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mardi 11 août 2026

Ce monde est disparu (30)

     


Le 6 mars 2001, à Copenhague, un collectionneur orientaliste et clairvoyant achetait, aux enchères chez Bruun Rasmussen, un tableau à l’huile sur papier, contrecollé sur un panneau de 60cm, figurant la baie de Naples comme elle a été représentée des milliers de fois dans l’histoire de la peinture et du cliché sur carte postale, avec à droite le château normand de l’Œuf, cachant en partie le Vésuve, et à gauche la coupole de S. Maria a Cappella. 

Sans signature ni date visibles, il était attribué à un "anonyme de l’école française du 19ème siècle". Les enchères n’allèrent sans doute pas bien loin en couronnes danoises.


7 ans plus tard, le 2 juillet 2008, à Londres, le perspicace acquéreur du paragraphe précédent confiait à Christie’s la vente de sa collection que la maison incluait dans une vacation de 126 œuvres essentiellement orientalistes. On n’y trouvait pas des chefs-d’œuvre mais des tableaux honorables de noms très prisés, Corrodi, Gérôme, Frère, Sargent, Majorelle, Sorolla, Jongkind, Béraud, et deux Corot : une vue de la campagne romaine et le tableau anonyme de l’école française acheté en 2001, la baie de Naples.

 

Ce dernier était, dans la description, attribué, sans hésitations, à Camille Corot. 

Le tableau disparaissait alors contre 1,15M€ (convertis et actualisés), prix rare pour un Corot.


 Il serait signé en bas à droite (quasiment illisible sur la photo HQ, on devine - - ROT).

Peint lors du séjour à Naples en 1828, à 32 ans, il contient déjà tout ce qui fera l’œuvre de Corot, la géométrie équilibrée des volumes, les couleurs assourdies et la lumière cendrée du matin. Même si c’est un faux, il méritait amplement de faire la couverture du supplément au catalogue raisonné de Corot.

Il sera effectivement intégré, 15 ans plus tard, au supplément de 2023 du catalogue Robaut (chercher "Naples" sur cette page).



18 ans plus tard, il y a quelques jours, le 30 juin 2026, un décret du ministère de la Culture italien confirmait l’achat en préemption du tableau par l’État, au profit du musée Capodimonte de Naples. L’acheteur de juillet 2008 avait décidé de le soumettre aux enchères à Florence, ou de le vendre directement, opérations soumises à déclaration au service des exportations quand une œuvre d’art est sur le point ou risque de quitter le territoire national.


Le décret précise le montant de la transaction : 600 000€. 

Alors que le découvreur de Copenhague en 2001 avait fait une opération fructueuse en revendant le tableau en 2008, l'acheteur suivant n’a pas eu la même chance, en le revendant à la moitié de sa valeur d’achat actualisée, un peu contraint, à l’État italien.    


Le nouveau possesseur, le musée Capodimonte de Naples, est célèbre pour ses magnifiques collections, pour son nouveau directeur, dictateur jusqu’en 2024 au musée des Offices de Florence, pour ses travaux persistants de réaménagement confiés à des entreprises douteuses et napolitaines, pour les mauvaises reproductions de son site internet, figé en 2021 sur nombre de pages d’information, pour sa Galerie du 19ème siècle, destination naturelle du Corot, mais résolument fermée sans date de réouverture prévue, le grand musée de Naples donc, déclare consacrer au tableau de Corot une grande exposition à l’automne prochain. 


On le croira sur parole. Profitons en attendant de la belle reproduction de 8 millions de pixels photographiée par la maison de Vente en 2008, notre illustration. On n’aura peut-être jamais de meilleure image du tableau.


samedi 27 juin 2026

Cremonini, deuxième couche

Leonardo Cremonini, "Le voyage", 146 x 114cm, 1989 (Paris-Bologne, collection privée)

Comment ça ? 
On nous dit que la fréquentation de l'exposition Cremonini Espace Richaud à Versailles reste confidentielle ! Il n’y a pas eu le raz-de-marée escompté après notre chronique illustrée du 20 juin !
Mais que faut-il faire ? 

Pour la peine, voici une deuxième couche de photos de l’exposition. Et c’est un geste courageux car l’opération comporte des risques pour Ce Blog ;  il est possible que ces reproductions soient légalement interdites par le droit d’auteur. Et comme le peintre n’est plus en état de nous donner son autorisation, il faudra peut-être nous mesurer aux ayants droit, profiteurs improductifs protégés par la loi, dont les intentions seront nécessairement moins généreuses et pourraient entrainer la faillite, voire la fermeture d'un blog ancestral et méritant...
 


Cremonini, "Lumières d'une fête", 175 x 190cm, 2008 (Paris-Bologne, collection privée)

Cremonini, "Au café la nuit", 116 x 179cm, 2000 (Paris-Bologne, collection privée)

Cremonini, "Les entraves entrouvertes", 114 x 293cm, 1982 (FRAC Marseille)

Cremonini, "Les châssis barrages", 151 x 199cm, 1982 (Marseille musée Cantini)

Cremonini, "Liberté de parole", 130 x 195cm, 1971 (Paris-Bologne, collection privée)

Toutes les photos ont été prises à l'Espace Richaud le 11 juin 2026, sur un téléphone récent, à main levée. Notez les bonnes conditions de luminosité de l'exposition.

samedi 20 juin 2026

Cremonini

Leonardo Cremonini, "Les sens et les choses", 195 x 195cm, 1968 (Milan, collection privée)

Bon an, mal an, meurt le "dernier géant de l’art contemporain". C’est une loi de la nature. Hier c’était David Hockney, le "peintre de la joie de vivre", parait-il, mais dont il faut reconnaitre qu’il avait bien décliné et ne faisait plus que des dessins d’enfant malhabile, avec les doigts sur une tablette électronique.


En avril 2010, à la mort à Paris de Leonardo Cremonini, les hommages avaient été plus retenus. Il est vrai que ses meilleurs tableaux s’achetaient alors en-dessous de 100 000$, 1000 fois moins que ceux de Hockney aujourd’hui, et qu’il n’avait jamais bénéficié d’une gigantesque rétrospective in extremis chez les vendeurs de sacs à main ni dans les institutions officielles en France. 

Il avait pourtant été admiré, de collectionneurs très fidèles depuis les années 1950-1960, et par la légendaire galerie Claude Bernard de Paris, qui l’exposait régulièrement à partir des années 1970-1980, aux côtés de Gilles Aillaud, Andrew Wyeth, et Francis Bacon avec qui il partageait une amitié et une évidente fraternité de style, loin des grands courants artistiques à la mode.  


On attendait donc depuis des décennies une véritable rétrospective en France, par exemple dans la ville qui l’avait reconnu et hébergé, Paris, comme l’avaient honoré les grandes villes italiennes, et Prague et Tokyo. 

 

Eh bien le prodige arrive aujourd'hui, pas à Paris mais à Versailles, en partie au musée Lambinet jusqu’au 20 septembre 2026, et surtout à l’Espace Richaud, jusqu’au 4 octobre, dans le cadre monumental de l’ancien hôpital royal (illustration ci-contre) où sont magnifiquement présentées 85 grandes toiles resplendissantes.
Le musée montre de son côté plus de 60 œuvres graphiques plus petites, 250 mètres plus loin sur le boulevard.

Bien qu’annoncé, le catalogue de l’exposition n’étant toujours pas disponible, vous n’aurez pas plus d’informations, ni de chiffres, par exemple les dimensions des œuvres, qui ne sont pas sur les cartels.

Vous constaterez néanmoins que, comme pour tant de peintres non reconnus par la république des Arts ou les arts de la République, peu des tableaux exposés proviennent de musées, d'institutions publiques. 90% sont des prêts de bienheureux collectionneurs privés, dont une grande part d’une mystérieuse "collection particulière Paris-Bologne" (le peintre était né à Bologne).

C’est pourquoi vous ignoriez probablement Leonardo Cremonini, ses souvenirs de vacances au bord de la mer, ses gamins fantomatiques, ses jaunes, ses orange, et ses violets.
 

Mise à jour 14.07.2026 : le catalogue de l'exposition enfin disponible, les 2 chroniques sur Cremonini ont été complétées avec les dimensions des tableaux et la correction du nombre d'œuvres exposées.  



Cremonini, "Rêves et bonbons", 89 x 211cm, 1997 (Paris-Bologne, collection privée)

Cremonini, "Les horizons du comptoir", 100 x 209cm, 2000 (Belgique, collection privée)

Cremonini, "Les refrains du belvédère", 73 x 238cm, 1978 (New York, Mount Kisco)

Cremonini, "Silences indiscrets", 114 x 227cm, 1996 (Paris-Bologne, collection privée)

Cremonini, "Cache-cache", 97 x 131cm, 1956 (Paris-Bologne, collection privée)

Toutes les photos ont été prises à l'Espace Richaud le 11 juin 2026, sur un téléphone récent, à main levée. Notez les bonnes conditions de luminosité de l'exposition.

lundi 16 mars 2026

Robert Banks

Voici, comme annoncé, quelques merveilles : un petit florilège des plus belles aquarelles de Robert Banks parmi les rares trouvables sur internet.


Cette extraordinaire vue de linge séchant à Ovindoli, petit village perché dans les Abruzzes, aquarelle de 70cm peinte par Banks en 1969 à peu près au 87 de la rue Pagliai, disparaissait sans bruit sous des enchères frileuses chez Dorotheum à Vienne le 27 septembre 2017, contre le prix dérisoire de 875€, moins de 1000$, la moitié de l'estimation basse. 



Ci-dessus 4 des innombrables façades d’Italie du sud peintes par Robert Banks (de haut-gauche vers bas-droite) : 


• Place Salandra à Nardo, dans les Pouilles, le talon de l’Italie. Aquarelle numérotée 502, hauteur 65cm.

• Place saint Oronzo à Lecce, 20 km au nord-est de Nardo. Aquarelle numérotée 442, hauteur 65cm.

• Le 65 Rue Macina, à Molfetta, 160km au nord-ouest de Lecce, toujours dans les Pouilles. Aquarelle et gouache numérotée 365, hauteur 67cm.

• Le palais Senape (pas de Streetview trouvé), à Gallipoli, 15km au sud de Nardo. Aquarelle et gouache numérotée 489, hauteur 66cm.




Ci-dessus 5 aquarelles diverses de Robert Banks (de qualité de reproduction inégale) : des terrasses en 1971, une  scène de rue à Monopoli (Pouilles) [Banks361], une sieste à Ruvo (Pouilles) en 1969 [Banks356], un baril flottant [Banks331], le lit à sec du fleuve Marecchia vers Rimini en 1964.  


On ne peut pas, à leur vue, ne pas penser aux peintures à la tempera d’Andrew Wyeth, son contemporain renommé en Amérique dès les années 1950, que Banks aura peut-être connues.


vendredi 13 mars 2026

Ce monde est disparu (26)

Robert Banks - Nymphée de la Villa Giulia, Rome. Aquarelle n°462, 96cm


Si vous ne hantez pas les maisons d’enchères secondaires vous ne pouvez pas connaitre Robert Banks, plus exactement Robert Louis Banks (Cheltenham 1911 - Londres vers 2000). Wikipedia ne le connait pas, pas plus que l’IA, sinon 3 ou 4 informations biographiques inutiles, comme une décoration de la croix militaire anglaise à l'occasion de la précédente guerre mondiale. Il aurait dédié ses études et sa carrière à l’architecture et l’urbanisme pour ne se consacrer exclusivement et copieusement à l’aquarelle que vers la cinquantaine.

Personne n’est même certain de sa date de décès, pourtant récente. Et si vous demandez Robert Banks sur internet, les moteurs de recherche vous mèneront vers un homonyme ultramédiatisé, l’inévitable Banksy, artiste de rue dont l’anonymat déjà fragilisé aurait été défloré en 2023. 


De notre Robert Banks, pas de livre, pas d’expositions. Il n’y a même plus de clé sous la porte des galeries londoniennes qui l’exposaient dans les années 1970 et personne ne sait quand elles auraient fermé.


Aux quelques traces laissées sur internet, pour la plupart sur les sites de maisons d’enchères, on voit que Banks était artiste de rues, à sa manière. Il ne peignait pas, comme certains, sur les murs des façades, mais il représentait des façades, de villes découpées avec précision par le soleil et l’ombre, fantastiques par réalisme et vides, minutieusement, sur de grandes feuilles de papier pour aquarelle ; surtout l’Europe des estivaliers, Rome, Venise, et toute l’Italie, qu’il a sillonnée jusqu’aux Pouilles, la Grèce, l’Espagne, et au milieu de tout ce soleil, le Japon vers 1971.


Il ne reste malheureusement que les salles des ventes pour découvrir ses aquarelles, le temps des rares jours d’exposition au public, avant qu’elles ne disparaissent. En 1995 le marché proposait une dizaine de ses œuvres, puis une dizaine autour de 2005, et enfin presque une par an depuis 2009, chez Dorotheum à Vienne,  Koller à Genève, ou d'autres salles de moindre renommée. 


Mais cet éparpillement parcimonieux est peut-être une aubaine pour qui aurait économisé 1000 à 2000€ par amour de l'art, car les prix des œuvres de Robert Banks sont indécents. 

Une aquarelle comme celle de notre illustration plus haut peut demander 150 à 300 heures de travail. Ainsi, au tarif par exemple des employé(e)s de ménages - leur salaire horaire net moyen selon qualification est de l’ordre de 15 à 25 euros - elle devrait être évaluée entre 2250 et 7500€, si on oublie le talent, voire le génie du peintre. Mais ici, comme il est mort et que ça n’est plus lui qu’on rémunère, l’expert de la maison de vente Koller estime que l’œuvre, malgré ses dimensions (un mètre en largeur), pourrait disparaitre le 27 mars prochain à Genève contre 1500 à 2000€, taxes et commission comprises. 


Alors préparez votre tirelire, prévoyez la place sur un mur à l’abri de la lumière directe, et vous deviendrez propriétaire d’un chef d’œuvre, qui disparaitra ainsi de la circulation pour un temps indéterminé, c'est entendu, mais pas pour vous. 


On trouve quelques reproductions d'œuvres de Banks sur internet, parfois excellentes, et on notera qu'il eut très tôt l’idée de numéroter ses aquarelles dans l’ordre, près de sa signature, ce qui permet de reconstituer une minimum biographique, de constater que les chefs-d’œuvre commencent en Espagne au milieu des années 1960, que les plus beaux se situent grossièrement entre les numéros 350 et 500 figurant Rome et le sud-est de l’Italie, que les aquarelles portant les numéros 600 sont moins inspirées, motifs comme couleurs, notamment une vue décevante de Venise qui porte le plus grand des numéros trouvés, le 662, sans qu’on puisse lui attribuer une date (la fin des années 1980 ?), qu’il reste donc des centaines de merveilles de Robert Banks dans la nature, et que les données de la description de la vente Koller du vendredi 27 mars sont fausses.

L’œuvre y est décrite ainsi : 


ROBERT LOUIS BANKS

(Cheltenham 1911– vers 2000 Londres)

Le Nymphée de la Villa Giulia à Rome. 1962.

Aquarelle, crayon.

Signée en bas à gauche : BANKS 962.

70 x 96 cm. Encadrée.


Or le numéro de la signature n’est pas 962 mais 462 (vous vérifierez à Genève), et donc la date 1962, déduite de cette fausse lecture, est fausse. Elle est plutôt à situer très vaguement autour des années 1975 ou 1980 à Rome (au moment d’emporter la chose, tentez de réclamer une ristourne pour erreur sur la substance).



Allèchement : vous découvrirez très bientôt dans Ce Blog est Plat quelques belles reproductions de chefs-d’œuvre de Robert Banks, notamment une grande aquarelle que vous regretterez sans fin de ne pas avoir achetée le 27 septembre 2017 à Vienne, contre 875 euros, tout compris.  



Mise à jour 28.03.2026 : vous n'êtes pas nombreux à avoir suivi notre conseil et enchéri sur cette superbe aquarelle Banks 462. Résultat, 1600 Francs suisses, soit environ 2000$ hors frais et taxes. À ce prix Robert Banks reste encore loin de la gloire posthume.