dimanche 12 juillet 2015

Les poissons, c'est le mal !

Pieter Brueghel l’ancien, la chute des anges rebelles, 1562, détail (Bruxelles Musée des beaux-arts)

L’Internet frissonne depuis quelques jours d’un scandale de l’iconoclasme. Et c’est le commandant Cousteau, référence aquatique des protecteurs de la nature, record de la longévité parmi les idoles des Français, qui est profané.
Il est sali par un certain Gérard Mordillat, personne au louche passé communiste (il aurait à 4 ans admiré Staline et à 7 ans soutenu l’écrasement de l’insurrection hongroise à Budapest), et surtout écrivain membre de l’équipe des « Papous dans la tête » de la radio France Culture, une collection de personnages sans moralité dès qu’il s’agit de faire un jeu de mots, tous les dimanches à partir de 12h45.

Mordillat vient de revoir le film culte de tous les admirateurs de la nature depuis 60 ans, « Le monde du silence », réalisé par Louis Malle et Cousteau. Rappelons que c’est un documentaire, couvert de récompenses, qui a sensibilisé plusieurs générations à la mer et ses merveilles, et suscité des vocations planétaires.

Et Mordillat en fait une chronique de 5 minutes dans l’émission « Là-bas si j’y suis » du 11 juin 2015. Il a surtout ressenti un profonde nausée devant la majorité des scènes du film (il le démontre par des extraits) et se dit stupéfait de l’aveuglement des spectateurs de l’époque (dont lui-même), car il n’y a rien dans ce film que des manières de conquistadors envers les animaux marins, des plaisanteries douteuses, des harcèlements, jusqu’au massacre méthodique (1).
On peut résumer l’atmosphère du film à cette déclaration de Cousteau qui commente l’explosion d’un massif de coraux à la dynamite par des biologistes « C’est un acte de vandalisme mais c’est la seule méthode qui permette de faire le recensement de toutes les espèces vivantes ». C’est juste, pour compter les vivants il vaut mieux qu’ils soient morts.

Depuis, Mordillat est largement couvert de mépris et d’injures dans les commentaires des sites qui ont relayé sa chronique. On le qualifie d’inconnu minable, il ferait sa propre publicité en déboulonnant la statue d'un géant qui a ouvert les yeux des générations sur la fragilité de la planète, à quoi un commentaire ironise « C’est bien connu, l’océan va beaucoup mieux depuis qu’il a été exploré par Cousteau ».

Il faut dire que les arguments opposés à Mordillat ne semblent pas très sérieux.
Par exemple on lui affirme que la vision et le comportement de Cousteau ont beaucoup évolué depuis le film. Pourtant la relation d’un incident dans la baie du Saint-Laurent en 1999 montre que les méthodes de colonisateur de l’équipe Cousteau sont restées les mêmes à 45 ans de distance.

On objecte également à Mordillat que les mentalités ont changé et qu’on ne peut pas juger aujourd’hui des pratiques d’il y a 60 ans qui n’étaient pas choquantes alors.
Pourtant il n’est pas le premier à s’être indigné de la gloire d’un film si barbare. En 2011 un roboratif blog sur le cinéma (hélas éteint depuis 3 ans), Mauvaises langues, en avait fait une longue critique désabusée et définitive. Et déjà, en 1995, un article saignant de M.D Lelièvre dans Libération « L'homme qui grenouille » avait étrillé le film et crucifié l'explorateur.
Et on pourrait remonter le temps, on trouvera toujours des spectateurs horrifiés, comme il y a toujours eu des adversaires de la torture, de la corrida, de l’esclavage ou de la peine de mort, et de l’autre côté des partisans des mêmes plaisirs, armés de bonnes intentions.

Finalement il ne s’agit pas de juger une époque révolue, chose sans intérêt, mais de déconseiller au lecteur sensible une œuvre par ailleurs tant louée qu’elle pourrait lui faire croire que de telles mœurs sont naturelles, et de l’alerter sur un film qui aurait mieux fait de rester dans le monde du silence.

***
(1) Attardons-nous par exemple sur la scène des cachalots (46’40’’). L’équipage, qui s’ennuie depuis des jours, repère des cachalots, les rattrape, essaie d’en harponner puis les poursuit. Les animaux sont peu méfiants. Une manœuvre du bateau (48’45’’) le fait heurter un adulte qu’il blesse. L’étrave du bateau est faussée. À l’appel de détresse du blessé arrivent de partout des groupes de cachalots. Au lieu de couper les moteurs et de laisser fuir les animaux Cousteau veut les poursuivre encore. Un bébé cachalot de 6 mètres est alors déchiqueté par les hélices du bateau (50’00’’). Le moteur stoppe automatiquement. Cousteau demande de le relancer. On abrège les souffrances du cachalot à coups de harpons inutiles, puis d’une balle dans la tête (52’13’’). La mer est rouge vif.

L’histoire n’est pas terminée. Suit une envolée d’amour de la nature qui finira en massacre de requins à coups de massue sur le pont du navire, commenté ainsi par Cousteau « Rien ne peut retenir une haine ancestrale » (56’08’’). Sommet d’intelligence humaine cette scène à certainement justifié la palme d’or du festival de Cannes décernée au reportage en 1956 par un jury qui s'est peut-être cru dans une habile fiction.

Pieter Brueghel l’ancien, la chute des anges rebelles, 1562, détail (Bruxelles Musée des beaux-arts)

2 commentaires :

Tilia a dit…

merci pour cet éclairage édifiant

Costar a dit…

Welcome back Tilia !