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dimanche 24 août 2025

Histoire sans paroles (58)

Grenier du château de Meung-sur-Loire, 2024.


Les pleins, les déliés, les barres de t, ce que j'aime, c'est les jambes des m quand elles sont bien rondes, les l, ça fait une feuille, le v avec la boucle, on avait de la craie partout, comme si on était pleins de sucre, je vous dis, c'est des souvenirs de vieille dame, je pourrais vous dire aussi comment l'instituteur il nous tirait les cheveux ! 

Gourio J.M, Le petit troquet des brèves de comptoir, 2015


lundi 17 mai 2021

Fairepart

Paysage bucolique de la Meuse, vu de Mandres-en-Barrois. À l'horizon, le Bois Lejuc, futur tombeau promis à un avenir rayonnant et une renommée durable.

Quand on ne peut pas détruire définitivement ses déchets, il faut bien les entreposer quelque part. Le problème, avec les pires déchets de l’industrie nucléaire, c’est qu’ils diffusent une radioactivité qui détériore les cellules des êtres vivants et qui dure si longtemps qu’à l’échelle d’une civilisation on peut parler d’éternité.

Habituellement les problèmes concernant l’éternité et l’infini, quand ils ne sont pas escamotés par les religieux, sont confiés à des philosophes ou à de grands scientifiques dont on trouve le nom dans les dictionnaires. Mais là, par un de ces trucs dont l’administration a le secret, la tâche a été confiée à de modestes bureaucrates, assistés par la police et l’armée, car on est dans un domaine soumis au « secret défense ». On constatera qu’il ne fait pas bon s’y opposer.

Après avoir durant des décennies rejeté leurs poubelles en pleine mer, ou en avoir truffé des mines abandonnées qui fuyaient de partout, ils ont cette fois choisi la solution de l’ensevelissement sous terre, parce que la balance bénéfices-risques leur parait être aujourd’hui la meilleure. En vérité il n’y a que des risques et pas vraiment de bénéfice, sinon celui de réduire un peu les risques. Leur projet s’appelle Cigeo.
 
Après un laborieux semblant de consultation populaire et à l’aide d’un appui financier important, une région déshéritée et très éloignée des centres de décision a été choisie, qui sera le tombeau des déchets radioactifs de l’Europe. C’est le Bois Lejuc, entre Bure et Mandres-en-Barrois, en Lorraine. Pendant quelques décennies un défilé continu de camions sous surveillance y convoiera des déchets nucléaires qui seront versés dans un grand puits. Puis on fermera le couvercle, peut-être vers la fin du 21ème siècle. 
Comme l’Assemblée nationale a demandé la réversibilité du processus, on ne pourra pas emmurer toutes les personnes qui auront participé au projet, comme cela se fait couramment pour les grands secrets d’État, sépultures de pharaons ou de dictateurs, puisqu’il faudrait alors leur laisser une porte pour ressortir, ce qui serait contreproductif.

Considérant qu’on n’y enterrera pas seulement des déchets nucléaires mais aussi la démocratie - qui était déjà bien malade avant la prise de pouvoir en France d’un monarque omniscient et omnipotent et la répression sanglante des protestations populaires par de notoires psychopathes - les opposants au projet nous convient à apporter une poignée de terre, ou une fleur, à la cérémonie.

Elle se déroulera au tribunal de Bar-le-Duc, les 1, 2 et 3 juin prochains. Sept dissidents seront jugés pour « association de malfaiteurs ». Ça n’est pas une blague, le journal Libération, qui a lu le dossier judiciaire, parle d’une « procédure titanesque employant les ressources de la lutte antiterroristes pour faire taire une poignée d’opposants au projet » (Lisez ici le dossier complet de Reporterre).
 
Notez que le tribunal est situé en face de l’église Saint-Étienne qui héberge le fameux transi de Ligier Richier, effrayante prémonition. Profitez-en pour faire un peu de tourisme.

Si vous ne pouvez pas assister aux funérailles (le providentiel état d’urgence permanent limitera peut-être ce genre de déplacement), vous pouvez tenter d’impressionner la justice en signant une pétition en ligne, soutenue déjà par nombre d’éminentes personnalités.
Elle réclame, au-delà de la légitime relaxe des militants courageux, l’abandon du projet Cigeo. Est-ce bien judicieux ?  
Incontestablement, le projet est pharaonique, dans tous les sens de l’épithète, notamment parce qu’on cherche à cacher les déchets de notre inconséquence dans un endroit inaccessible même aux forces de la nature, alors qu’on sait que les tombeaux des pharaons, qui avaient le même objectif et déployaient des moyens similaires, ont quasiment tous été aussitôt pillés.
 
Mais que faire des déchets si le projet est abandonné ?
On n’aura pas l’ingénuité de suggérer la reprise du projet en respectant cette fois une démarche réellement démocratique. Cela ferait rire tout le monde et provoquerait immanquablement des plaisanteries dans le style « Enterre-les sous les jardins du palais de l’Élysée ! », ce qui serait irréaliste car comme chacun le sait maintenant, le palais de l’Élysée n’est plus tout à fait là où il se trouve.

Laissons donc la question en suspens quelques temps, le calendrier du projet le permet, mais notez bien les coordonnées de l’endroit, car bientôt les cartographies officielles afficheront ostensiblement que la zone n’existe pas, et terminons avec un sujet qui paraitra peut-être plus léger dans ce dossier sensible.

Vous l’aurez remarqué, la pétition, relayée par 9 médias en ligne, pratique l’écriture inclusive, très modérément, par-ci par-là seulement (9 mots sur 606). Louable tentative qui l’honore mais qui lève le voile sur une inégalité flagrante entre les médias en ligne.

En effet seuls 2 des 9 médias - osons moucharder, il s’agit de Libération et de Médiapart - ont été en possession, pour imprimer la pétition, de ces fameux points médians [·] qui ont fait la sinistre réputation de ce mode d’écriture. Les 7 autres médias, plus humbles, n’ont eu à leur disposition que des points communs, banals, indistincts, quelconques [.].
Il faudra bien un jour aussi rechercher l’origine de ces inégalités qui ternissent un peu, malgré tout, l’éclat de notre république.

 

Post-scriptum
Ah, au fait, puisqu’on en parle, des réactions nucléaires font surchauffer graduellement depuis 4 ou 5 ans la marmite de la gigantesque enceinte de protection qui couvre le réacteur en miettes n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine. Incapables d’envoyer le moindre engin qui survivrait aux radiations, les scientifiques ne savent pas ce qu’il s’y passe. Mais ça ne serait pas trop grave, disent-ils.


lundi 29 mars 2021

Louis ixe-vé-hihihi

En 1866, l’article CHIFFRE du Grand dictionnaire universel du XIXe (19e) siècle, tome 4 p.98, de Pierre Larousse, raillait les chiffres romains, malgré leur présence dans son titre :

« On voit, d’après cela, quelle complication présentent ces chiffres dans les calculs. Les Romains avaient assurément des règles; mais elles étaient, même pour les opérations les plus simples, d’une effrayante complication […]
La numération romaine […] est si pénible, si embarrassante, si éloignée de la perfection de celle des Arabes […] qu’il faut la laisser aux Trissotins et déterreurs de médailles et faiseurs d’inscriptions […]
Les chiffres romains, si absurdes, n’en restent pas moins usités […] C’est un abus peu grave pour les inscriptions et médailles, à qui un air d’hiéroglyphe ne messied pas, mais bien plus sérieux pour les livres […] destinés à être lus et compris. »

Et il ajoutait que déchiffrer les nombres en romain numérotant les 537 maximes de La Rochefoucauld éditées par Didot occuperait six fois plus de temps que la lecture de l’ouvrage même.
 

Ce qu’il reste du démocrate, du libertaire, du pédagogue Pierre Larousse, au fond de sa tombe au cimetière Montparnasse, doit encore fulminer après 150 ans, parce que cet usage archaïque des chiffres romains n’a guère évolué depuis. Encore aujourd’hui les numéros des chapitres de livre, les actes et les scènes au théâtre, les rois, les dynasties, les siècles, les millénaires ne sont pas représentés par un symbole directement lisible mais figurés par un certain nombre de bâtons, qu’il faut compter comme on compte sur ses doigts.

Et, à la façon des fièvres polémiques qui réveillent épisodiquement quelque académicien sénescent ou un vieil écrivain vicieux quand une réforme menace de simplifier l’orthographe du français, les grands médias italiens viennent de faire une poussée de température parce que le musée Carnavalet, musée de l’histoire de la ville de Paris, a décidé d’écrire le numéro ordinal des siècles en chiffres arabes (d’origine indienne) afin d’être compris de tous les visiteurs, notamment étrangers.
Que les nostalgiques du calcul avec les doigts se rassurent, les monarques seront encore numérotés avec des bâtons, s’est empressé de répondre le musée.

Un grand journal français déclara l’affaire insignifiante, mais en écrivit néanmoins deux grandes tartines bien tièdes, affirmant que la numération romaine apporte élégance, fantaisie, prestige, panache, et fait les « délices de la culture populairen’écrit-on pas Star Wars IX ? »
Voyez-vous Monsieur Larousse, rien n’a changé, c’est toujours l’élite bien éduquée qui définit ce qu’est la culture populaire.

Cette élite ignore peut-être que depuis une vingtaine d’années, avec la disparition du papier, notre nouveau monde informatique, certes volatil mais essentiellement anglo-saxon (même en Asie), ignore impérialement les numérations exotiques.
Les logiciels chargés de trier les données, feuilles de calcul et traitements de texte, qui savent classer par ordre alphabétique ou numérique, rangent les chapitres et les dates romaines comme des lettres, donc dans un ordre numérique fantasque (1, 2, 3, 4, 9, 5, 6, 7…), et les logiciels de lecture vocale de texte ou les assistants pour malvoyants prononcent l’index des monarques avec la même fantaisie, Louis XVIII (18) devenant Louis ixe-vé-hihihi, à la manière du sketch du trio Les inconnus, en 1989, quand ils guillotinaient Louis croix-vé-bâton.

Alors, comme le préconisait le grand Pierre Larousse, laissons les hiéroglyphes aux égyptologues, et considérons ce faux proverbe congolais « Si tu veux bavarder avec tes voisins, utilise déjà les mêmes mots ».
 
***
Illustration : Buste de Pierre Larousse constipé, placé au haut d’un grand pilier sur sa tombe par un sculpteur plein d’humour, qui mériterait qu’on oubliât son nom.