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jeudi 8 octobre 2026

Bayeux, le monde merveilleux des expositions populaires

File d’attente à l’exposition de la tapisserie de Bayeux au British Museum de Londres. Malgré ce qu’on dit du flegme britannique, on perçoit ici l’impatience, voire le léger énervement, des visiteurs qui désespèrent de trouver une place libre pour s'insérer dans la file qui verra la broderie. 


C’est indéniable, la vénérable tapisserie de Bayeux exposée au public depuis le 10 septembre au British Museum de Londres est un évènement culturel et politique majeur (voir notre présentation), et très populaire. 


L’exposition doit durer 305 jours, pendant 8 heures du dimanche au mercredi, et 11 heures du jeudi au samedi. 

Des règles de visite rigoureuses ont été établies par le musée pour optimiser les flux. Toutes les 10 minutes, un groupe de 40 personnes est autorisé à rejoindre la file des 120 personnes précédentes (3 groupes) le long des 70 mètres linéaires de la broderie, et dispose d’environ 40 minutes pour en suivre les 58 scènes historiées, à une cadence moyenne de 40 secondes par scène qui emmène l’inexorable flux chronométré des passionnés d’art et d’histoire vers la sortie. 


Gemini, l’IA de Google, nous décrit le phénomène : 

"Le public avance à un pas de promenade constant, sans s'arrêter longuement. Des agents du musée supervisent en permanence la file pour inciter le public à continuer d'avancer de manière homogène. Face aux blocages créés par les personnes qui s'immobilisaient pour prendre des photos, le musée a rapidement interdit l'usage des smartphones et appareils photo devant l’œuvre, afin de maintenir la fluidité du déplacement."


Cela vous rappelle sans doute les dystopies de la meilleure littérature d'anticipation. 


En dépit des prétentions écervelées de son directeur, et malgré ces efforts de domptage et de régulation du public, le British Museum admet qu’il ne dépassera pas, et de très loin, son record de 1972, quand ≈1,65M de visiteurs s’étaient bousculés pour le masque en or de Toutankhamon. Il argüe que ce record date d’une époque où les règles de sécurité, notamment en cas d’incendie, étaient nettement moins strictes.


En fonction des principes d’organisation mis en place aujourd'hui, on peut déjà prévoir la fréquentation de l’exposition : 

Elle se déroule sur 132 jours de 11h [autorisant chacun 62 groupes de 40 personnes] et 173 jours de 8h [autorisant chacun 44 groupes de 40 personnes], soit un total de 631 840 visiteurs, en moyenne 2070 par jour, presque 3 fois moins qu’à l’époque héroïque du pharaon. 


En consolation, avec un ticket d’entrée à 33£, le musée sait que les frais engagés de 6M£ seront très largement remboursés, déjà par les 20M£ de la billetterie. 

De son côté le public, d’après les témoignages choisis par les médias, semble enchanté, même souvent ému de s’être fait à la fois domestiquer, manipuler, et un peu escroquer. Il n’a manifestement pas lu notre chronique de juillet ; il y aurait trouvé une adresse où admirer l’œuvre sans frais et dans des conditions de qualité et de confort inégalées*.


* Des personnes bien informées nous rétorqueront qu'être en présence de l’objet, presque à le toucher, procure une émotion incomparable. Sans doute mais est-elle vraiment artistique ? N’est-ce pas plutôt ce même élan communautaire bien connu qui anime toute foule ayant la même idée en tête ? 



Breaking news (dernière heure) 


On apprend, sur le site de la radio anglaise BBC (les 4.10 et 5.10), que la façade lisse de l’évènement culturel se lézarde un peu. C’était prévisible. 


À la lecture des excuses du directeur du musée on comprend que l'exposition aurait reçu 100 000 visites pendant le premier mois, alors qu’un mois  respectueux des règles de visite ne devrait pas dépasser 63 000 visites. On comprend alors les récriminations des visiteurs, qui demandent plus de temps que les 40 secondes accordées pour chaque scène de la broderie, en réalité réduites à 25 secondes pour répondre aux 60% de visiteurs additionnels. On comprend les plaintes à propos des files d’attente debout, qui atteindraient 2 heures, à propos du remboursement des personnes refoulées alors qu’elles avaient un billet valide (tiens, comme Vermeer au Louvre en 2017 !), et à propos de l’indigence de l’aide à la visite (animations simplistes, absence d’audioguide portable*).


* Le British Museum a bien développé une application minutée pour smartphone avec écouteurs, mais pas d’audioguide, parce que leur utilisation ralentit encore plus le flux de touristes que les photographes. Depuis l’interdiction de photographier, la détection des visiteurs qui manipulent leur smartphone doit être un plaisir renouvelé pour les personnels de surveillance.


On imagine la confusion dans le hall de la "Sainsbury exhibitions gallery", la longue file mouvante des chanceux - ou autoritaires - qui ont réussi à se placer devant la vitrine de 70 mètres, et qui dépassent inévitablement les 25 ou 40 secondes allouées par mètre de tapisserie, et, en retrait, la foule lâchée dans l’exposition par lots de 40 hébétés qui s’entassent et ne peuvent qu’attendre debout qu’une place se libère pour s’insérer dans la file.  


Et le directeur du British Museum, qui s’aime déjà beaucoup, emporté dans les nuages de l’hubris sur des montagnes de livres sterling, promet tout ce qu’on voudra, des chaises en pagaille, des horaires étendus dans tous les sens, des audioguides pour sourd…

On le comprend. L’instinct grégaire n’a peut-être pas de limites.


lundi 13 juillet 2026

La B.D. de Bayeux

"Et comment j’irai acheter mes croissants du dimanche matin, à mon âge ?" nous déclare ulcérée Germaine, une habitante du quartier (le prénom a été mofifié pour respecter l'anonymat des sources). Et c’est le sentiment général de la population interrogée ici à Bayeux, il n’est pas question que la Pâtisserie de Bayeux soit déplacée aussi loin, de l’autre côté de la Manche. (reportage de notre journaliste demeuré à Bayeux).


Nonobstant les réticences locales et les arguments scientifiques des experts internationaux alertant sur les risques du transport, la fragile et millénaire "Tapisserie de Bayeux" a secrètement pris la route de Normandie (en camion et train spécial) et serait aujourd'hui arrivée au British Museum de Londres où elle sera exposée au public anglais, de septembre 2026 à juillet 2027.
L’assurance de près d’un milliard d’euros annoncée pour calmer les protestations, qui serait couverte par le système d’indemnisation de l’État anglais, est sans doute une fiction, à l’instar en France des œuvres des musées nationaux qui ne font jamais l’objet de la moindre assurance mais sont "garanties par l’état", donc le contribuable.

La Tapisserie de Bayeux est une longue bande de lin brodée voilà presque 1000 ans, haute de 50 centimètres et longue de 69 mètres, en tirant bien à chaque bout.

La broderie représente, sur près de la moitié, les préparatifs et la bataille d’Hastings, après quelques illustrations opposant des nobliaux briguant la couronne d’Angleterre, et résume ainsi en 58 scènes la conquête du pays par le duc de Normandie Guillaume, appelé par conséquent le Conquérant, en 1066. 

Les experts en garantissent la date parce qu’y est brodée l’Étoile, la comète de Halley (notre illustration ci-dessous, c'est la scène 32), l'astre qui ne vient se réchauffer au soleil que tous les 76 ans pour escorter - annoncer diraient certains - les grands évènements historiques (pas historiques pour tout le monde remarqueront les Anglais grincheux et soumis de 1066, comme s’exclameront, lors de son retour en 1986, les Ukrainiens près de Tchernobyl).

 

Pour le reste c'est plein de détails succulents, force bateaux de vikings, transpercements d’yeux par des flèches, décapitations diverses, déshabillages et démembrements d’ennemis, animaux étranges et personnages aux mœurs bizarres (scènes 13-15 frise basse), barbecue (scène 42), le tout dans un style de bande dessinée médiévale tout à fait décent même aux âmes sensibles (la visite est gratuite pour les enfants de moins de 16 ans accompagnés d’un adulte, si ce dernier a réussi à sortir victorieusement des 9 heures d’attente sur internet pour la réservation et accepté d’engager jusqu'à 38 euros par adulte).


Cela dit, malgré de jolies illustrations un peu répétitives, la représentation des événements, même commentée en latin et lue de la gauche vers la droite, reste souvent ambigüe. Le scénario n’est pas limpide, et le visiteur anglais sera probablement désappointé, après avoir piétiné sur 70 mètres pendant exactement 40 minutes - (c’est la durée prévue obligatoire, 1.75m la minute) - de constater que le récit s’interrompt brusquement ; les personnages de la frise basse des dernières scènes semblent inachevés, et la suite a été "découpée". 

Bien sûr, l’Anglais se doutera de ce qu’il advient ensuite, et devinera qu’il ne manque que deux scènes au plus, le couronnement de Guillaume et peut-être l’extermination des populations insoumises. 

Mais il ne serait pas surprenant que les déçus et les rancuniers contre le Conquérant n’en profitent pour s’acoquiner avec les millions de frustrés qui n’auront pas obtenu de ticket d’entrée, et fomentent un large rébellion populaire pour s'opposer au retour en France de la tapisserie. 


On ne s’en formalisera pas. Ils pourront bien s’agiter autour de leur fétiche de chiffon, car il existe depuis début 2025 un moyen de l’admirer dans des conditions exceptionnelles de lumière et de confort, tout en consommant boissons fraiches et toute autre substance, même illicite, sur le site du musée de Bayeux. On peut y zoomer jusqu’à compter les fils de la toile de lin et de la broderie, faire défiler à son rythme le long ruban, aller directement à une scène favorite, faire défiler simultanément la traduction du texte latin et l’illustration correspondante. Il n’y manque que des commentaires savants qui détailleraient chaque scène ; pour cela l’article de l’Encyclopédie propose un suivi séquentiel minimum et une interprétation historique détaillée du récit.



Reste une énigme irrésolue


Sera-t-il nécessaire de réduire la longueur de la tapisserie pour qu’elle puisse entrer au British Museum ? On sait que le lavage d’un lin à 60° resserre de 2 à 3% les fibres naturelles, surtout au premier lavage. On réduirait ainsi sa longueur de 69 à 67 mètres, ce qui pourrait tout changer.


En effet, le British Museum a déclaré qu’il l’exposerait à plat dans une vitrine rectiligne sur laquelle on se penchera (au musée de Bayeux elle était suspendue comme un rideau).

Le futur musée de Bayeux, en travaux, dit qu'il la présentera comme au British Museum, dans une vitrine linéaire (inclinée de 45°), et les plans prévoient donc une pièce longue de 80 mètres, tenant compte des 69 mètres de la tapisserie et de l’espace nécessaire à la vitrine de protection.

Le British Museum a précisé que l’évènement aura lieu dans son grand hall d’exposition, salle 30, la "Sainsbury exhibitions gallery". Les dimensions de la pièce sont précisément de 70m x 16m x 6m de hauteur. 


Par conséquent, pourvu qu’il n’y ait eu aucune erreur dans les mesures, la tapisserie devrait entrer dans le hall, au chaussepied. La file indienne des spectateurs anglais sera délicate à canaliser, notamment le tout début et la fin de la ligne, mais c'est jouable. Et puis en cas de besoin, il est inutile de rappeler au pays de Newton que la diagonale d’un rectangle de 70 mètres sur 16 fait 71,8 mètres. Nous ferons confiance à l'ingéniosité méthodique des héritiers de Francis bacon. 

Ainsi le lessivage de la tapisserie, qui comporte toujours des risques, particulièrement pour la teinture de fils vieux de mille ans, ne devrait pas être nécessaire. 


Le monde est décidément bien fait. Si la tapisserie n’avait perdu sa scène du couronnement, les Anglais n’auraient jamais pu * courir se courber, par centaines de milliers prévoit-on, au dessus du témoin direct de leur soumission, et devraient toujours se contenter du beau fac-similé en grandeur réelle créé en 1886 et exposé au musée de Reading, à 60km de Londres.


* En réalité, la bibliothèque de l’Enlightenment Gallery, anciennement King's Gallery, au sein même du British Museum, pourrait, au prix de quelques aménagements et dérangements, héberger même une Tapisserie de Bayeux nettement augmentée : on dit qu’elle mesure 91m x 9m x 12m.

mardi 21 avril 2026

La vie des cimetières (120)

Présentée avec Niklaus Manuel Deutsch dans la chronique précédente publiée simultanément (La vie des cimetières 119), voici l’intégrale de la fameuse Danse macabre qu’il avait peinte sur le mur du cimetière du monastère des dominicains de Berne autour de 1520, dans un montage en 6 panneaux des copies à l’aquarelle du musée historique de Berne, réalisées par Albrecht Kauw en 1649.


Les liens renvoient vers chaque scène de la Danse macabre dans le Catalogue raisonné des œuvres de Manuel Deutsch, où elle est accompagnée d’une analyse détaillée et des quatrains associés, le tout en langue allemande (souffrez d’éventuels contresens, la traduction automatique de l’allemand par les navigateurs n’est pas parfaite).


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La vie des cimetières (119)


Peintre, Niklaus Manuel Deutsch - "Deutsch" était la traduction du nom de son père "Allemann" qu’il s’attribuait en signant NMD - est de nos jours moins connu que ses confrères suisses et allemands des débuts de la réforme protestante des années 1520, les Dürer, Holbein, Altdorfer, Grunewald, Cranach, Baldung, Graf… Moins talentueux peut-être, mais surtout moins productif, car une bonne partie de sa vie fut consacrée au mercenariat au service de la confédération des cantons suisses dans les guerres d’Italie, à la politique cantonale au parlement, à l’administration municipale de Berne, et à la composition de poésies et pièces pour la promotion de la Réforme. 
On conserve tout de même de lui quelques tableaux inventifs et réjouissants, comme cette Tentation de saint Antoine ou cette Décapitation de Jean-Baptiste, au musée de Berne.  

Entre 1517 et 1522 - les dates sont très incertaines - il réalisait une monumentale et fantastique Danse des morts, images et textes, sur le mur sud du cimetière du monastère des dominicains de Berne, aujourd'hui disparu. 

Les danses macabres, longues fresques où la mort sous la forme de squelettes plus ou moins décomposés taquine toutes les classes sociales, sont nées au milieu du 14ème siècle, après les grandes pestes, quand avait disparu la moitié de la population en Europe. Elles étaient censées faire croire à l’égalité de tous devant une mort inévitable, et incidemment pour les indigents la fin tant espérée de leurs souffrances et pour les riches la vanité de leur fortune qu’il serait bienvenu de confier au clergé. Les premières danses des morts inventoriées furent peintes en 1424 sous les arcades du mur sud de clôture du défunt cimetière des Innocents (une copie subsiste dans l’église de La Ferté-Loupière), et sur le mur du cimetière du couvent des dominicains à Bâle vers 1440.
La littérature sur le sujet est immense, la page de Wikipedia est riche, et le premier site à visiter en introduction peut être La mort dans l’art de P. Pollefeys, petite encyclopédie illustrée de la danse macabre, prévoyez quelques heures de visite et copiez-y ce que vous pouvez car il a déjà perdu des liens vitaux et ce genre de site personnel est mortel également.

Il faut imaginer la fresque de Deutsch, ses 47 squelettes décharnés grandeur nature (env. 160 cm) jouant de la musique et dansant sur 80 mètres le long du mur d’enceinte du cimetière - on ne sait pas si elle était peinte à l’intérieur ou sur la rue Zeughausgasse - ridiculisant d’abord le Christ, cas unique dans les danses macabres (ill. plus haut), puis la papauté, les prélats, tous les représentants du clergé catholique, ce qui n’était pas nouveau mais prenait une valeur particulière au moment et dans les lieux mêmes de la grande révolte protestante contre la corruption de l'institution par le système des indulgences, enfin les empereurs, rois, reines, la noblesse, l’aristocratie, et tous les métiers, genres, statuts sociaux, âges, religions, pour finir par le peintre lui-même qui s'est représenté terminant un personnage de sa propre fresque, la mort tentant de retenir son pinceau, sous la figuration de son blason "NMD" (ill. plus bas).  

En effet au dessus des arcades peintes qui encadrent la danse macabre, Deutsch avait représenté les blasons, armoiries et initiales de la cinquantaine de grands bourgeois de la ville, probablement tous convertis à la Réforme, qui avaient financé la réalisation de l’œuvre. On pense que certains commanditaires morts récents ou même vivants étaient également portraiturés parmi les personnages moqués, à l’instar du peintre lui-même.
Sous les scènes étaient inscrits des quatrains, le plus souvent dialogues entre le personnage et la mort, écrits par Deutsch, parfois virulents à l’égard des religieux, par exemple quand l’abbé est emporté (scène 5) : "Seigneur Abbé, vous êtes grand et fort, Venez avec moi dans le cercle, Comme vous transpirez, l’abbé, quelle sueur froide ! Plouf, plouf, l’abbé lâche une énorme merde."
 
Le monastère des dominicains a disparu depuis, avec son cimetière, sous les prétentions de l’urbanisme ; il n’en reste au cœur de Berne que l’Église française réformée. Entre 1650 et 1660, la ville avait besoin d’une grande avenue. Le mur du cimetière fut détruit. La fresque était alors certainement en très mauvais état. Elle avait été restaurée au moins partiellement en 1554, puis 1583, et reproduite sur commande par Albrecht Kauw en 1649 en une série de 24 peintures de 50 centimètres à l’aquarelle et la gouache, d’après les restes de la fresque originale et des dessins de 1638 de Conrad Meyer. Elles sont présumées relativement fidèles malgré quelques adaptations au gout du 17ème siècle. L’ensemble est conservé au musée d'histoire de Berne.

Vous trouverez dans la chronique suivante à paraitre simultanément (La vie des cimetières 120) les reproductions de bonne qualité, en 6 panneaux montés dans l’ordre original, de l’intégralité des 24 scènes, avec un index descriptif enrichi des liens vers des commentaires savants détaillés et les quatrains-dialogues, dans le catalogue raisonné des œuvres de Manuel Deutsch (en allemand).

À Berne aujourd'hui, si on a oublié l’histoire de Manuel Deutsch, chacun passant sur la Place fédérale devant la banque cantonale, levant les yeux, peut saluer son effigie géante de 3 mètres, la 2ème à gauche parmi 8 personnalités oubliées de la ville, sculpture remplacée en 1924 par une copie.