Ce monde est disparu (32)
Cornelis Springer, vue de la Maison des têtes et de la rue du canal de l'Empereur (Keizersgracht), à Amsterdam en 1855 (détail).
Petit maitre méticuleux, peintre de scènes animées dans des architectures urbaines hollandaises entre 1840 et 1890, très productif et apprécié pour ses talents topographiques quasi documentaires, Cornelis Springer n’est pas rare en salles de vente et peut y atteindre des montants conséquents, entre 100 000 et 1 million de dollars.
Ainsi il n’est pas étonnant que cette vue de la Maison des têtes à Amsterdam, une fin d’après-midi d’été en 1855 (détail en illustration), huile sur panneau de 50cm, amenée à disparaitre chez Dorotheum aux enchères du 22 octobre prochain à 18 heures, soit estimée aux alentours de 40 000 dollars. Elle pourrait être disputée, c’est un pur Springer.
Les fans de topographie y retrouveront exactement la Maison aux 6 têtes de divinités romaines, au 123, Keizersgracht, récemment restaurée pour héberger une riche collection de livres rares d’ésotérisme et d’hermétisme, soi-disant sagesse ancienne, dans le cadre d’une "bibliothèque-musée-bar" appelée Ambassade de la libre pensée, histoire d’attirer le touriste naïf.
Outre d’agréables qualités picturales, le tableau soumet une énigme à l’esprit curieux.
Des tableaux y sont entassés et transportés sans égards ni protections sur un chariot sans roue, un traineau tiré par un cheval sur les pavés cahoteux d’Amsterdam (on reconnait dans les bras des deux porteurs un portrait hollandais du 17ème siècle dans le style de Rembrandt ou Hals). Notre époque qui s’oppose au moindre déplacement de la Joconde ou qui pétitionne par dizaines de milliers contre les périlleuses pérégrinations de la Tapisserie de Bayeux, ne peut que s’émouvoir d’un traitement aussi imprudent.
Pourtant Springer n’a pas figuré ici une famille bourgeoise négligente qui déménagerait un peu précipitamment ; il a peint la façade d'un commerce d’art bien établi qu’il connaissait et où il avait peut-être exposé ses propres tableaux. Car après avoir appartenu de 1634 à 1779 à la famille De Geer *, la Maison aux têtes était habitée depuis 1811 par la galerie et le commerce d’art de Cornelis Sebille Roos continué par son fils, qui vendait encore les grands peintres hollandais quand Springer l’a représentée.
En 1855, les traineaux, maniables, lents et économiques, étaient encore les véhicules les plus utilisés dans les rues d’Amsterdam, y compris pour le transport des personnes.
Les fiacres à roues, plus volumineux, plus chers, étaient en outre souvent interdits, notamment dans les rues étroites, pour leur vitesse, les dommages causés aux pavages et les accidents de personnes. Ils ne seront équipés des bandages en caoutchouc plein vulcanisé, les premiers pneus, qu’au courant des années 1860.
Le glissement lent des traineaux malmenait alors moins les tableaux à l'huile, même secs depuis deux ou trois siècles.
* Les De Geer étaient d’importants industriels qui commercialisaient indifféremment cuivre, fer, or, ivoire, nègres, tabac, sucre, argent, sel, idées progressistes, et éditions scientifiques et philosophiques. Ils auraient hébergé Comenius trois années dans la maison, et peut-être même Spinoza, dit-on.
























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