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mardi 2 juin 2026

Ce monde est disparu (29)

Maurizio Cattelan - Sans titre (alias Good Versus Evil), 2003 [vue sous d’autres angles]. L'identification des personnages est à la fin de cette chronique.



On l’aura compris au succès mitigé des ventes marathon de la mi-mai chez Sotheby’s à New York, pour faire dire aux médias myopes qu’on a doublé le chiffre d’affaires de l’année précédente, il suffit de doubler le nombre d’œuvres en vente. 
Un autre moyen est de garder de bonnes relations avec un milliardaire mort et d’obtenir l’exclusivité de la vente de sa collection, qui est toujours un triomphe même quand le marché est flasque, car les milliardaires, et les millionnaires impatients, s’y ruent. C’est ce que vient de faire la maison Christie’s le 18 mai, à New York également (rappelons qu’elle appartient, comme Sotheby’s, à un milliardaire français, lui aussi charognard d’entreprises, magouilleur fiscal, grand luxe, dentelle et bling-bling). 

Les 16 lots de la vente étaient garantis, c’est à dire déjà achetés par Christie’s ou un tiers, à un prix minimum accepté par le vendeur, les surplus d’enchères étant alors partagés. Ça s’appelle la financiarisation du marché. La vente de prestige était accompagnée, du 18 au 21 mai, de morceaux choisis d’autres collections fameuses chez les collectionneurs.
Les milliardaires s’y précipitèrent donc - n’oublions pas qu’ils prospèrent et se reproduisent actuellement plus vite que la plupart des espèces animales, plutôt en voie d’extinction. Ce fut la curée ; on ne se connaissait plus ; on ne regardait pas ce qu’on achetait ; on ne comptait même plus les zéros ; les records tombèrent ; 1,5 milliard de dollars en quatre jours, 250 à 300 millions de dollars de commissions pour la maison de ventes, sans compter le bénéfice des garanties.

Quelques records soulignés par les médias
(rappel : M$ = millions de dollars, k$ = milliers)

Une toile d’égouttage (traduction automatique) de Jackson Pollock, spécialiste des fuites de peinture, intitulée Number 7A, de 1948, 334cm, a été adjugée 157M$, plus 24M$ pour Christie’s, soit 181M$ sans compter les diverses taxes étatiques, 4ème tableau le plus cher en vente publique. L’argument de vente n’avait pu retenir le flot de son admiration, en substance :

Son talent quasi surnaturel pour contrôler la nature incontrôlable du pigment liquide, la progression sophistiquée des coulures, des écoulements, des volutes et des flaques de peinture noire aboutissent à l'une des œuvres les plus extraordinaires du canon de l'histoire de l'art moderne. L'absence totale d'éléments narratifs ou fictifs qui avaient soutenu les efforts artistiques de l'humanité pendant des millénaires ouvre la voie à une forme d'expression pure, adaptée au monde moderne de l'après-guerre, d'une poésie majestueuse et hypnotique qui évoque le défilé des nymphes dans le printemps de Botticelli.  

N’est-ce pas  exactement ce que vous aviez ressenti en le voyant ?  
Il est vrai qu’en matière de poésie, on pouvait hésiter avec le tableau de 1961 et 145cm de Twombly, intitulé "Sans titre", qui n’est parti que contre 45M$.

À noter également un nouveau record en vente publique pour Rothko, avec cette bande rouge, contre 98M$, et pour Gerhard Richter (toujours vivant) avec une de ses énormes bougies floues d’un mètre et de 1982, contre 35M$, et pour Brancusi avec une belle tête de Danaïde de 1913 et 27cm, en bronze à la feuille d’or, record pour une sculpture déjà en 2002 avec 18M$, et aujourd’hui, 24 ans après, avec 107M$.

Plus sérieusement, ce qui aura retenu notre attention est encore une facétie de Maurizio Cattelan, jamais à court d’idées, qui faisait en 2003 réaliser 11 exemplaires d’un jeu d’échecs avec 32 personnages historiques ou mythologiques en porcelaine, représentant d’un côté le bien et de l’autre le mal (ou inversement). Estimé 150k$, cet exemplaire a disparu contre 584k$ (nos illustration).
Christie’s par son absence de commentaire ne se risque pas à décrire les pièces et préciser où sont le bien et le mal. Sotheby’s qui en a vendu un exemplaire en 2009 (458k$) en détaillait alors l’historique et la composition (et c’est bien plus drôle que la liste des 125 personnalités immortelles de Jeff Koons). Chacun y reconnaitra peut-être ses idoles, pas nécessairement du bon côté, mais pourra en permuter certaines, promettant des parties polémiques animées.


Les personnages de Good Versus Evil de Maurizio Cattelan (de gauche à droite) :
Reines : Marie Madeleine / Cruella d’Enfer 
Rois : Martin Luther King / Hitler
Fous : Gandhi & Che Guevara / Chronos (le Temps) & la Mort (chez Bergman
Cavaliers : Cicciolina & Jeanne d’Arc / Freud avec valise & Salomé et tête Jean-Baptiste
Tours : François d’Assise & Freud avec pipe / Dracula & le serpent de la connaissance
Pions : pompier américain, Superman, Sitting Bull, loup, Mère Teresa, Sophia Loren, Dalaï Lama, Pinocchio / Al Capone, Raspoutine, Donatella Versace, Pol Pot, Mata Hari, Général Custer, Néron, Staline


samedi 13 décembre 2025

Ce monde est disparu (23)

Au lieu d'illustrer par les œuvres disparues traitées dans cette chronique, qui ont été vues et revues, souvenons-nous plutôt du fameux tableau de 1910 de l’âne Boronali« Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique », considérablement plus humble. On peut aisément soupçonner que seuls les quelques traits rouges du centre ont été peints par la queue de l’animal sur un fond préparé simulant vaguement un horizon marin, et que le tout a été rehaussé après coup à la main au moins des nuages orange à gauche et peut-être des taches jaunes, mais il est toujours visible gratuitement et sans façon à l'espace culturel Paul Bédu de Milly-la-Forêt, près de Fontainebleau (auteur, Roland Dorgelès et quelques farceurs).


Auriez-vous personnellement enchéri de million en million de dollars (M$), jusqu’à 205M$ pour pouvoir suspendre ce curieux portrait grisâtre de Gustav Klimt dans votre salon ? Soyez sincère. Alors que vous n’avez pas fini de payer les mensualités du ravalement et que la voiture donne des signes de fatigue. D’autant que, sensible comme vous l’êtes, la tension nerveuse des 20 minutes d’enchères vous aurait fait oublier que s’ajoutent à la facture les taxes et la part du commissaire priseur, qui doit payer ses traites. Comptez 31M$, ce qui fait un total de 236M$, ou 390M$ si dans votre emballement vous emportiez les 3 Klimt de la vente du jour [1,2,3], histoire de décorer aussi la chambre des enfants avec un peu de verdure. C’est 10 ou 15 fois le budget annuel d’acquisition du musée du Louvre. 

Comment en est-on arrivés à ces prix insensés ? 
Faisons un grand retour en arrière. Nous prendrons beaucoup de raccourcis.
Au début, la matière ou l’énergie - appelez ça comme vous voulez - produisait des symétries, des forces, qui ont engendré des éléments, des soleils, des planètes, et des couchers de soleil sur l’Adriatique. Jusque-là tout allait bien.
C’était compter sans le temps. Et à s’amuser durant des milliards d’années avec les éléments, à les mélanger pour voir les jolies couleurs que ça faisait, ce qui devait arriver arriva, des structures organisées parurent : la vie. Ne cherchez pas plus loin. L’erreur de conception est ici, car pour transformer la matière et la maintenir organisée, il faut exploiter de l’énergie (révisez votre thermodynamique si vous en doutez). La surenchère vient de là. Il est moins couteux de se servir en énergie chez qui on la trouve concentrée que d’en perdre à la produire soi-même. Et c’est le début de l’escalade, la compétition, l’arme et l’armure, le préambule au livre des records. On connait la suite.

Tout cela s’est ainsi trouvé résumé voilà quelques jours à New York, le 19 novembre 2025, chez Sotheby’s : record en enchères publiques pour une œuvre d'art moderne (c'est à dire, à la louche, créée entre 1870 et 1950).

Sotheby’s est une maison de vente privée appartenant à un milliardaire français.
Au même moment, dans la même maison, partait contre 12M$ un autre symbole de ce gâchis, un exemplaire des toilettes en or, que leur auteur narquois Maurizio Cattelan a intitulées "America". 12M$, c’était légèrement au-dessus du prix de leur poids en or. Elles font réellement 101kg d’or et sont entièrement fonctionnelles. Ce prix finalement sans surprise tient peut-être au fait que c’est un exemplaire en quelque sorte inachevé puisqu’il n’a jamais été connecté à un réseau d’évacuation, et n’a donc jamais servi comme l’exemplaire du musée Guggenheim de New York en 2016, utilisé par quelques cent mille visiteurs incontinents, proposé en 2017 en prêt pour les appartements privés de Trump à la Maison Blanche, qui avait demandé un Van Gogh, puis volé en 2019 et certainement fondu depuis (on ne va pas vous refaire toute la saga).

Alors on entend dire que cette tendance à la gabegie pourrait être inversée par la coopération des plus faibles. Oui, localement, sans doute, mais n’oubliez pas qu’à la fin les règles de la thermodynamique sont intangibles, du moins c’est Monsieur Einstein qui le pense.

vendredi 11 août 2023

De la conservation des fruits dans l’art

C’est un phénomène inattendu, mais dans l’art les fruits se conservent d’autant mieux que l’œuvre est plus ancienne. La banane de 2019 de Cattelan doit être renouvelée toutes les semaines d’exposition. Les fruits de Caravage (détail ci-dessus) exposés à la pinacothèque Ambrosienne de Milan n’ont jamais été remplacés depuis plus de 400 ans.

"Art" est un de ces mots bien pratiques qui n’ont aucun sens précis, comme "beau", et qui permettent aux humains de croire qu’ils se comprennent, chacun en ayant une définition personnelle. En fait l’art n’existe pas vraiment, ou alors disons, pour être constructif, qu’on trouve peut-être de l’art quand plusieurs personnes croient détecter une idée, une intention, dans l’activité d’une ou plusieurs autres, et qu’elles se mettent à pérorer sur cette idée.

Maurizio Cattelan, artiste italien, produit au moins une idée tous les matins, quand il s'ennuie sur ses toilettes. Pour montrer ses idées à ses admirateurs, et en vivre, il les matérialise en les faisant fabriquer, par des artisans compétents, par exemple Daniel Druet, réalisateur de nombreux "autoportraits" sculptés de Cattelan et d’autres personnalités, comme le Pape ou Hitler. Druet a d’ailleurs été débouté par la justice après avoir réclamé, assez maladroitement, la reconnaissance de son rôle majeur dans la création des œuvres de Cattelan (parce que l’art est dans les palabres sur les idées, pas dans la chose qui en résulte, on l’a dit plus haut, il faut suivre ! Et que ceux qui se demandent comment on peut trouver une intention en l’absence d'un résultat qui la concrétise n’ont qu’à s’adresser à la justice).

Cattelan produit aussi parfois des idées qui ne demandent pas de compétence particulière, mais qu’il ne réalise pas non plus. Ainsi, en décembre 2019, la foire d’art contemporain "Art Basel Miami Beach" exposait son œuvre appelée "Comedian", une banane scotchée sur un mur à 1,75 mètre du sol au moyen d’un ruban adhésif gris. 

Encore une fois, ne vous méprenez pas, l’œuvre d’art n’est pas la banane mais dans les 14 pages d’instructions illustrées détaillant la méthode pour la fixer et l’exposer, ce qui est très futé. La banane peut bien se dégrader, la procédure prévoit son remplacement hebdomadaire. La banane peut bien être furtivement consommée par un autre artiste à idées en mal de publicité qui passe par là, comme c’est arrivé à Miami ou Hong Kong, car dès le lendemain, si les commerces sont ouverts, une banane neuve reprend la même place, prête à être achetée 120 000$, contre un reçu pompeusement nommé "Certificat d’authenticité". 

Le galeriste de Cattelan aurait vendu trois "Comedian" durant la semaine de la foire, et offert une au musée Guggenheim de New York. La conservatrice en chef du musée en était toute bouleversée. Elle le dit dans un article du New York Times (voir également Artdaily), où s’enthousiasment aussi deux autres heureux propriétaires. 
Le Guggenheim n’a toujours pas exposé la banane, ni intégré cette acquisition majeure sur son site.
La propriétaire d’un exemplaire, qui attend toujours le mode d’emploi, déclare sereinement qu’il n’y a aucune urgence à l’exposer puisque c’est un concept, une idée qui survivra quoi qu'il arrive ; elle peut toujours exposer son reçu.

En réalité personne n’a exposé l'œuvre parce que c’est une idée empoisonnée, et c’est peut-être là la bonne plaisanterie de Cattelan, copiée - et même franchement décalquée - sur des collègues moins célèbres qui ont exposé bien avant lui des sculptures en matériaux périssables, savon, chocolat, couscous, lasagnes, fenouil (l’article du Times en évoque les questions de conservation muséale).
Non seulement les acquéreurs se moquent stupidement d’eux-mêmes en affirmant avoir acheté la banane comme "un symbole ironique de cette société absurde où une banane peut être vendue comme de l’Art", mais par surcroit ils ne peuvent pas matériellement l’exposer, il faudrait la renouveler perpétuellement.
D’ailleurs un des acquéreurs, réalisant un peu tard le piège où il s'est englué, prévoit dignement d’en faire don à une grande institution (moyennant donc déduction fiscale).

Quant à la conservatrice du Guggenheim, toujours ravie, elle représente les bénéfices d'une telle conception de l’art, un art qu’on n’a plus à conserver ruineusement dans des conditions contrôlées, un art ludique qu’on recrée d’après un mode d’emploi (voire au jugé quand la procédure n’existe pas), un art qui peut être dérobé, ingurgité, détruit sans inquiétude ni prime d’assurance exorbitante, enfin un art qu’on peut se procurer au dernier moment chez l’épicier du coin.

lundi 16 août 2021

Comptes de faits (5)

Le pendule de Léon Foucault, épisode 2 de 2
 
 
Exposition Maurizio Cattelan, décembre 2016 à la Monnaie de Paris. Tentative de démontrer la vitesse de rotation de la Terre à l'allure qu'adopterait un cheval ? Alors l’expérience a échoué. L’animal morose n'a jamais ébauché le moindre pas.
 
 
Dans le premier épisode, Léon Foucault nous demandait d’imaginer que la Terre tournait sur elle-même, quand on voyait pivoter le plan d’oscillation d’un énorme pendule suspendu au plafond sous la coupole du Panthéon de Paris.

Or il faisait un tour en 32 heures. Il aurait dû le faire en 23h.56m.04s., qui est en tout lieu la période de rotation de la terre, mais Léon Foucault nous expliqua que le pendule accusait tout à fait naturellement une déviation qui le ralentissait en proportion de sa latitude sur le globe, sauf aux pôles - un mathématicien compétent avait imaginé la formule exacte - et qu’arrivé sur l’équateur terrestre il s’arrêterait de tourner, son axe se déplaçant alors en même temps que la Terre comme sur une ligne droite. Ce qui fit dire aux rieurs que si Foucault avait été de ces colonisateurs du Gabon qui venaient de créer Libreville, il n’aurait jamais fait cette découverte.

Fâché de n’avoir pas trouvé l’instrument universel, Foucault se mit immédiatement à la conception d'un dispositif basé sur un principe similaire mais qui serait indépendant de sa position sur Terre. Et comme il était génial il pensa à la toupie et inventa dès 1852 le gyroscope, sorte de pendule qui tourne très vite et qui a la propriété de ne jamais dévier de son axe, même cul par dessus tête, où qu’il se trouve sur Terre. Désormais équipé de cet instrument, l’explorateur ne pouvait plus se perdre et retrouverait sa boussole même au Gabon.

Alors, direz-vous, pourquoi avoir déclaré, au premier épisode, que Foucault avait menti ?
Mais parce qu’il ne nous a pas conté, dans cette histoire de pendule enchanté, la partie réellement merveilleuse, la fin (enfin, disons la suite), qu’il ne connaissait pas.

Car à mesure qu'étaient perfectionnés les instruments, ils indiquèrent que le pendule (ou le gyroscope), qui se balançait déjà au pôle comme si la Terre n’existait pas, se moquait également du Soleil. Lancé précisément dans sa direction, il en dérivait après quelques semaines pour aller voir ailleurs. Il n’avait pas plus de respect pour les étoiles proches dont il s’éloignait au bout de quelques années, et s’il parait finalement s’aligner sur les galaxies les plus lointaines, c’est peut-être dû aux limites des instruments de mesure. Autour de lui, non seulement la Terre, le système solaire, mais l’univers entier semble tourner sans qu'il s'en soucie.
Certains physiciens et mathématiciens en concluent qu’il est aligné sur l’Univers dans son ensemble, ce qui n’explique pas le phénomène. D’autres, formalistes, y voient une ténébreuse histoire de référentiels, un leurre de la modélisation.

En 1981, l’astrophysicien Hubert Reeves terminait son livre « Patience dans l’azur, l’évolution cosmique » par le rapprochement de trois énigmes, trois phénomènes naturels actuellement inexpliqués :
 
- Le rayonnement fossile, les premiers photons observables de l’univers en expansion, aujourd'hui presque totalement refroidis, et dont la température est identique dans toutes les directions, donc dans des endroits de l’univers qui n’auraient « jamais été reliés causalement »,
- Le paradoxe EPR ou la non-localité, quand des particules qui ont interagi restent corrélées quel que soit leur éloignement, comme si elles étaient en contact permanent hors de toute causalité, en dépit de la limite de la vitesse de la matière.
- Et enfin le pendule de Foucault, qui ignore les influences locales et s’aligne superbement sur « la quasi-totalité de l’univers observable ».

 
Reeves concluait « Il y aurait en quelque sorte deux niveaux de contact entre les choses. D’abord celui de la causalité traditionnelle [les principes de la physique]. Et puis un niveau qui n’implique pas de force d’un corps sur un autre, pas d’échange d’énergie [les trois énigmes] … L’uniformité des lois de la physique relèverait de cette même propriété de la matière. En un sens, l’univers resterait toujours et partout présent à lui-même ».

Espérons la découverte ou l’expérience qui viendra un jour élucider cette intuition. Ou l’invalider.
En attendant, hypnotisés par ce pendule imperturbable, on est déjà à des années-lumière des Mille et une nuits.
 
 
Sources
 

- Pour comprendre facilement le comportement du pendule et du gyroscope, une vidéo magistrale de 2018 de l’Université de Mons en Belgique (durée 1 heure), vivante et pédagogique, illustrera définitivement cette chronique.
 
- La biographie scientifique de Foucault par William Tobin en 2002, « Le miroir et le pendule » est la référence indispensable pour qui s’intéresse sérieusement aux comptes de faits.
 
- S’il fallait aller plus loin, la documentation sur le pendule est considérable. On évitera le verbiage soporifique du roman homonyme d’Umberto Eco, qui ne fera qu’embrouiller ou dévoyer toute pensée éprise de limpidité.
On trouvera des approches un peu originales chez Villemin, Les idées froides, l’université de Nantes (manipulations), et dans l'Encyclopédie Imago Mundi.
  

dimanche 25 décembre 2016

Un mendiant à l’hôtel de la Monnaie

Maurizio Cattelan - Lui, exposé dans l'hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

Qu’est-ce qui peut séduire dans une œuvre de Maurizio Cattelan ?

L’incongruité des situations ? Comme dans les tableaux de Magritte, l’apparition d’un objet ou d’une scène imprévus dans un environnement inadéquat. Sans compter le titre sibyllin, voire absent, qui n'éclaircit pas l'énigme.
Et on ne sait pas clairement si le plaisir est causé par ce surgissement d’une invraisemblance dans une réalité palpable, un peu comme un trait d’humour, ou par le rassurant retour à l’équilibre de la raison qui a tôt fait de se forger une interprétation personnelle.

Mais les blagues trop souvent répétés finissent par lasser. La surprise s’évente. Et la provocation perd tout sens quand elle est encensée par les institutions qu’elle pensait railler. Elle devient une complaisante taquinerie. On en parle dans les cocktails officiels et les inaugurations. On écrit à l’occasion un petit opuscule opportun où on aligne des banalités prononcées par l'artiste. Sa cote s'en ressentira à la hausse.

Maurizio Cattelan, hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

La Monnaie de Paris, la plus vieille institution française et qui frappe la monnaie depuis 12 siècles vient de consacrer quelques lambris de l’hôtel de la Monnaie du quai Conti à une petite rétrospective des œuvres de Maurizio Cattelan.

Et cette accumulation de 17 œuvres laisse finalement le spectateur indifférent, une fois sa curiosité satisfaite.
Le sujet le plus touchant est peut-être ce clochard sans domicile caché dans une vieille couverture dans une petite pièce un peu en retrait.

Maurizio Cattelan, hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

Car les œuvres de Cattelan ne sont réjouissantes et impressionnantes qu'inopinément, quand on les découvre par hasard, comme à Rotterdam, au détour d’une visite du musée Boijmans, dans la salle consacrée aux peintres paysagistes du 19ème siècle, quand on remarque au milieu de la pièce une effigie de Cattelan qui a percé dans le plancher un trou entre deux étages du musée et regarde innocemment les visiteurs, comme une bonne plaisanterie.

Maurizio Cattelan, hôtel de la Monnaie, Paris décembre 2016.

samedi 19 juillet 2014

Mitraillez !

C'est certain, le chômage redouble, les avions s'écrasent encore et encore, les centrales nucléaires fuient de partout. Mais on s'y fait, par peur de perdre quelque chose, car il faudrait tout détruire et tout reprendre à zéro.

Et pourtant la révolution est en marche. La nouvelle est tombée très discrètement le lundi 7 juillet 2014. Le gouvernement français faisait paraitre sur le site du ministère de la Culture une page frileusement audacieuse intitulée « Tous photographes ! La charte des bonnes pratiques dans les établissements patrimoniaux ». Il s'agit d'une charte de cinq articles applicable dans tous les musées et monuments nationaux.

Article 1. Le photographe doit désactiver le flash de son appareil. Qui ne le fait pas, au moins pour éviter les reflets désagréables ?
Article 2. Il n'abime pas ce qu'il photographie. Sans rire.
Article 3. L'article le plus important et néanmoins le plus sibyllin, ou le moins précis. Le visiteur peut partager ses photos comme il le désire, mais dans le cadre de la législation en vigueur. En bas de page, des liens renvoient vers les textes en vigueur. Rappelons, pour simplifier, que dans ces lieux publics, même la photo des œuvres encore protégées par des droits d'auteur ne peut pas être interdite, c'est leur utilisation en dehors d'un cercle privé qui l'est.
Article 4. Le photographe demande son accord avant de photographier le personnel comme sujet principal. Comme il le ferait pour tout autre personne.
Article 5. Il demande une autorisation spécifique s'il veut utiliser du matériel supplémentaire. L'article vise probablement les pieds photographiques, ou des éclairages complémentaires.

Il n'est écrit nulle part explicitement que le visiteur peut toujours photographier tout ce qu'il veut dans les musées et monuments du patrimoine, mais comme on précise ce qu'il ne doit pas faire, on supposera que tout le reste lui est permis, implicitement.
Et il y aura certainement des établissements récalcitrants qui useront d'arguties juridiques, car c'est par exemple un réel camouflet pour le baron du musée d'Orsay qui avait obtenu récemment le soutien d'un ministre congédié depuis de la Culture pour interdire toute photographie dans l'enceinte du musée.

Finalement elle n'a peut-être l'air de rien, ou d'une gélatine informe, mais si cette charte est appliquée et devient un droit, c'est une part d'arbitraire et d'abus de pouvoir qui échappera aux marchands de cartes postales et aux voleurs de souvenirs.

Alors mitraillez, mitraillez tout ! C'est désormais autorisé.


Si la photographie n'avait pas été permise dans le musée de Rennes, comment aurait-on appris la lâche agression du pape Jean-Paul 2 par une météorite non identifiée, durant sa visite de l'établissement ? (Maurizio Cattelan, La Nona Ora, sculpture 1999).