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mardi 2 juin 2026

Ce monde est disparu (29)

Maurizio Cattelan - Sans titre (alias Good Versus Evil), 2003 [vue sous d’autres angles]. L'identification des personnages est à la fin de cette chronique.



On l’aura compris au succès mitigé des ventes marathon de la mi-mai chez Sotheby’s à New York, pour faire dire aux médias myopes qu’on a doublé le chiffre d’affaires de l’année précédente, il suffit de doubler le nombre d’œuvres en vente. 
Un autre moyen est de garder de bonnes relations avec un milliardaire mort et d’obtenir l’exclusivité de la vente de sa collection, qui est toujours un triomphe même quand le marché est flasque, car les milliardaires, et les millionnaires impatients, s’y ruent. C’est ce que vient de faire la maison Christie’s le 18 mai, à New York également (rappelons qu’elle appartient, comme Sotheby’s, à un milliardaire français, lui aussi charognard d’entreprises, magouilleur fiscal, grand luxe, dentelle et bling-bling). 

Les 16 lots de la vente étaient garantis, c’est à dire déjà achetés par Christie’s ou un tiers, à un prix minimum accepté par le vendeur, les surplus d’enchères étant alors partagés. Ça s’appelle la financiarisation du marché. La vente de prestige était accompagnée, du 18 au 21 mai, de morceaux choisis d’autres collections fameuses chez les collectionneurs.
Les milliardaires s’y précipitèrent donc - n’oublions pas qu’ils prospèrent et se reproduisent actuellement plus vite que la plupart des espèces animales, plutôt en voie d’extinction. Ce fut la curée ; on ne se connaissait plus ; on ne regardait pas ce qu’on achetait ; on ne comptait même plus les zéros ; les records tombèrent ; 1,5 milliard de dollars en quatre jours, 250 à 300 millions de dollars de commissions pour la maison de ventes, sans compter le bénéfice des garanties.

Quelques records soulignés par les médias
(rappel : M$ = millions de dollars, k$ = milliers)

Une toile d’égouttage (traduction automatique) de Jackson Pollock, spécialiste des fuites de peinture, intitulée Number 7A, de 1948, 334cm, a été adjugée 157M$, plus 24M$ pour Christie’s, soit 181M$ sans compter les diverses taxes étatiques, 4ème tableau le plus cher en vente publique. L’argument de vente n’avait pu retenir le flot de son admiration, en substance :

Son talent quasi surnaturel pour contrôler la nature incontrôlable du pigment liquide, la progression sophistiquée des coulures, des écoulements, des volutes et des flaques de peinture noire aboutissent à l'une des œuvres les plus extraordinaires du canon de l'histoire de l'art moderne. L'absence totale d'éléments narratifs ou fictifs qui avaient soutenu les efforts artistiques de l'humanité pendant des millénaires ouvre la voie à une forme d'expression pure, adaptée au monde moderne de l'après-guerre, d'une poésie majestueuse et hypnotique qui évoque le défilé des nymphes dans le printemps de Botticelli.  

N’est-ce pas  exactement ce que vous aviez ressenti en le voyant ?  
Il est vrai qu’en matière de poésie, on pouvait hésiter avec le tableau de 1961 et 145cm de Twombly, intitulé "Sans titre", qui n’est parti que contre 45M$.

À noter également un nouveau record en vente publique pour Rothko, avec cette bande rouge, contre 98M$, et pour Gerhard Richter (toujours vivant) avec une de ses énormes bougies floues d’un mètre et de 1982, contre 35M$, et pour Brancusi avec une belle tête de Danaïde de 1913 et 27cm, en bronze à la feuille d’or, record pour une sculpture déjà en 2002 avec 18M$, et aujourd’hui, 24 ans après, avec 107M$.

Plus sérieusement, ce qui aura retenu notre attention est encore une facétie de Maurizio Cattelan, jamais à court d’idées, qui faisait en 2003 réaliser 11 exemplaires d’un jeu d’échecs avec 32 personnages historiques ou mythologiques en porcelaine, représentant d’un côté le bien et de l’autre le mal (ou inversement). Estimé 150k$, cet exemplaire a disparu contre 584k$ (nos illustration).
Christie’s par son absence de commentaire ne se risque pas à décrire les pièces et préciser où sont le bien et le mal. Sotheby’s qui en a vendu un exemplaire en 2009 (458k$) en détaillait alors l’historique et la composition (et c’est bien plus drôle que la liste des 125 personnalités immortelles de Jeff Koons). Chacun y reconnaitra peut-être ses idoles, pas nécessairement du bon côté, mais pourra en permuter certaines, promettant des parties polémiques animées.


Les personnages de Good Versus Evil de Maurizio Cattelan (de gauche à droite) :
Reines : Marie Madeleine / Cruella d’Enfer 
Rois : Martin Luther King / Hitler
Fous : Gandhi & Che Guevara / Chronos (le Temps) & la Mort (chez Bergman
Cavaliers : Cicciolina & Jeanne d’Arc / Freud avec valise & Salomé et tête Jean-Baptiste
Tours : François d’Assise & Freud avec pipe / Dracula & le serpent de la connaissance
Pions : pompier américain, Superman, Sitting Bull, loup, Mère Teresa, Sophia Loren, Dalaï Lama, Pinocchio / Al Capone, Raspoutine, Donatella Versace, Pol Pot, Mata Hari, Général Custer, Néron, Staline


mardi 26 mai 2026

Ce monde est disparu (28)

         

Rien de folichon dans cette suite et fin du marathon des 1000 enchères de Sotheby’s ; peu d’invendus [6%], pas de réelle surprise, des prix très moyens même pour les grands noms, comme ce Picabia monstrueux, rien qui ne dépasse beaucoup l’estimation sauf peut-être un Mondrian non euclidien et un Mary Cassatt très laid. Alors les médias, de dépit, s’extasient sur les prix de consolation et les poncifs, une chaise aux trois pêches de Matisse, peu tentante même pour s’asseoir, à 48M$ et un arlequin de Picasso à 42M$ (oui, encore un, on arrive à plusieurs centaines avec les pierrots et les clowns).


Heureusement quelques œuvres peu remarquées méritaient, plus que le détour, l’illustration dans nos pages :


Illustration d’entête :

Anna Güntner - Błąd (L'erreur, en polonais), 109cm, estimé 60k$, adjugé 115k$. Peintre polonaise surréaliste très tardive (morte en 2013) et très mineure, Güntner a parfois une idée plaisante, et c’était le cas dans cet amusant tableau sans prétention de 1968.  


Illustrations ci-dessous :

Bonnard - Déjeuner gris, 1908, huile sur papier marouflé sur toile, 65cm, estimé 300k$, adjugé 410k$. Le numéro 515 du catalogue raisonné de Bonnard. Même avec peu de couleurs, l’insaisissable charme de Bonnard fonctionne. 

Le Sidaner - Le banc, Gerberoy, 1903, 65cm, estimé 125k$, adjugé 205k$. Une des plus belles images de Le Sidaner, une perfection.

Grant Wood - Village Slums (bidonvilles), 1937, crayon conté et gouache sur papier, 52cm, estimé 125k$, adjugé 282k$. Profitez de cette reproduction, car Grant Wood, mort en 1942, fameux auteur de l’icône de l’Amérique qu’est "American Gothic", est toujours soumis aux interdictions de reproduction des droits d’auteur (sauf pour quelques icônes qui incarnent tant l’Amérique qu’elle ne peuvent pas décemment être affichées au format du timbre-poste).


Achille Laugé - Roses dans un verre d'eau, 1893, 45cm, estimé 250k$, adjugé 141k$. Que dire de plus que ce que nous avions écrit en 2010 sur Laugé, peintre un peu blafard et bien oublié. Le musée d’Orsay s'est tout de même résigné depuis à en exposer un en public, dit son catalogue.


mardi 19 mai 2026

Ce monde est disparu (27)

         
Est-ce pour fêter un millésime ou pour relancer une saison d’enchères morose que la maison Sotheby’s tente aujourd'hui d’éblouir le chaland avec une hyper exposition, 1000 œuvres de tous les grands noms couvrant l’époque moderne de 1875 à 2025, en 6 dates du 14 au 20 mai 2026 (pré-visite sur réservation horaire, le nombre d’entrées est limité) ? 
Il n’y manquent que deux ou trois noms qu’on ne citera pas pour ne pas remuer leurs cendres ou leur vanité, et tous ne sont pas représentés par leur meilleure inspiration, car il n’est pas si facile d’exposer simultanément 1000 œuvres graphiques dans cette espèce de coffre-fort sans fenêtre, au 945 Madison Avenue, à New York, que Sotheby’s vient d’acheter, au prix d’un beau Rothko dit-on ; une affaire. C’est sa première exposition dans les lieux.   

Pour l’instant, sur les premières dates - en 3 ventes les 14 et 15 mai - le client a globalement respecté les prix estimés fixés par le marchand ; rappelons que l’estimation est une sorte d’ordre de grandeur qui insinue un biais d’ancrage et une attraction involontaire dans l’esprit de l’enchérisseur. 
Deux exemples frappants, sans doute décevants pour Sotheby’s qui ne le dira pas, les prix du Rothko (illustré plus bas), dont l’estimation moyenne était de 85M$ (millions de dollars), parti à 86M$ (commission incluse mais hors taxes), et le tableau de Basquiat à 53M$, tous deux dans la moyenne des prix de leurs meilleures œuvres, mais loin - moins de la moitié - de leurs records respectifs.  

Sur les 378 lots des 3 ventes, 9% [32] sont invendus et 20% [70] ont dépassé de 2 à 4 fois l’estimation moyenne. 4 surenchères inattendues ont dépassé 8 fois l’estimation, dont la Salle de bain d’Antonio López, estimée 250k$ et partie contre 1,984M$ (illustrée plus bas). 

Aujourd’hui, 5 tableaux des 3 premières ventes ont été retenus par le mauvais gout du blog, qui a concocté ci-joint quelques belles reproductions dont le téléchargement est conseillé, car la maison de vente ne l’autorise plus (quand on vous dit que la civilisation s’effondre, depuis que Sotheby’s appartient à un français endetté jusqu’au plafond, et qui n’est devenu un milliardaire virtuel qu’au prix d’innombrables licenciements et délocalisations d’entreprises).

Dans quelques jours paraitra un choix parmi les 3 dernières ventes, après publication des résultats du 20 mai.

Illustration d’entête :
Mark Tansey, Continental Divide (ligne continentale de partage des eaux), 1994, 216cm, estimation 3,5M$, adjugé 4M$. Tansey est un peintre spirituel (ici et ) et son ennuyeuse monomanie monochrome ne l’empêche pas d’être très coté. 

Illustrations ci-dessous :
Mark Rothko, Brun et noir sur rouges, 1957, 230cm, estimation 85M$, adjugé 86M$. Un des plus beaux Rothko, pour qui aime le peintre, mais des enchères nonchalantes. 

Tomás Sanchéz, Deux eaux, 1989, 100cm, estimation 150k$, adjugé 243kM$. Peut-on ne pas aimer un peintre qui de sa vie n’aura peint, encore aujourd'hui, que des arbres, par millions (ici, ici, et ) ?                         

Antonio López (García), La salle de bain, 1966, 229cm, estimation 250k$, adjugé 2M$. Une belle culbute de la cote pour ce peintre et sculpteur qu’on dit hyperréaliste encore aujourd'hui à 90 ans. 

Joan Miró, Dormeurs réveillés par un oiseau, gouache et aquarelle, 1939, 41cm, estimation 4Mk$, adjugé 6,5M$. Il a été prouvé que Miro ne pouvait pas connaitre les Shadoks de Jacques Rouxel 30 ans avant leur création.


vendredi 4 juillet 2025

Vomir au Louvre avec LVMH

Cette chronique ne faisant que conseiller de lire l’article d’un autre auteur, il lui fallait une illustration évocatrice. L'image ci-dessus a peu à voir avec le sujet, mais son commentaire contient le mot "vomi", en deux langues.
En 1799, Francisco Goya publiait une série de 80 gravures raillant le comportement des humains en société : les Caprices. 2000 à 3000 exemplaires de la série ont été imprimés depuis. La suite complète, dans les premières éditions, se vend aujourd'hui de 50 à 250 000$ (2023), les impressions du 19ème siècle autour de 30 000$, et celles du 20ème siècle, réalisées à partir des plaques fatiguées, ne se vendent sans doute que quelques milliers de dollars. C’est probablement une de ces dernières, que les frères provocateurs Jake et Dino Chapman, en 2005, se sont amusés à colorier, détourner et modifier à la gouache directement sur les originaux. La série, ainsi retravaillée et améliorée dit le commentaire de la collection Pinault, est intitulée "Like a dog returns to its vomit twice (
Comme un chien revient deux fois à son vomi)". 
N’ayant pas trouvé de reproductions correctes, nous proposons ce montage de 25 des 80 gravures, chacune en regard de la gravure originale de Goya.


Cela fait, revenons à notre chronique d’aujourd’hui.

Le site LouvrePourTous, plutôt militant dans les années 2006-2014, dénonçait les malversations et autres opérations malhonnêtes pratiquées dans l’administration du musée du Louvre par le pouvoir politique. L’auteur du site, M. Hasquenoph, signalait régulièrement les détournements du musée au profit des marques de luxe, LVMH y était omniprésent (voir Publi-expositions, ou dégueulis de luxe au Louvre). L'auteur avait notamment été vers 2014 un enquêteur actif dans l’affaire Ahae, une histoire de prévarication par la direction du Louvre et d’autres grands établissements publics.

Édulcoré depuis, le site s’appelle aujourd'hui Louvre pour Tou·te·s et publie quelquefois des dossiers encore militants. Il vient de mettre en ligne, inspiré par le mémoire d’Eliette Reisacher Les défilés de mode au musée du Louvre 1982 – 2019, un dossier en 2 parties intitulées Comment la mode s’est imposée au Louvre et LVMH au Louvre, le dévoiement du mécénat de Vuitton à Dior.

Il y raconte l’histoire, depuis les années 1980, des relations entre la présidence du musée et le pouvoir politique, les présidents et ministres de la République successifs, les entreprises du luxe et les milliardaires de la mode. On y piétine dans les froufrous les règles de protection du patrimoine, on y détourne joyeusement les principes du mécénat, on vend la soupe des grandes marques et on privatise les lieux publics durant des mois, dans une farandole d’abus de pouvoir et de corruptions variées. 

Vous objecterez que cette privatisation du bien public pour enrichir les grandes fortunes n’est pas un procédé nouveau. C’est exact, on n’est plus étonné de voir un service public se dégradant lentement par manque de soutien de l’État, être finalement abandonné à des entreprises privées, c’est même le mode normal de gestion dans des domaines bien plus essentiels que la culture et le divertissement. 
Mais lisez tout de même le dossier de M. Hasquenoph. En 50 000 caractères et 30 minutes de lecture, luxe, anecdotes politiques, sacs à main et panier de fraises, on en sort avec une envie roborative de révolution. 
Emporté par l’urgence du sentiment, on se précipite plutôt vers les toilettes.


mercredi 6 novembre 2024

Les milliardaires et la crise du logement

Du trop méconnu Wallerant Vaillant, détail d’un Autoportrait au Turban, vers 1670. (Clark Art Institute, Williamstown, donation Tavitian 2024) 

Avertissement de dernière minute : Le jour où un vieux milliardaire hystérique, financé par des confrères mégalomanes et soutenu par plus de 100 millions de malheureux humains, vient de reprendre le pouvoir sur le pays le plus puissant de la planète et va accélérer son mouvement inévitable vers le chaos, la publication de cette chronique désolée sur la vie des milliardaires n'était peut-être pas appropriée, direz-vous... Mais l'information n'attend pas.   

Il arrive hélas qu’en ces temps troublés, notamment de crise du logement, les milliardaires n’aient plus assez de place chez eux pour héberger les vastes collections d’objets d’art qu’ils ont accumulées. Ils choisissent alors leur exposition publique, qui les protège des intempéries et couvre les frais d'entretien par la vente des billets d'entrée. 
En France le gouvernement, charitable, leur abandonne d’ordinaire pour les sortir de l’embarras un monument historique classé, ou un jardin public, et finance par l’impôt une bonne part de l’opération. 
Aux États-Unis, c’est plutôt la débrouille, l’entraide. Les milliardaires, qui sont presque 1000 aujourd’hui, se sont mijoté une réglementation fiscale aux petits ognons par le moyen des fondations, qui leur permettent les fantaisies les plus profitables dans la gestion de leurs collections. 

Ainsi le Clark Art Institute de Williamstown, grand musée de l’est des États-Unis, a été construit en 1955, approvisionné en chefs-d’œuvre et administré depuis par des milliardaires, dont le pauvre Aso O. Tavitian qui est mort en 2020. 
C’était un des principaux donateurs. Il le reste à travers sa fondation. Elle, donc il, vient d’effectuer une donation de 132 peintures, 130 sculptures et quelques babioles hors de prix au Clark Institute, assaisonnées d’un chèque de 45 millions de dollars pour construire dans le musée une aile supplémentaire destinée à exposer et entretenir sa collection et sa mémoire (le dossier de presse, le catalogue détaillé de la donation et quelques reproductions en haute qualité sont accessibles sur les deux liens situés en haut de page entre la date et le titre)

Et il ne s’est pas moqué de ses donataires, le bienfaiteur.
Une extraordinaire série quasi exclusivement de portraits, des rares Sweerts, Rotari, Sassoferrato, Corneille de Lyon, Pontormo, aux plus communs Van Dyck, David, Cranach, et 33 tableaux de la suite des innombrables petits portraits-minute de Boilly… et quelques autres merveilles, dont celle qui fera la une des médias spécialisés, le seul tableau connu de Van Eyck (de son atelier disent les experts) en mains privées, inestimable, une Vierge à la fontaine de 21 centimètres *
 
* Il y aura ici une petite énigme à résoudre. Le site de référence CloserToVanEyck reconnait deux versions de ce panneau, une version originale de 24.9 par 18 cm., signée et datée de 1439 par Van Eyck, au Musée royal des beaux-arts d’Anvers depuis 1841, et une version jugée copie d'époque du précédent, de 21.2 par 17.1 cm., moins subtile, d’attribution incertaine, dans une collection privée à New York. On en déduit sans hésiter que la seconde est la version de Tavitian. Or la reproduction fournie à la presse par le Clark Institute et la fondation Tavitian est celle de la version originale (jusqu’au plus fin réseau de craquelures) mais créditée des dimensions de la copie d’époque (21.3 par 17.2cm. dans le dossier de presse). Une blague ou une faiqueniouze de l’intelligence artificielle ? 

Et on apprend en même temps que Sotheby’s soumettra aux enchères, en février 2025, le reste de la collection Tavitian en 4 ventes qui videront ses deux grandes propriétés de Manhattan et du Massachusetts et aideront à financer les libéralités de la fondation, à hauteur de 15 à 20 millions de dollars estime la maison de ventes.

Un jour prochain, quand la collection Tavitian aura été intégralement photographiée et reproduite au niveau de qualité (presque excessif) du reste de la collection du Clark Institute - déjà richement dotée d'œuvres de Turner, Sargent, Homer, BoillyVernet, Pierro della Francesca, Gérôme, Pissarro - nous irons faire un tour virtuel - sans payer de billet d'entrée - de cette superbe collection dont l’heureuse réunion n’aurait jamais eu lieu sans l'horrible crise qui frappe sans distinction les milliardaires, jusqu'aux plus philanthropes.

Vernet Claude Joseph, Thine Falls à Schaffhausen, Suisse (détail), 1779 (Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts, donation Tavitian 2024) 

dimanche 13 novembre 2022

Nouvelles de l’autre monde

NB : Pour un lectorat inaccoutumé aux grands nombres, l’unité de mesure de cette chronique sera le million de dollars noté M$ (aujourd’hui 1M$ égale 1M€)

Vous l’avez certainement lu dans la presse unanime et admirative. Nous rêvions tous d’un monde sans guerre, sans maladies, sans grèves, sans inflation, sans intempéries. Les grandes religions l’avaient promis, et l’Agence France Presse vient de nous l’apporter sur un plateau d’or, agrémenté de chiffres mirobolants : la vente aux enchères par la maison Christie’s à New York des tableaux de la collection Allen, milliardaire regretté, fondateur de la société Microsoft voilà 50 ans avec Gates.

1622987500 de dollars pour 155 œuvres (en 2 journées). Essentiellement des tableaux. Tout est parti. Ah, vous non plus n’arrivez pas à lire ce nombre, vous ne fréquentez pas l’autre monde ? On peut l’écrire 1 622 249 500$, ou 1,622,249,500$, comme font les américains, pour faire croire que ce n’est qu’une suite de petits nombres. Soyons clair, ça fait un milliard et demi de dollars, en gros (ou 15 à 20 Airbus A320)

Détailler les tableaux, les records, comme l'ont fait certains journaux, ne serait que du remplissage. On trouvait dans la collection Allen tout ce que tout milliardaire américain bien élevé doit posséder, surtout des peintres américains, abstraits et contemporains, et des français de l’époque impressionniste et des alentours. Et puis on n’était pas là pour acheter un tableau peint par untel, mais un tableau de la prestigieuse collection du milliardaire Untel. La liste, les prix et les images sont en ligne (journée 1 et journée 2).

Présentons néanmoins pour les connaisseurs quelques remarques et de belles reproductions (n’oubliez pas qu’on ne reverra peut-être plus ces tableaux qu'à l'occasion du décès des milliardaires qui viennent de les acheter).


Tout d'abord, tableau célèbre mais incongru dans cette collection, un beau tondo de Botticelli, la Madone du Magnificat (un détail ci-dessus à gauche) est parti pour un prix dérisoire (49M$), si on le compare à deux Botticelli vendus récemment par Sotheby’s, en 2022 pour le même prix un Christ pleurnichard peint à la chaine par l’atelier, et en 2021, pour le double du prix, un joli portrait fraichement repeint (il faut dire qu'il existe 4 ou 5 versions d'atelier de ce tondo. L'original serait celui du musée des Offices). 

Puis une très belle reproduction du tableau record de cette vente record, le petit (55cm) tableau des Poseuses dans son atelier par Seurat, reproduit ci-dessus à droite et dans tous les journaux, mais pas dans cette qualité (ici deux fois ses dimensions naturelles).

Enfin un Le Sidaner féérique et vénitien (illustré plus haut) et très grand (presque 2 mètres). Le Sidaner, qui n’aura jamais vu autant d’argent (2,1M$), et qui pourtant fait beaucoup baisser la moyenne de la vente (10M$ par œuvre).

Voilà, vous n’avez qu’entraperçu l’entrée du paradis, on raconte dans les couloirs du royaume céleste que la richesse de Paul Allen n’atteignait pas le dixième de la fortune personnelle de Bill Gates. Imaginez la collection !
Après déduction du prélèvement de l’organisateur et des taxes, grossièrement 300M$, le produit de la vente sera consacré à la philanthropie, claironne le même organisateur. On n’en saura pas plus, mais notre monde ici-bas en ira nécessairement beaucoup mieux... 

C’est déjà sensible.

mercredi 9 juin 2021

Investir sous le coronavirus, épisode 6

Pietro Antonio Rotari, portrait de jeune femme avec une grenade et un masque (non homologué), vers 1760, détail.

Crise sanitaire, confinement planétaire, pertes d’emploi par centaines de millions, augmentation presque générale de la pauvreté… 2020 a été une année terrible.
Providentiellement, une loi inflexible de la nature garantit que l’énergie globale d’un système isolé est immuable, et ne peut que se répartir différemment. Résultat, en un an, augmentation de 31% du nombre de milliardaires dans le monde (ils seraient désormais 2755), dont 9 parmi les nouveaux sont gros actionnaires voire PDG de sociétés pharmaceutiques.

Alors pour ces milliardaires débutants, nous conseillerons de commencer par une vente discrète et en ligne de tableaux aux estimations modestes, constituée essentiellement d’imitateurs médiocres, mais où se cachent deux ou trois raretés. C’est la seconde partie d’une vente des maitres anciens de la peinture, à Vienne (Autriche) au Palais Dorotheum, aujourd'hui 9 juin. La vente, en ligne, finit à 16 heures. Pressez-vous.

Vous y trouverez notamment un portrait inexpressif assez réussi de Pieter Thijs, une étrange scène nocturne de soldats d’Aniello Falcone, et un rare portrait de jeune femme au masque et à la grenade, de Rotari (détail en illustration), dans un très bel état, estimé 25k€ mais déjà disputé au double de l'estimation (comme l'avait été ce très beau portrait en 2013). Le catalogue dit qu’une version de ce tableau se trouve parmi les 368 portraits de la salle des Rotari à Peterhof.
 
Pour information l’ergonomie du site est remarquable et les reproductions, de haute qualité, sont téléchargeables (cliquer Full screen view, puis High resolution image).
Et c’est heureux parce que la visite de l’exposition avant vente, qui finissait hier à 16h, était un insoluble casse-tête. Il fallait arborer, comme laissez-passer, une « preuve de bas risque épidémiologique », soit une vaccination certifiée EMA, entre 21 jours et 3 mois après la première dose, ou depuis 6 mois après la seconde dose, ou depuis 21 jours à 9 mois en cas de dose unique, ou une confirmation médicale de fin d’infection au SARS-CoV2 depuis moins de 6 mois, ou un test PCR négatif de moins de 3 jours, ou un test antigénique négatif de moins de 2 jours (informations non contractuelles)
Enfin il fallait y porter un masque homologué FFP2
Répétons que le masque de la jeune femme du tableau de Rotari, s’il l’était dans l'Europe des années 1750, n’est plus conforme aujourd’hui.


Mise à jour le 9 juin à 17h : Malgré plus de la moitié d'invendus et une vente morne, les 3 tableaux conseillés se sont bien comportés : le portrait de Thijs estimé 15k€ a été disputé au dernier moment jusqu'à 35,3k€, le Rotari estimé 25k€ a fait également l'objet d'un duel emporté contre 81,5k€, la bonne affaire restant le curieux Aniello Falcone, légèrement inachevé mais en bon état, enchéri une seule fois, à 14k€ (17,8 avec frais), en dessous de l'estimation basse. Falcone a certes peint beaucoup de soldats dans beaucoup de batailles, mais une scène où les soldats semblent surpris à discuter des points de revendication syndicale qui les décideraient à participer ou non à la bataille, en fait un sujet singulier.