samedi 19 août 2017

Les collections d’été - Les experts

S’il y eut un expert, un spécialiste des collections, ce fut Henri Cueco, dont on a hélas beaucoup parlé, récemment.
Cueco aura tout collectionné, les crayons usagés, les pommes de terre, les cailloux ne présentant aucun signe distinctif, les ficelles, les silences, les noyaux sucés, les queues de cerises, les Angélus de Millet...

Peintre, il représentait parfois sur toile des extraits de ses collections. Et il avoua qu’un jour, invité avec sa femme chez des amis, alors qu'ils découvraient une impressionnante collection de reliques et d’objets religieux, « nous eûmes, stimulés par notre mesquinerie jalouse, l’idée de collectionner des collections ».
Il en écrivit un court livre à la fois léger et profond, débordant d’ironie et d’autodérision, évidemment titré «  Le collectionneur de collections », dont voici un florilège de citations.

Les cailloux : Prévenu des difficultés qui attendent le collectionneur de pierres, j’ai néanmoins décidé de les collectionner. Pas toutes ni n’importe lesquelles. Seulement les pierres ordinaires. […] La pierre banale, le caillou des ponts et chaussées, le gravillon de ballast renvoient à la question fondamentale de leur existence de pierre, de toute existence. Comme il n’y a, de la part du caillou, aucune réponse claire ou énonçable, le collectionneur en vient à se poser la question pour lui-même. Il se pétrifie la cervelle à tenter de comprendre ce qu’il fait ici à contempler un caillou. C’est ainsi qu’il en devient intelligent ou stupide, ou, plus généralement, indifférent. 

Les patates : Le face-à-face quotidien avec des pommes de terre n’a pas éclairci les problèmes fondamentaux que se pose tout être humain depuis les origines. Pourtant, à force de regarder les pommes de terre vivre, j’en viens à me poser des questions très intimes dont la moindre n’est pas : « Que fais-je ici à regarder vivre et mourir une pomme de terre ? »

Les éponges : Le collectionneur d’éponges s’ennuie dans sa solitude amoureuse. Nul ne convoite ses caisses pleines de figures ratatinées et polymorphes. Il les regarde et, les dimanches, les tristes dimanches, il les imprègne d’eau et s’émerveille de leur épanouissement à la moindre onction. Le reste de la semaine, il s’attriste de leur progressif dessèchement. 

Les crayons : Aucun crayon, grand ou petit, ne sait d’avance ce qu’il contient de richesse ou de médiocrité : l’indolence des crayons tient à cette ignorance qu’ils cultivent jusqu’à l’effacement. 

Les acouphènes et les jours : ...et ce silence qui fait pièce aux cris d’oiseaux du jardin, alors que sonne le grelot incessant de mes acouphènes. À l’instant même où leur collection, qui est innombrable et unique, se fera silence, cessera la collection de mes jours.

Henri Cueco - Le collectionneur de collections



Alexandre Vialatte, expert également, spécialiste du catalogue d’objets de la Manufacture française d'armes et cycles de Saint-Étienne (abrégé en « catalogue Manufrance »), affirmait dans une chronique de La montagne du 16 avril 1967 sur les collectionneurs, que nombreux collectionnaient également les malheurs.

« L'époque a été tellement pleine de guerres et de camps de concentration, de prisons, de polices, de terrorismes et de catastrophes qu'il y a ainsi beaucoup de personnes qui ont collectionné les malheurs, les maladies et les jambes de bois. Malgré les records impressionnants, elles ne deviennent jamais célèbres. Ce sont des petits vieux ratatinés. […] Ils se traînent jusqu'à un banc, ils regardent la mer, ils fument la pipe et disparaissent au crépuscule. On ne sait trop où. […] On voit par là qu'il est des collections de toute sorte. »




Ainsi s’achèvent les chroniques des collections d’été.
Finalement, collectionner n’est pas vraiment une activité joyeuse.


Petite annonce : recherche photo du Vélib’ 31416. Récompense garantie. Écrire au blog qui transmettra.

mardi 15 août 2017

Les collections d’été - Le sacrilège

Tout le monde connait Sigmund Freud, grand médecin viennois du début du 20ème siècle, dont on sait, depuis qu’ont filtré au compte-goutte certaines archives tenues au secret par le milieu des psychanalystes, qu’il a inventé la plupart de ses malades, et aggravé l’état des rares qui l’ont réellement croisé.

Mais on peut lui accorder d’avoir réussi l’exploit de faire consommer à des générations d’intellectuels désorientés (en voie d’extinction) un salmigondis de croyances régurgitées des mythologies antiques, une psychologie pour revues de salles d’attente, enrobée dans une théorie non réfutable, et d’en avoir fait un culte, avec sa pensée unique, son jargon ésotérique, ses excommunications et ses rituels lucratifs pour les officiants.
Et créer une secte, une quasi-religion, même Hahnemann, inventeur de l’homéopathie et charlatan par étroitesse d’esprit, n’avait pas réussi à le faire, lui qui n’a converti que les pharmaciens et leurs fidèles publicitaires.

Sigmund Freud, qui avait donc fait fortune en somnolant à l’écoute de ses riches malades, s’était entouré d’une énorme collection hétéroclite de tout ce qui avait un air antique et pouvait évoquer les mythes et usages primitifs des civilisations, vases, statuettes, amulettes, scarabées, amphores, outils.
Il n’a curieusement jamais écrit sur sa collection mais il en était très fier. Elle s’entassait dans des vitrines et sur son bureau à Vienne puis à Londres. On comparait parfois son cabinet à un temple.

Ces 2000 objets ont été répertoriés à la fin des années 1980 et sont maintenant exposés dans le musée Freud de Londres, à l’exception d’une urne grecque de plus de 2200 ans, offerte par la princesse Marie Bonaparte, et que Freud avait réservée pour qu’y soient déposées ses cendres.




Ce qui fut fait en 1939. Sigmund Freud bouclait ainsi sa mise en abyme névrotique en se faisant enfermer dans sa propre collection.

Mais l’histoire ne finit pas là, car le bel objet funéraire, exposé en évidence depuis 1939 dans le crématorium de Golders Green à Londres, non loin de la collection du musée Freud, a fini par tenter quelque démuni inculte et aventureux.

Et le 15 janvier 2014, l’urne était retrouvée au pied de sa stèle, brisée, parmi les cendres répandues de Freud et de sa femme.
Les reliques furent vite ramassées et transférées dans une boite temporaire en attendant de rejoindre l’urne une fois recollée. Le voleur bredouille, qui n’avait eu qu’à tendre les bras à travers la fenêtre, l’avait laissée échapper, probablement surpris par son poids.


Au crématorium de Golders Green, aujourd’hui dans une grande cage de verre sécurisée, sur le piédestal de marbre, dans l’urne rapiécée et vernissée, reposent les cendres de 1939 de Sigmund Freud, mélangées à celles de 1951 de sa femme et à un peu de poussière recueillie en 2014.

Ne manquez pas notre prochaine et dernière chronique des collections d’été dans laquelle nous lirons bientôt les opinions d'un expert, un collectionneur de collections.

samedi 12 août 2017

Les collections d’été - L’idéale

Comme promis, voici un exemple de collection ludique et économique qui, même exercée de manière pathologique n’entrainera pas son adepte dans les tourments de la perdition. Elle s’intéresse à un objet précis, mais elle est aisément transposable à toute une gamme d’objets du même type, en fonction de l’environnement du collectionneur.
Sachez, avant de vous lancer, que l’aveu d’une collection excentrique, même matérielle, emportera toujours en société des sourires dubitatifs, voire dédaigneux. Passez outre, il y va de votre équilibre mental.

Examinons donc la collection des « numéros de vélos en libre service dans Paris de 2007 à 2017 (Vélib’) ».

L’objet est de scruter au hasard des déambulations le numéro inscrit sur la plaque de protection de la roue arrière des vélos, de photographier les plus remarquables, et de classer les photos dans un répertoire dédié, par ordre numérique, chronologique, géographique, ou autre. La chose se pratique donc équipé d'un smartphone de bas de gamme, de préférence quand le vélo est à l’arrêt, essentiellement dans les stations de Vélib’ qui sont la mine d’or du collectionneur.

L’opérateur actuel déclare un parc de 20 000 vélos roulants dans Paris et la proche banlieue, mais les contraintes de maintenance font qu’il en a numéroté près de 100 000 pendant les 11 années de fonctionnement.
Collectionner tous les numéros sans distinction relèverait de l’obsession monomaniaque et serait une frustration continue, puisque 4 numéros sur 5 font désormais défaut. Gardons-nous en, et raffinons la collection en ne recherchant que les nombres remarquables. Pas remarquables au sens mathématique, ni au sens de leur rareté puisque, chaque numéro n’étant représenté qu’une fois, ils ont tous la même valeur sur ce critère.
Mais recherchons les nombres singuliers sur le plan « esthétique », en restant flous dans la définition, ce qui autorisera toutes les fantaisies.

On sait en effet que le cerveau humain est configuré de telle sorte qu’il cherche toujours à simplifier sa représentation du monde. Ainsi, dans la liste des entiers naturels qui dénombrent un parc d’objets, le nombre 666 devrait avoir la même valeur que 327, ou 591, pourtant il est plus facile à mémoriser, à représenter, à répertorier, en bref il est plus satisfaisant pour un encéphale moyen et obtiendra donc une place particulière dans la collection (on dit même que les esprits les plus faibles lui attribuent des propriétés magiques et religieuses).

Et, à l’instar des jeux de mots faits avec les lettres de l’alphabet, on recherchera les nombres symétriques, les palindromes, les ambigrammes, les répétitions et les suites de chiffres.

En illustration, quelques beaux exemplaires appartenant à une riche collection privée dont l’administrateur a préféré rester anonyme (d’autres agrémenteront encore les prochaines chroniques de ces collections d’été).


Bien sûr tout le monde n’habite pas Paris ou sa banlieue, et la série actuelle de vélos est en train de disparaitre, vouant cette collection à un terme proche (les vélos du nouvel opérateur pour 2018, Smoovengo, ne semblent pas comporter de numéro imprimé).
Mais on dit que le perdant recyclerait ses vélos en province, ou à l’étranger.  

Ce Glob est Plat soutiendra sans réserve toute renaissance de cette collection incomparable.

Et à défaut, nombre de numéros de la vie courante pourront la remplacer, l’exemple le plus évident étant celui des plaques minéralogiques, qui avec l’apport des lettres, offrent une grande richesse combinatoire dont les critères esthétiques restent à imaginer.
La barre est d’ores et déjà haute, un collectionneur anonyme ayant déclaré pouvoir apporter la preuve de la plaque « DD - 111 - DD ».

 
Ne manquez pas notre prochaine chronique sur les collections d’été. Elle relatera les mésaventures édifiantes de ce personnage unique, phare de l’humanité qui, ayant dévoilé aux hommes les plus profonds cachots de leur âme douloureuse, et affirmant pouvoir les en délivrer, s’est fait enterrer dans sa propre collection.

mardi 8 août 2017

Les collections d’été - Préambule

Très tôt l’enfant humain apprend à distinguer les choses qui l’entourent, à les comparer, les compter et les classer. Et il en éprouve un tel soulagement, l’impression de connaitre, sinon de domestiquer ce monde qui l’inquiète, que certains ne s’en remettent jamais et passeront leur vie à rechercher cette félicité.
Alors ils ont inventé la collection. La collection de n’importe quoi, car la chose collectionnée est accessoire, elle dépend de souvenirs fortuits, d’émotions particulières, d’un contexte familial.
Le véritable objet d’une collection est le même pour tous, c’est le fait de collectionner, et ainsi de maitriser un petit coin de l’Univers.

On entend généralement que le moteur d’une collection est la possession physique des objets qui la constituent. Ainsi une collection ne pourrait pas être immatérielle.
Il existe pourtant des collectionneurs d’éclipses totales de soleil, qui cherchent à se trouver sur le chemin de l’ombre de la lune toutes les rares fois qu’elle touche la terre (Fred Espenak verra bientôt sa 17ème éclipse totale), ou des collectionneurs de sommets qui n’escaladent que ceux qui dépassent 8000 mètres. Le nombre « d’objets » est certes limité et connu, mais il n’est pas interdit de les gravir plusieurs fois.
Ces collections immatérielles n’ont pas d’entrée dans la nomenclature alphabétique des collections.

On entend également que c’est la pièce (ou la série) unique, celle que les autres n’ont pas, qui valorise la collection et son possesseur. Peut-être, mais ça n’est alors qu’une perversion narcissique de l’activité de collectionner, de même que l’accumulateur désordonné, celui qui ne classe pas mais entasse sans fin, vit une autre perversion, addictive, puisqu’il ne maitrisera jamais sa collection.
On trouvera en fait autant de types de collectionneurs qu’il y a de faiblesses ou de travers humains, jusqu’à la névrose, voire le crime ou la mort.

Forts de ces constatations de fin de repas bien arrosé, nous proposerons, à qui éprouverait un besoin impératif de collectionner mais en chercherait encore l’objet, de débuter par une collection immatérielle, facile, économique, partageable qui peut être exercée à plusieurs (elle devient alors un jeu), et qui serait peut-être négociable sur le marché de l’art (quand on voit les « concepts » qui s’y vendent), en bref le summum de la collection.

Elle fera l’objet du prochain épisode de nos chroniques sur les collections d’été…


Qui a décidé de collectionner les arbres remarquables ne peut pas les héberger sur son balcon ni dans son jardin de banlieue. Il se voit contraint d’aller les admirer sur place et de collectionner les traces de ses visites. Ici le faux cyprès de Lawson dans le parc du château de Combourg, en Ille-et-Vilaine, labellisé en 2012, âgé de 250 ans et derrière lequel le petit François-René de Chateaubriand courait s’isoler dans les cas d’urgence. Il a surement écrit sur le sujet des lignes exaltées au lyrisme enflammé dans ses inoubliables Mémoires d’outre-tombe.

dimanche 30 juillet 2017

Des dés et de leur destinée

L’histoire se passe aux confins de la terre, où elle ne peut pas aller plus loin et se dissout en milliers d’ilots rocheux façonnés par le vent et la pluie, de telle manière que le promeneur en est émerveillé.
Il y voit des formes inattendues, des lapins, des dragons, des objets quotidiens, des casseroles, des sorcières.

Il y a, à Trégastel en Bretagne, entre la Grève blanche et la plage du Coz-Pors, au sommet d’un vague corps de rochers granitiques rongés par les ans, une tête entre le gris et le rose, hautaine comme celle du Sphinx dans le désert égyptien, qui ressemble aussi à une boite de conserve cabossée rappelant un crâne dessiné par Tim Burton, ou à un vieux poste de télévision design à tube cathodique, selon le point de vue.

L’opinion, et la cartographie, l’ont appelé le Dé, parce qu’il est plus ou moins cubique, sous certains angles de vision. En fait, vu de satellite, c’est un trapèze, mais peu importe, tous les dés ne sont pas cubiques, et c’est plutôt à l’équilibre menaçant de ses 1000 tonnes qu’il doit ce sobriquet.

Et comme cette instabilité s’accentue forcément depuis des siècles ou des millénaires, il y aura bien un jour une tempête exceptionnelle, comme celles de 1999 ou de 2008, qui jettera le dé. On dit de ces intempéries inhabituelles qu’elles le sont de moins en moins.










Il reste à organiser les paris sur la face qui sera alors visible de satellite, après que le dé aura versé. Le poste de télévision, la boite de conserve, la tête de mort ou la mystérieuse face aujourd’hui invisible ?
Il est cependant probable que l’espèce humaine ne sera alors plus là pour constater pertes et gains.

jeudi 20 juillet 2017

Monuments singuliers (7)



Le hêtre pleureur de Bayeux

Au milieu de la prairie verte, l’ombre de cet arbre ressemble à une ile. Passant, reste où tu es, là-bas !
Entre la route que tu suis et cette ombre qui tourne lentement, il y a peut-être un abime infranchissable.

Omar Khayyam - Quatrain 142
(Robaiyat CXLII pour les conservateurs impénitents)

Y a-t-il plus vénérable qu’un très vieil arbre monumental, un arbre qui a abrité de son ombre des générations d’humains, pendant des siècles, parfois 1000 ans, sans dire un mot ?

Partout ces arbres sont respectés, on les protège, on les soigne, on leur colle un label « arbre remarquable de France », on installe un panonceau explicatif pour prévenir le passant qu’il côtoie un fragment d’Histoire, et enfin on les classe dans la catégorie convoitée et paradoxale des « monuments naturels ». Un monument étant par définition une construction humaine, une production de la nature ne mérite le statut de monument que si elle attire le touriste par des particularités extraordinaires, des qualités dignes du génie incomparable du « roi de la Création ».

Et ces arbres vénérables font évidemment l’objet de sites amateurs également remarquables par la quantité des informations soigneusement classées par emplacement géographique, ou par espèce, et la profusion de photographies, comme « Arbres monumentaux », « Krapo arboricole » et son héritier, « les têtards arboricoles ».




Et puisque la saison incline au tourisme, arrêtons-nous quelques instants au jardin public de Bayeux, dans le Calvados.
C’est un jardin botanique modeste par ses dimensions mais riche d’un grand nombre d’arbres monumentaux, séquoia, tulipiers, marronniers et surtout du célèbre « hêtre dit pleureur » planté là vers 1860.

Dès le départ, en tant que chose naturelle, il était mal parti, car les spécialistes disent que c’est une sorte de chimère, une greffe, un croisement entre un hêtre commun pour le tronc et un fau ou tortillard de Verzy pour les branches.
Et il eut certainement quelques années de gloire, mais ses branches désordonnées devenues trop pesantes se mirent à tomber et ramper autour du tronc.
À 78 ans, en 1938, on lui imposa une armature métallique, un exosquelette pour le forcer à contenter les promeneurs qui souhaitaient s’abriter du soleil ou de la pluie sous son feuillage.

En 2001, à 141 ans, voyant qu’il souffrait et risquait de mourir de l’armature rouillée qu’il commençait à absorber dans sa chair, on le libéra de son squelette artificiel pour le remplacer par des fils de marionnettiste, des dizaines de câbles qui descendent de quatre grands pylônes. Lourde opération qui a été filmée pour la postérité.
Les caoutchoucs qui ceignent ses branches ont été changés en 2009.

Le vieil arbre est porté ainsi par une toile d'araignée d'acier, jusqu’au périmètre de la petite place qu’il ombrage, à 20 mètres du tronc, après quoi il est laissé à son penchant naturel, la gravité, qui lui donne une apparence pleureuse.

vendredi 14 juillet 2017

Monuments singuliers (6)



Le monument aux fusillés pour l'exemple de Vingré

Le 27 novembre 1914, dans le nord-est de la France près de la localité de Vingré, dont l’article est vide dans l’encyclopédie Wikipedia, un sous-lieutenant quelconque dans un régiment d’infanterie qui avait perdu en trois mois plus de 60% de ses effectifs, donne l’ordre de repli à 24 fantassins pris sous la pluie d’un bombardement allemand.
Le commandant de la compagnie, contrarié, lui demande alors de ramener les hommes en première ligne.

Informé, le général de corps d’armée décide de fusiller les 24 fantassins, histoire de faire un exemple. Le sous-lieutenant oublie de mentionner son ordre de repli à ses supérieurs. Pour mémoire le mot fantassin a la même origine latine que les mots infanterie, enfant ou fantoche, « infans, celui qui ne parle pas ».

Le 3 décembre, le Conseil de Guerre désigne finalement 6 hommes au hasard parmi les 24, et les condamne à la peine de mort pour abandon de poste en présence de l’ennemi.
Le lendemain se déroule dans un champ la parade d’exécution. Un millier de fantassins atterrés défilent devant six cadavres encore chauds et lestés de treize balles (12 fusils par condamné et le coup de grâce du sous-officier).
Le journal des opérations du régiment fait état ce jour-là de 6 morts et 2 blessés.

Il y aurait eu quelques centaines de ces exécutions pour l’exemple pendant la Grande guerre. 600 ou 700 soldats. 42 seulement ont été reconnus innocents, entre 1920 et 1930. Parmi eux figurent les fusillés de Vingré, dont le « jugement » est annulé par la cour de Cassation, qui déclare en 1921 « décharger leur mémoire de cette condamnation » (Jugement pp. 54-57).

Le monument de l’absolution est inauguré le 5 avril 1925.
Depuis, leur souvenir est commémoré, ils sont devenus citoyens d’honneur du département en 2004, visités régulièrement par les officiels les plus éminents, et désormais flotte en permanence sur leur mémoire, dans le champ d’orge de leur calvaire, en haut d’un mât, immaculé, l’emblème altier de la Patrie.



dimanche 9 juillet 2017

De quelques méandres d'été

Tous les jours de l’été en témoignent, ce sont eux, le soleil et la chaleur, les responsables de notre nonchalance.
Tout se met à paresser, à tendre vers sa nature profonde qui est de divaguer. L’épicier du coin griffonne à la hâte un mot d’excuse avec une date de reprise sur sa porte close, l’auteur de blog peu inspiré expose ses photos de vacances et les fleuves les plus indolents renoncent aux efforts qu’impliquerait la ligne droite.

Dans le département de la Manche, la Vire fainéante autour du Grand val de Viré, et le photographe averti s’installe sur un des rochers de Ham pour tourner le dos au soleil de midi.



Dans le Puy-de-Dôme, à Queuille, il choisit la même orientation et emprunte le petit chemin derrière l’église qui mène à un vaste belvédère artificiel. Là il contemple la Sioule, alanguie, opulente, engourdie par la présence du barrage voisin.



Dans la Somme, le fleuve a poussé la paresse jusqu’à porter le même nom que le département. Il ne s’efforce pas même de suivre un quelconque lit et se répand en étangs et marais au pied de la Montagne de Vaux. Bien malin qui verra ses méandres.
Le photographe, philosophe, attendra la chute des feuilles pour se faire une opinion. En juin et juillet, il patientera en grappillant dans les groseilliers plantés en nombre à l'entrée du belvédère par une municipalité prévoyante.


lundi 19 juin 2017

Histoire sans paroles (24)

Arles 2016, collage sur un mur près du théâtre antique.
Dommage pour les ayants droit d'Hergé,
l'auteur du plagiat n'avait pas signé son forfait.

jeudi 15 juin 2017

Antoine Chintreuil (1814-1873)

S’il n’est jamais tombé dans l’oubli, le peintre Antoine Chintreuil se tient toujours en équilibre près du bord.

Bien sûr, le musée d’Orsay qui possède beaucoup de ses tableaux, et de très beaux, en expose un ou deux en permanence, mais quel amateur met encore les pieds dans ce musée du 19ème siècle français surpeuplé, avec ce baron féodal à sa direction, ses expositions obsessives, pathologiques, et où la photographie est peut-être encore interdite ?

En fait, on se souvient de Chintreuil parce qu’en visitant un jour un musée de province, peut-être Pont-de-Vaux, Reims, Dijon, Mâcon, Rouen, Arras, Lille, Bourg-en-Bresse ou Montpellier, on a remarqué dans un couloir obscur un petit paysage crépusculaire où les silhouettes des arbres se découpaient en formes fantastiques sur un ciel aux nuances si délicates qu’on pouvait deviner l’heure précise de sa réalisation.
Dans un coin, en minuscules cursives proprement calligraphiées, était écrit « chintreuil ».

Antoine Chintreuil était un solitaire. Avant de partir peindre à la campagne, sur le motif, il avait écouté les conseils de Corot, et à travers lui d’Henri de Valenciennes, mais là où ces derniers figeaient leurs paysages dans une intemporalité minérale, la touche fluide de Chintreuil évitait la monumentalité et s’attachait à représenter l’air, l’atmosphère volatile, fugitive. L’impressionnisme n’existait pas encore, mais il n’était pas loin.

Le musée d’Art et d’Histoire de Meudon consacre aujourd’hui à Chintreuil une petite (mais rare) exposition d’œuvres appartenant pour la plupart à des collections privées, jamais exposées jusqu’à présent.
L’entreprise est modeste, les 40 tableaux et dessins sont réunis dans quatre petites pièces dont l’exposition ne semble pas être la véritable destination. Ajoutée au dénuement de la vente de billet et de catalogues, elle fait penser à la tenue d’une œuvre de bienfaisance par un comité impécunieux.

C’est pourquoi il faut encourager cette initiative, avant le 3 juillet, au moins pour la douceur de boire un sirop de menthe à l’ombre des statues du jardin en fleurs du musée, et pour éviter peut-être à Chintreuil la chute fatale dans l’oubli. 










Légende des illustrations dans l’ordre de présentation : 
1. Chintreuil, Soir d’automne (salon 1853 - collection particulière, expo Meudon 2017) 
2. Chintreuil, Peintre au repos (collection particulière, expo Meudon 2017) 
3. Chintreuil, Rivière dans les près, Igny (c.1854 - collection particulière, expo Meudon 2017) 
4. Chintreuil, Travaux d’aiguille au soleil à Igny (collection particulière, expo Meudon 2017). On remarquera le fauteuil mal proportionné qui semble atterrir délicatement auprès de la couturière, comme dans une histoire de Lewis Carroll.

dimanche 11 juin 2017

Le tombeau sonore de Monsieur Cueco

Cueco devant deux autoportraits (d’après une photo de Carol Valade 2008) 

L’émission à peu près littéraire, hebdomadaire et dominicale de la radio France Culture « Des papous dans la tête » rendait aujourd’hui hommage au peintre Henri Cueco, camarade de délire oulipien depuis 30 ans et mort le 13 mars 2017.
Ils ont fouillé les archives de l’émission pour en extraire une heure parmi les meilleurs moments.

Entendez sa grave voix limousine raconter le concept cocasse du petit pois dans l’histoire de l’art « L’art conceptuel, cet art qui consiste à dire comment on fait, comment on pourrait faire, comment on aurait pu faire, tout cela pour éviter de faire. »
Écoutez à pleines oreilles, une dernière fois, ces 68 minutes qui lui sont consacrées. Et enregistrez la diffusion pour l’archiver avant qu’elle ne disparaisse à son tour, dans quelques mois, un an peut-être.

samedi 3 juin 2017

La vie des cimetières (77)



Ici gisent, depuis 1881, les restes de Joseph Vion, abbé libertaire défroqué, devenu militant républicain et maire, parti comme Victor Hugo pour Jersey en 1851, contraint à l’exil par le despotique Louis-Napoléon Bonaparte.

De retour en France, il faisait ériger un ilot artificiel au milieu de son étang de Bouzy-la-Forêt pour y installer le tombeau d’Émilie Gaigné, amour ancillaire morte en 1875. On raconte qu’on y trouve aussi les restes de son chien, et que les deux pesantes statues qui le gardent, la Science (celle de gauche) et la Liberté, sont de la main du célèbre sculpteur orléanais Alfred-Désiré Lanson.




Le touriste funéraire qui tient à admirer cette « ile des morts » miniature, devra faire preuve de témérité. Car les berges de l’étang qui cernent le tombeau sont des propriétés privées protégées de messages dissuasifs orthographiés « défence d’entrer ».

Dès lors le seul endroit public offrant un point de vue sur le mausolée se situe au milieu de la portion de la RD952 qui traverse le sud de l’étang à Saint-Aignan-des-Gués. L’aventurier devra alors s’engager sur une route en pente, sans bas-côté, fréquentée par des centaines de poids lourds agressifs en excès de vitesse, et fortement déconseillée au piéton qui n’aurait pas déjà rédigé ses dernières volontés.




mardi 30 mai 2017

Gilles de Rais, sauveur d'Orléans

Chaque année autour du 8 mai, depuis plus de 580 ans et dans de somptueuses réjouissances qui réunissent le gratin de la politique et des autorités ecclésiastiques, la municipalité d’Orléans fête la libération au printemps 1429 de la ville alors assiégée par les troupes anglaises.
Ce sont les « Fêtes johanniques », parce que l’exploit est attribué à la mythique sainte Jeanne d’Arc, par le moyen de quelques miracles, notamment une opportune inversion soudaine du sens du vent.

En réalité, on constate en lisant les historiens qui relatent l’évènement, que ce sont Gilles de Rais et deux ou trois autres barons soudards, aidés de quelques centaines de mercenaires et d’un bon sens tactique, qui ont fait le travail.
Les initiatives guerrières de Jeanne, jugées peu réalistes ou inappropriées, furent semble-t-il rejetées par les militaires.
Mais Jeanne était à l’époque en tournée promotionnelle et montrait de vraies aptitudes publicitaires, et le mythe a préféré retenir la jeune fille vierge devenue sainte plutôt que le barbu balafré excommunié pour des motifs sordides. Ça fait tout de même plus convenable sur une affiche 4 par 3 en quadrichromie.

À l’époque, guerroyer se faisait à ses propres frais, et Gilles menait en plus une vie dispendieuse (il aurait flambé une fortune à Orléans entre 1434 et 1435). Il était en train de ruiner toute sa famille, et avait même repris par la ruse et les armes une propriété qu’il avait vendue. Tout cela lui avait attiré de concevables inimitiés et l’hostilité procédurière de sa famille.
Alors on lui reprocha ses écarts de moralité, qu’on avait jusqu’alors couverts, et il fut jugé pour les crimes d’apostasie hérétique, d’évocation des démons, de sodomie et égorgement de plus de cent-quarante enfants de l'un et de l'autre sexe. Ce qui n’est pas rien, même pour un maréchal de France.

Finalement Jeanne et Gilles ont été carbonisés sur un bucher, Jeanne asphyxiée puis brulée trois fois pour qu’il n’en reste rien, en 1431, et Gilles, d’abord pendu puis partiellement brulé, à sa demande pour qu’un peu de matière puisse être inhumée, en 1440. Jeanne a été réhabilitée, après 25 ans, pour corruption et fraude des principaux responsables du procès, qui étaient morts depuis.
Gilles n’a jamais été innocenté.
Cependant en mai, quand la ville d’Orléans pavoise rues, maisons et monuments, l’Évêché reconnaissant honore encore la mémoire de Gilles de Rais, bienfaiteur de la ville, meurtrier en série, pédophile et toujours excommunié, en le plaçant (flanqué d’un blason erroné) au cœur de la cathédrale et à la droite du Christ.  


Hommage à Gilles de Rais,
cathédrale d'Orléans, mai 2017.

dimanche 21 mai 2017

Will Eisner a 100 ans

Will Eisner, détail de la page 5 originale de Gerhard Shnobble,
récit n°432 paru le 5 septembre 1948.

Visiter une exposition de bandes dessinées relève du pèlerinage fétichiste. Les pages exposées sont passées par tant de mains, du dessinateur à l’imprimeur, jaunies, raturées, retouchées, annotées, assemblées et contrecollées, mal éclairées pour les altérer le moins possible, qu’on n’y retrouve rarement ce qui nous avait enchanté à leur lecture.
Restent des souvenirs décousus et un espèce d’authenticité, la « main de l’artiste », propre à cristalliser momentanément notre irrépressible besoin d’admiration.

Will Eisner, né en 1917, est mort en 2005.

Eisner était, narcissisme en moins, une sorte d'Albrecht Dürer de la bande dessinée, maitre absolu du dessin et de la mise en scène (en page) d’un récit, devenu théoricien histoire de recenser et rationaliser tout ce qu’il avait inventé dans l’art graphique, et de gagner sa vie pendant les périodes maigres.

Il est surtout renommé pour les aventures du Spirit, qui au long de 645 récits, parus du 2 juin 1940 au 5 octobre 1952, relatent en 7 pages précisément les tribulations inconsistantes et souvent touchantes d’un justicier masqué, sur le ton caricatural du cinéma de genre des années 1930.
Eisner y pratique avec ironie tous les clichés du film noir, les déforme jusqu’au maniérisme, dans une inventivité graphique et narrative permanente et une joyeuse explosion des codes de la bande dessinée.
Il reconnaissait son admiration pour les films expressionnistes de Fritz Lang, les récits insolites d’Ambrose Bierce et l’univers iconoclaste et déstructuré de Krazy Kat, bande dessinée créée par George Herriman en 1913.

Puis le public, et Eisner probablement, se sont lassés du personnage. Alors Eisner pendant 20 ans s’occupera d’illustrations et de pédagogie, théorisant sur les années de créativité passées.


4 exemples de mise en page d’un
récit séquentiel par Will Eisner.


Au cours des années 1970, le milieu culturel indépendant américain, l’Underground, se prenait de passion pour le Spirit au point de le rééditer quasi intégralement et laborieusement (d’abord Warren puis Kitchen Sink)

Ainsi exhumé, Eisner était récompensé en 1975 par le 2ème grand prix du festival international de bande dessinée d’Angoulême (après Franquin en 1974), et à 60 ans, renaissant, il se mettait à publier de longs récits dessinés « sérieux », que la critique nomma « romans graphiques » pour les distinguer des « comics » pour la jeunesse. Il en obtenait de grands succès d’estime. 

Reconnu alors comme un phare dans l’histoire de la bande dessinée, il sera pendant 30 ans couvert d’honneurs et de prix en tout genre, jusqu’à la grande réédition chronologique en 27 volumes des aventures du Spirit (chez DC Comics), à partir de 2000, et dont il ne verra que les 15 premiers numéros.

Aujourd’hui, sous le prétexte du centenaire de sa naissance, le musée de la Bande Dessinée d’Angoulême lui consacre, du 26 janvier au 15 octobre 2017, une riche et complète exposition mal éclairée (certaines étiquettes sont illisibles). Y sont notamment présentées les 7 pages originales de l’histoire mythique de Gerhard Shnobble, abattu par une balle perdue et dont personne ne saura jamais qu’il savait voler, une des histoires préférées de Will Eisner. 


Will Eisner, détail de la page 7 originale de Gerhard Shnobble,
récit n°432 paru le 5 septembre 1948.

Regret : on ne trouve hélas, traduits en français, que des recueils disparates du Spirit, quelques florilèges, et un certain nombre de courtes tentatives d’intégrale laissées à l'abandon. 

dimanche 14 mai 2017

Fairepart navrant

L'excellent Étienne de La Boétie (ou peut-être est-ce Michel de Montaigne) nous a fait parvenir, après les Russes, les Turcs, et les Américains, des nouvelles de nos amis les Français.
Sous les pompeuses et lourdes trompettes d’un hymne à la joie européenne, ils ont, langue pendante, queue balayant l’air et cou tendu, regardé venir de l’horizon le ridicule petit monarque inculte qu’ils venaient de choisir comme maitre, et lui ont confié le fouet pour leur soumission.

Que leur félicité soit éternelle.  

Martin Van Rode, Saint Michel et le dragon,
flèche de l’hôtel de ville de Bruxelles.

jeudi 4 mai 2017

Les Le Nain et le Maitre des Jeux

Les trois toiles du mystérieux Maitre des Jeux,
à l'exposition Le Nain, Lens 2017.

On sait peu de choses des peintres des siècles passés, au moins jusqu’au 19ème. Les musées sont remplis de leurs œuvres mais leur histoire est une énigme. Il suffit d'y piocher au hasard, on n’y trouve que des mystères. Et le mystère se vend bien.
Nous parlerons donc du « Mystère Le Nain » puisque c’est le titre de la grande exposition organisée par le Louvre à Lens et consacrée à ces trois frères, peintres à Paris au milieu du 17ème siècle, et qui signaient d'un laconique « Le Nain ».

On s'attendait donc à des révélations, des découvertes sensationnelles, 39 ans après la grande rétrospective Le Nain de 1978 à Paris.
En fait, rien de bien nouveau.
Il y a dans la production des frères Le Nain, comme on le savait déjà en 1978, quelques tableaux superbes, d’une main virtuose, représentant des paysans pensifs à la pose un peu empruntée, attribués à un certain Louis mort en 1648, et puis d'autres tableaux assez moyens et parfois médiocres donnés à Antoine mort en 1648 ou à Matthieu mort en 1677. L'affaire se complique un peu quand les experts voient dans certains tableaux les mains de deux des trois frères.
Tout cela n’a pas vraiment changé et les attributions valsent encore comme elles le faisaient en 1978, au point que la même exposition présentée en 2016 aux États-Unis, à Fort Worth puis San Francisco, n'a pas fait l'objet du même catalogue qu’à Lens, tant il y avait de désaccords entre les commissaires d'exposition. Comme le raconte monsieur Rykner dans La Tribune de l’Art, nombre de tableaux on changé de prénom, voire de nom de l’auteur, en traversant l'Atlantique.

Le « mystère » de la signification de leurs tableaux n’est pas nouveau non plus. On savait que leurs représentations de paysans étaient soigneusement fabriquées en atelier, avec des modèles, des objets et des animaux qu'on retrouve au long de leurs œuvres, et qu'ils répondaient à une mode que les frères avaient sans doute créée et qui mélangeait la rigueur d’une inspiration peut-être religieuse à l’influence des peintres de paysans flamands et hollandais.

En réalité, le seul mystère un peu neuf, pour l’amateur négligent qui en était resté au catalogue de 1978, c’est l’existence et l’identité du Maitre des jeux.
En 1978, peu après la rétrospective, certains tableaux magnifiques, dont l’admirable « Danse d’enfants au joueur de pochette » et les « Joueurs de trictrac », qui étaient alors considérés comme des chefs d’œuvre des Le Nain, furent inopinément attribués à un peintre flamand et inconnu qui aurait travaillé à Paris à la même époque. En raison des thèmes de ses tableaux il fut appelé le « Maitre des jeux ».
Aujourd’hui encore, à part une poignée de tableaux au style semblable éparpillés sur la planète à Cleveland, Paris, Toledo, Cologne ou Reims, on n’en sait pas plus sur cet obscur peintre anonyme.

Les organisateurs de l’exposition ont eu l'excellente idée de consacrer une place importante à une quinzaine de tableaux donnés hier encore aux Le Nain, dont trois toiles de ce mystérieux « Maitre des jeux ».
Et on comprend, à la contemplation de ses scènes où les gestes et les regards sont suspendus, isolés, découpés dans l’espace comme dans le temps, qu’ils aient été pendant plus de deux siècles considérés parmi les plus beaux tableaux des Le Nain.

On peut les voir à Lens pendant deux mois encore.


Le Maitre des Jeux, Danse d'enfants
Cleveland museum of art (attribué au cercle des Le Nain)

Le Maitre des Jeux, Danse d'enfants au joueur de pochette
Belgique, collection particulière

Le Maitre des Jeux, Repas de famille
Toledo museum of art

jeudi 20 avril 2017

La vie des cimetières (76)


Comme là-bas, près d'Arles où le Rhône s'endort, ...
on voit de vastes champs parsemés de tombeaux.
... Les couvercles pourtant demeuraient relevés,
et l'on en entendait de si tristes soupirs,
que l'on comprenait bien leur deuil et leur misère.


Dante Alighieri - Divine Comédie 1. L'Enfer

Quand un cimetière est devenu très vieux et qu’on n’y enterre plus personne mais que le curieux ou le flâneur le visitent encore pour ses allées ombragées et ses propriétés digestives, il devient une « nécropole ».
C’est toujours un lieu avec des monuments funéraires, des sarcophages et des tombes, mais les reliques humaines, s’il en reste, sont si poussiéreuses, si éloignées dans le temps qu’elles ne sont plus vraiment humaines. On creuse, les déloge, les examine avec d’infinies délicatesses pour ne pas les casser, on imagine leur passé, puis on les repose et on referme le tout. Elles sont parfois séparées de leurs proches et rangées dans une boite étiquetée au fond d’un tiroir dans un musée local.

La nécropole des Alyscamps d’Arles, dans les Bouches-du-Rhône, est de ces cimetières antiques qui ont inspiré tous les fantasmes depuis 2000 ans.
Lieu de sépulture de quelques saints et martyrs chrétiens, de pèlerinage fétichiste et de divers miracles, on raconte que dès le 5ème siècle on venait de très loin, déjà mort, par le Rhône, pour y être inhumé, moyennant rétribution.
Ses ruines disparates et ses alignements de sarcophages profanés de longue date ont inspirés poètes et peintres, de Dante Alighieri dans l'Enfer à Van Gogh, Gauguin et Vallotton qui ont quelquefois installé leur chevalet à l’ombre des platanes, des peupliers et des cyprès.

De nos jours on vous demande 4 ou 5 euros pour déambuler parmi les ruines et les tombes. On peut aussi le faire virtuellement en bas de cette page.




vendredi 14 avril 2017

Un président con comme la lune

L’humanité abonde en malheureux que leur égocentrisme égare dans les labyrinthes de la paranoïa. Quand le mal atteint un citoyen quelconque, le dédale qui le perd le conduira chez les adeptes des théories complotistes, qui proposent des solutions simplistes à tout ce qu’il ne comprend pas.
Mais le mal touche parfois des caractères plus aventureux, plus pugnaces, et l’histoire finit alors le plus souvent dans la rubrique des faits divers crapuleux et sur les bancs des cours d’assises, quand elle ne finit pas dans les pages les plus sombres des livres d’Histoire, au rayon des théoriciens diaboliques et des politiciens psychopathes.
C’est pourquoi il est déconseillé d’humilier un enfant, ou un adulte fragile. Mortifié, diminué dans son amour-propre, dans sa raison d’exister, il ruminera sa rancune qui ne sera jamais oubliée. Et peut-être aura-t-il un jour le pouvoir de nuire.

Le 30 avril 2011, au diner annuel des correspondants de la Maison-Blanche, le président des États-Unis faisait éclater de rire un parterre de courtisans en humiliant, pendant de longues minutes, un milliardaire héritier et animateur d’une émission de télé-réalité, qui avait mis en doute la naissance aux États-Unis du président, le suspectant d’être né en Afrique.

5 ans plus tard le milliardaire fou devenait président des États-Unis.
Et il a commencé à mettre en pratique ses croyances incohérentes, notamment dans les théories climatosceptiques, en nommant à la tête de l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) un défenseur des énergie fossiles financé par des compagnies pétrolières et gazières, et qui pense comme lui que le réchauffement de la planète par les activités de l’homme est un canular d’intellectuels.
Puis il a nommé des amis milliardaires réactionnaires et racistes aux principaux postes de l’administration et a proposé au Sénat américain un budget approprié à ses convictions, avec une baisse de 31% de la dotation à l’environnement, une suppression du budget de la culture et une augmentation de 35% de celui de l’armement.
Pas à pas il annule les modestes avancées du précédent président. La revanche est en route.

Lors du discours d’humiliation du 30 avril 2011, le président, qui venait d’apporter la preuve de son origine indigène, concluait en déclarant que son contradicteur pourrait dorénavant se consacrer aux vrais problèmes, par exemple « Est-ce que l’alunissage en 1969 était une simulation ? », ou encore « Qu’est devenu l’extraterrestre de Roswell ? ».
Or sur la première question, la marche sur la Lune, on trouve désormais sur internet l’ensemble des photographies prises par les astronautes des missions Apollo, dont Apollo 11 et les suivantes, qui ont foulé le sol lunaire, soigneusement répertoriées, y compris les clichés ratés, flous, brulés, mal cadrés.
Il est inutile de souhaiter du courage aux sceptiques dans l’examen détaillé de ces 20 000 clichés pour y chercher la preuve de la falsification, car ils ne les regarderont pas ; pour un croyant, les faits n’ont qu’une valeur anecdotique.

Pourtant, s’il est bien un indice de la présence réelle de l’homme sur la Lune, c’est cette photo ci-dessous (et il en existe beaucoup d’autres du même genre) prise pendant la mission Apollo 12, le 19 novembre 1969, et que l’équipe de tournage d’une fiction n’aurait jamais osé filmer, ni même imaginer. Elle montre que partout où il passe, même sur un corps céleste immaculé, si bien intentionné soit-il, l’Homme marque immédiatement sa possession territoriale et son chauvinisme par l’abandon sur place d’une grande variété de détritus, dont un drapeau national.

Les reliefs du passage de l'être humain sur un corps céleste (copyright NASA 1969)

vendredi 7 avril 2017

L'éternel hiver de Fukushima

Dampierre, la centrale nucléaire près de chez vous. 

Le printemps est de retour. Le bord des routes est ponctué de cerisiers et de pommiers en fleurs. Les journaux, quand on les lit un peu vite, ou seulement les titres, diffusent de bonnes nouvelles du Japon. Les habitants de la région de Fukushima sont maintenant autorisés à revenir sur une grande partie des lieux évacués lors de la catastrophe nucléaire de 2011. On pourra bientôt oublier cette tragédie.

Pour prolonger un peu la douceur de cette information, on écoute « Les années lumière », la plus agréable et fiable des émissions de popularisation scientifique en langue française, disponible en balado-diffusion, et qui se penche justement, le 26 mars, sur le retour des exilés de Fukushima. [écouter les minutes 61 à 78

Mais la sociologue interrogée par Yanick Villedieu, Cécile Asanuma-Brice, semble décidée à contrarier l’optimisme officiel.

Elle nous apprend qu’en réalité le nouveau gouvernement japonais, favorable au nucléaire, contraint les habitants à revenir en leur supprimant toutes les subventions au logement attribuées depuis l’évacuation, que toute vie sur place est déraisonnable, qu’il n’y a plus de commerces, de réseaux, de services, que des millions de sacs de terre et de végétaux contaminés sont répartis sur 115 000 sites, qu’il est interdit d’aller en forêt, dans la montagne, au bord des rivières, dans tous ces endroits qui ne peuvent pas être décontaminés, qu’il est déconseillé de manger nombre de produits comme les champignons, les choux, les épinards, et tous les animaux qui les mangent.

Et si cela ne suffisait pas, la sociologue nous avertit que la question n’est pas seulement régionale, mais que Fukushima reçoit, chaque année depuis le drame, des colloques d’experts et d’organismes internationaux qui, constatant qu’évacuer la population était trop couteux, se sont entendus pour multiplier par 20 les seuils de radiations acceptés pour un être humain (qui sont désormais internationalement - directive de l’UE en 2014 - de 20 millisieverts par an), et pour les multiplier par 100 en cas de crise comme l’explosion d’une centrale nucléaire, ce qui réduira dorénavant considérablement la surface des zones dites inhabitables.
Tout cela, elle le détaille également sur son blog

« Fukushima est devenu un terrain d’entrainement pour la gestion du prochain accident nucléaire où qu’il soit », dit-elle. En 17 minutes, madame Asanuma-Brice aura empoisonné notre printemps.

Dehors il s’est mis à pleuvoir.

lundi 27 mars 2017

Cueco, la fin d'un homme discret

Henri Cueco - Brûlures du paulownia été 2003, détail.

Que reste-t-il sur internet d’un peintre relativement inconnu ?

Henri Cueco vient de mourir le 13 mars 2017.
Peintre des collections obsessionnelles, écrivain, philosophe facétieux, on l’avait beaucoup entendu dans les émissions oulipiennes de « divertissements littéraires à contraintes » de Bertrand Jérôme sur la radio France culture, « Les décraqués », quotidiens, et « Les papous dans la tête », hebdomadaires. C’était l’époque, avant 2004, où on y entendait encore Roland Dubillard, Georges Perec, Hervé Le Tellier, Roland Topor, Christian Zeimert, et le génial Jacques Rouxel, émissions d’anthologie conservées jalousement dans les immenses archives de la radio, et rarement partagées.

Il reste un réjouissant abécédaire réalisé en 2010 par Pascal Lièvre et financé par le musée Ingres de Montauban. En 26 entretiens de 2 à 3 minutes, Cueco improvise sur un mot, qu’il découvre à chaque séance, à la fois avec gravité et légèreté.
C’est une leçon de liberté de pensée, qu’on peut prendre à petite dose, une lettre par jour par exemple, sans respecter l’ordre alphabétique, en commençant par dieu, puis yeux, géométrie, vérité, humour, mémoire, quête, toile, peuple, web… On pourra aussi écouter les autres lettres, animal, beauté, couleur, espace, figure, idéologie, joie, kaléidoscope, lumière, narration, organisme, raison, série, utopie, X, et zéro.
L’ensemble complet ordonné se trouve sur le site de Pascal Lièvre.

On trouvera enfin sur Youtube un petit entretien rural de 13 minutes, et quelques tableaux montrés furtivement, comme l’aura été l’existence de cet homme discret.

samedi 18 mars 2017

Monuments singuliers (5)



Le monument aux morts pacifiste de Saint-Appolinaire

Saint-Appolinaire est un petit village sans histoire du département du Rhône dont la courbe démographique a bien du mal à atteindre la barre des 300 habitants. Elle la passait encore en 1911 avant que la « Grande Guerre » de 1914-1918 et la grippe espagnole de 1918-1919 ne réduisent la population de 25%.
On qualifiait cette guerre de Grande sans doute pour le nombre de morts, près de 20 millions, et on qualifiait la grippe d’espagnole car c’était le seul pays dont l’information sur la pandémie n’était pas censurée et dont les chiffres étaient connus. Avec ses 60 millions de morts on aurait pu l’appeler la Grande Grippe.

Un jour de 1977 le nouveau maire fit ériger à Saint-Appolinaire un modeste monument aux morts, une stèle de granit rose sur laquelle on égrena le nom des 25 « victimes de la guerre » conservés jusqu'alors sur une plaque commémorative. Et il y avait seulement 15 noms de famille. Les frères avaient été enlevés l’un après l’autre.
On grava en bas un aphorisme extrait des Cahiers de Paul Valéry qui exprimait clairement la réprobation amère et pacifiste des commanditaires du monument « La guerre est le massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui eux se connaissent, mais ne se massacrent pas ».

La citation est habituellement masquée par un bac de géraniums ou pélargoniums, parfois de pensées, mais le maire accepte sans hésitation qu’on le déplace momentanément pour la photographier, si on parle de sa commune.