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lundi 18 décembre 2023

Le catalogue Cranach est arrivé (2 de 2)

Lucas Cranach, Martyre de Ste Catherine, détail panneau de droite (DresdeStaat. Kunst.)

Comme promis, voici un choix de liens vers les œuvres parmi les plus remarquables du catalogue des peintures de Lucas Cranach et compagnie. Les titres donnés ici aux tableaux sont raccourcis, voire fantaisistes. Le pédigrée complet attribué à chaque œuvre par les historiens est décrit dans la fiche du catalogue en lien.

L’interface du catalogue n’est pas des plus remarquables (privilégiez l’ordinateur et le grand écran), la fonction de recherche et les filtres ne sont pas toujours très efficaces (pensez à chercher les mots et noms dans leur version anglaise ou allemande). La plupart des reproductions (cherchez en bas de la page et dans l’onglet "Images") sont zoomables et de bonne qualité, mais protégées contre la copie.  
En effet, Cranach a daté et signé discrètement (d’un serpent ailé ou des lettres LC) un grand nombre de ses tableaux. La chose et la localisation sont précisées pour chaque numéro dans le catalogue. Mais vous aurez sans doute déjà noté, flottant sur toutes les reproductions (il y en a plus de 20 000), des dizaines de tampons de toute taille du sigle "cda_" distribués aléatoirement, parfois sur les visages. Ce ne sont pas les initiales du vieux Cranach (Cranach der Ältere) mais des cochonneries déféquées par la Cranach Digital Archive, auteure du catalogue. Le but est évidemment de marquer son territoire, cet accès privilégié aux œuvres des Cranach, et ainsi de vendre aux éditeurs et au public les illustrations originales non souillées, et se faire encore un peu de profit sur les restes du vieux Lucas.


Portraits

Lucas Cranach, Portrait de femme, détail (Washington, NGoA)

Polyptyque du martyre de Catherine 3 saintes à gauche, 3 saintes à droite (Dresde) Princesse (Eisenach) - 3 princesses (Vienne KHM) - Portrait de femme (Washington) - Portrait plutôt d’une armure (Grunewald) - Étranges caricatures dans les flammes (coll. privée) - Jeune femme (St Petersburg) - Homme jovial (Bruxelles) - Bon alors à demain sans faute (Stockholm) - Luther sur son lit de mort (Hanovre) - Princesse de Saxe (Berlin) - Portrait par l'atelier (Karlsruhe)...


Paysages

Lucas Cranach, Paysage avec décapitation, détail (Kromeriz)

Jardin d’Eden (Vienne KHM) - Le même avec des bêtes (Dresde) - Les experts disent que c'est un faune et sa famille dans un paysage (Getty LA) - Scène bucolique "mais où avais-je la tête ?" (Kromeriz) - Pommier avec Samson et Dalilah (Augsburg) - Autour de St Jérôme un des plus beaux Cranach (Innsbruck) - Paysage funeste (Greenville)...


Nymphettes

Lucas Cranach, La fabrique de nymphettes, détail (Berlin Gemäldegalerie)

Le modèle du genre en Vénus (Louvre) - La surenchère du Louvre - Les coquines du Jugement de Pâris (Londres) - Plus coquines (Karlsruhe) - Vénus encore (Copenhague) - Ève plantureuse (Florence Uffizi) - Avec Adam et des témoins (Vienne KHM) - La fontaine de jouvence ou la fabrique de nymphettes (Berlin) - Chiche ! (Stockholm) - Forcément, ça énerve un peu les mâles (Londres)...


Monstres et squelettes

Lucas Cranach, Damnation et rédemption, détail (Gotha)

Pourchassé par le diable et la mort, à Weimar, à Nuremberg, à Gotha, mais heureusement Vainqueur à Schneeberg - Des scorpions et divers shadoks, cherchez bien tout en bas et surtout en haut à gauche (Aschaffenburg) - Crucifixion avec un Christ en très mauvais état (Vienne KHM) - Dépeçé par Cambyse (Grunewald) - Jugement dernier avec monstres genre peluches à la Disney (Kansas City) - Même sort pour Jérôme (Litomerice)...


Curiosités

Lucas Cranach, Le festin d'Hérode ou "Non merci mais là je cale", détail (Hartford Wadsworth A.)

David et Bethsabée (Grunewald) - Est-ce bien la place pour une oreille ? - Une superbe copie à la fois scrupuleuse et personnalisée du triptyque du jugement dernier de Vienne de Bosch (Berlin), les panneaux gauche, centre, droit - Aristote à saute-mouton (Coll. privée) - Nostalgie de Woodstock (Munich) - Woodstock encore (Oslo) - Le festin d’Hérode "Non merci, mais là je cale" (Hartford) - Mélancolie (Colmar) - Encore, mais personne n’explique tous ces bambins (Coll. privée)…


Ci-dessus un Shadok de la résurrection d'Aschaffenburg et ci-dessous un autre détail du Martyre de Ste Catherine, les portraits du panneau de gauche (DresdeStaat. Kunst.) 

mercredi 13 décembre 2023

Le catalogue Cranach est arrivé (1 de 2)

Lucas Cranach, l'idolatrie de Salomon, détail (DresdeStaat. Kunst.)

Il y a quelque temps paraissait en ligne et en libre accès le catalogue raisonné sinon définitif de 2473 peintures de la maison Lucas Cranach & fils & entourage, édité par la Cranach Digital Archives (cda_) regroupant des musées, instituts et fondations principalement en Allemagne. Travail considérable d’expertise et de documentation en allemand et anglais, intégralement illustré, mis à jour régulièrement et progressivement depuis plus de 10 ans. Il devrait être suivi en 2026 du catalogue, considérable également, des gravures et des dessins. 


Lucas Cranach a été toute sa vie artiste à tout faire, chef décorateur un peu diplomate d’un prince de l’Empire germanique, l’électeur de Saxe, mais également éditeur possesseur d’une presse, marchand de vin dans sa propre taverne, et apothicaire, prospère jusqu’à devenir en 1537 et pour 7 ans maire de Wittenberg, importante ville sur l’Elbe, aujourd'hui au nord-est de l’Allemagne. 


Il avait su faire fructifier un talent indiscutable de portraitiste et une grande rapidité d’exécution dit-on. Sur sa tombe à Weimar est inscrit en latin Peintre le plus rapide, mais le compliment s’adresse plutôt au talent d’homme d’affaires de Lucas qui avait monté avec l’aide de ses fils un atelier prolifique parfaitement huilé de copies dérivées de ses propres créations, au point que des Cranach tout frais pourvoyaient encore le marché des décennies après la mort du père, à 80 ans en 1553 (en 1565 son fils Lucas était à son tour maire de Wittenberg).

Lucas Cranach, Jugement dernier, détail (Kansas City, NAMoA)

Bien que contemporain et voisin des Dürer ou Holbein sous l’influence de la Renaissance en Europe, Cranach conservera jusqu’à la fin un style "gothique allemand" déjà un peu désuet - nécessités de l’automatisation de la production obligent - provincial, avec ses personnages aux postures maniérées et à la molle anatomie, ses décors sans perspective, surchargés de détails symboliques soulignés avec préciosité. 
Mais la manière eut longtemps un succès considérable. 

On lui doit par exemple la mode des jolies nymphettes sans formes totalement dévêtues d’un voile transparent et de quelques breloques dorées, et qui posent mièvrement devant n’importe quel prétexte religieux et mythologique. Obsession vivace encore de nos jours puisqu’elle hantait en 2010 les instances du musée du Louvre au point de les pousser à mendier le mécénat du public pour posséder l’objet de leur passion, et elle aveuglait plus récemment l’admiration d’une tête couronnée européenne qui dépensait une fortune - encouragée par les meilleurs experts - dans une Vénus qui pourrait bien être une magnifique contrefaçon. 

On doit également aux Cranach une bonne centaine de portraits du grand ami de Lucas, Martin Luther, grand réformateur visionnaire de la religion en Europe, qui jugeait Copernic imbécile pour son idée contraire au bon sens et aux Saintes Écritures de faire tourner la Terre dans l’espace, et qui croyait aussi aux sorcières et préconisait par sermon leur combustion.

Lucas Cranach, St Jérôme dans la nature, détail (Innsbruck, TLF)

Il reste que dans le monde des Cranach, dans ce paradis clos où grouillent plantes et animaux, où des héros harnachés de fer blanc se découragent au pied de jeunesses indifférentes seulement préoccupées de leur pose, où des personnages lumineux vainquent sans effort des dragons de caoutchouc, où des jeunes femmes aux toilettes coquettes se piquent de cuisine (ou de bricolage) sans réellement maitriser l’usage des ustensiles malgré de nombreux essais, dans ces féeries illustrées pour adultes, même après avoir réalisé que les paysages, si réalistes, ne sont que des décors - on aura remarqué dans l’œil de la baleine le reflet de la fenêtre de l’atelier - on s’émerveillera toujours, comme au cinéma, de la découverte d'un nouveau visage charmant ou d'un monstre inoffensif.

La deuxième partie de cette chronique sera dédiée, dans quelques jours, au lectorat pressé ou perdu devant le nombre de copies médiocres dans le catalogue. Ce sera une visite guidée par thèmes vers les plus beaux fleurons des studios Cranach.

Atelier Cranach, Christ et la femme cananéenne, détail (Aschaffenburg, SSJ)

samedi 22 avril 2023

Les chimères de Beauvais

Beauvais, détail du portail sud de la cathédrale.

On retient généralement de la cathédrale de Beauvais sa destinée fatale, son ambition et sa voute démesurées, son incomplétude et son infirmité, et cette fin de vie sous surveillance permanente maintenue par de gigantesques prothèses
Si on a accepté d'y débourser quelques euros, on aura peut-être aussi retenu le fabuleux spectacle de l’horloge astronomique, bénie en 1876, sommet du fétichisme kitch où Jésus nimbé d’or combat le vice avec une parfaite ponctualité, et signale le cas échéant certains évènements astronomiques qu’il aura mitonnés pour notre plus grande admiration et sa gloire éternelle (notons cependant que le mécanisme doit être fréquemment réglé voire restauré par des ouvriers spécialisés).   

Mais on ne parle jamais de toutes les bestioles maléfiques qui nous y attendent, sur la façade de l’entrée principale. Elles ont déjà dévoré toutes les saintes figures qui ornaient les innombrables niches des voussures autour du portail sud, et même le tympan. 
Leur calcaire tendre a bravement supporté les intempéries picardes depuis 500 ans. Pourtant la très officielle Association Beauvais Cathédrale, qui décrit en détail les décors végétaux du portail, la vigne, le chêne et la bryone, ne dit pas un mot de ce bestiaire en haut-relief, alors qu'on peut parier qu'il survivra à notre civilisation qui se précipite. 
Rien non plus sur la page très complète du site Patrimoine-Histoire. On y apprend cependant que ces prétendus monstres ne sont pas coupables de la disparition des personnages bibliques qui couvraient la façade. Ceux-ci auraient brusquement quitté leur piédestal au moment de la Révolution, en 1793 précise l'inventaire de la région.


Cathédrale de Beauvais, monstres et grotesques autour du portail sud en 2022. On notera que l’inspiration du bestiaire figurant le mal, assemblage chimérique de morceaux d'animaux désagréables, n'a pas vraiment évolué au long des siècles ; toujours les mêmes peurs ancestrales.

mercredi 14 septembre 2022

Le marché au détail (3 de 3)


Encore quelques détails d’œuvres passées en vente publique ces dernières années. Aujourd’hui des scènes infernales et de sorcellerie du 17ème siècle en Hollande, entières cette fois. 

À la suite de Jérôme Bosch puis de la lignée des Brueghel, les peintres flamands et hollandais des 16ème et 17ème siècles, en moralistes astucieux, moquaient l’humain, ses conceptions délirantes et son agitation hystérique, tout en faisant croire aux autorités religieuses qu’ils peignaient le monde futur imaginé pour menacer les mécréants. 
Ça devait être un plaisir bien divertissant que de peindre ces scènes surréalistes avant l’heure, pleines de sorcelleries et de bestialités en tout genre, de choses grouillantes et de congénères grignotés par des monstres antipathiques. Ça les changeait des angelots grassouillets et des vierges immaculées.

En haut, Cornelis Saftleven, une superbe "scène animalière" vendue par Christie’s 10 fois l’estimation, en mai 2012.
On a retenu le nom de Cornelis Saftleven pour ses curieux tableaux de genre, folies animales, allégories moralisatrices, et on oublie qu’il était un maitre de son art, de l’envergure d’un Rembrandt, comme dans cette scène, ou celle-là. Pour mémoire, il n’y a plus guère que sur le site monstrueux de l’illustrateur Aeron Alfrey, MonsterBrains, qu’on trouve des reproductions acceptables de Saftleven.

À gauche, une scène de sorcellerie de Van Wijnen, dit Ascanius, habitué du genre, vendue par Sotheby’s en juillet 2016. Ascanius était aussi pourvoyeur de scènes bibliques délirantes, carrément cosmiques comme cette Tentation de saint Antoine, ou cette Création (admirez la partie de billard électrique au centre, une sorte de Salvador Dalí du 17ème siècle). Les bonnes reproductions de Wijnen semblent introuvables. 

Enfin à droite, une scène de sorcellerie par un peintre hollandais non identifié actif à Rome au 17ème, mise aux enchères vers 2020, et en bas une scène de l’Enfer dans le style de l’école hollandaise au 17ème, en vente chez Sotheby’s en janvier 2021.
Toutes ces informations sont d’une précision douteuse, convenons-en, mais quelques détails sont amusants.


vendredi 25 octobre 2019

La vie des cimetières (90)

À Aulnay-de-Saintonge, au milieu d'un cimetière de carte postale, sur le pourtour de l’église Saint-Pierre de la Tour, accroché aux corniches, aux arcades et aux chapiteaux, ricane depuis le 12ème et peut-être le 13ème siècle, un peuple sculpté de chimères, de grotesques, de figures grimaçantes.


mardi 30 mai 2017

Gilles de Rais, sauveur d'Orléans

Chaque année autour du 8 mai, depuis plus de 580 ans et dans de somptueuses réjouissances qui réunissent le gratin de la politique et des autorités ecclésiastiques, la municipalité d’Orléans fête la libération au printemps 1429 de la ville alors assiégée par les troupes anglaises.
Ce sont les « Fêtes johanniques », parce que l’exploit est attribué à la mythique sainte Jeanne d’Arc, par le moyen de quelques miracles, notamment une opportune inversion soudaine du sens du vent.

En réalité, on constate en lisant les historiens qui relatent l’évènement, que ce sont Gilles de Rais et deux ou trois autres barons soudards, aidés de quelques centaines de mercenaires et d’un bon sens tactique, qui ont fait le travail.
Les initiatives guerrières de Jeanne, jugées peu réalistes ou inappropriées, furent semble-t-il rejetées par les militaires.
Mais Jeanne était à l’époque en tournée promotionnelle et montrait de vraies aptitudes publicitaires, et le mythe a préféré retenir la jeune fille vierge devenue sainte plutôt que le barbu balafré excommunié pour des motifs sordides. Ça fait tout de même plus convenable sur une affiche 4 par 3 en quadrichromie.

À l’époque, guerroyer se faisait à ses propres frais, et Gilles menait en plus une vie dispendieuse (il aurait flambé une fortune à Orléans entre 1434 et 1435). Il était en train de ruiner toute sa famille, et avait même repris par la ruse et les armes une propriété qu’il avait vendue. Tout cela lui avait attiré de concevables inimitiés et l’hostilité procédurière de sa famille.
Alors on lui reprocha ses écarts de moralité, qu’on avait jusqu’alors couverts, et il fut jugé pour les crimes d’apostasie hérétique, d’évocation des démons, de sodomie et égorgement de plus de cent-quarante enfants de l'un et de l'autre sexe. Ce qui n’est pas rien, même pour un maréchal de France.

Finalement Jeanne et Gilles ont été carbonisés sur un bucher, Jeanne asphyxiée puis brulée trois fois pour qu’il n’en reste rien, en 1431, et Gilles, d’abord pendu puis partiellement brulé, à sa demande pour qu’un peu de matière puisse être inhumée, en 1440. Jeanne a été réhabilitée, après 25 ans, pour corruption et fraude des principaux responsables du procès, qui étaient morts depuis.
Gilles n’a jamais été innocenté.
Cependant en mai, quand la ville d’Orléans pavoise rues, maisons et monuments, l’Évêché reconnaissant honore encore la mémoire de Gilles de Rais, bienfaiteur de la ville, meurtrier en série, pédophile et toujours excommunié, en le plaçant (flanqué d’un blason erroné) au cœur de la cathédrale et à la droite du Christ.  


Hommage à Gilles de Rais,
cathédrale d'Orléans, mai 2017.

dimanche 12 juillet 2015

Les poissons, c'est le mal !

Pieter Brueghel l’ancien, la chute des anges rebelles, 1562, détail (Bruxelles Musée des beaux-arts)

L’Internet frissonne depuis quelques jours d’un scandale de l’iconoclasme. Et c’est le commandant Cousteau, référence aquatique des protecteurs de la nature, record de la longévité parmi les idoles des Français, qui est profané.
Il est sali par un certain Gérard Mordillat, personne au louche passé communiste (il aurait à 4 ans admiré Staline et à 7 ans soutenu l’écrasement de l’insurrection hongroise à Budapest), et surtout écrivain membre de l’équipe des « Papous dans la tête » de la radio France Culture, une collection de personnages sans moralité dès qu’il s’agit de faire un jeu de mots, tous les dimanches à partir de 12h45 (les samedis à 20h depuis le 2 septembre 2017).

Mordillat vient de revoir le film culte de tous les admirateurs de la nature depuis 60 ans, « Le monde du silence », réalisé par Louis Malle et Cousteau. Rappelons que c’est un documentaire, couvert de récompenses, qui a sensibilisé plusieurs générations à la mer et ses merveilles, et suscité des vocations planétaires.

Et Mordillat en fait une chronique de 5 minutes dans l’émission « Là-bas si j’y suis » du 11 juin 2015. Il a surtout ressenti un profonde nausée devant la majorité des scènes du film (il le démontre par des extraits) et se dit stupéfait de l’aveuglement des spectateurs de l’époque (dont lui-même), car il n’y a rien dans ce film que des manières de conquistadors envers les animaux marins, des plaisanteries douteuses, des harcèlements, jusqu’au massacre méthodique (1).
On peut résumer l’atmosphère du film à cette déclaration de Cousteau qui commente l’explosion d’un massif de coraux à la dynamite par des biologistes « C’est un acte de vandalisme mais c’est la seule méthode qui permette de faire le recensement de toutes les espèces vivantes ». C’est juste, pour compter les vivants il vaut mieux qu’ils soient morts.

Depuis, Mordillat est largement couvert de mépris et d’injures dans les commentaires des sites qui ont relayé sa chronique. On le qualifie d’inconnu minable, il ferait sa propre publicité en déboulonnant la statue d'un géant qui a ouvert les yeux des générations sur la fragilité de la planète, à quoi un commentaire ironise « C’est bien connu, l’océan va beaucoup mieux depuis qu’il a été exploré par Cousteau ».

Il faut dire que les arguments opposés à Mordillat ne semblent pas très sérieux.
Par exemple on lui affirme que la vision et le comportement de Cousteau ont beaucoup évolué depuis le film. Pourtant la relation d’un incident dans la baie du Saint-Laurent en 1999 montre que les méthodes de colonisateur de l’équipe Cousteau sont restées les mêmes à 45 ans de distance.

On objecte également à Mordillat que les mentalités ont changé et qu’on ne peut pas juger aujourd’hui des pratiques d’il y a 60 ans qui n’étaient pas choquantes alors.
Pourtant il n’est pas le premier à s’être indigné de la gloire d’un film si barbare. En 2011 un roboratif blog sur le cinéma (hélas éteint depuis 3 ans), Mauvaises langues, en avait fait une longue critique désabusée et définitive. Et déjà, en 1995, un article saignant de M.D Lelièvre dans Libération « L'homme qui grenouille » avait étrillé le film et crucifié l'explorateur.
Et on pourrait remonter le temps, on trouvera toujours des spectateurs horrifiés, comme il y a toujours eu des adversaires de la torture, de la corrida, de l’esclavage ou de la peine de mort, et de l’autre côté des partisans des mêmes plaisirs, armés de bonnes intentions.

Finalement il ne s’agit pas de juger une époque révolue, chose sans intérêt, mais de déconseiller au lecteur sensible une œuvre par ailleurs tant louée qu’elle pourrait lui faire croire que de telles mœurs sont naturelles, et de l’alerter sur un film qui aurait mieux fait de rester dans le monde du silence.

Mise à jour du 31 décembre 2021 : depuis quelques années quelqu’un de bien intentionné a bloqué le film et les commentaires sur Youtube en France. Mais l'adresse URL du film ne change pas. Le lien de la note (1) conduit bien vers la 46ème minute du film, si vous avez eu la bonne idée d'utiliser un VPN et de lui demander de vous situer hors de France.

***
(1) Attardons-nous par exemple sur la scène des cachalots (46’40’’). L’équipage, qui s’ennuie depuis des jours, repère des cachalots, les rattrape, essaie d’en harponner puis les poursuit. Les animaux sont peu méfiants. Une manœuvre du bateau (48’45’’) le fait heurter un adulte qu’il blesse. L’étrave du bateau est faussée. À l’appel de détresse du blessé arrivent de partout des groupes de cachalots. Au lieu de couper les moteurs et de laisser fuir les animaux Cousteau veut les poursuivre encore. Un bébé cachalot de 6 mètres est alors déchiqueté par les hélices du bateau (50’00’’). Le moteur stoppe automatiquement. Cousteau demande de le relancer. On abrège les souffrances du cachalot à coups de harpons inutiles, puis d’une balle dans la tête (52’13’’). La mer est rouge vif.

L’histoire n’est pas terminée. Suit une envolée d’amour de la nature qui finira en massacre de requins à coups de massue sur le pont du navire, commenté ainsi par Cousteau « Rien ne peut retenir une haine ancestrale » (56’08’’). Sommet d’intelligence humaine cette scène à certainement justifié la palme d’or du festival de Cannes décernée au reportage en 1956 par un jury qui s'est peut-être cru dans une habile fiction.

Pieter Brueghel l’ancien, la chute des anges rebelles, 1562, détail (Bruxelles Musée des beaux-arts)

dimanche 21 septembre 2014

Histoire sans paroles (13)


L'ingéniosité de l’espèce humaine n’a d’égal que sa cruauté. 
C’est dans un endroit secret éloigné de tout, où les fenêtres sont bannies, et sous les projecteurs d’une vigie permanente que sont perpétrées les expériences biologiques les plus extrêmes.
Quels monstres sont engendrés dans ce vestibule de l’enfer ?

mardi 4 septembre 2012

L'état des cieux

Un important sondage de l'institut Win Gallup (52 000 sondés dans 57 pays), cité par le Courrier International, affirmait récemment que le nombre de personnes qui croient qu'il existe un autre monde (qui sont religieuses) a chuté de 9% en 7 ans, passant de 68% à 59% de la population mondiale. À ce rythme, plus personne ne croirait aux alentours de l'an 2050. Ne rêvons pas. 
Le sondage confirme que la majorité des croyants se trouve dans les populations pauvres et peu éduquées (pour supporter une vie opprimée il faut bien se persuader qu'il y aura un jour une solution).

Et les Français seraient passés durant la même période de 14% d'athées déclarés à 29%. Une personne sur trois. De là à faire un lien avec l'état dans lequel sont laissées les 4 000 statues qui ornent les flancs de la cathédrale de Chartres, décapitées pour décorer musées et collections privées, abandonnées à la morsure des intempéries et de la vermine...





samedi 27 août 2011

Virgil Finlay encore












Il existe des illustrateurs qui n'ont pas vraiment besoin des textes qu'ils ont enluminés. Le blog MonsterBrains
le démontre encore aujourd'hui en présentant isolées, sans références ni commentaires, 111 illustrations en bonne qualité de l'immensurable Virgil Finlay.
L'admirateur qui souhaiterait faire de l'ensemble une copie de sauvegarde ou des fonds d'écran aura tout intérêt à télécharger l'extension DownThemAll pour le navigateur Firefox, avec lequel il récoltera le tout en quelques secondes et trois clics.

mardi 17 avril 2007

Les dragons d'Oiron

L'un des blogs les plus actifs du moment, Monster Brains, qui s'est voué depuis plus d'un an à la représentation des monstres et des personnages fantastiques dans l'art, consacre la semaine actuelle aux dragons. Pour le soutenir dans cette persévérance à se faire croire qu'on a peur, Ce Glob Est Plat présente pour sa part les dragons du château d'Oiron. Le château d'Oiron est un immense cabinet des curiosités de l'art contemporain. Le temps n'y a pas encore fait le tri et effacé le superflu, d'où une impression de magnifique fatras hétéroclite. Des chimères taxidermiques de Grunfeld aux humanoïdes orthopédiques de Spoerri, une grande place y est faite au monstrueux, comme dans le bestiaire factice d'un vieux cirque ambulant.

Misfit de Thomas Grunfeld, et Corps en morceaux de Daniel Spoerri

Et puis il y a les dragons en papier mâché (alebrijes) des Linares père et fils, pas dégoûtants ni effrayants du tout. De jolis jouets vernis, fragiles et encombrants, presque abstraits dans leur rotonde blanche.