mercredi 24 juillet 2019

Bonnard, l'invasion des couleurs

La liste des tableaux reproduits sur ces illustrations (titre, date et localisation) est consultable en commentaire flottant, en passant le curseur sur chaque image. Certains navigateurs, notamment sur tablette ou smartphone, ne savent pas utiliser cette fonction.


« …et voici la couleur ! »
Dans la série des « Petites phrases qui n’ont pas changé le monde », Georges Gorse, ministre de l’information de Charles de Gaulle, le 1er octobre 1967 sur la 2ème chaine de la télévision française.

Le peintre Pierre Bonnard, en 80 ans, de 1867 à 1947, a vu fleurir nombre de courants de peinture, de mouvements en « …isme », mais les a tous regardés passer distraitement ; il n’avait d’yeux que pour la couleur.

Admirateur de Monet, c’est la juxtaposition des teintes, le frottement des tons, qui l’émerveillaient, au point d’en oublier le dessin et d’abandonner les lignes, les ombres et les volumes.
Le sujet n’était plus qu’une charpente, une vague réminiscence derrière la profusion multicolore de la couche picturale, mais il ne le supprimera jamais, comme le fera Mark Rothko peu après, inspiré par la même idée fixe.

Eh bien ! Monsieur Pierre Bonnard a le plaisir de vous annoncer qu’il a été accueilli, depuis le 1er janvier 2018 déjà, dans la grande communauté du domaine public (suivre ce lien pour l’itinéraire), et qu’il vous autorise depuis et dorénavant à reproduire les images de ses œuvres n’importe où et en toute liberté, y compris d’en faire commerce.

Il regrette toutefois de ne plus pouvoir réagir quand il voit certains musées provinciaux, encore mal informés, s’attribuer frauduleusement des droits d’auteur et de reproduction sur des photographies de ses œuvres qu'ils contresignent de leurs initiales en surimpression.


jeudi 18 juillet 2019

Histoire sans paroles (32)


Est-il vraiment utile de farfouiller dans les histoires qui relatent des souvenirs de lieux abandonnés, comme cette abbaye cistercienne, près de Mortain-Bocage dans la Manche ?  
On y trouvera inévitablement de furtives religieuses, des révolutionnaires intimidés, des séminaristes naïfs, des enfants égarés en colonie de vacances, des militaires belges convalescents, des envahisseurs allemands surexcités, des femmes parturientes, des membres de la communauté religieuse des Béatitudes amateurs d’abus sexuels, peut-être même une avocate énergique et avide qui sollicitera mécènes et investisseurs et promettra de transformer l’ensemble en complexe hôtelier de luxe, avec commerces et artisanats d’art régional. 
Tout cela, on le sait déjà. 

Nota bene : l'image en illustration est très large (12 000 pixels) et l'outil de zoom de Gougueule mettra plusieurs secondes pour en afficher les détails.

jeudi 11 juillet 2019

Comptes de faits (3)

On n’a sans doute pas oublié que le président-directeur du musée du Louvre depuis 2013, M. Martinez, reconduit en 2018, jadis expert en antiquités grecques et romaines, détenteur du record mondial du nombre de visiteurs, a audacieusement refusé à une ministre de la Culture tout déplacement de la Joconde de Léonard de Vinci, pour la raison de l’extrême vétusté de son support en peuplier.
Et comme on le soupçonnait, le motif décisif, inavoué publiquement, était la crainte de subir pendant de trop longs mois le déclin hypothétique (1) du nombre de visiteurs payants.

En effet, le 28 juin dernier, M. Martinez se justifiait clairement, dans une communication à l’Agence France Presse (AFP), en annonçant que la Joconde serait incessamment déplacée de 100 pas, de sa position actuelle vers la galerie Médicis et ses Rubens. Elle en reviendrait, et reprendrait sa place précise dans la galerie des États, au bout de 4 mois, juste avant l’ouverture du grand show du demi-millénaire de Léonard, qui aura lieu moins de 200 mètres plus loin, en bas, au bout du hall Napoléon, mais qu’elle ne rejoindra donc pas.
Cette promenade n’était pas prévue dans la description des travaux de janvier 2019, où la Joconde restait seule visible pendant un an dans l’immense salle des États en chantier.
Pour être plus précis, les 100 pas de M. Martinez mesurent en réalité 250 mètres, ou 500 mètres aller-retour.

L’intrépide contradicteur de l’AFP s’exclamait, en substance « Mais vous avez refusé le moindre déplacement du tableau, à des gouvernements étrangers, à un ministre français, et à votre propre monumentale exposition de l’automne, alléguant la vulnérabilité du panneau de bois ».

L’auguste M. Martinez rétorquait que le Louvre, qui n’avait pas refait les peintures depuis 15 ans (les murs, pas les tableaux !) préférait rester ouvert pendant les travaux, et que le déplacement vers l’exposition d’automne n’était pas exclu pour des raisons de sécurité, mais pour la satisfaction des visiteurs. « Les espaces de l’exposition temporaire ne permettent d’accueillir que 3000 à 5000 visiteurs par jour alors qu’il y a au moins 21 000 personnes qui viennent au Louvre pour voir la Joconde », dit-il.

Calculons, 10 200 000 visiteurs en 2018, divisés par 310 jours d’ouverture font 32  900 visiteurs par jour. La rumeur disait qu’un visiteur sur deux passait devant la Joconde. 21 000 font deux visiteurs sur trois.

Les choses sont donc claires. Comme pour la production d’électricité en France, l’objectif impérieux de M. Martinez est de poursuivre la croissance, en concentrant les risques sur une seule ressource et sans en chercher la diversification, sans quoi il ne maintiendrait pas sa place de président-directeur du musée le plus couru de tout l’univers, pense-t-il.

À l’instar du parc fragile et vieillissant des réacteurs nucléaires français (2), le bois du tableau de Léonard travaille et se déforme un peu plus chaque jour, au point que sa restauration, longtemps ajournée, semble aujourd’hui définitivement abandonnée.

Qui sait ce qui pourrait lui arriver, à l’occasion de ces déplacements et d'un exil de quatre mois parmi 300 mètres carrés d’allégories flamandes indigestes, qui en fragiliseront inévitablement la sécurité et l’intégrité ?

***
(1) On ne saura probablement jamais si les périples de la Joconde en 1963 aux USA et 1974 au Japon on influé sur le volume annuel de visiteurs du Louvre, ou stimulé le désir des Américains et des Japonais de visiter le Louvre et la France, attirance largement constatée depuis dans les statistiques de fréquentation du musée.
Des raisons similaires ont empêché le prêt en 2016 au musée de Bois-le-Duc, par le musée du Prado, du triptyque du Jardin des délices de Jérôme Bosch pour la rétrospective du demi-millénaire de sa mort. Ainsi la véritable rétrospective a eu lieu à Madrid au Prado et non dans la ville natale de Bosch. 
(2) P.J. Drevet, président de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN), déclarait à l’Assemblée nationale le 30.05.2013 « Nous disons clairement, depuis un certain temps déjà, pas seulement à la suite de Fukushima, que l’accident est possible en France, et qu’il faut donc se préparer à ce type de situation, y compris à des crises importantes et longues. » 


Mise à jour du 17.07.2019 : la Tribune de l'Art, toujours prête à expérimenter les extrêmes, vient de faire ce nouveau et temporaire parcours de la Joconde, en pleine flambée touristique. Il en sort la description d'un long chaos comme dans l'Apocalypse de Jean, avec moult photos insoutenables, comme celle où l’immense galerie Médicis vide est couverte de la forêt des poteaux qui  guident le cordon qui contiendra la piétinante procession, serpentant lentement dans l’espoir d’apercevoir la sainte relique pour une poignée de secondes.

jeudi 4 juillet 2019

HEY! 4, l’apothéose de mad meg

mad meg, Patriarche n°40, Le conservateur - détail (dessin à la plume, 2016). Notez, dans le bocal, l'élégance raffinée de la langue française.

Il existe des artistes pour qui la création est un soulagement.

On les rencontre dans la Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, à Montmartre, où les créateurs de la revue d’art HEY! exposent pour la 4ème fois après 2011, 2013 et 2015, une trentaine de ces artistes inclassables affublés de qualificatifs qui ne les définissent pas, mais les excluent : en marge, outsiders, contre-culture, figuratifs hors-norme, art brut populaire.

Leur point commun est de fabriquer leur œuvre dans un état obsessionnel qu’ils ne savent pas contenir, et souvent avec un humour (un peu funèbre) qu’on pressent au bord de la crise d'angoisse.

Cette année, et jusqu’au 2 aout encore, voisinent rue Ronsard, les dessins macabres et pointilleux de Lizz Lopez, les troublants masques taxidermistes du duo Mothmeister, les délires en bandes dessinées du québécois Henriette Valium, et surtout trois immenses dessins à la plume de mad meg ; mad meg (les minuscules sont délibérées), Dülle Griet en néerlandais, Margot la folle (référence au tableau de Brueghel), est un peu une Laurie Lipton à la française.

Comme Lipton, fascinée par les miniaturistes flamands, Bosch, Brueghel, Van Eyck, elle besogne des mois durant, parfois des années, sur de gigantesques dessins satiriques.

Alt Quand Lipton couvre, pour chaque dessin, plusieurs mètres carrés de fins traits de crayon noir (plus ou moins denses pour faire des gris, mais jamais estompés), mad meg les remplit de petits traits d’encre noire, plus ou moins courts ou rapprochés, avec une plume Sergent-Major.

Quand Lipton invente des architectures grouillantes de fils électriques, de curseurs et de boutons, au service d’êtres humains rendus à l’état de squelette ou de spectre, mad meg caricature les grandes œuvres de l’art occidental qu’elle fait pulluler de scènes qui parodient toutes les outrances de notre civilisation, patriarcale (*), inhumaine et suicidaire.

Leurs idées se rejoignent dans un dessin de 2 mètres intitulé Zuckerberk réalisé par mad meg en 2017.

Toutes deux dessinent de la main gauche.

Féministe militante, mad meg a commencé, vers 2001, en traçant sur des petits carnets de minutieux squelettes d’animaux du Muséum d’histoire naturelle de Paris, et des scènes goyesques tourmentées par ses indignations politiques.
Et comme ses protestations étaient inaudibles, elle a peu à peu agrandi ses formats jusqu’à la démesure. Aujourd’hui elle crie, sur 20 mètres carrés dans la Halle Saint Pierre.

En est-elle plus écoutée ? Au moins ses cris la soulagent-ils sans doute un peu.

Dans sa spectaculaire parodie de la Cène de Léonard de Vinci et ses insectes en costume de banquier, apothéose de l’exposition qui mesure presque 9 mètres, plus intense que l’original, le fin motif de la nappe est fait de la recopie manuscrite de plus de la moitié du Talon de fer, roman révolutionnaire de Jack London.

Et pour que ses sortilèges vous poursuivent longtemps après la visite de l’exposition, le site de mad meg est un des plus beaux d’internet, un délice de navigation, un modèle d’interface. Tout mad meg s’y révèle, au moyen seulement de la souris, les détails les plus infimes des dessins, les textes, les références (sauf la reproduction intégrale de ses carnets de dessin, hélas en petit format).

Les voyageurs immobiles y passeront des jours d'investigation et de vagabondage.

***
(*) Les Patriarches est une série depuis 2004 de 20 grands dessins de personnages en pied.
« Les patriarches ne sont pas des hommes déguisés en insectes, ce sont des insectes qui essayent de se faire passer pour des hommes. Ils n’ont pas de nom, ils n’ont qu’un numéro et un titre. Ils ont abdiqué toute humanité afin de servir la fonction que leur confère le système patriarcal. Ils sont leur carrière, leur situation, leur rôle… […] Leur ministère est d’anéantir. Leur vocation est de faire de nous de la viande, du profit, de la productivité, de la statistique. Ce sont des thanatocrates. Des psychopompes qui fauchent la vie… »
mad meg
(citée dans le catalogue HEY! #4)



mad meg, Le phoque mort - détail (dessin à la plume, 2014).