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lundi 20 juillet 2026

La vie des cimetières (121)


À Étampes, petite ville au milieu d’une ligne entre Paris et Orléans, l’offre de cimetières est fournie. Tout Étampois, de tout genre ou croyance, en trouvera un, voire deux, à moins de 2000 mètres de chez lui, ce qui est tout de même commode. 

S’il habite les quartiers du sud-ouest, il optera pour le grand cimetière Saint-Martin, 1,3 hectare d’un parking pour défunts classique, sans une ombre, ou pour le cimetière Saint-Gilles à 800m (0,56ha, peut-être plein, renseignez-vous). 
À l’est il choisira plutôt le cimetière Saint-Pierre nouveau (1,2ha, classique également), ou l’ancien à 350m (0,14ha), ouvert, pittoresque, avec des places libres, mais peut-être désaffecté. 
Enfin au nord le cimetière Notre-Dame nouveau lui offrira 1,2 hectare du même paysage éternel, rectiligne et sans ombre.

Mais s’il lui reste un peu d’esprit, et qu’il n’est pas retenu par un sentiment trop grégaire ou par les tentations du confort moderne, allées ratissées et évacuation des eaux, s’il préfère les fleurs naturelles aux produits de l’industrie du pétrole, l’Étampois trépassé réfléchira avant d’entrer à Notre-Dame nouveau, fera demi-tour, suivra la pente de la rue de l’Égalité sur 200m, ne passera pas sous la voie de chemin de fer et poursuivra tout droit dans une courte impasse sans nom. À 50 mètres sur sa gauche, il descendra les 9 marches d’un petit escalier coudé et se trouvera transporté soudain dans le paradis des cimetières, Notre-Dame l’ancien, le 6ème d'Étampes, qu’on dirait abandonné, envahi de hautes herbes, bucolique.


   


L’Étampois aura alors le vaste choix de son emplacement, sur 1,25 hectare, il y a même des places à l’ombre. Un seul chemin, fin lacet tracé par l’habitude, joint les deux accès au cimetière.
Il y a longtemps que les tombes n’y cherchent plus l’alignement, et on croirait un troupeau clairsemé dans un vaste prairie en pente et qui regarde passer les trains. Car inauguré avant les chemins de fer, en 1790, le cimetière a été amputé de moitié dès 1835-1845 par la construction de la ligne Paris-Orléans. Depuis il erre, un peu à l’ancienne manière anglaise, abandonné au désordre.

On y trouve néanmoins des sépultures des siècles suivants, de moins de 10 ans même ; c’est que le spectacle ferroviaire ne doit pas être si monotone, l’évolution des formes des locomotives, le souffle de la vapeur, le silence de l’électricité, les horaires toujours imprévus, les pannes caniculaires avec ces passagers qui étouffent enfermés dans des wagons sans climatisation arrêtés sur la voie, et tous ces ouvriers orange, dehors, qui s’interrogent et gesticulent…  

Enfin ces spectacles captivent aussi les vivants - Lucrèce en aurait écrit un poèmecar le lieu n’est pas uniquement pastoral ; au beau temps il offre aux parentèles et aux taphophiles, tous les jours sans exception, un tapis d’herbes fleuries pour installer la nappe et saucissonner, et des coins arborés pour s’assoupir à l’abri du soleil et des averses.






Ci-dessous quelques spécialités de Notre-Dame l'Ancien 
▷ En haut, l’entrée principale du cimetière.
À droite, on imagine une fin aux 3 sœurs de Tchekhov, en réalité les inscriptions sont illisibles.
▷ En bas, Faustin Frédéric Barré, adjoint au maire d’Étampes autour de 1860 et peintre définitivement inconnu.
▷ À droite, le malheureux Jules D…, d’Yvetot, dont il est écrit qu’il est "mort loin de sa famille le 4 juin 1849". Quelques années plus tôt, avant l’essor des chemins de fer, aurait-il franchi ces 200 kilomètres et échoué à Étampes ? 

jeudi 24 août 2023

Jérôme Bosch contre l'entropie

Compilation des beaux visages du panneau central du Jardin des délices de Bosch. Certains, très personnalisés, sont sans doute des portraits, ce qui étaierait la thèse de la commande du tableau à l’occasion d’un mariage princier. Tous sont jeunes et nus, mais la morale est sauve quand on sait ce qui les attend sur le panneau de droite, pour avoir abusé de langueur et de fruits.

On s’en souvient peut-être, les 470 000 bienheureux qui s’étaient transportés en 2016, pour la grande rétrospective de Bois-le-Duc, dans cette petite ville du centre des Pays-Bas où le peintre était né et mort 500 ans plus tôt, furent frustrés.
Car le musée du Prado de Madrid, seconde étape de la même exposition et détenteur du plus grandiose des tableaux du peintre flamand, le "Jardin des délices", n’avait pas souhaité l'acheminer si loin, au septentrion, sur plus de 1100 kilomètres ; les trois panneaux de chêne, déjà fragiles, n'auraient pas supporté le voyage.
Résultat, c'était comme une rétrospective Léonard de Vinci sans la Joconde ! Ah non, mauvais exemple, le cinq-centenaire de Léonard au Louvre en 2019 s'est justement fait sans elle.

Plus tard, pendant 17 semaines, les 580 000 bienheureux suivants qui se transportèrent à Madrid où le tableau était donc demeuré, réussirent à apercevoir le fameux triptyque. Certains le prétendent. 
Le Prado affirme qu'il a recueilli le regard admiratif d’environ 5000 visiteurs par jour, nombre qu’on pourra juger ridicule comparé aux 25 000 dans le même temps devant la Joconde à Paris. 
Mais ce serait oublier que la dame italienne est seule sur son balcon, et que le spectateur n’y va que pour vérifier les reproductions et prouver sur son réseau social que l'original existe. 10 secondes lui suffisent pour cela.
Alors qu’à lui seul, le panneau central du triptyque de Bosch héberge 554 humains ou humanoïdes, plusieurs dizaines de portraits, et près de 1000 personnages en incluant les autres espèces. 
Savez-vous combien de temps vous serait nécessaire pour identifier l’expression ou l’activité de chacune des figures de ce panneau de 4,3 mètres carrés ? Ne réfléchissez pas trop longtemps, 5000 touristes attendent derrière vous… Et vous avez déjà dépassé le délai autorisé qui n’était que de 7 secondes en privé devant le triptyque.  

Or rappelez-vous 2009, 7 ans avant cette ruée vers Bosch, Google et le Prado offraient sur internet une reproduction gigantesque du Jardin des délices, 156 547 par 89 116 pixels, soit 14 milliards de pixels, qui disparaissaient lors de l’exposition de 2016, pour renaitre 10 jours plus tard sur un site néerlandais.
En parallèle, de 2013 à 2016, le Projet Bosch (Bosch Project dans l’idiome dominant) partageait en ligne le résultat de ses travaux de préparation du cinq-centenaire avec des reproductions également colossales de toutes les œuvres du peintre (décidément, encore un projet hollandais, il n'y a que le nord de l'Europe, les Hollandais et les Anglo-saxons, pour respecter les principes du domaine public et le diffuser au monde entier sans contrepartie).

Eh bien par miracle, au mépris de la 2ème loi de la thermodynamique sur internet, ces deux sites sont toujours accessibles (pour le Projet Bosch il faudra passer outre un message d’alerte imbécile).
Leur manipulation aisée et fluide est un plaisir et les conditions de visite idéales. Bosch lui-même n’aura jamais vu autant de détails. Restez-y des heures, fouillez le moindre recoin, copiez ce que vous pouvez par tout moyen, licite ou non.

Qui sait combien de temps ces merveilles incomparables peintes voilà cinq siècles seront encore visibles ?

Les adresses, pour mémoire :
▷ Le jardin des délices de 2009 (choisissez Free explore, enlevez les Markers dans le menu en haut à droite et coupez éventuellement le son),
▷ L'œuvre complet de Bosch (par le projet Bosch, également en mégapixels et en infrarouge, rayons X et autres indiscrétions).

Petite astuce, si, devant un détail d’un tableau du Projet Bosch, vous souhaitez exprimer votre humeur sur les réseaux sociaux, vous pouvez transmettre un lien direct qui pointe exactement sur le détail devant vos yeux en copiant et envoyant le contenu de la barre d’adresse.