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lundi 7 septembre 2026

Les anges indifférents de Jean Hey

Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des anges en grisaille des 2 panneaux extérieurs inachevés (triptyque fermé), vers 1498.



Où l’on parle pour la dernière fois du triptyque de Moulins par Jean Hey, c'est promis ! (enfin, peut-être).

Avec le Louvre, on devait s’y attendre : à l’occasion de la restauration (vidéo 61min.) du triptyque de Jean Hey, suivie de sa longue exposition, le musée n’a pas jugé utile d’en publier de belles reproductions en ligne, alors qu’elles existent, sans doute réservées à la vente aux médias.
À qui a financé la restauration, c’est à dire au public par l'impôt, on a réservé la frustration de pitoyables images et fait l'aumône d’une exposition chichement éclairée. Dans la salle 831 pendant 9 mois, le musée avait installé une ambiance de demi-jour, faible éclairement et lumière artificielle. On sait pourtant que la peinture à l’huile ne se dégrade aucunement à la lumière. 
Ça n’était donc pas au Louvre qu’on découvrirait les couleurs naturelles et les fins détails du triptyque de Jean Hey, les visiteurs ne pouvant en faire que de piètres clichés (et il est peu probable qu'aussi bien au Monastère de Brou jusqu'à fin 2026, qu'au musée des Beaux-arts de Moulins à partir de 2027, les conditions d'exposition s'amélioreront)

Tant pis, la peinture de Jean Hey ne brille pas par l’harmonie de ses teintes, mais plutôt par le clinquant de ses couleurs mal accordées. 
"Elle ne brille pas spécialement non plus par l’originalité de sa mise en scène" direz-vous avec justesse.
"Alors - insisterez-vous - pourquoi tant parler et depuis tant d’années de cette encombrante chose en bois de plus de 6 mètres carrés ?"


Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des anges du haut du panneau central, vers 1498.


Parlons des anges de Jean Hey.

Les anges sont des personnes avec des plumes, que les croyants imaginent être les messagers de leurs lubies immatérielles. La peinture occidentale, longtemps assujettie à la religion chrétienne, a abusé de ces zooanthropes célestes durant des siècles, les affublant le plus souvent d’une joliesse fade et conventionnelle, plus ou moins asexuée et enfantine selon les préférences des peintres ou de leurs commanditaires.

Au début du 15ème, quand ils inventèrent la "photographie à l’huile" qui se voulait illusionniste, il leur fallut demander à des modèles vivants de poser, pour la crédibilité des portraits. C’est une nécessité du réalisme. Les grecs et les romains s’y étaient pliés pour leur statuaire multicolore et leur peinture, 15 à 20 siècles avant eux.
Le travail minutieux de la ressemblance réclamait des poses longues et fastidieuses pour le modèle. C’est pourquoi, dans les musées, les visages sont souvent figés et inexpressifs. Ils posent. On ne simule pas indéfiniment les mimiques d’un sentiment.



Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des 12 anges latéraux du panneau central, vers 1498.


La première impression qui saisit le spectateur un peu iconoclaste, quand il découvre le triptyque de Jean Hey, parmi le tapage multicolore des étoffes précieuses, des soieries, les plissures et les broderies, c’est l’indifférence ennuyée de ces anges du panneau central, leur désintérêt envers le prodige auquel ils assistent, au mieux leur semblant d'attention. L’un d’eux, en haut à droite, au fond de la classe, esquisse même un sourire moqueur.

Et cette indifférence s’étend à l’autre sens du mot, celui de leur similarité : les traits de visage de ces anges sont quasiment identiques. Hey n’employa manifestement qu’un ou deux modèles pour figurer les 14 anges du panneau central et les anges des panneaux en grisaille du triptyque fermé.


Lorsqu’on réalise ces ressemblances, on quitte le monde fantastique de la légende et on se retrouve dans l’atelier du peintre. On l’entend réprimander le jeune modèle, qui s’impatiente à tenir une énième position inconfortable. On est soudain en présence de personnes qui furent vivantes. La magie du réalisme, son défaut pour certains, c’est que pour être vraisemblable il dévoile nécessairement ses procédés et perd dès lors toute transcendance.


L'attrait de ce triptyque de Jean Hey serait donc là. Il excelle moins à glorifier une fable qu'à nous faire vivre des moments de sa mise en scène.
Sur le panneau de gauche, à genoux mains jointes, le commanditaire, le duc de Bourbon, comme s’il partageait cette vision du panneau central, semble ébaucher un sourire amusé.  


mercredi 6 novembre 2024

Les milliardaires et la crise du logement

Du trop méconnu Wallerant Vaillant, détail d’un Autoportrait au Turban, vers 1670. (Clark Art Institute, Williamstown, donation Tavitian 2024) 

Avertissement de dernière minute : Le jour où un vieux milliardaire hystérique, financé par des confrères mégalomanes et soutenu par plus de 100 millions de malheureux humains, vient de reprendre le pouvoir sur le pays le plus puissant de la planète et va accélérer son mouvement inévitable vers le chaos, la publication de cette chronique désolée sur la vie des milliardaires n'était peut-être pas appropriée, direz-vous... Mais l'information n'attend pas.   

Il arrive hélas qu’en ces temps troublés, notamment de crise du logement, les milliardaires n’aient plus assez de place chez eux pour héberger les vastes collections d’objets d’art qu’ils ont accumulées. Ils choisissent alors leur exposition publique, qui les protège des intempéries et couvre les frais d'entretien par la vente des billets d'entrée. 
En France le gouvernement, charitable, leur abandonne d’ordinaire pour les sortir de l’embarras un monument historique classé, ou un jardin public, et finance par l’impôt une bonne part de l’opération. 
Aux États-Unis, c’est plutôt la débrouille, l’entraide. Les milliardaires, qui sont presque 1000 aujourd’hui, se sont mijoté une réglementation fiscale aux petits ognons par le moyen des fondations, qui leur permettent les fantaisies les plus profitables dans la gestion de leurs collections. 

Ainsi le Clark Art Institute de Williamstown, grand musée de l’est des États-Unis, a été construit en 1955, approvisionné en chefs-d’œuvre et administré depuis par des milliardaires, dont le pauvre Aso O. Tavitian qui est mort en 2020. 
C’était un des principaux donateurs. Il le reste à travers sa fondation. Elle, donc il, vient d’effectuer une donation de 132 peintures, 130 sculptures et quelques babioles hors de prix au Clark Institute, assaisonnées d’un chèque de 45 millions de dollars pour construire dans le musée une aile supplémentaire destinée à exposer et entretenir sa collection et sa mémoire (le dossier de presse, le catalogue détaillé de la donation et quelques reproductions en haute qualité sont accessibles sur les deux liens situés en haut de page entre la date et le titre)

Et il ne s’est pas moqué de ses donataires, le bienfaiteur.
Une extraordinaire série quasi exclusivement de portraits, des rares Sweerts, Rotari, Sassoferrato, Corneille de Lyon, Pontormo, aux plus communs Van Dyck, David, Cranach, et 33 tableaux de la suite des innombrables petits portraits-minute de Boilly… et quelques autres merveilles, dont celle qui fera la une des médias spécialisés, le seul tableau connu de Van Eyck (de son atelier disent les experts) en mains privées, inestimable, une Vierge à la fontaine de 21 centimètres *
 
* Il y aura ici une petite énigme à résoudre. Le site de référence CloserToVanEyck reconnait deux versions de ce panneau, une version originale de 24.9 par 18 cm., signée et datée de 1439 par Van Eyck, au Musée royal des beaux-arts d’Anvers depuis 1841, et une version jugée copie d'époque du précédent, de 21.2 par 17.1 cm., moins subtile, d’attribution incertaine, dans une collection privée à New York. On en déduit sans hésiter que la seconde est la version de Tavitian. Or la reproduction fournie à la presse par le Clark Institute et la fondation Tavitian est celle de la version originale (jusqu’au plus fin réseau de craquelures) mais créditée des dimensions de la copie d’époque (21.3 par 17.2cm. dans le dossier de presse). Une blague ou une faiqueniouze de l’intelligence artificielle ? 

Et on apprend en même temps que Sotheby’s soumettra aux enchères, en février 2025, le reste de la collection Tavitian en 4 ventes qui videront ses deux grandes propriétés de Manhattan et du Massachusetts et aideront à financer les libéralités de la fondation, à hauteur de 15 à 20 millions de dollars estime la maison de ventes.

Un jour prochain, quand la collection Tavitian aura été intégralement photographiée et reproduite au niveau de qualité (presque excessif) du reste de la collection du Clark Institute - déjà richement dotée d'œuvres de Turner, Sargent, Homer, BoillyVernet, Pierro della Francesca, Gérôme, Pissarro - nous irons faire un tour virtuel - sans payer de billet d'entrée - de cette superbe collection dont l’heureuse réunion n’aurait jamais eu lieu sans l'horrible crise qui frappe sans distinction les milliardaires, jusqu'aux plus philanthropes.

Vernet Claude Joseph, Thine Falls à Schaffhausen, Suisse (détail), 1779 (Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts, donation Tavitian 2024) 

vendredi 10 novembre 2023

Un panier de crabes au Gala des fraises


Jérôme Bosch l’a démontré dans son Jardin des délices ci-dessus, la passion de la fraise, à la manière de la tulipe en son temps, conduit à tous les débordements sexuels, jusqu’à la folie collective.

La présidente du musée du Louvre s’est trouvée atteinte le 23 mars 2022, lors de l’achat aux enchères à Paris, par un musée du Texas, d’un panier de fraises de la main du peintre Chardin.

De ce jour, elle manigance pour récupérer le tableau. Elle veut le voir trôner dans son musée, parmi les 38 Chardin déjà exposés, et leurs poires, pêches, prunes, lapins, faisan, raie et brioche. L’adjudication du tableau était de 24,3 millions d’euros, frais compris. Elle en a fait interdire l’exportation au motif de Trésor national pour s’accorder le délai légal de 30 mois, le temps de trouver de quoi le payer.
Nous avions abondamment relaté ce feuilleton médical sur les tourments d’une addiction.

18 mois plus tard, il y a trois jours, elle lançait la dernière étape de la machination, nécessairement publique cette fois, afin de réclamer aux citoyens français la faveur d’une aumône, car il lui manque 1,3 million d’euros, 5% de la somme totale. Il y aurait eu d’autres moyens d’arrondir l’opération, mais comme on sait que la stratégie "Tous mécènes", ces appels annuels du Louvre à la conscience artistique nationale, rapporte en moyenne un million d’euros, pourquoi ne pas en profiter ?

La présidente annonce sa complainte dans une courte vidéo et sur une page de presse du musée, où il est question, comme pour toute réclame du genre, "d’absolu chef-d’œuvre de la peinture française du 18ème siècle qui menace de quitter la France" si le citoyen ne fait pas un petit effort. On y lit surtout la gloire de LVMH, qui aurait avancé 15 millions dans l’affaire !
Mais si, vous savez, ce marchand de sacs à main, de mousseux et d’eau de toilette hors de prix qui a parfaitement compris que la plus célèbre des institutions culturelles françaises était le support publicitaire idéal, économique et quasi éternel.

Économique, parce que la communication du Louvre, qui met en avant, avec force exemples de calcul, les 66% de déduction fiscale applicables aux bons citoyens qui feraient un don, oublie discrètement, en parlant de "l’importante réduction fiscale qui s’applique aux entreprises", d’en afficher le taux, qui est, le tableau ayant été déclaré Trésor national, de 90% !
Et quasi éternel, parce que le nom de la marque LVMH sera ainsi définitivement attaché au tableau, sur les cartels, dans les catalogues et livres d’art, tous écrits citant l’œuvre, et pour un investissement raisonnable de 1,5 million d’euros puisque les 13,5 millions restants, les 90%*, seront payés étourdiment par le gentil contribuable.
* Dans un recoin du site Tous mécènes, il est écrit que les entreprises bénéficieraient d’une réduction d’impôt de 60% du montant versé. C'est certainement une erreur, qui dérogerait au Code général des impôts.

Cahier pratique : comment se faire offrir des entrées gratuites au Louvre, et monter éventuellement, si on est extrêmement indélicat, un petit trafic de billets :
Dans le document du communiqué de presse (PDF) où il détaille les modalités de donation, le Louvre a peut-être commis une petite libéralité de calcul (qui ne serait pas la première bourde dans sa gestion des entrées au musée). 
On y lit parmi les exemples de déduction fiscale, qu’un don de 50€ ne nous couterait après remise que 17€, et qu’en plus deux billets d’entrée au musée nous seraient offerts (page 5).
Versez aujourd’hui 50€, et 67€ vous seront finalement restitués, sachant que le prix actuel de l'entrée est de 17€, c'est une plus-value de 34% ! (33€ pour les 66% de déduction fiscale, plus 2 billets d’entrée soit 34€). Et votre nom sera inscrit quelque part dans le musée et cloué au "mur des donateurs" sur une page de remerciements du site du Louvre.

Comme on l'a vu à propos de LVMH, y a-t-il un moyen plus sûr de faire profiter des intérêts privés que de les investir dans le domaine public ?

Et puis le communiqué prévoit que les plus généreux des donateurs auront droit à des visites privées, les plus que généreux jouiront de "soirées privées", et ultime cerise, pour les plus libéraux d’entre eux sera organisé un "Gala des fraises" dont le seul nom fait déjà saliver tout amateur d’art, et dont on ose à peine imaginer les implications érotiques.

Jusqu'où la folie des fraises mènera-t-elle la présidente du Louvre ?

vendredi 13 mars 2020

Le musée de l'avenir

Turner, le lac de Genève vu de Montreux, vers 1810, détail 
(localisation : quelque part dans une caisse dans la région de Los Angeles).

Dans une société moderne menée par l’économie libérale, le rôle des musées, très conservateurs par définition, et peu rentables, fait un peu tache. Ils ont bien du mal à se libérer de leurs habitudes méthodiques et poussiéreuses. L’objectivité, la neutralité scientifique sont de séduisantes mais inaccessibles chimères, alors laissons entrer dans les musées les grands courant populaires et lucratifs du moment, pensent certains.

Certes il y a eu des évolutions, on ne visite plus un musée sans être obligé de passer par la boutique, et la gestion des collections publiques ne peut plus se passer du soutien calculateur des grands mécènes, mais quasiment tous les musées du monde sont encore des endroits où l’on conserve, classe, étudie, apprend (et s’émerveille parfois).
Une mouvance progressiste avait bien tenté, en 2019, une nouvelle définition du musée plus inclusive, polyphonique, participative, critique, égalitaire et transparente. Mais, aurait-elle abouti, on sait bien que ce ne sont que déclarations, et que les sociétés humaines n’ont jamais réellement pratiqué les principes de leurs textes fondateurs.

Pourtant il arrive quelquefois que des Colomb, des Pizarro, des Gengis Khan ou des Napoléon, hantés par un idéal, piétinent toutes les idées reçues.
M. Govan, président du musée des Arts du comté de Los Angeles (LACMA), est de ces aventuriers téméraires sans qui notre monde ne serait pas où il en est. Et il est épaulé par P. Zumthor, architecte fameux dont B. Pitt, acteur à succès et généreux donateur, aurait déclaré qu’il « construit des moments, à partir de l'âme, pour l'âme ! ».

Tout le monde pensait que l’évacuation, à la frustrante surprise des visiteurs étrangers, de la plupart des œuvres du LACMA en 2019, notamment américaines et européennes, ne durerait que le temps, déjà trop long, de la refonte architecturale du musée, mais sous la pression d’une opposition qui s’organise le duo Govan-Zumthor a laissé filtrer un minimum d’information sur le projet muséal.
Et leur objectif est clairement de faire évoluer le musée vers une sorte de forum, de lieu de rencontre multiculturel. L’immeuble devient transparent et les espaces actuellement réservés à l’étude, la recherche et l’éducation disparaissent, ainsi que l’exposition des collections permanentes.
Les expositions, temporaires donc, ne sont plus conçues par les conservateurs du musée et ne se font plus autour de thèmes traditionnels comme les périodes, les civilisations, les matériaux, mais selon de mystérieuses affinités non précisées et par des personnalités invitées.

Alors ajoutés à la majorité des 1,5 ou 2 millions de visiteurs annuels qui écoutent les guides internationaux et pensent visiter un grand musée permanent, et aux conservateurs et experts du musée qui n’ont jamais été consultés, les plus contrariés sont les donateurs, fondations, prêteurs, qui ont jusqu’à présent fourni toute la collection du musée, qui ne sera plus exposée qu’épisodiquement et parcimonieusement.
Le plus important d’entre eux, la fondation Ahmanson, se lamente dans la presse de ne pas avoir prévu de clause de visibilité des œuvres dans l’acte de donation, et a décidé de suspendre toute acquisition (on trouve dans sa donation les noms de Chardin, Robert, Rembrandt, Honthorst, de La Tour, et un des bâtiments détruits - ou incessamment - était baptisé de son nom).

Le comté de Los Angeles, qui finance 18% du projet (et en prête 40%) et attribue toutes les autorisations, a donné en 2019 son accord pour les travaux. Dans les faits, ce sont les citoyens de Los Angeles, jamais interrogés sur le sujet, qui paieront.
Le budget du projet, aujourd’hui de 750 millions de dollars, n’est pas encore consolidé. Les travaux préparatoires à la destruction ont néanmoins commencé pour les principaux bâtiments. Tout le musée est fermé à l’exception de quelques salles. Les collections fragiles sont en caisse, probablement loin. Il n’y a presque plus rien à voir (53 œuvres aujourd'hui). Les visiteurs n’en sont pas clairement informés. Le prix du ticket d’entrée est toujours de 25 dollars.

L’avenir de la planète venant souvent de la Californie, tout est en place pour que la nouvelle définition du musée se propage bientôt, tel un virus.

Mise à jour le 21.04.2020 : Malgré le confinement général d'une Planète qui ne s'emploie plus qu'aux urgences vitales, et malgré un budget qui ne tient que par des promesses alors qu'une crise économique s'annonce, à Los Angeles, les travaux de destruction du LACMA continuent de plus belle.

mercredi 13 août 2014

L'éternité avec plein de zéros


Le cadavre d’un artiste admiré des plus importants spécialistes de l’art a été retrouvé le 12 juin 2014 dans un verger près de Suncheon, décomposé, méconnaissable parmi les prunes. Près de lui étaient disposés des indices qui permettaient de l’identifier.

Henri Loyrette, ex-président à vie du musée du Louvre en retraite dorée au Conseil d’État, expert en rien de particulier, avait dit de lui « Il y a des moments dans la vie ou l’exceptionnel survient … Il [l’artiste] nous invite à voir l’extraordinaire dans l’apparemment ordinaire ». C’était en mars 2012, dans la préface du catalogue d’une exposition du photographe coréen Ahae, organisée par le musée du Louvre au jardin des Tuileries.
Ahae y présentait sur d’immenses tirages photographiques des scènes bucoliques et atmosphériques, plates et insipides comme on les voit pousser par millions dans les réseaux sociaux de partage d’images, à l’heure des retours de weekend ou de congés payés.
Ce qui n’empêcha pas l'omnipotente madame Pégard, présidente du château de Versailles, d'y partager l’émotion artistique de M. Loyrette au point d’inviter l’artiste à exposer durant l’été 2013 dans la prestigieuse Orangerie du château de Versailles. D'enthousiasme elle parlait de la « magie de l’instant qui se mêle à l’éternité ».
Il faut dire que depuis quelques années le monde de Florence à Londres, de Prague à Paris convoitait les exhibitions de photos du dénommé Ahae, sans avoir jamais vu l’artiste, qui se faisait toujours représenter par son fils.

Curieux de démasquer cet homme énigmatique qui parvenait à rallier les personnalités les plus influentes autour de ses médiocres clichés, Bernard Hasquenoph, animateur du site LouvrePourTous, enquêta et dévoila en aout 2013 la véritable identité d’Ahae.
Il s’appelait en réalité monsieur Yoo, milliardaire coréen du sud, homme d’affaires et aventurier, inventeur d’une poire à lavements, prédicateur biblique mêlé à des affaires de suicide collectif et de détournements de fonds, et condamné à 4 ans de prison.
Il avait en outre la faiblesse de se trouver du talent, soudoyait à coups de millions des décideurs du monde culturel et finançait ainsi des événements médiatiques exceptionnels autour de ses photos de vacances.
Enfin, impliqué dans le naufrage en 2014 d’un bateau coréen noyant 300 passagers il était recherché depuis au titre d’un mandat d’arrêt international assorti d'une forte récompense.

Ainsi on comprend, quand M. Loyrette parlait de l’exceptionnel, ou Mme Pégard de magie, qu’ils considéraient surtout les donations monumentales que M. Yoo avait prodiguées au bénéfice du musée du Louvre et du château de Versailles. Car comment rester sourd à l’appel de l’extraordinaire et de l’éternité, quand il est garni de tant de zéros (6 ou 7 dit-on) ?

Aujourd’hui le pseudonyme de M. Yoo est gravé en lettres dorées sur un mur de la rotonde de Mars, au cœur du Louvre, en tant que donateur exceptionnel d’un montant sans affectation. On dit que la donation pour Versailles n’a pas été réalisée, et ne le sera probablement pas, vu l’état du mécène, et de sa famille en partie écrouée. Enfin Monsieur le conseiller d’État est devenu président d’une sorte de groupe d’influence qui grenouille dans le mécénat d’entreprises.

Dans l’inutile charte éthique du musée du Louvre est toujours écrit « le Louvre s’efforcera de rechercher toute information susceptible de l’éclairer quant à la nature exacte des activités du donateur potentiel »

Mise à jour du 27 octobre 2014 : une lettre très informée (signalée par LouvrePourTous) écrite en juin dernier à la ministre de la Culture par la Communauté alternative des Coréens résume parfaitement le contenu de cette affaire, et montre que, malgré le scandale, l'argent de la corruption continue à profiter en France, notamment à Versailles.

Style de cliché agreste et poético-météorologique qu'exposait le grand artiste.
Quelquefois passaient une biche ou une volée de canards.