jeudi 11 juillet 2019

Comptes de faits (3)

On n’a sans doute pas oublié que le président-directeur du musée du Louvre depuis 2013, M. Martinez, reconduit en 2018, jadis expert en antiquités grecques et romaines, détenteur du record mondial du nombre de visiteurs, a audacieusement refusé à une ministre de la Culture tout déplacement de la Joconde de Léonard de Vinci, pour la raison de l’extrême vétusté de son support en peuplier.
Et comme on le soupçonnait, le motif décisif, inavoué publiquement, était la crainte de subir pendant de trop longs mois le déclin hypothétique (1) du nombre de visiteurs payants.

En effet, le 28 juin dernier, M. Martinez se justifiait clairement, dans une communication à l’Agence France Presse (AFP), en annonçant que la Joconde serait incessamment déplacée de 100 pas, de sa position actuelle vers la galerie Médicis et ses Rubens. Elle en reviendrait, et reprendrait sa place précise dans la galerie des États, au bout de 4 mois, juste avant l’ouverture du grand show du demi-millénaire de Léonard, qui aura lieu moins de 200 mètres plus loin, en bas, au bout du hall Napoléon, mais qu’elle ne rejoindra donc pas.
Cette promenade n’était pas prévue dans la description des travaux de janvier 2019, où la Joconde restait seule visible pendant un an dans l’immense salle des États en chantier.
Pour être plus précis, les 100 pas de M. Martinez mesurent en réalité 250 mètres, ou 500 mètres aller-retour.

L’intrépide contradicteur de l’AFP s’exclamait, en substance « Mais vous avez refusé le moindre déplacement du tableau, à des gouvernements étrangers, à un ministre français, et à votre propre monumentale exposition de l’automne, alléguant la vulnérabilité du panneau de bois ».

L’auguste M. Martinez rétorquait que le Louvre, qui n’avait pas refait les peintures depuis 15 ans (les murs, pas les tableaux !) préférait rester ouvert pendant les travaux, et que le déplacement vers l’exposition d’automne n’était pas exclu pour des raisons de sécurité, mais pour la satisfaction des visiteurs. « Les espaces de l’exposition temporaire ne permettent d’accueillir que 3000 à 5000 visiteurs par jour alors qu’il y a au moins 21 000 personnes qui viennent au Louvre pour voir la Joconde », dit-il.

Calculons, 10 200 000 visiteurs en 2018, divisés par 310 jours d’ouverture font 32  900 visiteurs par jour. La rumeur disait qu’un visiteur sur deux passait devant la Joconde. 21 000 font deux visiteurs sur trois.

Les choses sont donc claires. Comme pour la production d’électricité en France, l’objectif impérieux de M. Martinez est de poursuivre la croissance, en concentrant les risques sur une seule ressource et sans en chercher la diversification, sans quoi il ne maintiendrait pas sa place de président-directeur du musée le plus couru de tout l’univers, pense-t-il.

À l’instar du parc fragile et vieillissant des réacteurs nucléaires français (2), le bois du tableau de Léonard travaille et se déforme un peu plus chaque jour, au point que sa restauration, longtemps ajournée, semble aujourd’hui définitivement abandonnée.

Qui sait ce qui pourrait lui arriver, à l’occasion de ces déplacements et d'un exil de quatre mois parmi 300 mètres carrés d’allégories flamandes indigestes, qui en fragiliseront inévitablement la sécurité et l’intégrité ?

***
(1) On ne saura probablement jamais si les périples de la Joconde en 1963 aux USA et 1974 au Japon on influé sur le volume annuel de visiteurs du Louvre, ou stimulé le désir des Américains et des Japonais de visiter le Louvre et la France, attirance largement constatée depuis dans les statistiques de fréquentation du musée.
Des raisons similaires ont empêché le prêt en 2016 au musée de Bois-le-Duc, par le musée du Prado, du triptyque du Jardin des délices de Jérôme Bosch pour la rétrospective du demi-millénaire de sa mort. Ainsi la véritable rétrospective a eu lieu à Madrid au Prado et non dans la ville natale de Bosch. 
(2) P.J. Drevet, président de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN), déclarait à l’Assemblée nationale le 30.05.2013 « Nous disons clairement, depuis un certain temps déjà, pas seulement à la suite de Fukushima, que l’accident est possible en France, et qu’il faut donc se préparer à ce type de situation, y compris à des crises importantes et longues. » 


Mise à jour du 17.07.2019 : la Tribune de l'Art, toujours prête à expérimenter les extrêmes, vient de faire ce nouveau et temporaire parcours de la Joconde, en pleine flambée touristique. Il en sort la description d'un long chaos comme dans l'Apocalypse de Jean, avec moult photos insoutenables, comme celle où l’immense galerie Médicis vide est couverte de la forêt des poteaux qui  guident le cordon qui contiendra la piétinante procession, serpentant lentement dans l’espoir d’apercevoir la sainte relique pour une poignée de secondes.

11 commentaires :

Anonyme a dit…

Là, franchement, on touche le fond...
Mais, dites-moi, cher Costar, vous qui avez toujours de bonnes infos, qu'advient-il de ce saint Sébastien soi-disant griffonné par Léonard de Vinci, que Tajan devait mettre aux enchères en juin ? Pourquoi ce sursis ? Que nous prépare encore le Grand Cirque Leonardo ? Je serais curieux de le savoir.
Bien amicalement,

pi

Costar a dit…

Le Quotidien de l'art en ligne dit que la vente a été reportée entre novembre et décembre 2019, en même temps que le grand show Léonard au Louvre pour une propagande maximale et donc après l'échéance de fin d'interdiction de sortie du territoire puisque le Louvre n'en veut pas (ou ne peux pas).
Le début de l’article est ici.

Anonyme a dit…

Mouais... ça sent encore la manipulation, cette affaire. Merci pour l'info.
Dites-moi, Costar, quand vous comparez la Joconde à la "Sainte Relique" est-ce que vous voulez dire par là que les visiteurs du Louvre sont dévots ?

pi

Costar a dit…

Oui. Quand une population accepte (par millions d’individus dans le cas de ce tableau) d’attendre debout durant des heures pour avoir le droit d’entrapercevoir quelques secondes un objet auquel elle attribue (ou accepte de le croire) des qualités qui le dépassent totalement, et qui pourrait aussi bien être un faux, quand les seules personnes ayant le droit de le manipuler de près sont les organisateurs et trésoriers de cette vénération préfabriquée, et que le refrain scandé inlassablement par leurs exécutants est « on y va, on y va, on avance, on avance… », alors oui, j’appelle cela un culte autour d’une relique. Son dieu est Léonard, brave peintre plutôt génial et aussi un peu raté de la Renaissance, sans héritage mais transformé en mythe pour les besoins du commerce et de cet étrange et terrifiant besoin de vénérer et de se soumettre, et pour certains de dominer, qui est la fatalité de l’espèce humaine. Je vous rappelle qu’ils nous ont fait le même cinéma à propos de certains « prophètes » dont même l’existence physique est douteuse.

Anonyme a dit…

Je souscris complètement à ce que vous dites. Pour ma part, il y a bien longtemps que je ne fréquente plus ce haut-lieu du tourisme de masse... dieu sait pourtant que j'y ai passé jadis des heures délicieuses !
Mais, bon, il s'agissait d'un simple jeu de mots : "Les visiteurs du Louvre sont dévots".
Rrrrrr, ne me dites pas que vous n'aviez pas compris...

Costar a dit…

By Jove ! Il était trop évident ! Et je ne l'ai même pas soupçonné !
Aucune excuse ! Et j'aurais pu éviter ce plat réquisitoire aux relents vaguement céliniens.

Anonyme a dit…

Mais non, il était très bien, votre réquisitoire. C'est toujours un plaisir que de vous lire ; vous faites mouche presque à chaque fois.
Mais voyez-vous, cher Costar, ce jeu de mots ne vous aurait sans doute pas échappé si je l'avais fait suivre d'une émoticône rigolarde. J'ai longtemps résisté à cette mode, tout comme vous, je suppose, mais il faut bien admettre que ces abominations esthétiques (car, bon sang, quelle laideur, tout de même !) peuvent avoir leur utilité. Je me surprends moi-même, parfois, à agrémenter maintenant mes courriels de petites combinaisons typographiques pour exprimer ma complicité ;-) ma perplexité :-\ ou ma déception :-(
Alors je n'aurai qu'un mot pour conclure : ;-)

pi

Costar a dit…

�� La nomenclature des émoticônes d'Apple nomme celui-ci "visage d'intello" (J'espère qu'il sera assez visible). Il a un air de lapin à lunettes simplet et au sourire niais. On n'aurait donc pas tous la même compréhension des expressions faciales (ou de la notion d'intellectuel).

Des chercheurs américains, qu'on suppose intellectuels, après de longues recherches en 2018, n'auraient trouvé que 21 expressions faciales. Il faut dire que l'échantillon observé était exclusivement américain.
Il me semble, pour avoir lu quelques bons livres en français, que le nombre de mots et de leurs combinaisons dépasse 21, même en respectant les règles de grammaire. Mais je peux me tromper. Je l'ai prouvé.

Costar a dit…

Quelle imbécile cette Gougueule ! Elle propose de visualiser le commentaire avant l'envoi et y affiche parfaitement l’icône ; alors on envoie, et elle revient sur sa parole et affiche deux symboles grotesques.
Elle se trouve là : Icône de l’intellectuel d’après Apple.

Costar a dit…

Tenez, si vous êtes encore en ligne, la tribune de l'Art viens de tenter, deux jours après (décidément ils aiment souffrir), une seconde visite du Louvre, où l'on découvre que dans l’Apocalypse, il y avait une deuxième couche, plus terrible encore que la première.

Anonyme a dit…

Effrayant, en effet...
Et tout bonnement scandaleux.