tour d’entrée, ou tenter de déchiffrer l’aphorisme (de comptoir) attribué à un pape et certainement apocryphe, sur l’ardoise devant la serre, cliquez sur l’image panoramique en grand format (9000 x 3045 pixels) et zoomez...

jeudi 8 février 2018

Pénurie soudaine de réalité


Derrière leur cache-nez, les peuples septentrionaux, qui vivent durant presque toute l’année dans des paysages auxquels manque la partie supérieure, la surface, doivent bien rire aujourd’hui du reste de l’Europe.

Soudain bouleversée devant l’effacement d’une partie de son décor quotidien, l’Europe avance à petits pas précautionneux, se congestionne, s’embouteille. Sa réalité lui échappe, comme gommée. Elle n’est pas habituée à se déplacer sur une abstraction, ou alors, une fois tous les dix ans.


Les peuples du Nord, eux, vivent continument dans ces paysages conceptuels qu’il faut reconstituer mentalement, c’est pourquoi ils produisent des films policiers ou des films d’horreur tellement abstraits. Cela tient à leurs paysages épurés, géométriques, désincarnés.

Alors ils sourient certainement de voir les pages des blogs et des médias du reste de l’Europe soudain blanchir à l’unisson. Ils savent que cela ne dure pas, que le Sud est frivole, et qu'ils se retrouveront bientôt à nouveau seuls dans leur décor métaphysique.





lundi 11 septembre 2017

Histoire sans paroles (25)

À la grande époque de la colonisation massive de l’Afrique, de l’Asie et des Amériques, quand l’Européen réalisa que la terre était bien plus vaste et féconde que son imagination, il voulut montrer les richesses de la création à ses semblables. 
Et le moyen de présenter cette profusion des êtres vivants fut de les empailler et de les ranger soigneusement étiquetés dans les vitrines de nouveaux muséums, consacrés aux souvenirs zoologiques, botaniques et ethnographiques des grands voyageurs, commerçants ou militaires. 
Un siècle ou deux plus tard, il ne reste plus grand chose de ces cabinets de curiosités. Les plus riches collections ont été transformées en musées d’histoire naturelle, et les autres ont fermé, à l’exception de quelques villes de province qui les entretiennent encore par habitude ou par un souci un peu suranné et désintéressé de l’instruction publique. 
On y retrouve, aujourd’hui, plus que les restes fanés de la créativité de la nature (que l’on a découverte depuis avec plus de détails et de présence sur les écrans de télévision ou d’ordinateur), un peu de la mémoire de notre propre enfance, quand nous croyions que le monde au complet, bigarré et inquiétant, était classé définitivement là, par ordre alphabétique, immobile et muet, dans ces salles vert pâle où bruissaient nos chuchotements et où résonnaient sous nos pas les craquements du parquet luisant et odorant.

lundi 4 septembre 2017

L'Angélus de Portbail



L’attirance vers les épaves de bateaux est sans doute un penchant universel. Leurs carcasses décharnées ne devraient évoquer que la tristesse, la solitude des cimetières, or on distingue dans le regard de qui les approche un mélange de compassion et d’admiration, et un peu de la mélancolie des rêves de voyage inassouvis.

Mais la puissance publique craint en permanence d’être jugée responsable si un jour un enfant qui a joué près d’une épave est retrouvé grimaçant et fiévreux, divaguant dans les dunes, animé de grands gestes tétaniques et luisant de sa propre bave.
Alors elle s’en décharge à grand renfort d’injonctions administratives avec accusé de réception, en réclamant régulièrement aux propriétaires la destruction de leurs épaves.

Ainsi le riche littoral breton a vu disparaitre, lentement, depuis 20 à 30 ans, nombre de bateaux en ruines qui se désagrégeaient sur ses estrans et dans ses estuaires. Lentement, car tous les subterfuges sont bons pour faire retarder la fatale échéance administrative, et les frais inhérents.


L’histoire de l’Angélus de Portbail est exemplaire.

De son vivant, il était chalutier de bois de 40 tonneaux (113 mètres cubes) et près de 17 mètres. Usé par 42 ans de pêche et d’activités moins nobles, il était acheté en 1995 par un passionné qui avait rêvé de le remettre en état mais n’en eut pas les moyens et l’échoua peu après dans le havre de Portbail, au nord-ouest du Cotentin.

Dix ans plus tard, en septembre 2007, la Direction des affaires maritimes demandait l’enlèvement de l’épave qui « présentait un danger pour les usagers de l’estran ». Le propriétaire gagnait alors un peu de temps en le « sécurisant », enlevant le pont effondré et quelques clous, et surtout en créant une association de défense de l’épave, un site internet, et en sollicitant auprès de la Fondation du patrimoine maritime et fluvial le label de « Bateau d’intérêt patrimonial, B.I.P.», qu’il obtint promptement, ce qui préserva l’épave jusqu’au 31 décembre 2011, protection prolongée depuis jusqu’à fin 2016.

À l’époque déjà le bateau n’était plus qu’un squelette, mais c’était devenu une des attractions les plus pittoresques du site de Porbail.
De l’épave, on admirait la perspective du pont « au 13 arches » qui enjambent le havre, prolongée par l’hôtel restaurant homonyme surplombé par les formes épurées de la curieuse église Notre-Dame.
C’était le décor des photos de mariage et des cartes postales de l’Office de tourisme, le motif favori des photographes amateurs ou professionnels de la région et de leurs sites sur internet.



De nos jours le décor a peu changé. Le bateau, devenu une ruine officielle, un zombie estampillé, s’émiette un peu plus à chaque marée et à chaque averse. La baleine bleue peinte sur son flanc bâbord est maintenant presque effacée. Les sites internet des photographes, désuets, s’affichent laborieusement par absence d’entretien. Le portail de l’association de défense de l’épave est inactif depuis deux ans. Le label B.I.P. n’a pas été renouvelé.

Il est temps qu’un nouveau bateau, désaffecté, s’échoue dans le havre, et présente durablement au spectateur un flanc aux couleurs encore vives, artistiquement disposé. L’Etacq de Cherbourg, petite épave peinte de rouge, déjà sur place à 147 mètres au sud-sud-ouest de l’Angélus, ferait l’affaire, s'il avait l’envergure d’un successeur.