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mardi 11 avril 2023

L'étalon de Vitruve (épisode 2 de 2)

Avant de tenter d’éclaicir ou au moins d’illustrer le succès de ce dessin de Léonard, précisons que ce ne sont ni lui, ni Taccola, ni Vitruve, pas même Polyclète ni Protagoras, qui ont inventé que "l’Homme est la mesure de toute chose". Les plus anciennes civilisations savaient bien qu’il était plus utile de fabriquer des vêtements, des lits, des chaises, des portes, adaptées à la taille des populations. 
Depuis des millénaires chaque ville, chaque région, avait créé ses propres unités de mesure anatomiques, sa coudée, son aune, son pied, sa paume, son pouce et leurs multiples. Sans ces unités locales les monumentales réalisations antiques que nous admirons toujours, des pyramides aux cathédrales, auraient depuis longtemps succombé à leurs malfaçons.
Aujourd’hui encore, malgré la mondialisation des échanges, nombre de pays parmi les plus influents utilisent quotidiennement leurs propres unités anatomiques, ce qui produit régulièrement des situations cocasses (voir un excellent et court article de S. Stevenson sur le système métrique).
On se rappellera l’aventure de la sonde américaine Mars Climate Orbiter en 1999 qui s’est explosée au sol en arrivant sur la planète Mars parce que la NASA l’avait équipée d’appareils de mesure de l'altitude fabriqués avec des unités disparates, à la fois métriques et anglo-saxonnes.    
Semblablement, qui n’a été confronté au choix d’un écran de télévision, d’ordinateur, ou de téléphone et incapable de se faire sur catalogue la moindre idée des dimensions de la chose, exprimées en pouces, en inch(es) voire avec le symbole des secondes (") ?

Ces situations font sourire, néanmoins elles nous préservent encore un peu de cet avenir idéal dont rêve l’Homme de Vitruve et que décrivait Aldous Huxley en 1931 dans Le meilleur des mondes, d’une civilisation d’humains mesurés, formatés, unanimes, drogués au divertissement, presque notre civilisation moderne, pourtant.

L’être humain n’aura jamais qu’un seul point de vue, celui de sa propre perception, à sa mesure, et c’est peut-être cet égocentrisme fondamental qui fait le succès du dessin de l’Homme de Vitruve, pourtant dérisoire avec ses deux centres, et inquiétant pour ceux dont les mensurations s’éloigneront de cet idéal.
En 2006, jugeant qu'il évoquait un peu trop ce monde d’humains standardisés, interchangeables, et virils, la société Manpower l’a abandonné pour un logo moins explicite, en forme d’acronyme presque abstrait.  


Mais l’Italie est désormais tellement attachée à cette image, déclarée parfois "emblème de l’identité nationale", qu’un tribunal italien suspendait en 2019, à la demande d’une association, le prêt du dessin à la grande rétrospective Léonard de Vinci du musée du Louvre, pour infraction aux articles 65-67 du code italien des biens culturels. Le gouvernement italien accorda finalement le prêt pour éviter l’incident diplomatique.

Ce fameux code italien, en contradiction manifeste avec les conventions internationales relatives au domaine public, notamment son article 108, continue cependant de sévir, surtout depuis les succès (au moins juridiques) des musées de Florence dans les affaires Michel-Ange ou Botticelli (relatées ici).
À son tour, depuis 2019, l’Académie de Venise, gardienne du dessin de Léonard, réclame des droits de reproduction à la société Ravensburger qui en vend internationalement un puzzle de 1000 pièces depuis 2009. Revendication illégale et illégitime, on l’a vu, mais c’est l'état propriétaire actuel du dessin, en l’occurrence l'état italien, qui écrit sa propre loi, au moins sur son territoire, et ces infractions aux principes humanitaires du domaine public arrangent aussi dans leurs propres affaires les autres états (voir le décret Chambord en France) qui ne s’empressent pas au secours des entreprises rançonnées.
La presse ne se pose pas de question et adopte le point de vue du puissant, celui qui réclame ce qu’elle appelle des "royalties impayées". La marque de puzzles, qui refuse de payer, va probablement le retirer de son catalogue pour s’épargner un imbroglio juridique et diplomatique.

illustration : La société créatrice de ces puzzles devrait rester sur ses gardes… Il n’est pas normal qu’elle n’ait pas reçu de réclamation de redevance de la part des musées de Florence pourtant bien rodés sur la question d’abuser du domaine public. Quant à la Joconde, il est étonnant que le Louvre, prêt à toutes les complaisances et compromissions pour quelques dollars, n’ait pas encore trouvé une place pour son égérie sur le même trottoir que la Vénus ou le David italiens.

Les états ont les icônes, les emblèmes qu'ils méritent, la France et sa Lisa italienne qui jaunit depuis 5 siècles au fond de sa loggia, impotente au point qu’on n’ose plus lui demander de bouger un peu pour analyser la source de sa couleur douteuse, l’Italie et sa Vénus sirupeuse, son David simiesque, et son étalon de Vitruve.
Gougueule, à qui on demande quelles sont les dimensions de ce dernier, répond sans hésiter "hauteur 35 cm et largeur 26 cm", ce qui donne une idée précise de la grandeur de l’Homme. Elle ne dit rien de son épaisseur, sa profondeur, qui est trop insignifiante.

Mise à jour du 23.02.2026 : Ironie du sort, imbécilité humaine ou complot ultra-féministe, un des sigle des jeux olympiques d'hiver qui se déroulent actuellement en Italie représente dans les médias notre homme de Léonard amputé de son centre. Si cela pouvait au moins empêcher cette image absurde de se reproduire désormais...

vendredi 20 janvier 2023

Un peu de publicité déshonnête

Nœud de l’affaire de Gotha, la Zwickau Kombi AWZ-P70 bleue aperçue par un témoin sur les lieux du crime, près du château de Friedenstein, dans la nuit du 13 décembre 1979 (reconstitution).

La chaine Arte a diffusé, ou diffusera - qui de sensé regarde encore la télévision ? - une série intitulée "Art Crimes : tableaux volés", série de 6 "documentaires" sur des voleurs de tableaux, un des plus vieux métiers du monde. 5 des 6 films sont à présent visibles librement sur le site Arte.tv jusqu’au 29 juin 2023.

"Documentaire" est un terme impropre car les auteurs y déploient des astuces de réalisateur de cinéma à sensations, en imitant l’ambiance de films noirs comme "Ascenseur pour l’échafaud". On n’y parle pas d’art ni de peinture, mais de vols de tableaux, de leurs auteurs et de leurs justiciers.

Soigneusement mis en scène, les cambrioleurs (quand ils ont survécu à la prison) et les policiers qui les ont traqués (souvent retraités) content leurs mésaventures, sous une belle lumière de confessionnal, en phrases courtes, interrompues par de longues scènes de ville la nuit, nappées de musique pour ascenseur. On les fait parfois reconstituer évasivement une scène censée ressembler à ce qu’ils ont vécu, ou on le demande à leur famille, à des amis, des témoins, enfin à tout ce qui pourrait rappeler qu’on est toujours dans une histoire vraie, mais belle comme une fiction.  
Hélas dans la réalité les vrais voleurs et les vrais gendarmes n'ont rien de très passionnant à dire, "on s’est aperçu alors que l’échelle était trop courte", ou "Gégé avait oublié les clés du camion", ou "C'est juste, on l’a un peu secouée, mais elle a tout avoué". Et le tout sans suspense puisqu’on connait dès le début les coupables (ils sont devant la caméra) et leur motivation, qui n’est que l’argent. Résultat, si on ne s’est pas endormi, on s’ennuie fermement. Et longtemps, une heure et demi par épisode.
 
Un des 5 films fait exception, bien qu’affligé du même style, c’est l’épisode intitulé "Frans Hals: Gotha, 1979", le vol le plus ancien de la série. 
Le coupable (soupçonné) n’a jamais été accusé du vol, et on n’aura aucune certitude sur sa culpabilité ou ses motivations, puisqu’il est mort en 2016 et pour cette raison ne pouvait pas décemment paraitre devant la caméra. La reconstitution lente et fragmentaire de sa vie, par des témoignages, nous tient malgré tout en haleine, comme dans un roman de Joseph Conrad.
Et on se demandera longtemps comment cinq tableaux inestimables, notamment de Frans Hals ou Holbein l'ancien, dérobés dans un château d’Allemagne de l’est supposément par un conducteur de train, ont pu se retrouver accrochés plus de 30 ans dans le modeste salon d’une famille chrétienne et tranquille d’Allemagne de l’ouest, pour être finalement restitués et retrouver les mêmes murs, après avoir pendant presque 40 ans secrètement hanté la vie d’un homme dont on apprendra si peu de choses, mais qu’on ne pourra que plaindre, et peut-être admirer.

Si vous n’avez pas 90 minutes mais seulement 15 de disponibles, le journaliste Philipp Bovermann écrivait en octobre 2020 dans le Süddeutsche Zeitung de Munich un long article sur l’affaire de Gotha, traduit et partagé par Courrier international. Par ailleurs la Gazette Drouot racontait en avril 2022 l'historique de la collection du musée de Gotha. Certains détails de l'affaire y semblent moins romanesques que sur l'écran, mais pas nécessairement plus justes, le forgeron conducteur de train y devenant par exemple chauffeur routier.

Mise à jour le 7.03.2023 : Le 6ème film de la série est disponible depuis aujourd'hui sur le site Arte.tv. C'est l'histoire, ou plutôt l'absence d'histoire, du vol en 1969 de la Grande nativité de Caravage dans l'oratoire San Lorenzo de Palerme en Sicile. C'est le pire des films de la série. Il n'y a rien à en dire, aucun indice sérieux depuis 53 ans, alors les auteurs en ont fait une vague histoire de la mafia sicilienne. Délayage et ennui, on ne verra même pas une reproduction du tableau.

mercredi 6 juillet 2022

Chronique sans surprise

Ça n’est pas une plaisanterie. Pas une ligne de cette chronique ne saurait vous étonner. Vous pourriez passer à autre chose.

Dans les conseils que nous dispensions aux aspirants faussaires voilà quelques années, le plus précieux était sans doute de rester modeste dans ses prétentions (C’était notre conseil numéro 8). Les plus grands génies du genre se sont fait pincer par excès d’ambition, tel Van Meegeren qui avait réussi à tromper les experts en Vermeer et exposer ses faux dans les plus grands musées hollandais, mais fut attrapé pour avoir vendu des trésors nationaux aux dirigeants nazis. Quel impair ! Il dut, pour sa défense, prouver qu’ils étaient de sa main.

C’est ce même appétit incontrôlé qui vient de trahir une sympathique coterie d’amateurs du peintre Jean-Michel Basquiat.

Basquiat était un jeune peintre d’avant-garde "mouvance underground" (mouvement à la fois culturel et contreculturel dit Wikipedia), parrainé par Andy Warhol vieillissant, mais néanmoins dépressif et mort de la cocaïne ou de l’héroïne en 1988, très jeune, très riche et très célèbre, laissant à ses parents devenus brusquement milliardaires plus de 800 tableaux et 1500 dessins.

On a déjà tous les ingrédients d’un bon scénario de série populaire. Ajoutez à cela le dynamique et fraichement nommé directeur du musée d’art d’Orlando en Floride, ville touristique qui ne connait dit-on que deux saisons (frappée parfois par un massacre au fusil d’assaut, il faut le reconnaitre)

Or quel meilleur endroit qu’une ville de province moyenne et son petit musée sans envergure quand on cherche à étoffer le pédigrée de deux ou trois tableaux de Basquiat inédits et presque neufs ?
Certes, mais sérieusement, pas pour y organiser une exposition dédiée à une collection de 25 peintures sur carton d’emballage totalement inconnue des spécialistes, et claironnée par de grandes affiches bariolées, alors que la cote du peintre en vente publique est devenue indécente et qu’il est depuis 2017, avant son vieil ami Warhol, membre de l’académie posthume des 30 œuvres à plus de 100 millions de dollars !

Alors qui eut le premier soupçon ? Certainement la section Art et bricolage du FBI. Tous leurs voyants ont dû s’allumer à la lecture du nom des propriétaires des œuvres exposées, qu’on retrouve semble-t-il dans les secteurs les plus variés des archives de la police judiciaire.

Le reste était la routine, la récolte de témoignages et de preuves.

C’est ici qu’apparait encore le nom de Gagosian, mais cette fois dans le rôle du gentil. Il a déclaré douter de l’authenticité des œuvres, car il était alors très proche de Basquiat, qui préparait une exposition dans sa propre galerie, à l’époque présumée de la création des 25 cartons peints (peut-être y a-t-il un moment où il faut limiter l’arrivage de produits frais, pour maintenir les prix du marché).

Et puis, les documents qui attestent l’origine de la collection étaient douteux. La police possédait une déclaration, peu avant sa mort en 2018, du premier collectionneur présumé (dont le nom fait le sous-titre de l’exposition), qui démentait avoir rencontré Basquiat en 1982 et lui avoir acheté quoi que ce soit. 

Ces doutes avaient déjà fait quelques titres dans la presse * quand le FBI arriva en force sur place, confisquant les 25 œuvres et tous les documents relatifs, papiers et électroniques. C’était le 24 juin, une semaine avant la clôture de l'exposition, qui aurait dispersé les pièces à conviction.

Il découvrait alors, sur certains des cartons, des textes préimprimés dont un ancien technicien du transporteur Fedex affirme que la police de caractères utilisée n’a été créée que 10 ans plus tard. Faute fatale (c’était notre conseil numéro 4), l’anachronisme ! Au cinéma il fait sourire, mais il n’est pas encore autorisé dans tous les arts.

Voilà l’histoire, banale, presque quotidienne
Et comme vous avez eu la patience de la lire jusqu’ici, vous méritez une anecdote croustillante.

Parmi les documents douteux du dossier, on trouve dans le catalogue les déclarations d’une experte diplômée en art américain moderne et ethnies, et spécialiste reconnue de Basquiat, consultée en 2019 et garantissant l’authenticité de toute la collection. Elle s’était pourtant opposée à la publication de son nom et de ses propos manifestement falsifiés (elle n'aurait donné un avis préalable positif que sur 9 des 25 cartons).
Or malgré son étincelante victoire, le FBI un peu mesquin a communiqué sur un point de détail peu reluisant extrait de la correspondance électronique du directeur du musée, sa réponse à la demande de retrait par l’experte de ses propres déclarations. Texte savoureux qu’un blog factuel ne peut que s’empresser de diffuser (vu le ton du message, le tutoiement s’impose dans la traduction) :

"Tu veux qu’on sorte que tu as touché 60 000 dollars pour écrire ça ? Alors la ferme ! Tu as pris l’argent. Ne te fais pas plus sainte que tu n’es. Fais ton truc d’experte et n’en sors pas.**"

Naturellement, la chose ayant paru dans la presse, le directeur a été immédiatement licencié par le conseil d’administration du musée. On ne s'adresse pas à une femme d'une façon si grossière.

***
Suite chronologique de l'affaire dans les articles de l'hebdomadaire local, Orlando Weekly, de la promotion de l'exposition le 16.02.22 à l'annonce du licenciement le 28.06.22 :  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.
*"You want us to put out that you got $60 grand to write this? Ok, then shut up. You took the money. Stop being holier than thou. Do your academic thing and stay in your limited lane."

vendredi 21 mai 2021

Histoire sans paroles (40)


Paris, les berges de l’ile de la Cité, quai des orfèvres.
C’est un peu ici, disent des historiens, qu’est née la France, quand le colonisateur romain montra au Gaulois comment utiliser la chèvre tripode pour lui construire un temple dédié à Jupiter, dieu des dieux.
Au fil des siècles, le temple disparaitra quand s’installeront sur l'ile et dans le désordre chronologique, le Palais de justice, les principaux tribunaux du pays, dont celui de Commerce, la cathédrale Notre-Dame, la Sainte Chapelle pour servir d'écrin à l’une des 6 ou 7 couronnes d’épines certifiées que le crucifié aurait portées durant son calvaire, et la Préfecture de police, un temps au 36 quai des orfèvres.
Que manquait-il pour faire une nation ?
L’armée ? Inutile pour un petit bastion protégé naturellement. Ah, le pouvoir législatif peut-être ? En a-t-elle réellement besoin ? Elle s’en passe bien actuellement. Non, la France aurait pu s’arrêter là, aux frontières de l’ile de la Cité, ne pas franchir le fleuve et laisser tout le reste en paix.

 

lundi 17 mai 2021

Fairepart

Paysage bucolique de la Meuse, vu de Mandres-en-Barrois. À l'horizon, le Bois Lejuc, futur tombeau promis à un avenir rayonnant et une renommée durable.

Quand on ne peut pas détruire définitivement ses déchets, il faut bien les entreposer quelque part. Le problème, avec les pires déchets de l’industrie nucléaire, c’est qu’ils diffusent une radioactivité qui détériore les cellules des êtres vivants et qui dure si longtemps qu’à l’échelle d’une civilisation on peut parler d’éternité.

Habituellement les problèmes concernant l’éternité et l’infini, quand ils ne sont pas escamotés par les religieux, sont confiés à des philosophes ou à de grands scientifiques dont on trouve le nom dans les dictionnaires. Mais là, par un de ces trucs dont l’administration a le secret, la tâche a été confiée à de modestes bureaucrates, assistés par la police et l’armée, car on est dans un domaine soumis au « secret défense ». On constatera qu’il ne fait pas bon s’y opposer.

Après avoir durant des décennies rejeté leurs poubelles en pleine mer, ou en avoir truffé des mines abandonnées qui fuyaient de partout, ils ont cette fois choisi la solution de l’ensevelissement sous terre, parce que la balance bénéfices-risques leur parait être aujourd’hui la meilleure. En vérité il n’y a que des risques et pas vraiment de bénéfice, sinon celui de réduire un peu les risques. Leur projet s’appelle Cigeo.
 
Après un laborieux semblant de consultation populaire et à l’aide d’un appui financier important, une région déshéritée et très éloignée des centres de décision a été choisie, qui sera le tombeau des déchets radioactifs de l’Europe. C’est le Bois Lejuc, entre Bure et Mandres-en-Barrois, en Lorraine. Pendant quelques décennies un défilé continu de camions sous surveillance y convoiera des déchets nucléaires qui seront versés dans un grand puits. Puis on fermera le couvercle, peut-être vers la fin du 21ème siècle. 
Comme l’Assemblée nationale a demandé la réversibilité du processus, on ne pourra pas emmurer toutes les personnes qui auront participé au projet, comme cela se fait couramment pour les grands secrets d’État, sépultures de pharaons ou de dictateurs, puisqu’il faudrait alors leur laisser une porte pour ressortir, ce qui serait contreproductif.

Considérant qu’on n’y enterrera pas seulement des déchets nucléaires mais aussi la démocratie - qui était déjà bien malade avant la prise de pouvoir en France d’un monarque omniscient et omnipotent et la répression sanglante des protestations populaires par de notoires psychopathes - les opposants au projet nous convient à apporter une poignée de terre, ou une fleur, à la cérémonie.

Elle se déroulera au tribunal de Bar-le-Duc, les 1, 2 et 3 juin prochains. Sept dissidents seront jugés pour « association de malfaiteurs ». Ça n’est pas une blague, le journal Libération, qui a lu le dossier judiciaire, parle d’une « procédure titanesque employant les ressources de la lutte antiterroristes pour faire taire une poignée d’opposants au projet » (Lisez ici le dossier complet de Reporterre).
 
Notez que le tribunal est situé en face de l’église Saint-Étienne qui héberge le fameux transi de Ligier Richier, effrayante prémonition. Profitez-en pour faire un peu de tourisme.

Si vous ne pouvez pas assister aux funérailles (le providentiel état d’urgence permanent limitera peut-être ce genre de déplacement), vous pouvez tenter d’impressionner la justice en signant une pétition en ligne, soutenue déjà par nombre d’éminentes personnalités.
Elle réclame, au-delà de la légitime relaxe des militants courageux, l’abandon du projet Cigeo. Est-ce bien judicieux ?  
Incontestablement, le projet est pharaonique, dans tous les sens de l’épithète, notamment parce qu’on cherche à cacher les déchets de notre inconséquence dans un endroit inaccessible même aux forces de la nature, alors qu’on sait que les tombeaux des pharaons, qui avaient le même objectif et déployaient des moyens similaires, ont quasiment tous été aussitôt pillés.
 
Mais que faire des déchets si le projet est abandonné ?
On n’aura pas l’ingénuité de suggérer la reprise du projet en respectant cette fois une démarche réellement démocratique. Cela ferait rire tout le monde et provoquerait immanquablement des plaisanteries dans le style « Enterre-les sous les jardins du palais de l’Élysée ! », ce qui serait irréaliste car comme chacun le sait maintenant, le palais de l’Élysée n’est plus tout à fait là où il se trouve.

Laissons donc la question en suspens quelques temps, le calendrier du projet le permet, mais notez bien les coordonnées de l’endroit, car bientôt les cartographies officielles afficheront ostensiblement que la zone n’existe pas, et terminons avec un sujet qui paraitra peut-être plus léger dans ce dossier sensible.

Vous l’aurez remarqué, la pétition, relayée par 9 médias en ligne, pratique l’écriture inclusive, très modérément, par-ci par-là seulement (9 mots sur 606). Louable tentative qui l’honore mais qui lève le voile sur une inégalité flagrante entre les médias en ligne.

En effet seuls 2 des 9 médias - osons moucharder, il s’agit de Libération et de Médiapart - ont été en possession, pour imprimer la pétition, de ces fameux points médians [·] qui ont fait la sinistre réputation de ce mode d’écriture. Les 7 autres médias, plus humbles, n’ont eu à leur disposition que des points communs, banals, indistincts, quelconques [.].
Il faudra bien un jour aussi rechercher l’origine de ces inégalités qui ternissent un peu, malgré tout, l’éclat de notre république.

 

Post-scriptum
Ah, au fait, puisqu’on en parle, des réactions nucléaires font surchauffer graduellement depuis 4 ou 5 ans la marmite de la gigantesque enceinte de protection qui couvre le réacteur en miettes n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine. Incapables d’envoyer le moindre engin qui survivrait aux radiations, les scientifiques ne savent pas ce qu’il s’y passe. Mais ça ne serait pas trop grave, disent-ils.


lundi 17 août 2020

Des méfaits de la crédulité

On prétend que Léonard de Vinci a inventé le parachute (Appuyez page 1058 sur le mot VERSO). C’est une fiction. En vérité le parachute ascensionnel avait été inventé 15 siècles auparavant comme le prouve cette reconstitution de l’invention, dans la basilique de la Sagrada Família à Barcelone.

Avertissement : la plupart des liens de cette chronique sont dans la langue de Walt Disney. C'était inévitable. Notez que les traductions par Gougueule de l'anglais vers le français, proposées automatiquement par les principaux navigateurs internet, sont devenues très fréquentables.
 
Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu (Jean 20,29)
 
Aux États-Unis d’Amérique, pour entretenir la croyance dans les fééries les plus populaires, endiguer la fuite de la crédulité sous l’effet du confort matériel et de l’instruction publique, et en tirer des bénéfices, on trouve toujours des bienfaiteurs philanthropes pour créer des fondations scientifiques avec distribution de bourses et récompenses, des musées, voire des parcs d’attraction fantaisistes, histoire d’endoctriner dès le plus jeune âge. (1)
 
Monsieur Green est milliardaire, fils de prédicateur évangéliste, propriétaire d’une chaine de 932 magasins d’art et d’artisanat américains. Très croyant, il donne beaucoup d’argent aux fondations fondamentalistes ultra-réactionnaires, et un peu moins à ses employés. Il les aurait, à l'occasion de la pandémie, quasiment tous licenciés sans indemnités (2). C’est parce qu’il veut consacrer sa fortune à sa foi.
 
Ainsi il vient d’ouvrir en novembre 2017, avec son fils M. Green, un monumental musée de la Bible, au centre de Washington, qui a été béni par le pape François.
Il ne pouvait mieux choisir. La Bible est le livre sacré, le guide moral et intellectuel des juifs, des chrétiens et de quelques autres sectes et il aurait été vendu, toutes versions confondues, en plus de 5 milliards d’exemplaires. (3)

Pour décorer son musée, M. Green avait acheté depuis 2009 des milliers d’artefacts, pillés en Irak quand son pays s’y est installé de force en 2003, ou volés dans d’autres pays.
M. Green, qui croit que l’humain est bon naturellement, n’imaginait pas que ces objets avaient pu être subtilisés ou produits de fouilles illégales, bien qu’il en ait été averti par ses employés, ses avocats et enfin par le ministère de la Justice américain.

En 2014, M. Green achetait aux enchères contre 1,6 million de dollars une rarissime tablette mésopotamienne d’un épisode de l’épopée de Gilgamesh, gravée en caractères cunéiformes. La société de vente, réputée, en garantissait l’irréprochabilité.
M. Green, qui croit que l’humain est honnête naturellement, ne pouvait pas se douter que cette merveille appartenait au trésor national d’un peuple que son propre pays avait « civilisé ».

Plus récemment, M. Green achetait une bible microfilmée montée en médaillon. C’était la première Bible revenue de la lune en 1971 avec l’astronaute E. Mitchell. Il l’exposait fièrement dans son musée.
M. Green, qui croit que l’humain est fraternel naturellement, ne pouvait pas savoir qu’à l’instar du saint prépuce de Jésus ou de la plupart des reliques de son culte, il existait des dizaines de bibles miniatures descendues de la lune et de sévères querelles d’experts à leur sujet.

En 2002 apparaissaient sur le marché 70 confettis gribouillés qu’un certain nombre de spécialistes identifièrent comme des fragments des manuscrits de la mer Morte (4). Les prix s’envolèrent. Au début des années 2010, M. Green dépensait une fortune pour 16 de ces lambeaux qu’il exposera dans une sorte de sanctuaire aux lumières chaleureuses au sein du musée, aux dires du National Geographic.
M. Green, qui croit que l’humain est intègre et rigoureux naturellement, n'aurait pas pu imaginer que des spécialistes avaient, dès leur apparition, émis des doutes sur l’authenticité de ces fragments.

Alors il faut imaginer les ébahissements successifs de l’infortuné M. Green quand toutes ces acquisitions furent remises en cause l’une après l’autre, entre 2017 et 2020, d’abord par la justice et les douanes qui saisirent 3800 objets, ordonnèrent le retour en Irak et en Égypte de 11 500 autres, et lui infligèrent une amende de 3 millions de dollars. (5)

Il eut plus de chance avec l'experte qui remit publiquement en doute la Bible lunaire miniature, au motif qu’elle était numérotée sur 3 chiffres alors que les authentiques (dont elle-même possédait une dizaine) le sont sur 5 chiffres. Magnanime (et astucieuse) l’experte en a offert un exemplaire à M. Green qui l’expose désormais à la place de l’autre. Elle y gagne un pédigrée flatteur et certainement une cote rehaussée pour cette dizaine d’exemplaires.

Puis M. Green dut restituer en 2019 quelques objets volés (mais acquis de bonne foi), et subir en 2020 la saisie de la tablette de Gilgamesh par les autorités fédérales.

Devant tant de coups du sort, M. Green jugea approprié de lancer une opération d’absolution, qui passerait nécessairement par l’expertise de toute sa collection (ce qu’il en restait), et informa les médias de son innocence naïve et de sa confiance abusée.

Les 16 manuscrits de la mer Morte, déjà contestés, étaient les premiers à faire les frais de cette pénitence. Si certains se révélaient forgés, le musée pensait exposer côte à côte un authentique et un contrefait, pour démontrer au public, qui n’y verrait pas de différence, qu’il est si facile d’être trompé. Mais les experts ont conclu en mars 2020 qu’il n’y avait pas de fragment authentique. Les 16 étaient des faux modernes.

Un expert, qui les avait authentifiés dans un catalogue en 2016, explique au National Geographic « Je ne dirai pas qu'il n'y a aucun fragment inauthentique parmi les fragments du musée de la Bible mais, de mon point de vue, leur inauthenticité en tant qu'ensemble n'a pas encore été prouvée hors de tout doute. Ce doute est dû au fait que des tests similaires n'ont pas été conduits sur les manuscrits incontestés de la mer Morte afin de fournir une référence de comparaison… »
Quel style ! Quelle phrase ! Elle décolle avec une étourdissante triple négation, puis se maintient à un niveau où manque l’oxygène, si bien qu’il faut la relire deux ou trois fois avant de comprendre que le brave homme pédale en réalité dans la semoule.

Malgré cette collection de rebuffades, abondamment contées dans la presse, le musée dit avoir accueilli un million de visiteurs en 2019. Doit-on le croire ?
Certainement. La visite d’un musée est une récréation. Nous y allons en général pour nous divertir en flattant nos croyances, pas pour mettre en doute nos certitudes. Quel visiteur adulte et raisonnable de l’exposition sur les météorites, au Muséum d’histoire naturelle de Paris en 2017, n’a pas été tenté de toucher les supposés morceaux de la Lune et de Mars qui étaient exposés ?

*** 
(1) Soyons juste, la science, qui est une autre croyance, agit pareillement. La seule différence est qu'elle change régulièrement de croyance, dès qu’elle en trouve une nouvelle plus efficace que la précédente, et qu'elle aime ça, alors que la non-science considère qu’elle possède déjà la vérité définitive et se défend, souvent violemment, contre tout changement de vérité.
(2) Humaniste également, il a obtenu en 2014 une décision de la Cour suprême des États-Unis autorisant que certaines entreprises, en raison de préférences religieuses, soient exemptées de l’obligation de fournir à leurs employés une assurance maladie couvrant des moyens de contraception
(3) On notera que les records de vente de livres sont monopolisés par les sectes (au sens large), et que l’addition de leurs ventes, avec les 3 milliards de Corans et le milliard de Petits livres rouges du président Mao, dépasse largement la population mondiale, et qu’il est donc bien possible que certains possèdent plusieurs de ces livres sacrés, si vous voyez le sacrilège que cela représente, mais nous ne dénoncerons personne. Et il va sans dire que ces chiffres sont totalement hypothétiques, voire absolument faux mais il faut bien écrire quelque chose pour exprimer l’inimaginable
(4) Les manuscrits de la mer Morte sont un célèbre puzzle d’une centaine de milliers de pièces de parchemins, trouvées dans les années 1940-50 dans des grottes de Qumran en Palestine, et qui se révèleront, une fois reconstitués, être des extraits vieux de 1900 à 2300 ans de la Bible des Hébreux.
(5) En Amérique, la loi permet parfois de récupérer in extremis un bénéfice qu’on aurait laissé passer par étourderie. En 2003, trop occupées à mettre en place en urgence les moyens de s’approprier les ressources irakiennes en pétrole, les forces armées étatsuniennes avaient bêtement laissé piller le musée des antiquités de Bagdad par d’autres, sans y prêter attention. Finalement, une application vertueuse de la loi sur la contrebande d’objets d’art et la fraude fiscale autorise un tardif mais juste retour sur investissement.


mercredi 19 février 2020

Dans les coulisses de Machu Picchu

Emanuel de Witte, intérieur de la vieille église (Oude kerk) de Delft vers 1650, détail (Metropolitan museum of art, New York).


Par son incongruité, la question aura peut-être retenu un instant votre attention dans le flux quotidien des informations délébiles : que s’est-il réellement passé ce 11 janvier 2020 sur le site sacré de Machu Picchu ?

Tentons de reconstituer les faits éparpillés dans les médias, mais balayons d’abord un point topologique et grammatical.
On a pu lire en effet, que des touristes désobligeants auraient « déféqué sur le Machu Picchu », ou « déféqué sur le Temple du soleil ». L’information, de l’Agence France Presse, a été reproduite par nombre de journaux sérieux, ici, ou . Et il ne s’agissait pas d’effets de style, ni de métaphores.

Alors précisons qu’une telle action n’est techniquement et grammaticalement réalisable que si on parle de la montagne, le Machu Picchu, qui a donné son nom à la ville en ruine, et qu’on ne voit jamais sur la plupart des photos du site archéologique puisqu’elles sont précisément prises du Machu Picchu même (le pic si pittoresque et systématiquement reproduit derrière les ruines est le Huayna Picchu).
On ne peut donc pas vraiment, dans l’enceinte de la ville, « faire » sur le Machu Picchu, encore moins sur le Temple du soleil, sans d’impensables acrobaties.

Le Temple du soleil est un bâtiment flanqué d’une tour dont le dernier étage était peut-être un observatoire astronomique, et au pied de laquelle une grotte naturelle est aménagée et sculptée en lieu de culte, mausolée où étaient peut-être entreposés les restes des officiels incas, avec éclairement astucieux par le soleil levant autour du solstice d’été, comme il se doit désormais sur tout monument antique.
Pour le protéger, l’accès en est interdit, par une simple ficelle.
Comme illustration de son article, LCI affiche une photo fournie par l’AFP qu’elle sous-titre « Le Temple du soleil… », et qui n’a rien à voir avec ce temple, mais qui est très belle tout de même.

Tout cela est bien approximatif.
On lit aussi que les contrevenants risquent jusqu’à 4 ans de prison, ou au moins 4 ans, selon les sources. Il est vrai que montrer seulement un postérieur déculotté sur le site du Machu Picchu est déjà un blasphème, et l’anecdote est fréquente comme en 2015, ou en 2018, de plaisantins expulsés par la police. « C’est un lieu sacré comme l’église de Lima » disent les autorités. N’en rions pas, on a en France des simagrées plus indignées encore à propos d’un bout de chiffon tricolore.

Alors en croisant les multiples paraphrases du communiqué de l’AFP, et les détails lus sur certains médias étrangers plus rigoureux, on pourrait résumer ainsi ce qu’il s’est passé le soir du 11 janvier 2020 au Machu Picchu : 5 jeunes touristes venant de divers pays d’Amérique du sud, et une de France, ont été surpris peu après la fermeture du site, vers 18h, dans la partie interdite du Temple du soleil. Des traces de souillures ont alors été constatées sur place. Une pierre tombée de 6 mètres était ébréchée sur le sol. L’un des touristes a reconnu l’avoir fait tomber et attend son procès pour atteinte au patrimoine culturel. Les 5 autres ont été expulsés et bannis du pays.

Au Pérou, Machu Picchu, site inca oublié plus de 3 siècles et redécouvert en 1911, est sacré surtout depuis qu’il a été consacré patrimoine mondial par l’UNESCO, en 1983, et qu’il fait l’objet d’efforts remarquables et constants pour augmenter le nombre de visites, mais pas nécessairement le bien-être des visiteurs.

Car ce qu’oublient de dire ces articles psittacistes, c’est qu’on aborde le site en montant déjà un dénivelé de 400 mètres, à pied, ou dans un bus surchargé, qu’arrivé à 2500 mètres d’altitude entre les deux sommets, la visite s’étend sur une surface accidentée et couverte d’escaliers de plus de 100 000 mètres carrés (10 hectares) d’un terrain habituellement humide et glissant, qu’une visite dure en moyenne 4 ou 5 heures, et qu’il est donc conseillé de s’hydrater généreusement (sans parler des désordres dans les habitudes alimentaires et digestives qu’occasionnent souvent ces transhumances de touristes avides de cultiver leur esprit).

Or il n’y a pas de toilettes sur le site de Machu Picchu. Il faut sortir de l’enceinte pour en trouver, et toute sortie est définitive (l’entrée se réserve des mois à l’avance).

On comprend, dans ces conditions, qu’un petit mausolée ombragé au cœur des ruines, à l’abri des regards, protégé par une interdiction d’entrer et garni de sièges accueillants sculptés et polis dans la pierre, a dû attirer plus d’une fois la convoitise de touristes pris d’un émoi impérieux.

Alors avant de punir le sacrilège, peut-être conviendrait-il de s’interroger sur les commodités minimales à mettre en place quand on espère accueillir bientôt 5000 visiteurs par jour et devenir la première des 7 merveilles du monde.
On éludera les balivernes sur les canalisations qu’il faudrait nécessairement installer et qui endommageraient les fondations du site ; les toilettes sèches ou à litière bio-maitrisée fonctionnent sans eau et sans odeur.
Il serait d’ailleurs temps d’installer cette variété de cabinet de soulagement dans tous les sites sacrés, en particulier dans les églises, traditionnels lieux d’asile où ont longtemps divagué même les chiens errants, s’il faut croire les peintres hollandais.

samedi 18 mai 2019

La déchéance de Gerhard Richter

Gerhard Richter était, en 2013, le peintre vivant le plus cher, entendez le plus coté, pour « Abstraction n°599 à 46M$ » (*), battu en 2015 par le « Petit chien géant gonflable en ballons orange à 58M$ » de Jeff Koons.
Précisons que « peintre vivant le plus cher » est un titre éphémère, d’abord parce qu’une inflation permanente dévalorise tous les records de prix, et ensuite parce qu’un jour ou l'autre tout lauréat change fatalement d’état ; Gerhard Richter, par exemple, approche de 88 ans.

Le record de prix a été pulvérisé en novembre 2018 par David Hockney, qui a 81 ans, pour « Piscine avec 2 personnages à 90M$ ». Mais Koons, qui n’a que 64 ans, vient de reprendre la tête, en mai 2019, avec « Petit lapin gonflable en métal chromé avec carotte à 91M$ ».

Malgré son record, Richter n’est pas très connu du grand public. Sa spécialité est la reproduction sur toile de photos prises avec un appareil Polaroïd, de mauvaise qualité et floues, dont il restitue savamment tous les défauts, en essuyant un peu la peinture avant qu’elle ait séché, pour le flou.
Souvent, il balaie la toile avec de grands gestes d’une brosse rageuse, en traits liquides horizontaux puis verticaux (ou inversement), de la couleur qui lui tombe sous la main, ce qui fait de belles toiles abstraites et décoratives qu’il vend très cher également.
Parfois, pour se reposer l'esprit, il peint des nuanciers infiniment soignés.
On dit de lui qu’il s’est cherché toute sa vie. Mais ne le dit-on pas de tout artiste qui n’est pas resté docilement dans le même tiroir de nos cerveaux, sous la même étiquette ?

Et soudain, le 24 avril 2019, la déchéance. La justice allemande a jugé que les œuvres de Richter ne valaient pas plus que des ordures.

Retournons dans le passé. Un jour de juillet 2016, un homme « sans emploi » récupérait, sur un trottoir d’une riche banlieue de Cologne, dans (ou près de) la poubelle de Gerhard Richter avant que les éboueurs ne l’emportent (la poubelle), quatre petites photos repeintes jugées ratées par l’artiste.
Plus tard, elles étaient soumises, dans le cadre d’une vente aux enchères, à la Gerhard Richter Archive, organe dont le rôle est de cataloguer et certifier l’œuvre du maitre. La réaction normale aurait été simplement de ne pas les authentifier.
On opta pour la solution hystérique. L’homme vient d’être condamné à une peine pécuniaire de 787,5 euros par photo. La justice a été clémente, car l’acte d’accusation, pour donner de la consistance à l’infraction, les avait évaluées 60 000 euros pièce.

Lors de l’annonce du verdict, la juge Katharina Potthoff a déclaré « Même tombées à côté de la poubelle, des œuvres restent la propriété de l’artiste ».

Pareille décision de justice, motivée certainement par le respect fondamental de la volonté du créateur, soulève un flot de questions, certaines existentielles, qui ne manqueront pas de bouleverser le monde de l’art.

À partir de quand les détritus de Richter ne sont plus du Richter et ne lui appartiennent plus ? D’ailleurs y a-t-il une limite ?
Parmi les immondices de Richter, y a-t-il une hiérarchie, une échelle de valeur ?
Un relief, une raclure, une rognure, voire une chiure ont-elles le même statut que les œuvres entérinées par le maitre et admirées dans les grands musées ?
Et pourquoi le mot allemand richter signifie-t-il juge en français ?

Ces questions sont profondément troublantes.


(*) M$ signifie millions de dollars.  


L’administration du cimetière du Père-Lachaise, toujours au plus près de l’évolution des mœurs, a prévu que les grands artistes, ou les modestes quidams, qui en exprimeront le désir, pourront être enterrés avec leurs détritus (s’ils en conservent la propriété), dans des sépultures réservées à cet usage.

samedi 27 avril 2019

Bréviaire du faussaire

Le directeur du Metropolitan museum de New York vers 1970, Thomas Hoving, raconte qu’un restaurateur du musée lui avait appris que Francesco Guardi, paysagiste vénitien du 18ème siècle très apprécié au style vif et un peu négligé, était toujours vivant.
En peinture, faussaire est un métier difficile, pour qui prend son art au sérieux, car les formules utiles à emporter la conviction des experts et leurrer les techniques modernes d’authentification sont épineuses à mettre en œuvre.

8 conseils pour réaliser un chef d’œuvre

Note  :  ce qui suit n’est pas à proprement parler une recette, mais réunit seulement quelques recommandations méthodologiques. Les instructions techniques, matériaux et outils nécessaires à la réalisation sont disponibles sur internet, dans certains livres légendaires et dans toute bonne droguerie. 

1. Choisir un peintre dont on estime pouvoir imiter la technique et le style. Le style d’un peintre, ce sont ses habitudes, ses manies, ses grosses ficelles. Un peu d’entrainement sera nécessaire.

2. Chercher un sujet dont un document indiscuté suggère que le peintre l’a illustré, mais dont l’œuvre aurait été perdue. C’est un travail indispensable de fouineur documentaire. Le plaisir de la confirmation, de la découverte d’une chose espérée depuis longtemps, inhibe une bonne part des méfiances de l’expertise.

3. Connaitre suffisamment l’œuvre et la vie du peintre pour inventer un mise en scène persuasive du sujet. Le point n’est pas si délicat. Si le peintre était peu inventif, il conviendra de chercher des modèles dans l’innombrable catalogue des peintures de l’époque, en innovant peu. S’il était original, on pourra se laisser aller à la fantaisie, car l’originalité dans ce cas, si les autres critères sont probants, sera prise pour une marque d’authenticité. Van Meegeren qui savait faire des faux parfaits (certains sont peut-être encore sur des cimaises réputées), a trompé quelques grands experts en inventant un style de Vermeer débutant, qu’on juge invraisemblable aujourd’hui (on n’avait pas, alors, identifié de tableaux de jeunesse du peintre). Les experts ne sont jamais aussi enthousiastes que quand survient un petit décalage, une part de surprise dans l’idée qu’ils s’étaient faite, comme en musique une note étrangère dans un accord parfait, ou une épice qui attire leur attention et brouille légèrement le reste.

4. Trouver, chez un antiquaire, une toile peinte ou un panneau sans grande valeur de l’époque exacte et si possible provenant de la région du peintre qu’on veut contrefaire, et en considérant ses préférences techniques. On utilisera ainsi des matériaux d’époque, bois, toile, clous. C’est une étape importante qui demande certaines garanties, il s’agit de ne pas se faire refiler par erreur un faux moderne, qui pullulent.

5. Effacer le tableau sans valeur avec les essences appropriées. Livrons, à cette étape, une astuce infaillible. Rien ne ravit plus un spécialiste que de découvrir sous la couche visible, par des moyens modernes (rayons X, infrarouges…), un dessin préparatoire, une hésitation dans le processus de création, qui aurait été recouverte par le peintre et que personne ne pouvait connaitre. Cela lui assure une exclusivité sur laquelle il glosera fort intelligemment. Le repentir masqué peut même constituer une preuve définitive quand il existe déjà des variations du même tableau, dont l’attribution est indécise. Aussi est-il conseillé, dans la réalisation du faux, de ne pas hésiter à changer d’idée sans effacer totalement la précédente.

6. N’utiliser que des enduits, liants, colles, huiles, vernis, colorants et pinceaux faits de matériaux utilisés à l’époque du peintre. C’est l’étape la plus sensible. La moindre erreur sur un pigment qui n’existait pas du vivant du peintre, ou un poil de pinceau synthétique collé dans la pâte et l’édifice s’effondre. Notez cependant que l’analyse des enduits et des pigments demande des moyens techniques modernes et chers auxquels on ne recourt qu’en cas de doute sérieux. La plupart des faux en circulation n’ont jamais subi cette humiliation.
Et, c’est anecdotique, mais n’oubliez pas que certains peintres excentriques mélangent parfois leurs pigments avec des ingrédients incongrus. Si la mythologie révolutionnaire parle de jus de momies, de cœurs de rois et d’autres viscères desséchés à propos du peintre Drölling, au 18ème siècle, c’est cependant devenu une mode attestée depuis le 20ème siècle, où il est admis, dans les milieux culturellement informés, que c’est la preuve d’une grande souffrance existentielle, ou d’un mépris des conventions, que de peindre avec ses propres productions corporelles.

7. Maitriser les diverses techniques de vieillissement rapide et se pourvoir en produits acides, vernis, équipements de chauffage idoines. Là encore un peu d’entrainement sera le bienvenu.

8. Enfin, lorsque vous serez parvenu à suivre ces conseils sans faute, n’attirez pas trop l’attention, glissez sans fanfare votre production chez un antiquaire, remboursez largement votre investissement mais sans excès. Il y aura toujours un fureteur passionné pour s’énamourer de ce tableau ignoré et tout faire pour l’obtenir à un prix convenable, discrètement, avant les autres. Car vous l’avez compris à la lecture de ces conseils, l’admiration artistique n’est pas si éloignée de la psychologie du croyant, et comme dans toute croyance, le plus léger doute, réfuté ou non, peut dénouer le fil des certitudes, et défaire la pelote irrémédiablement.

Par exemple ces faux, qu’on aurait pu croire exempts de toute faute (voir l'illustration), provenant d’un collectionneur français, Giuliano Ruffini, et qui depuis 2013 réclament de plus en plus de temps à la justice et aux chroniqueurs, à Paris, Londres et New York.
En bref, une Vénus de Lucas Cranach, magnifique, vendue 7 millions d’euros en 2013 au prince de Liechtenstein, était saisie par la justice dans une exposition en 2016 à Aix-en-Provence. L’expertise, peu concluante, attirait néanmoins l’attention sur son précédent collectionneur, déjà cité antérieurement dans des affaires de faux.
La maison de vente Sotheby’s, qui avait déjà vendu des tableaux de la même provenance, demandait à un laboratoire (qu’elle acquit alors) de les expertiser, et dans la foulée se faisait rembourser par la justice américaine un saint Jérôme de Parmigianino, et tente de récupérer les 10 millions d’euros d’un beau portrait de Frans Hals, qu’elle déclarait exécuté avec, entre autres, un pigment blanc de titane découvert 250 ans après la mort du peintre.
La maison Christie’s, suspicieuse, avait déjà refusé de le vendre. Le marchand se défend en invoquant le musée Frans Hals de Haarlem, qui a authentifié le tableau, et le Louvre qui voulait en interdire l’exportation pour l’acquérir, mais n’avait pas trouvé les fonds (alors 5M€).

L’histoire est beaucoup plus entortillée encore et pas près de se conclure, puisqu’interviennent dans l’affaire d’innombrables intermédiaires comme dans toute farce financière. Il faut lire l’enquête très fouillée de Christophe Dosogne, critique et historien de l’art de CollectAAA, et d’autres points de vue sur RoadsMag, Marianne, l’Express, et en anglais ArtNet, TheGuardian, DailyMail.

On le voit, le faux est un art d’expertise et de techniciens spécialisés, bien plus difficile que l’art de la peinture, au moins pour l'art ancien, et on comprend mieux l’orgueil des faussaires, qui se manifeste si souvent sous les aspects d’une immense vanité lorsqu’ils sont démasqués.

Alors quand leurs œuvres abusent si parfaitement les experts et enchantent le public, au lieu de les confondre par le moyen de mesquines inspections et les jeter en prison, on devrait les honorer publiquement et les couvrir des ors de la république. Car l’authenticité en art n’a pas de sens. Les copies romaines de la statuaire grecque antique, exécutées plusieurs siècles après les originaux, sont accueillies de nos jours et depuis la Renaissance comme des sommets de l’expression artistique.

Thomas Hoving écrivait encore dans « False impressions » en 1997 que la moitié des œuvres d’art des musées ou du marché sont des faux, soit de véritables contrefaçons, ou des restaurations trompeuses, ou de fausses attributions (et 40% des 50 000 qu’il avait examinées au Metropolitan). Il ajoutait que le secret se perpétuait parce que cette cécité arrangeait finalement tout le monde, les administrateurs de musée, les généreux donateurs, le marché de l’art, les cotations.

Cela laisse finalement un grande liberté au faussaire sans réelle ambition, celui qui renonce à la célébrité pour vivre simplement le plaisir hédoniste et un peu enfantin du travail bien fait.


Détails de quelques tableaux suspectés provenant de la collection Ruffini, Cranach, Pontormo, Frans Hals, Orazio Gentileschi, Parmigianino. Sont aussi parfois cités Velazquez, Gréco et Rembrandt. Il est désolant de voir accusés, humiliés, des tableaux aussi beaux, qui honoraient encore récemment de prestigieuses cimaises et la conscience apaisée d’un certain nombre d’experts.

dimanche 10 février 2019

L'art d'un dégénéré

Vous avez déniché dans un grenier des aquarelles défraichies, sur un papier jauni, peintes probablement par un vieil oncle oublié qui ne les a pas signées.
Elles peuvent bien représenter n’importe quoi, un paysage bucolique, un portrait, une femme à demi dénudée, ou un coin de rue. Quel qu’en soit le style, si le sujet fait vaguement bavarois, suisse ou alsacien, c’est un atout.

Vous cherchez alors sur internet des modèles de la signature d’Adolf Hitler (attention, ces sites sont souvent nauséabonds). Choisissez un type de signature. Dans les années 1905 à 1914, il signait ses aquarelles d’une manière qu’on ne retrouve pas dans sa carrière politique ultérieure. Puis vous vous armez d’un pinceau effilé et d’encre noire ou sépia que vous délaierez dans un peu d’eau, pour simuler l’action du temps.

Vous choisissez des aquarelles qui ne pourraient pas être suspectées d’anachronisme, et préférez les œuvres médiocres, mais ce critère n’est pas rédhibitoire, car la mise en page du motif peut être soignée. En effet, peu inspiré, Hitler faisait surtout des copies d’illustrations et de cartes postales d’architecture. Il aurait même vécu décemment de leur vente durant les années précédant la guerre de 1914.
Enfin, vous dessinez au pinceau une signature au bas des feuilles de votre choix, en variant légèrement les tracés.

Une fois ce travail consciencieusement réalisé, vous envoyez le résultat à la maison Weidler à Nuremberg. Très peu de maisons d’enchères acceptent de vendre des œuvres de Hitler. Question d’éthique, affirment-elles (il faut dire que les prix sont encore modestes et les records rares).
La maison bavaroise Weidler en a fait une de ses spécialités, ainsi que de tout objet nazi. Elle est surtout peu regardante et accepte à peu près n’importe quoi signé Hitler, ou en relation, avec ou sans certificat d’authenticité - de toute façon ils sont faux.
Ainsi vous pensez empocher, frais déduits, entre 1 000 et 100 000 euros, pour les plus belles feuilles (1).

Mais l’âge d’or est en train de passer. Des experts du peintre émergent et la justice commence à s’en mêler, ce qui refroidit les amateurs.

En 1983, un certain Billy F. Price, passionné par la période, avait établi un catalogue raisonné de 723 œuvres, qui contenait déjà, innocemment peut-être, beaucoup de faux.
Aujourd’hui, d’après le Figaro, 2 000 Hitler seraient en circulation. Le journal Le Point lui en attribue jusqu'à 3 000 ! Konrad Kujau, l’auteur des célèbres carnets d’Hitler vendus contre une fortune au magazine Stern, a littéralement inondé le marché de l’art de faux Hitler entre 1975 et 1985.

Il y a quelques jours, la justice de Nuremberg a saisi, pour enquête sur contrefaçons, 26 parmi 31 aquarelles attribuées à Hitler et programmées aux enchères du 9.02.2019 chez Weidler (2). Elles sont rayées (pp. 43-47) dans le catalogue de la vente.
Les vignettes y sont d’une définition suffisante pour constater que les styles des œuvres, saisies ou non, sont extrêmement disparates (les signatures également). Souvent plus que médiocres, certaines, comme le lot 6732, semblent du niveau de qualité de celles d’un bon illustrateur, voisines de la reproduction ci-dessus (vue du château de Neuschwanstein, signée A. Hitler et vendue 21 000$ en 2014).

Peut-on être fou et habile en art à la fois, voire talentueux ?
Les experts, désorientés, répondent rétrospectivement, oui, si on est gentil comme Van Gogh, mais non, si on est méchant comme Hitler.

Alors où sont les œuvres authentiques dans ce fatras, et qu’en faire, une fois authentifiées ?

***
(1) Notez que ce comportement, décrit ici avec légèreté pour en pointer la faisabilité, est illégal et peut entrainer, en plus du douloureux sentiment d'avoir mal agi, des peines de prison et d’amende sévères.
(2) Les 5 aquarelles non saisies, les plus hautes mises à prix, entre 19 000 et 45 000 euros, et qui, bien que de techniques très dissemblables, avaient une apparence de pédigrée, sont restées invendues. Les amateurs se demandant sans doute pourquoi elles avaient été épargnées par la justice.

lundi 22 janvier 2018

Remboursez !

Il y a quelque chose de réjouissant et de révélateur dans les histoires de faux tableaux et d’experts mystifiés, parce qu’elles relativisent les jugements esthétiques et les montrent superficiels, complaisants et soumis à quantité de biais sociaux et affectifs. Une plaisanterie qui circule sur Camille Corot prétend que son œuvre peint compterait environ 1500 tableaux, dont plus de 2500 se trouveraient dans des collections américaines.

Alors que le soi-disant Léonard de Vinci acheté pour le Louvre Abu Dhabi au prix d’un avion Airbus A380 n’est pas encore sec, la presse (The Independent) revient sur une affaire de faux Modigliani qui avait connu un apogée à Gênes en juillet 2017.
Le pauvre Modigliani, qui n’a décidément pas eu beaucoup de chance dans sa courte vie de 35 ans, est malchanceux également depuis qu’il est mort (même si l’on raconte qu’il peint aujourd’hui beaucoup plus que de son vivant).
Déjà en janvier 2013, l’arrestation du plus écouté des experts du peintre, Christian Parisot, qui fabriquait et authentifiait des faux à tour de bras, confirmait l’état de décomposition du catalogue de Modigliani. Il est vrai qu’il est tentant de faire un écart de conduite pour le prix d’un Airbus A321, son record de vente à ce jour.

À Gênes donc, au Palais ducal, en juillet dernier, une belle exposition de 50 toiles de Modigliani (et un peu de Kisling) aux provenances prestigieuses était interrompue par la justice. Une vingtaine de toiles étaient séquestrées, et le commissaire de l’exposition et deux organisateurs mis en examen pour recel et escroquerie. Somme toute, le tout-venant des évènements autour de Modigliani, direz-vous.

Le procureur avait diligenté une expertise à l’appel de quelques spécialistes suffisamment persuasifs ; un expert en Kisling, un collectionneur averti de Modigliani, et le fondateur de la Pinacothèque de Paris, de triste mémoire et en liquidation judiciaire, qui dit travailler depuis 20 ans sur le catalogue du peintre à l’aide des technologies les plus avancées. Rappelons qu’on devient expert dans l’œuvre d’un peintre un peu comme on se proclame psychanalyste, homéopathe ou ostéopathe. Nul besoin de diplôme, la confiance du client suffit.

D’après ces experts, les faux étaient flagrants et connus. Cela n’a pas empêché des dizaines de milliers de visiteurs d’apprécier l’exposition. Nombreux, aiguillonnés par un militant de la défense des consommateurs, demandent néanmoins le remboursement de leurs 13 euros.



Si un expert assermenté armé de certificats signés de l’arrière-petit-neveu du peintre vous garantit qu’il vend (illustration) un des plus beaux Modigliani, protestez poliment. Modigliani était certes désargenté, mais il pouvait tout de même se payer des tubes de vert et de bleu, couleurs manifestement absentes ici.

Alors pourquoi le journal anglais ressort-il l’affaire après 6 mois ? Pour éveiller l'attention des amateurs alors que deux expositions majeures sur Modigliani ont lieu en ce moment à Londres et à New York ?
Où en est la justice italienne ? Les faux ont-ils été définitivement « authentifiés comme faux » ? Ou n’était-ce que les aigreurs de quelques experts ?
Les visiteurs contents mais abusés ont-ils été remboursés, au moins dans la proportion du nombre de faux tableaux ?

Autant de questions essentielles auxquelles la science répondra certainement un jour.


Mise à jour du 27.03.2019 : la justice italienne vient de confirmer que 20 des toiles étaient des contrefaçons, et la mise en examen de 6 experts, marchands, commissaires et collectionneurs ayant organisé un vaste système de faux Modigliani intégrés dans des expositions officielles depuis 1999. Le procès aura lieu en 2020.

lundi 1 janvier 2018

Sale temps sur le domaine public

Évoqué dernièrement, le passage dans sa 2018ème année de l’humanité qui croit au calendrier grégorien marque l’entrée dans le domaine public de l’œuvre des artistes morts en l'an 1947 dudit calendrier.
Bonnard, Marquet, Van Meegeren, Hoschedé-Monet, Eugène de Suède, Reynaldo Hahn, Tristan Bernard, Ramuz, Fargue, Horta, Lubitsch, le physicien Max Planck et un tas d’autres créateurs, sont aujourd'hui à la libre disposition du public (sous réserve de règlementations locales particulières).
N’oublions pas cependant que les règles d’accession au domaine public sont des textes de loi, qui sont parfois interprétés bizarrement par les tribunaux, voire résolument ignorés, comme nous allons le constater.

Vous souvenez-vous de la pantalonnade du ministre italien de la Culture en 2014, aiguillonné par le directeur de la Galerie de l’Académie de Florence, qui s’excitait publiquement contre une entreprise américaine, créatrice d’une affiche incongrue ? Elle montrait le David sculpté par Michel-Ange tenant dans les bras un fusil ultramoderne. Le ministre prétendait que l’utilisation de l'image du David était illégale sans autorisation de l'État italien et exigeait le paiement de droits de reproduction.
L’œuvre étant depuis des siècles dans le domaine public, c’était une galéjade, mais face à l’hostilité agressive des médias et des officiels italiens, l’Américain retirait sagement son affiche. L’effet publicitaire de l’hystérie collective avait déjà largement dépassé ses espérances.

L’idée de faire fructifier toujours plus l’héritage culturel est de tous les temps, mais elle est aujourd'hui avivée par la réduction devenue systématique des budgets consacrés à la culture. En Italie, elle s’est transformée en une obsession au point que le gouvernement ne nomme plus que des « gestionnaires » à la tête des grands musées.

Ainsi la récente directrice de la Galerie de l’Académie de Florence eut l’idée d’attaquer en justice un organisateur de circuits touristiques qui vendait des tickets d’entrée à son musée pour 5 fois le prix normal. Mais la poursuite ne portait pas sur ce motif, qui est une pratique courante. L'audacieuse manageuse réclamait parce que la promotion pour les vendre était centrée sur le monumental David de Michel-Ange.
En résumé, elle réclamait des droits d’auteur sur la reproduction d’une œuvre du domaine public qui se trouve dans son musée, Copyfraude banale et détournement du droit, pratiqués par tout grand musée qui se respecte, sujet abondamment traité ici.
Pour mémoire, la photographie, même touristique, est interdite dans le musée (mais allez empêcher des milliers de touristes étrangers de sortir leur smartphone - rappelons-nous la déroute du Louvre en 2005).

Tout ceci serait anodin, si le tribunal civil de Florence n’avait pas été sensibilisé aux enjeux financiers immédiats du litige. Il a donc docilement conclu, ignorant toutes les lois de protection du domaine public italien, que l’accusé devra retirer de toutes ses campagnes promotionnelles l’image de la statue (sous astreinte de 2000 euros par jour), parce qu’il n’en a pas demandé l’autorisation au musée ni payé les droits de reproduction.
Une bourrasque d'air frais parcourait alors les encéphales embrumés des gestionnaires de la culture de la ville de Florence.
Fière de son succès, la responsable de tout cela déclarait attendre un avis du procureur pour appliquer la décision de justice à toutes les œuvres de « son musée », le gestionnaire de la cathédrale demandait à la rencontrer, celui du musée des Offices, ragaillardi, décidait de se lancer dans de vigoureuses poursuites judiciaires, et le maire exhortait toutes les institutions et les entreprises à se mettre en conformité avec ces nouveaux principes « l’image de Florence ne devrait plus être exploitée sans limites ni règles ».

On admet de plumer ouvertement le public, à condition de bénéficier aussi de la petite extorsion, et au passage on s’assied sur les principes du droit d’auteur. Ce sont des manières de mafieux.


Projet de la municipalité pour rentabiliser un peu plus les merveilles architecturales de Florence. Ici, en test, la façade de la basilique Santa Maria Novella est voilée. Quand un nombre suffisant de touristes payants est atteint sur la Piazza di S.M. Novella attenante, les issues en sont fermées et la façade est dévoilée par un ingénieux système de pompes hydrauliques. La durée de dévoilement est proportionnelle aux recettes de l’opération.  

Et comme toutes les bonnes idées d’abus de pouvoir, elle devrait vite se propager dans toute l’Europe, et il ne serait pas étonnant que le musée du Louvre profite de cette jurisprudence pour essayer d’obtenir le paiement de droits à l’utilisation de l’image de la Joconde, et même à tout article utilisant le mot Joconde.

Pour l’image, le cadre juridique français l’autorisant à le faire est désormais en place. Le décret Chambord en mars 2017, intégré à la loi de 2016 délicieusement nommée « Liberté de création, Architecture et Patrimoine » a créé, dans le but de contredire une récente décision de justice, une obligation de demande d’autorisation (avec redevance) lors de l’utilisation commerciale de l’image de bâtiments du domaine public (*). Il suffira de substituer « œuvres » à « bâtiments ».

Pour les mots, à l’instar de la loi d’exception qui sera votée dans quelques semaines pour attribuer des droits exceptionnels au Comité international olympique pendant 7 ans jusqu’aux jeux de 2024 à Paris, et qui interdira d’utiliser sans payer certaines expressions comme « Jeux Olympiques », ou « Paris 2024 », pourquoi ne pas profiter de cet élan créatif pour instituer un « droit » plus global qui s’appliquerait à l’usage de certains mots choisis annuellement dans la loi de finances ?

Il reste une indéniable marge de progrès pour abuser du domaine public et plumer encore un peu son propriétaire légitime. Cela annonce une bien belle année artistique 2018.

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