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mercredi 6 septembre 2023

Améliorons les chefs-d’œuvre (27)

Le mystère des tableaux qui fondent

Dans le Dictionnaire de la peinture par les peintres, Pascal Bonafoux cite Cézanne à propos des tableaux de Delacroix qui se décomposaient déjà du vivant du peintre :
Un jour, devant l’Entrée des croisés à Constantinople de Delacroix, Cézanne dit à Gasquet : "Nous ne la voyons plus. J’ai vu, moi qui vous parle, mourir, pâlir, s’en aller ce tableau. C’est à pleurer. De dix en dix ans, il s’en va… Il n’en restera, un jour, plus rien… Si vous aviez vu la mer verte, le ciel vert. Intenses […] Quand il l’exposa, on cria que le cheval, ce cheval était rose. C’était magnifique. Une rutilance. Mais ces sacrés romantiques, avec leur dédain, usaient d’atroces matières. Les droguistes les ont volés comme dans un bois."


Fin 2022, dans un hommage au grand Pierre Soulages, nous suggérions de surveiller ses lourds panneaux de goudron suspendus dans les grands musées, qui ne résisteront pas perpétuellement aux exigences de la gravité. 
Or à peine éteint l’écho de son oraison funèbre par le président de la République et entamé le "dialogue du défunt avec les siècles", des tableaux du peintre exécutés vers 1960 se mettaient à couler dans les réserves des "Abattoirs, Musée – Frac Occitanie", le musée d’art moderne de Toulouse.

Que des matières qui ne devraient pas se liquéfier coulent miraculeusement, la chose est courante, parfois avec ponctualité, comme à Naples où le sang de saint Gennaro fond dans sa fiole trois fois par an pour des périodes suffisamment longues et précisément planifiées pour le bénéfice des commerçants de la ville et le prestige des autorités religieuses.

Dans le secteur de la peinture également, la question est connue depuis le début du 19ème siècle, avec la commercialisation des peintures en tube et le mélange dans les couleurs de produits chimiques instables, du zinc friable au bitume et au plomb qui ne sèche jamais. De nos jours, les tableaux des plus mauvais techniciens parmi les grands peintres du 19ème siècle, de Prud’Hon à Delacroix, bougent encore ; après 200 ans la couche picturale se déforme toujours, gonfle ou se contracte, se décolore, noircit... 

Dans le cas de Soulages, plutôt qu’à un miracle surnaturel, on a probablement affaire à l’indélicatesse d’un fabricant, ou aux expérimentations téméraires du peintre qui, déjà très demandé, noircissait alors facilement ses deux à trois mètres carrés de toile par jour ; à ce débit-là on n’est plus très regardant sur la qualité des matériaux.


Nul n’est censé ignorer que la loi sur les droits d’auteur interdit de reproduire librement les œuvres d’artistes morts depuis moins de 70 ans. On devrait attendre 2093 pour illustrer cette chronique. Tout aura alors fondu. Aussi avons-nous opté pour Craiyon, alias DALL-E, l’intelligence artificielle qui se rit des droits d'auteur. Nous lui avons demandé d’illustrer "Soulages pensif devant un de ses tableaux qui coule comme de la guimauve". Sans doute n’avons nous pas été assez clair, il parait que guimauve se dit marshmallow en anglais. Mais au moins sommes-nous en règle avec l’état du droit. 


L’experte en Soulages chargée du diagnostic et de la restauration (voir cette vidéo CNRS de 7min.) note que le phénomène, l’huile qui s'écoule des empâtements, se produit sur des tableaux de Soulages présumés secs peints entre décembre 1959 et mars 1960, mais aussi sur les toiles d’autres peintres qui travaillaient alors également à Paris (Georges Mathieu, Willem de Kooning, Joan Mitchell…) 

Et le phénomène constaté à Toulouse dans les réserves des Abattoirs se produit sans doute dans d’autres musées puisque certains peintres cités par la restauratrice ne sont pas représentés à Toulouse.
Il ne serait pas étonnant que le dérèglement climatique, qui s’accentue au-delà des prévisions, notamment la chaleur, ait commencé à dégrader les délicates conditions de conservation dans les musées.

Ainsi, entre la peinture romantique qui n’en finit plus de se décomposer, la peinture impressionniste qui pâlit et s’émiette au moindre courant d’air, et la peinture expressionniste abstraite qui se met à fondre, les règles de gestion des droits de reproduction des œuvres, au moins dans ce secteur, pourraient être simplifiées. À quoi bon poireauter 70 ans encore après la mort de l’auteur pour accueillir dans le domaine public des tableaux qui n'ont pas même attendu la fatale échéance pour s'abandonner au pire des délabrements ?

dimanche 25 décembre 2022

La vie des cimetières (106)

Sempé, En double file (détail, dans Des hauts et des bas, 1970)

On disait à D…, médecin mesmériste : 
— Eh bien ! M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir.
— Vous avez, dit-il, été absent ; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri.
Nicolas Chamfort, Caractères et anecdotes, 1795

Comme tous les ans maintenant, alors que l’année n’était révolue qu’à 95%, Le Journal des Arts a supposé que plus aucun nom célèbre ne mourrait d’ici le 31 décembre et a publié dès le 13 un florilège des personnalités du monde de l’art disparues en 2022

Il y en aurait eu 39, dont 15% de femmes, faible pourcentage, mais en constante progression, ce qui est encourageant.
La moyenne d’âge au moment du décès a considérablement augmenté, passant de 80 à presque 85 ans, mais n’allons pas en déduire qu’il suffit de dissuader les vieillards de sortir, de les masquer quand ils le font, et de les vacciner souvent, pour que leur espérance de vie bondisse, n’oubliez pas qu’il ne s’agit que de 39 personnalités choisies parmi les mieux nanties, autrement dit peu représentatives. 

Parmi elles retenons Antonio Recalcati, peintre, sculpteur, graveur, qui fut un des assassins de Marcel Duchamp en 1965 (l’affaire était relatée ici), et mort le 4 décembre, juste à temps pour participer à ce florilège du Journal des Arts. 
Retenons également Pierre Soulages, évidemment, grand peintre officiel aux funérailles nationales, dont nous avions parlé alors

Mais surtout il y eut la disparition, le 11 aout, de l’inoubliable Jean-Jacques Sempé, peut-être inconnu des jeunes générations parce que ses années les plus fécondes sont déjà loin, autour de 1970 et 1980. 

Génie inclassable, rangé à l'étroit parmi les auteurs de dessins d’humour, il réussissait, sur une grande page d’un dessin incertain accompagné d’un court monologue, à exprimer sur la destinée humaine ce que les meilleurs écrivains parviennent difficilement à dire au long de centaines de pages. 
C’était La Bruyère, ou Pascal, en moins sentencieux et beaucoup plus drôle.

(les 3 dessins de Sempé reproduits ou en lien sont extraits de l’album "Des hauts et des bas" publié en 1970 par les éditions Denoël)

samedi 5 novembre 2022

Hommage (Soulages)

L’exercice du pouvoir est toujours accompagné de faste et d’apparat, d’évènements exaltés dans de somptueux décors, destinés à montrer sa grandeur et sa force à l’électeur ébahi.
L’artiste, soucieux de son propre bien-être comme tout organisme vivant, ne refuse généralement pas de collaborer à ces grandioses célébrations. Choisi par le politique, il est souvent médiocre, car le principal critère de choix du pouvoir est le monumental, qui s’accorde rarement avec la finesse.

Avec Pierre Soulages, distingué par la République depuis la fin des années 1970, le choix n’était pas des pires. Ses œuvres sont souvent décoratives, parfois propices au recueillement, voire à la méditation.

Sa carrière avait été exemplaire. Très vite, à 30 ans, le succès, les expositions, une rétrospective à 50 ans, une autre à 60 ans, les commandes officielles, des tapisseries, les vitraux de l’abbatiale de Conques (7 ans de recherche dit Wikipedia pour créer un verre dont on loue l’étonnante propriété de laisser passer la lumière), et une peinture de plus en plus noire et de plus en plus monumentale au fil des années qui s’accumulaient en grand nombre. 
Puis on lui consacra un timbre-poste (ce qui peut paraitre ironique vu la dimension du timbre)
À 90 ans c’était la rétrospective des rétrospectives, à Beaubourg Paris, 500 000 visiteurs, ses tableaux étaient devenus intransportables.
On lui construisait un musée de son vivant à 95 ans, à Rodez, qui connut immédiatement une belle fréquentation (150 000 visites par an).
À 100 ans on l’honorait au cœur du musée du Louvre, privilège rarissime, ses tableaux étaient à la hauteur du lieu, presque 4 mètres, sans parler de leur épaisseur.

L’art officiel est un art de la surenchère, inévitablement. On n’imagine pas une commémoration qui serait moins mémorable que la précédente. Alors on produit, on ne peut plus se retenir, il y a une telle demande, et puis des traites à payer. On produit de plus en plus grand et on manque de place dans l’atelier. Il faut se débarrasser, on multiplie les dons, 100 ou 200 mètres carrés de grands panneaux noirs pour le musée Fabre à Montpellier, et plus de 500 œuvres pour le musée qui porte son propre nom à Rodez, c’est la moindre des choses.

On a bientôt 100 ans et on fabrique toujours, on ne sait par quel miracle de la nature, d'immenses panneaux de 10 mètres carrés et 25 centimètres d’épaisseur d’une matière qui ressemble à du bitume.
Et puis fatalement on meurt.
Le président de la Nation en profite pour faire une cérémonie discrète, dans la Cour carrée du Louvre évidemment, avec des tas de ministres et de personnalités du monde des arts, une sorte d'hommage à soi-même. Applaudir l'arrivée de la veuve centenaire (c'est l'Agence France Presse qui le dit) était peut-être limite, c’est vrai, mais comment retenir son émotion lors d'un moment pareil ?

Et maintenant, il va falloir entretenir la mémoire du grand artiste, se débrouiller pour ranimer ce musée à Rodez dont la fréquentation décline déjà, comme tout musée de province, passées les premières années de visibilité médiatique, et puis s'occuper de ces portions d’autoroute suspendues au plafond ou aux murs des musées à travers le monde, quand elles commenceront à se déformer et s’abimer sous leur propre poids. 



Vous aurez noté que l’article de Wikipedia ne reproduit pas de tableau de Soulages, à l'exception d'une vue d'ensemble d'une salle du musée, et encore cette image est-elle discutée au sein de l'encyclopédie et sans doute bientôt supprimée comme illégale parce qu'il n'y a pas de complète liberté de panorama en droit français. C’est ballot, pour un peintre, mais c’est la loi. Il faudra attendre encore 70 ans que s'éteignent les droits d'auteur. Au musée Fabre de Montpellier, ci-dessus, la photo n'était pas interdite en 2016. Le peintre était encore vivant. Feignons l’ignorance.

lundi 25 novembre 2019

Clichés de Conques


Conques [kɔ̃k] (prononcer konk) est un joli petit village de l’Aveyron, certains diront du Rouergue, ou du Midi-Pyrénées, voire de l’Occitanie, bref, du sud de la France, mais alors très au nord de tout cela, à peu de chose près en Auvergne, dans une vallée boisée.

Jadis florissante et fréquentée par les pèlerins qui partaient du Puy-en-Velay vers Compostelle, Conques était une ville. Si la tendance démographique, régulière depuis 1900, persiste, elle sera vide vers 2045, et seulement ouverte à heures fixes, comme un parc d’attractions.
Les employés et commerçants arriveront le matin en camionnette, un peu avant les touristes, rinceront les rues, rempliront les distributeurs de cartes postales, et aéreront l’abbatiale classée au Patrimoine mondial de l’humanité où parfois, en fin d’après-midi, seront données des pièces de musique baroque. 

Intérieur de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, transept nord et ambulatoire. Le piano à gauche qui parait plus récent que le petit orgue positif, à droite, ne l’est probablement pas. L’orgue a été créé en 2000 par J. Boissonnade.
Il parait que les vitraux sont du grand peintre abstrait Pierre Soulages. Leur vertu essentielle est de ne pas le faire remarquer.


AltL’abbatiale est célèbre pour les sculptures débridées du tympan de sa façade ouest, qui représentent un Jugement dernier. On nous informe, sur sa moitié droite, que « Les injustes sont tourmentés de supplices, brulés dans les flammes, ils tremblent devant les démons et gémissent sans fin. Les voleurs, les menteurs, les trompeurs et les rapaces avides, les voilà tous condamnés ainsi, de même que les criminels. Ô pécheurs, à moins que vous ne changiez de vie, sachez que le jugement sera rude pour vous ».
Mais pas d’affolement, ce sera après la mort, et les textes ne sont pas vraiment limpides sur l'échéance. Actuellement, on peut se gaver et profiter de tout et de tous.
Les textes gravés seraient truffés de jeux de mots et de finesses oulipesques. Tout cela est analysé avec beaucoup de sérieux dans le site définitif et d'une captivante érudition de P. Séguret.

À l'époque, on aimait aussi les couleurs vives. La pierre calcaire, après 800 ou 900 ans, en a conservé de nombreuses traces. Les couleurs d’alors ont d'ailleurs été extrapolées dans des spectacles lumineux, peut-être immodérément.
Il n’est pas impossible que l’engouement contemporain pour l’authenticité, et l'attrait pour les coloriages tapageurs, finissent par faire un jour de Conques un petit Disneyland de l’art roman.