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samedi 13 décembre 2025

Ce monde est disparu (23)

Au lieu d'illustrer par les œuvres disparues traitées dans cette chronique, qui ont été vues et revues, souvenons-nous plutôt du fameux tableau de 1910 de l’âne Boronali, « Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique », considérablement plus humble. On peut aisément soupçonner que seuls les quelques traits rouges du centre ont été peints par la queue de l’animal sur un fond préparé simulant vaguement un horizon marin, et que le tout a été rehaussé après coup à la main au moins des nuages orange à gauche et peut-être des taches jaunes, mais il est toujours visible gratuitement et sans façon à l'espace culturel Paul Bédu de Milly-la-Forêt, près de Fontainebleau (auteur, Roland Dorgelès et quelques farceurs).


Auriez-vous personnellement enchéri de million en million de dollars (M$), jusqu’à 205M$ pour pouvoir suspendre ce curieux portrait grisâtre de Gustav Klimt dans votre salon ? Soyez sincère. Alors que vous n’avez pas fini de payer les mensualités du ravalement et que la voiture donne des signes de fatigue. D’autant que, sensible comme vous l’êtes, la tension nerveuse des 20 minutes d’enchères vous aurait fait oublier que s’ajoutent à la facture les taxes et la part du commissaire priseur, qui doit payer ses traites. Comptez 31M$, ce qui fait un total de 236M$, ou 390M$ si dans votre emballement vous emportiez les 3 Klimt de la vente du jour [1,2,3], histoire de décorer aussi la chambre des enfants avec un peu de verdure. C’est 10 ou 15 fois le budget annuel d’acquisition du musée du Louvre. 

Comment en est-on arrivés à ces prix insensés ? 
Faisons un grand retour en arrière. Nous prendrons beaucoup de raccourcis.
Au début, la matière ou l’énergie - appelez ça comme vous voulez - produisait des symétries, des forces, qui ont engendré des éléments, des soleils, des planètes, et des couchers de soleil sur l’Adriatique. Jusque-là tout allait bien.
C’était compter sans le temps. Et à s’amuser durant des milliards d’années avec les éléments, à les mélanger pour voir les jolies couleurs que ça faisait, ce qui devait arriver arriva, des structures organisées parurent : la vie. Ne cherchez pas plus loin. L’erreur de conception est ici, car pour transformer la matière et la maintenir organisée, il faut exploiter de l’énergie (révisez votre thermodynamique si vous en doutez). La surenchère vient de là. Il est moins couteux de se servir en énergie chez qui on la trouve concentrée que d’en perdre à la produire soi-même. Et c’est le début de l’escalade, la compétition, l’arme et l’armure, le préambule au livre des records. On connait la suite.

Tout cela s’est ainsi trouvé résumé voilà quelques jours à New York, le 19 novembre 2025, chez Sotheby’s : record en enchères publiques pour une œuvre d'art moderne (c'est à dire, à la louche, créée entre 1870 et 1950).

Sotheby’s est une maison de vente privée appartenant à un milliardaire français.
Au même moment, dans la même maison, partait contre 12M$ un autre symbole de ce gâchis, un exemplaire des toilettes en or, que leur auteur narquois Maurizio Cattelan a intitulées "America". 12M$, c’était légèrement au-dessus du prix de leur poids en or. Elles font réellement 101kg d’or et sont entièrement fonctionnelles. Ce prix finalement sans surprise tient peut-être au fait que c’est un exemplaire en quelque sorte inachevé puisqu’il n’a jamais été connecté à un réseau d’évacuation, et n’a donc jamais servi comme l’exemplaire du musée Guggenheim de New York en 2016, utilisé par quelques cent mille visiteurs incontinents, proposé en 2017 en prêt pour les appartements privés de Trump à la Maison Blanche, qui avait demandé un Van Gogh, puis volé en 2019 et certainement fondu depuis (on ne va pas vous refaire toute la saga).

Alors on entend dire que cette tendance à la gabegie pourrait être inversée par la coopération des plus faibles. Oui, localement, sans doute, mais n’oubliez pas qu’à la fin les règles de la thermodynamique sont intangibles, du moins c’est Monsieur Einstein qui le pense.

dimanche 10 juin 2012

La platitude de l'Univers


Les dernières mesures de la savante Shirley Ho, relatées par la revue Ciel & Espace dans son récent numéro 505, le démontrent : dans l'Univers l'énergie noire est trois fois plus puissante que les forces d'attraction de la matière. C'est certainement irrévocable.

Ne demandez pas aux savants ce qu'est l'énergie noire (ou sombre). Ils n'en savent rien pour l'instant et s'en sortent en invoquant une énergie du vide. Cependant elle est là, et domine les forces de l'Univers, de sorte que les galaxies s'éloignent globalement les unes des autres, et de manière accélérée. Ainsi un jour la matière n'aura plus assez d'énergie et se délitera, les électrons quitteront les atomes, le vide deviendra encore plus vide, le froid plus définitif.

On avait quelques temps espéré que le grand gâchis thermodynamique de l'Univers ralentirait un jour, passerait par une phase de stabilité, puis s'inverserait dans une grande implosion, pour recommencer un nouveau cycle avec de la matière fraiche, ce qui était, au moins intellectuellement, assez satisfaisant. Mais les conclusions de Shirley Ho sont sans appel, car elle les obtient par l'observation minutieuse des oscillations acoustiques de la matière ordinaire. C'est dire.
On a beau savoir, la Lune s'éloignant puis le soleil explosant bientôt, que la vie sur Terre n'en a pas pour très longtemps, disons un à deux milliards d'années ce qui n'est déjà pas terrible pour certains projets personnels, il est tout de même vexant d'apprendre que tout cela n'aura servi à rien, puisque tout s’éteindra irrémédiablement.

Et puis, une mauvaise nouvelle n'arrivant jamais seule (axiome hautement scientifique), les calculs de Shirley Ho ont également confirmé la topologie de l'Univers, sa forme globale. Il est plat.
Les lignes parallèles ne s'y rencontreront jamais. Pythagore et Euclide en seraient ravis. Et toutes les autorités de l'antiquité et du moyen-âge qui affirmaient que le Monde était plat, raillées quand il a été prouvé que la Terre - qui n'est qu'un accident local - était ronde, tous ces penseurs avaient donc raison.
Ajoutons qu'il suffisait de constater la banalité des résultats du concours de la chanson de l'Eurovision, des prix littéraires ou de l'élection présidentielle, et de tant d'autres jalons de notre civilisation, pour se convaincre de la platitude, de l'ennui de cet univers.

dimanche 10 avril 2011

Un peu de physique théorique

À l'époque d'Alfred de Musset, des bluettes sentimentales et des énervements romantiques, les choses étaient claires : une porte devait être ouverte ou fermée. Dans notre monde moderne et hasardeux, celui de la mécanique quantique où tout est simultanément onde et particules, la théorie de Schrödinger sur la superposition des états de la matière et le principe d'incertitude d'Heisenberg ont apporté quelques nuances sur les états probables d'une porte.

lundi 8 mars 2010

La photo du photon

Tout lecteur assidu aura noté la tonalité scientifique de Ce Glob Est Plat. Disons même matérialiste. Or depuis plus d'un siècle, quelques savants respectables, à l'aide de concepts insolites, ont troublé cette tranquille vision mécaniste du monde. On trouve leurs noms dans tous les dictionnaires des noms propres, Planck, Einstein, Bohr, Heisenberg, Schrödinger, Dirac, Born, de Broglie... Ils ont inventé la physique (ou mécanique) quantique (1), une description (2) du comportement intime, microscopique de la matière.
Jusqu'alors on considérait la matière un peu comme un voisin de palier. En public, elle se conduisait comme vous et moi, elle suivait son train-train sans surprise, descendait la poubelle à heures fixes et fermait les volets avant de se coucher. Et puis voilà cent ans, on apprenait, à la une des journaux scientifiques, qu'elle avait une vie privée assez déviante, des attitudes fantasques, et qu'elle se moquait même discrètement de la physique classique. Parmi les débordements qu'on lui prêtait, on racontait que dans l'intimité, pour entrer au salon, elle s'évaporait et passait au même instant par les deux portes situées aux extrémités de la pièce, que son chat était à la fois mort et vivant quand elle le cherchait (d'où l'odeur parfois particulière), que son poisson rouge, soluble, dilué dans son aquarium, ne reprenait une forme de poisson qu'à l'écoute de son petit nom, que sa plomberie ne respectait pas la gravitation et que l'eau de son appartement s'écoulait parfois de la bonde vers le robinet. Ainsi, à écouter cette nouvelle physique, la matière était réduite à n'être, dans l'intimité, qu'une vague probabilité, une vibration, un fantôme d'elle-même errant indéfiniment dans un appartement vide, flanqué de quelques ectoplasmes domestiques. C'était une situation désagréable pour le matérialiste, mais après tout, si la matière souhaitait se comporter comme un gamin irresponsable quand personne ne la regarde, c'était son affaire. Au moins savait-on à peu près où la trouver, comment la localiser. Enfin, c'est ce qu'on croyait, car la théorie prévoyait que des particules associées, puis dispersées, continuaient à constituer un tout inséparable quel que soit leur éloignement. Einstein même ne voulait pas y croire. On avait un peu oublié cette plaisanterie quand le coup de grâce advint à Orsay au début des années 1980, par Alain Aspect et ses expériences sur la «non séparabilité». Il démontrait (1) par un brillant bricolage (2) qu'un frère et une sœur jumeaux séparés par des kilomètres, sans pouvoir se concerter, restaient liés, et quand quelqu'un sonnait chez l'un, ils regardaient alors tous les deux par leur fenêtre, au même instant. C'était le pompon! La matière n'était pas seulement impalpable et évanescente, elle devenait unique, continue et indivisible.

  «Ne pas toucher les œuvres». Comment s'assurer que la matière existe, quand il est interdit de toucher les statues des musées?

Il est inutile de résister à une science qui n'a aligné que des succès technologiques, du transistor au laser. Nous en étions donc là depuis une trentaine d'années, à végéter tristement dans l'indécision, englués dans une réalité sans forme, parfait humus pour tous les spiritualismes, les idéalismes, les religions de toutes confessions. Épicure dépérissait et Démocrite faisait rire les enfants. Et puis le 25 février 2010, l'Institut Rayonnement Matière de Saclay, plus précisément le Service des Photons Atomes et Molécules (SPAM), associé à quelques honorables institutions, déclarait avoir enregistré les images du mouvement d'un nuage d'électrons dans une molécule constituée de deux atomes d'azote. Le procédé, décrit avec des mots incompréhensibles (imagerie d'orbitales par la méthode tomographique utilisant l'émission attoseconde en champ laser) est certainement très astucieux. Mais le résultat est là. La matière reprend un peu de consistance. Son image se précise. Finalement il est probable qu'elle existe.

 
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(1) Vidéo de la conférence UTLS (2) Texte de la même conférence