lundi 30 janvier 2012

Andrew Wyeth

« Lorsqu'ils me rencontrent pour la première fois, les gens me disent généralement - Je ne savais pas que vous étiez encore vivant. »
Andrew Wyeth
interviewé par la NBC en 2006.

Mosaïque de détails de tableaux d'A. Wyeth


Novembre 1966. Un tableau de Van Gogh disparait dans l'incendie de la niche du chien Snoopy. Charles Schulz, créateur de Peanuts, Charlie Brown et Snoopy, le remplace bientôt par un tableau d'Andrew Wyeth. Schulz était alors milliardaire, ses bandes dessinées publiées dans 2500 journaux du monde et lues par centaines de millions. Il déclarait pourtant qu'il n'était pas un artiste, comparé à Andrew Wyeth, qu'il admirait.

Andrew Wyeth (prononcez aine-drou ouaille-œuf) était le fils du plus célèbre des illustrateurs américains de livres d'aventure, N.C. Wyeth. Célèbre au point que les cinéastes américains en quête de crédibilité auprès du public s'obligèrent longtemps à reproduire à la lettre ses superbes illustrations, tant elles avaient, malgré leur vraisemblance très relative, impressionné l'imaginaire populaire.

Andrew Wyeth réalisa l'exploit d'être encore plus renommé que son père, alors qu'il vécut en ermite durant 91 années, à peindre (1) des paysages désolés, de vastes étendues hivernales ponctuées de maisons et d'objets abandonnés à la poussière, traversées quelquefois par une silhouette fantomatique.
Son tableau « Le monde de Christina », peint en 1948, était dès 1949 acheté par le MoMA de New York, Wyeth avait 32 ans. L'Amérique s'identifia alors à cette image. Elle devint une icône. Elle décrit pourtant une scène lugubre. Christina Olson, voisine des Wyeth dans le Maine, revient du petit cimetière d'Hathorne Point où reposent ses parents, au dessus de la crique de Maple Juice, près de Cushing. Handicapée, elle rampe lentement dans le champ vers sa maison en haut du coteau. Cette maison Olson est depuis 2011 un monument national américain. On la visite. Elle abrite le Farnsworth Art Museum consacré aux Wyeth, avec 25 œuvres d'Andrew.

Andrew Wyeth vivait à notre époque sans être vraiment un peintre contemporain, sans suivre les courants artistiques ni copiner dans les cénacles qui font l'opinion. Solitaire, il ne s'intéressait qu'à représenter les quelques hectares qui entouraient la propriété familiale de Chadds Ford en Pennsylvanie, et la résidence d'été de Cushing dans le Maine. Aussi était-il systématiquement insulté, à chaque exposition, par les critiques américains qui brassent les grands concepts, ceux qui font l'Art Moderne (2). Jugements complaisamment répétés par la presse française.
Le 16 janvier 2009, le journal Le Figaro annonçait la mort de Wyeth en le nommant maitre du réalisme magique. Pour Le Monde, c'était un peintre réaliste régionaliste américain. En d'autres termes, un campagnard sentimental et folklorique (3).
C'est pourquoi on ne l'avait jamais vu en France, excepté une jolie exposition de la Galerie Claude Bernard, voilà plus de 30 ans. C'est aussi pourquoi l'extraordinaire exposition de la fondation Mona Bismarck du 10 novembre 2011 au 13 février 2012 n'a fait l'objet que de furtives affichettes et d'entrefilets réservés.

Andrew Wyeth y est représenté par 29 œuvres, en sandwich entre une quinzaine de toiles assez mineures de son talentueux père, N.C. Wyeth, et une trentaine de réalisations quelconques (à l'exception du portrait d'Andrew) de son fantasque fils, Jamie Wyeth, peintre des célébrités mondaines, des mouettes et des citrouilles.
29 œuvres inestimables, Monday morning, The Kuerners, Young bull, Garrett room, The drifter, On the edge, Lovers, Faraway, Antler crown, Undermined... Le fétichiste y retrouvera également, dans une vitrine, le costume à plumes qu'Andrew porta à Paris le jour de son intronisation à l'Académie des Beaux-Arts en 1976 (son seul voyage hors du nord-est américain, dit-on).
Admirer autant de merveilles dans une seule pièce à Paris est si exceptionnel qu'on pardonnera à la fondation Mona Bismarck d'enterrer un peu plus Andrew en ne le présentant que comme un des membres d'une dynastie de peintres, renforçant ainsi cette impression factice de couleur locale, de régionalisme.
Peu importe. Un jour, quand l'écume des vogues actuelles aura été emportée par le temps, quand les époques seront confondues et qu'on ne se rappellera plus très bien dans quel siècle vivait Andrew Wyeth, reviendront ses images obsédantes d'un monde indifférent où les choses ont autant de présence que les êtres, comme dans les tableaux de Vermeer ou de Rembrandt. Andrew Wyeth sera devenu un grand peintre.

Le pèlerin qui se rendra alors au minuscule cimetière d'Hathorne Point dans le Maine, déchiffrera peut-être encore, non loin de la tombe de Christina Olson inhumée en janvier 1968, sur l'inscription d'une modeste pierre tombale qui fait face à la maison Olson, le nom et les dates d'Andrew Wyeth (4).

« Quand vous commencez à observer réellement une chose, un simple objet, et si vous réalisez le sens profond de cette chose jusqu'à en ressentir une émotion, c'est sans fin »
Andrew Wyeth.


***

(1) Exclusivement à la tempera au jaune d'œuf ou à l'aquarelle presque sèche.
(2) Ce dédain de l'élite n'empêcha pas le succès. Un prix Einstein en 1967, une exceptionnelle rétrospective au Metropolitan Museum de New York en 1976, prix, honneurs et médailles à la pelle, membre élu de nombreuses Académies des Beaux-Arts, un grande exposition à Philadelphie en 2006, avec 175000 visiteurs. Vous trouverez, en anglais, une nécrologie - biographie de 4 pages par le New York Times en janvier 2009, et une étude biographique passionnante de 6 pages par le Smithsonian Magazine en 2006.
(3) Andrew se considérait comme un peintre presque abstrait. Ces grandes surfaces d'herbe monochrome ou de terre blanche, qui envahissent l'espace du tableau, comme des formes pures à peine ponctuées d'objets ou de personnages placés là comme par hasard, à la limite de l'équilibre, atteignent en effet un certain degré d'abstraction. Vous trouverez ici un florilège de 140 œuvres de Wyeth (principalement), certaines utilisées dans la mosaïque qui illustre cette chronique. les reproductions sont grandes mais de très moyenne qualité. Cliquez sur chaque image pour afficher la suivante.
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4) Andrew n'est pas enterré près de sa famille à Chadds Ford en Pennsylvanie, où il est né et mort. Il a voulu être enseveli ici à Hathorne Point.

1 commentaire :

Tilia a dit…

Merveilleux article ! que je lis tardivement, mais avec délectation et ravissement. Bravo pour ce travail colossal, qui rend un vibrant hommage à un peintre de très grand talent, injustement méconnu et que je découvre grâce à vous. Bravo et merci.