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dimanche 23 mars 2025

Dublin l'inaccessible (3 de 3)


BALADE DANS LA GALERIE NATIONALE D'IRLANDE


Chapitre 3 : Les curiosités

À voir chapitre 1 : Avant-propos & Les peintres fameux.

À voir chapitre 2 : Les peintres qui méritent mieux.



Domenicus van Wijnen (dit Ascanius) : Tentations de saint Antoine (1680s, 70cm). Peintre étrange aux visions apocalyptiques dont on ne connait presque rien et 12 tableaux pratiquement invisibles, rarement et mal reproduits. Les seules images acceptables sont une délicieuse scène de sorcellerie autour d’un chat (en vente chez Sotheby's en 2016), et ce tableau de Dublin. Un polyptyque de la création du monde de van Wijnen, digne des délires d’un Salvador Dalí trois siècles auparavant, est parait-il conservé au palais Pavlovsk, près de Saint Pétersbourg, mais n’est connu sur internet que par une image frustrante.


Suiveur de Jérôme Bosch : Descente dans les limbes (c.1560, 36cm). Serait une copie d’époque d’un original de Bosch documenté par van Mander en 1604. Le Christ fait une tournée électorale en enfer à l'abri dans une capsule spatio-temporelle.


Pedro del Valle : Jael et Sisera (c.1620, 134cm). Une jeune dame explique à un vieillard emprunté dans une armure rutilante comment on utilise un marteau et quel est l’emplacement idéal pour planter un clou. Futée, elle avait probablement lu le révoltant et indispensable "Femmes invisibles" de C. Criado Perez.


Rembrandt : Scène d'intérieur (c.1628, 27cm). On ne sait pas clairement ce que représente cette scène de genre : longtemps titrée "Jeu de la main chaude" elle représenterait plutôt une querelle. Œuvre des débuts du peintre à Leyde, le tableau n’a été attribué "définitivement" à Rembrandt qu’en 2001.


Wolfgang Heimbach Repas du soir (c.1637, 38cm). Peintre spécialisé dans les effets de lumière curieux - l'ombre du gobelet sur le visage de l'homme - et les scènes originales : cette jeune fille au turban ou cette superbe nature morte observée du musée de Kassel. Notez qu'il y a un 4ème personnage dans le tableau de Dublin.


Gainsborough : Paysage du Suffolk (c.1746, 61cm). Le peintre est surtout renommé à Dublin pour son beau portrait maniéré de la duchesse de Cumberland. On peut lui préférer la simplicité de ce paysage, œuvre de jeunesse inspirée par l'esprit des peintres hollandais qu'il copiait et restaurait alors.

***

Terminons cette balade irlandaise par quelques vues du paysage autour de Lucan house, peintes par Thomas Roberts, aimable et talentueux peintre irlandais. Cette petite portion de l'Irlande d'à peine 30 hectares à 18km seulement de la National Gallery de Dublin, aujourd'hui entourée de lotissements, fait son possible depuis 250 ans pour ressembler à son idéal de 1774. Pour combien de temps encore ?




 (descriptions : Vue 1vue 2vue 3)

mercredi 19 mars 2025

Dublin l'inaccessible (2 de 3)


BALADE DANS LA GALERIE NATIONALE D'IRLANDE


Chapitre 2 : Les peintres qui méritent mieux

À voir chapitre 1 : Avant-propos & Les peintres fameux.

À voir chapitre 3 : Les curiosités.



James Arthur O'connor : Les braconniers (1835, 71cm)L’effet de clair de lune à la limite des nuages est assez réussi. Le musée héberge une série d’autres paysages d’O’connor, entre romantisme et sobriété. Ont peut aimer.


Mattia Preti : La décollation de Jean-Baptiste (vers 1640, 135cm). Tableau exceptionnel par la force expressive de la scène comparée au peu de moyens utilisés. Un fond brun uni et quelques coups de pinceau noir dessinent le portrait à gauche et le soldat. Héritier de Caravage, le ténébrisme de Preti est souvent trop ténébreux, mais il lui arrive de dépasser son maitre souvent trop emphatique, comme ici dans cette scène dépouillée qui décrit l’instant d’avant l’évènement. Il se rattrapera dans un beau festin d’Hérode et Salomé moins original, cette fois après l’évènement, aujourd'hui au musée de Toledo USA.


Adam de Coster : Homme chantant à la bougie (vers 1630, 124cm). Étonnant peintre anversois de scènes à la bougie, plutôt traditionnelles au 17ème siècle, mais dont les portraits sont toujours finement expressifs et les visages raffinés (ici, ici et ). Il y a longtemps que Ce Blog aurait dû lui consacrer une chronique.


Jan de Bray : Portrait de deux garçons (vers 1652, 36cm). Portraitiste remarquable. Qu'ajouter ? Rien, sinon que certains de ses portraits sont exceptionnels, comme celui-ci.


Raeburn, Henry : Portrait of Sir John and Lady Clerk of Penicuik (1791, 206cm). Très grand portraitiste, parfois très original, Raeburn n’est pas méconnu, c’est même un des plus renommés des grands portraitistes anglais, mais ce tableau de Dublin, peut-être le plus touchant de ses portraits, n’est quasiment jamais proposé par les moteurs de recherche.


Gale, Martin : Over and above © Martin Gale (2017, 110cm). Peintre contemporain né en 1949, consacré essentiellement au paysage qui l'entoure, irlandais donc.

vendredi 11 décembre 2020

Améliorons les chefs-d’œuvre (17)


Dans une revue spécialisée dans les ventes aux enchères (1), on lisait il y a peu, sur une pleine page illustrée d’une très mauvaise reproduction rouge sang, une longue annonce où résonnaient les mots suivants :

« chef-d’œuvre du ténébrisme […] dernière scène nocturne de Georges de La Tour encore en mains privées […] une de ses rares toiles signées […] issue de la prestigieuse collection Machin […] »
Et « Le public connaît bien cette jeune fille […] dans des dizaines de publications, aussi bien qu’au musée Machin en 1948, au musée Truc en 1955, […] en 1958, […] entre 1976 et 1980, […] 1997 et 2005, en 2012 […] »
Et encore « Le maître du clair-obscur, oublié pendant des siècles, avait été ramené à la lumière au début de la décennie (2) par le travail de recherche mené par Pierre R... et Jacques T..., lesquels s’accordent à placer la Fillette au brasier parmi les chefs-d’œuvre de fin de carrière du peintre, sa production aujourd’hui la plus appréciée des collectionneurs et du public. »

Impressionnant, non ? Une vente qui devrait faire un carton

On nous affirme, en préambule et en gras, qu'il s'agit d'un chef d’œuvre. Pour un commissaire-priseur, c’est le montant du gain estimé qui fait d’un objet quelconque un chef-d’œuvre. Ici, pas d’hésitation, on en attend au moins 3 ou 4 millions d’euros. Cette « fillette au braisier » (3) de 55 cm par 76 est le summum d'une vente de 22 tableaux d’un collectionneur renommé.
Cependant, l’habitué effaré qui a vu adjuger en 2017 un Léonard de Vinci médiocre et sans doute pas de sa main, contre 450 millions d’euros, sait bien qu’un véritable chef-d’œuvre de Georges de La Tour, peintre aussi rare et incomparable que Vermeer, serait évalué au moins 10 à 20 fois l’estimation actuelle (4).

Ensuite, l’annonce nous informe que c’est « une de ses rares toiles signées ». N’exagérons pas. Au moins 15 toiles de La Tour sur environ 45 sont signées, essentiellement les nocturnes, pas toujours de manière lisible, et justement la Fillette au braisier est de celles dont la signature, presque invisible, reste controversée (sauf sur le marché de l’art, semble-t-il).
Et que vaut une signature, qui peut-être contrefaite beaucoup plus aisément que le style d’un peintre ? 
 
À propos d'authenticité et de tableaux signés, faisons un petit jeu. Parmi ces 6 portraits de la maturité de La Tour (ci-dessous), des plus beaux de l’histoire de la peinture occidentale, ceux du rang haut ne sont pas signés et ceux du rang bas le sont. Un seul des 6 a été peint avec les pieds. Saurez-vous le reconnaitre (5) ?

 
Puis on nous raconte que le public connait parfaitement ce portrait de jeune fille, régulièrement exposé dans les musées les plus sérieux depuis 70 ans. C’est juste, les prêts d’œuvres majeures sont difficiles et couteux à organiser, si bien que les expositions s’étoffent de plus en plus avec des fonds de tiroir, qui en acquièrent ainsi un pédigrée plus respectable. 
La « Fillette au braisier » est de ces bouche-trous. Le dessin en est incertain, globalement immature, la mise en scène plate et grossière. 
Mais tout n’y est pas raté, et deux détails (distingués en couleur dans l’illustration en haut), la face de la jeune fille et le braisier, avec les doigts de la main droite, pourraient être de la main de Georges.

Enfin, dans une phrase bancale qui mélange décennies et siècles, le rédacteur appelle en secours deux experts renommés, qui ont effectivement beaucoup fait pour la reconnaissance de La Tour dans les années 1970-1980. Mais s’ils l’ont ramené à la lumière, ils n’ont pas allumé la lampe, et ce ne sont après tout que des experts, âgés, parfois académiciens de surcroit, et qui peuvent donc se tromper.
Ils sont associés ici malgré eux à des soi-disant « chefs-d’œuvre de fin de carrière de La Tour », notion qui ne recouvre en réalité qu’un ensemble d’œuvres incertaines, souvent médiocres, que les spécialistes hésitent encore à attribuer au fils du peintre, Étienne, ou à des copistes ou suiveurs anonymes.
Quant à affirmer qu’ils constituent « la production la plus appréciée des collectionneurs et du public », ça n’est que la rhétorique promotionnelle courante du représentant de commerce.
 
***
La vacation avait lieu à Cologne le 8 décembre 2020, en direct sur le site internet de la salle des ventes, Lempertz. L’image ci-dessous illustre le déroulement des enchères du La Tour, le numéro 11, entre 17h30 et 17h33. 
Le cadrage de la vidéo  restera immuable durant toute l’heure de la vacation (la salle est probablement vide de public), rien ne semble se passer. Le vase de fleurs au premier plan ne manifeste aucune émotion, et le monsieur de la vidéo égrène des enchères en allemand et en anglais, parfois en retard sur l’affichage des montants, notamment au moment de l’adjudication, quand le montant adjugé s’affiche  avant que le marteau s’abaisse, si bien qu’on se demande si tout cela n’est pas automatisé, et un peu désynchronisé. Impression vaguement démentie quand surgissent des erreurs de saisie, comme cette enchère-lapsus de départ à 24 millions pour le La Tour, rapidement corrigée en 2,4 millions .


En 3 minutes et seulement 6 enchères, le « La Tour » est parti un peu au dessus de l’estimation basse, furtivement, dans un grand silence. Rappelons que le vendeur touchera 3,6 millions d'euros, mais l'acheteur en paiera 4,34 millions, taxes et commission comprises.

En fin de compte, un bien beau moment qui a fait palpiter le cœur de tous les amateurs de belle peinture classique, écriront les chroniqueurs.
 
***
(1) Gazette Drouot 43-2020 page 255
(2) Quelle décennie ? On devrait sans doute remplacer par « début du siècle », la découverte de La Tour par Herman Voss datant de 1915, mais R... et T... n’étaient pas nés.
(3) On disait « brasero » au 20ème siècle.
(4) Le saint Jean-Baptiste de La Tour découvert en 1992 était préempté par l’État en 1994, suite à un imbroglio politique, pour l’équivalent de 20 millions d’euros d’aujourd’hui - mais estimé le double si la vente avait été régulière.
(5) Petit indice, « Le souffleur au tison » du musée des beaux-arts de Dijon, signé « De La Tour f » (rang bas au centre), est unanimement reconnu comme un original de la maturité du peintre.


Mise à jour le 21.02.2022 : le tableau a probablement été acheté par un des Émirats arabes unis. Il est actuellement exposé dans le musée du Louvre Abu-Dabi.  

lundi 4 mai 2020

N'allez pas à Chancelade (1 de 2)

Ce titre, un peu catégorique, ne s’adresse qu’aux amateurs de peinture. Les amateurs de tout le reste trouveront toujours de bonnes raisons d’aller à Chancelade.


Gerritt van Honthorst, Couronnement d'épines (atelier ? - copie - copie de la copie)

Lorsqu’il redécouvre un peintre oublié, le monde de l’Art, ébloui par la nouveauté et sans repères, a tendance à devenir aveugle et lui attribue n’importe quelle croute qui évoque vaguement son style. Ainsi, dans les années 1930 à 1960, toute scène nocturne de personnages éclairés à la bougie était forcément de Georges de La Tour.

Or dans l’église paroissiale d’un modeste village de Dordogne, Chancelade, trônait, très abimé et peint à la manière du Caravage, un grand Christ de douleur sous un éclairage dramatique, appelé couramment Christ aux outrages, certainement émouvant pour qui croit à ces choses, mais d’une facture assez médiocre.

Un inspecteur zélé l’attribuait à La Tour en 1942, le faisait classer monument historique, et l’emportait à Paris en 1943, « jetant ainsi sur la commune qui en est propriétaire toute la gloire du maitre lorrain », dit un fascicule érudit que lui consacrera la mairie de Chancelade en 1997 (1).
Et alors qu’il aurait pu se dégrader tranquillement sous l’effet de l’humidité naturelle du lieu, le pauvre christ subira jusqu’aujourd’hui mésaventures et déboires qui suffiraient à justifier son surnom de Christ aux outrages.

Un tableau qui un jour a été attribué à un grand nom par quelque expert respecté en portera toujours les stigmates. Dans les rares guides qui en parlent, la qualité qui distingue le christ de Chancelade est d’avoir été « longtemps attribué à Georges de La Tour ».
En réalité, pas très longtemps. À peine une décennie entre sa « découverte » et les premiers doutes sérieux des spécialistes, quand le Rijksmuseum d’Amsterdam acheta à Rome en 1948 une copie très proche, aussi médiocre mais aux formes plus douces, qu’il étiqueta « copie d’après Honthorst » (2). Le tableau dordognais ne pouvait alors plus être attribué à La Tour, il devenait l’original par Honthorst de la copie d’Amsterdam. Cette nouvelle attribution, moins flatteuse, n’avait rien de déshonorant.

Au Louvre donc depuis 1943, le tableau, restauré en 1946, restera jusqu’en 1956. Il y était entré Georges de La Tour, il en sortait Gerritt van Honthorst.
Succèderont 10 années de valse-hésitation, où le christ se promènera du musée ou de la cathédrale de Périgueux, à la mairie de Chancelade, en passant plusieurs fois par les murs de l’église d'origine dont les travaux d’assainissement étaient régulièrement reportés. Il se couvrit alors d’un voile gris, de champignons et d’autres choses inavouables et grouillantes que le Louvre éradiquera en 1966.

Revenu à Chancelade en 1967, il sera de nouveau trimbalé entre la sacristie, le presbytère et quelques interventions d’urgence, jusqu’en 1975, quand, devant l’impossibilité chronique de le conserver décemment, on le perdra dans les réserves de l’atelier de restauration des Monuments historiques à Champs-sur-Marne. Pendant 20 ans.

Régulièrement réclamé cependant, il sera enfin de retour à Chancelade en 1996, et la mairie tentera de le promouvoir en éditant sa monographie (1). Suivront une vingtaine d’années discrètes sans évènement documenté.
C’est durant cette période, pour le protéger d’une humidité décidément obstinée, et de la cambriole, qu’on le mettra sous verre et l’équipera d’un système d’alarme électronique. Était-ce nécessaire ?
Car s’il était alors décrit comme « attribué à Honthorst après l’avoir longuement été à La Tour », et si la renommée de Honthorst avait crû depuis 50 ans, un nouvel outrage l’avait entretemps atteint qui rendait cette attribution au hollandais très discutable. 

En effet, en 1990, un grand tableau nocturne à 5 personnages, figurant le Christ couronné d’épines par des moqueurs, avait quitté une collection privée allemande pour rejoindre le musée Paul Getty de Los Angeles.
Et malgré des faiblesses dans le dessin, notamment des plis des tissus, et une rusticité de la touche qui faisait penser à un travail de l’atelier, on y voyait une composition à la manière de Honthorst, à qui il était attribué. Or le Christ, au centre de l’image, était exactement identique à ceux de Chancelade et d’Amsterdam, de même dimension (environ 130 centimètres en hauteur), avec les mêmes défauts aux mêmes endroits, si bien qu’il était devenu aisé de reconstituer une chronologie vraisemblable des trois copies :
À Rome vers 1615, Gerritt van Honthorst commençait un grand « Couronnement d’épines ». Appelé à Venise ou Florence, il en abandonnait l’exécution à l’atelier (version de Los Angeles, à gauche). Le succès de la composition engendrait une commande de copie du Christ, exécutée par l’atelier en présence de l’original (version de Chancelade, au centre). Tous les personnages sauf le Christ étant éliminés, le copiste avait remplacé la source de lumière par une bougie illogique, au fond.
Des années plus tard, toujours à Rome, on commandait une copie de la copie à un peintre qui en adoucissait les formes (la mode du réalisme cru était passée). Conscient de l’incohérence de la bougie, il la rapprochait du Christ, sans oser la supprimer (version d’Amsterdam, à droite). (3)

« Tout cela est bien palpitant » - direz-vous, non sans un soupçon d’ironie - « Alors pourquoi me déconseiller d’aller juger moi-même ce christ à Chancelade, quand la fin de la pandémie autorisera les voyages d’agrément ? »

C’est que l’histoire n’est pas finie...

***
(1) Bernard Reviriego, Le Christ aux outrages de Chancelade, 56p., 11 reprod. dont 3 coul. ed. Mairie de Chancelade 11.04.1997. C’est de ce fascicule que nous avons extrait les étapes de l’infortune du tableau.
(2) Gerritt van Honthorst était de quelques excellents peintres qui arrivèrent à Rome peu après la mort de Caravage, qui furent bouleversés par sa peinture et en diffusèrent le réalisme aux lumières brutales dans toute l’Europe du 17ème siècle, marquant définitivement Georges de La Tour, notamment.
(3) Cette reconstitution pourrait être améliorée (ou totalement remise en cause) si étaient faites un jour l’étude rapprochée des 3 tableaux et la datation des supports et des pigments.
 

jeudi 23 janvier 2020

Deux garçons avec une vessie



« Deux garçons se disputant un ballon (en vessie de porc) », reproduit ci-dessus, était le numéro 15 d’un ensemble de 108 chefs-d’œuvre du peintre Joseph Wright, de Derby (au nord de Birmingham dans les Midlands anglaises), exposés en 1990 à l’occasion d’une mémorable rétrospective à la Tate gallery de Londres, puis au Grand palais de Paris, et au Metropolitan museum de New York.
D’autres scènes d’enfants avec un ballon éclairées à la bougie, peintes par Wright vers 1769, étaient alors connues, dit le catalogue de l’exposition, mais aucune n’avait la singulière étrangeté de ce numéro 15.

Nombre d’amateurs d’art découvrirent alors Wright of Derby, à peine connu hors d’Angleterre. Sa touche onctueuse, ses paysages nocturnes, ses clairs-obscurs spectaculaires, l’originalité de son inspiration scientifique, les émerveillèrent.

Près de 30 ans plus tard, dans une ferme des Midlands, les propriétaires d’un tableau acheté par leurs ancêtres, qui figure deux enfants dont l'un gonfle un ballon, éclairés par une bougie, décidaient de le faire nettoyer. Le restaurateur, curieux, demandait l’expertise d’une galerie londonienne qui l’achetait illico pour le revendre en mars 2019 à la grande foire d’art européen de Maastricht, attribué sans surprise à Joseph Wright of Derby.

On ne sait pas le montant versé aux propriétaires des Midlands, mais on connait parfaitement la somme faramineuse que déboursera le candidat acquéreur, le musée Getty de Los Angeles, si la vente hors d'Angleterre est autorisée, car le tableau, dorénavant qualifié de trésor national, a fait l’objet d’une interdiction temporaire d’exportation, le temps que les institutions britanniques tentent de réunir 4 millions de livres sterling (5,2 M$), taxes comprises, nécessaires à la préemption.

En octobre 2019 la ministre anglaise des Arts publiait un appel pour trouver un acheteur au Royaume-uni et ainsi garder le tableau dans le pays où il a été peint (et cependant oublié).
Le musée Joseph Wright, à Derby, qui héberge déjà une trentaine de tableaux du peintre, parmi les plus beaux, a regretté que le musée n’ait plus, comme la plupart des musées anglais aujourd'hui, les moyens de tels achats, mais s'est réjoui que l’acheteur soit un musée américain qui promet d’exposer le tableau en public (le musée Getty possède déjà deux tableaux de Wright et n’en expose actuellement qu’un).
  
Le 16 janvier 2020, le délai légal écoulé, l’autorisation d’exportation était délivrée pour le tableau, reproduit ci-dessous, mesurant 73 centimètres par 93, peint vers 1769 par Joseph Wright of Derby, peintre anglais, et intitulé «  Two boys with a bladder (deux garçons avec une vessie) ».

Mise à jour 25.07.2024 : Reproduction en très haute qualité (10 000 pixels) fournie par le musée Getty.



mercredi 5 septembre 2018

Histoire sans paroles (30)




Oui, Venise encore.
Oui, crépusculaire, encore.
Et un peu stylisée, en outre.
Et alors ?

dimanche 21 septembre 2014

Histoire sans paroles (13)


L'ingéniosité de l’espèce humaine n’a d’égal que sa cruauté. 
C’est dans un endroit secret éloigné de tout, où les fenêtres sont bannies, et sous les projecteurs d’une vigie permanente que sont perpétrées les expériences biologiques les plus extrêmes.
Quels monstres sont engendrés dans ce vestibule de l’enfer ?

dimanche 27 juillet 2014

Un revenant

Il y a, aux musées des beaux-arts de Rennes et de Nantes, les deux plus beaux tableaux du monde (surtout à Nantes). Ce sont des choses qui ne se discutent pas. Ils sont ce que l'être humain a créé de plus sublime, de plus parfait, comme le Taj Mahal en architecture, le Clavier Bien Tempéré en musique, ou les Coquillettes aux Cèpes.

Celui de Rennes, fruit d'une saisie révolutionnaire des biens du clergé en 1794, représente deux femmes. L'une, de face, un nouveau-né sur les genoux, l'autre de profil, à gauche, cache de sa main la flamme d'une bougie.
Celui de Nantes a été acheté par la ville en 1810, avec la collection de François Cacault, riche diplomate. Il figure de profil un vieillard endormi à la lecture d'un livre, et face à lui, sur la gauche, un enfant richement vêtu lui adresse un signe des mains. Son bras cache la flamme d’une bougie qui éclaire faiblement la scène.

Georges de La Tour - Le songe de saint Joseph, c. 1640
Musée des beaux-arts, Nantes.

Unanimement admirés, quelquefois vénérés, ils seront durant plus d'un siècle attribués aux plus grands noms, de Schalcken, Honthorst, Valentin, à Le Nain, Zurbaran, Velázquez, parfois Rembrandt ou Vermeer !

Le tableau de Nantes arborait pourtant, en haut à droite, une signature lisible, « Gs De La Tour F... », comme un autre tableau de la même collection, d'un style nocturne semblable, représentant six personnages dont quatre soldats jouant aux dés (Le reniement de Pierre), signé et daté de 1650 en bas à droite « G. De La Tour inv. et fec. /MDCL ». On ne saurait être plus explicite.
Mais personne n'avait entendu parler d'un G. De La Tour, peintre au milieu du 17ème siècle.

Disons presque personne. Car Augustin Calmet, moine bénédictin, abbé de Sénones, savant notamment dans le domaine des esprits, vampires et autres revenants, fouilleur d’archives, écrivait à Nancy en 1751, dans une compilation intitulée Bibliothèque lorraine ou histoire des hommes illustres qui ont fleuri en Lorraine : « Tour (Claude du Ménil de la) natif de Lunéville, excellait dans les peintures des nuits. Il présenta au roi Louis 13 un tableau de sa façon, qui représentait un Saint Sébastien dans une nuit ; cette pièce était d'un goût si parfait que le Roi dit ôter de sa chambre tous les autres tableaux, pour n'y laisser que celui-là. La Tour en avait déjà présenté un pareil au Duc Charles 4. Ce tableau est aujourd'hui dans le château de Houdement, près de Nancy. »
Ainsi un siècle après sa disparition, on se souvenait d’un certain La Tour, d’une anecdote sur sa notoriété de peintre, et de la localisation d’une œuvre de sa main.
Puis le silence des archives l’ensevelit à nouveau pour un autre siècle.

En 1863, Alexandre Joly, bibliothécaire et conservateur du musée de Lunéville écrivait dans le journal de la Société d'archéologie lorraine tome 12, p. 90-96, un article sur « Du Mesnil-La-Tour, peintre ». La notice de Calmet avait stimulé sa curiosité, et une exploration minutieuse avait ramené à la surface un nombre suffisant de documents d’archives pour dessiner en ombre chinoise une silhouette biographique.
Ces sept pages sont émouvantes (cliquer sur le numéro de la page 90 dans l’index à gauche). Joly corrige les erreurs de Calmet et retrace quelques évènements de la vie d’un peintre dont le prénom est en réalité Georges, né à Vic-sur-Seille. Il cite le titre de quelques tableaux, mais il n’en situe aucun.
Il termine son article par cette phrase « Un jour ou l'autre on découvrira peut-être, sur les parois de quelque église de campagne, une toile délabrée de cet artiste, qui suffira, je l'espère, pour combler cette lacune. [...] Attendons. »

Georges de La Tour - Signature en haut à droite du Songe de Joseph.

En 1900, Louis Gonse, historien de l’art, membre éminent d’organes très officiels, pressentait, dans « Les chef-d'œuvres des musées de France, la peinture » un lien formel entre le tableau de Rennes (le Nouveau-né, alors attribué à un Le Nain et dont il disait « Cette œuvre me hante ! ») et un tableau du musée d’Épinal qui figure un vieil homme nu assis humblement et sermonné par une femme debout imposante et qui tient une bougie (Job et sa femme en prison). Il écrivait « j'approche, malgré moi, le tableau d'Épinal de l'admirable Nativité de Rennes. Je signale l'analogie, sans aller plus loin. »

Les pièces du puzzle se rapprochaient lentement.

La révélation vint alors d’un jeune allemand historien d'art, fouineur érudit et qui avait voyagé en Bretagne en 1912, Herman Voss. Il connaissait les textes de Calmet (sa biographie laconique avait été reproduite en Allemagne en 1803 et 1849) et de Joly.
Voss publia dans une revue allemande (Archiv für Kunstgeschichte) un court article d’une page dans lequel il réunissait les deux tableaux signés de Nantes et le Nouveau-né de Rennes, en les attribuant au La Tour de Lunéville dévoilé par Calmet et Joly. Mais c’était en 1915, les échanges entre l’Allemagne et l’Europe étaient alors exclusivement consacrés à la fourniture de chair à canons.
Il faudra attendre un article de 1922, et peu à peu des tableaux poussiéreux sortiront des réserves de musées, des d'églises, des collections, et des documents d’archives complèteront un peu la vie et l’œuvre de Georges de La Tour.

Voss deviendra plus tard, un peu malgré lui, directeur du musée du Führer de Linz qui prévoyait de rassembler les pillages artistiques des nazis.
Il mourra en 1969 sans assister à l’accomplissement de son intuition de 1915, la grande rétrospective Georges de La tour de 1972 qui transformera ce revenant obscur en un des plus grands peintres de tous les temps et déplacera 350 000 visiteurs à l’Orangerie des Tuileries de Paris.

Hulton E.C., le musée de Rennes vers 1900 (détail).
Le Nouveau-né, à droite, était alors attribué à un des frères Le Nain.

Les trois tableaux de cette renaissance ont été parfois réunis. En 1934, pour l’exposition « les peintres de la réalité » au musée de l’Orangerie, en 2006 pour la reprise de la même exposition, et lors des deux grandes rétrospectives du peintre en 1972 à l’Orangerie et en 1997 au Grand palais, toujours à Paris mais jamais en Bretagne.
Aujourd’hui c’est chose faite, et jusqu’au 17 aout au Musée des beaux-arts de Rennes où ils illustrent ensemble une petite exposition attachante sur le thème de la redécouverte du peintre « Trois nuits pour une renaissance ».

Signalons qu’on trouvera quasiment l’intégrale des documents et articles citant La Tour dans un livre de poche très illustré, « Georges de La Tour, histoire d'une redécouverte », de Cuzin et Salmon, dans la collection Découvertes de Gallimard, édité en 1997 à l'occasion de la rétrospective.
Peut-être est-il encore disponible.

mercredi 20 novembre 2013

Parabole ligure

L'amateur de vieilles croutes qui déambule dans les musées de Gênes, déserts, ou de Florence, surpeuplés, sera probablement attiré par quelques peintures nocturnes et religieuses de la main d'un certain Luca Cambiaso.
Des formes épurées, des volumes simplifiés parfois jusqu'à la raideur géométrique, presque cubiste, et une lumière brutale qui découpe l'ombre comme au couteau.

Ce Cambiaso aura bien retenu les leçons de Caravage et de ses suiveurs, Honthorst d'Utrecht, La Tour de Lunéville, Trophime Bigot d'Arles. Il a d'ailleurs comme ce dernier le trait un peu fruste, la manière un peu naïve.

À gauche, Luca Cambiaso, le Christ devant Caïphe, musée de l'académie ligure des beaux-arts, Gênes piazza De Ferrari. 
En haut, Vierge à l'enfant, musée de l'académie ligure des beaux-arts (une version proche se trouve au musée des Offices de Florence).
En bas, Vierge à la chandelle, Musei di Strada Nuova, Palazzo Bianco, Gênes.


Et l'amateur de vieux tableaux se penche alors vers le cartel et y lit :
« Cambiaso Luca, né à Moneglia (près de Gênes) en 1527, mort à San Lorenzo de El Escorial en 1585 ».

Ainsi, quand Cambiaso peignait ces scènes éclairées à la bougie, dans les années 1570, Honthorst, La Tour ou Bigot n'étaient pas nés, et Michelangelo Merisi, qu'on nommera plus tard Le Caravage, courait encore après les lézards, en culottes courtes, dans la campagne Milanaise, au nord de Gênes.

 















La ville de Gênes a érigé en 1935, dans l'entrée de l'académie ligure, un hommage au grand artiste. Équipé de culottes bouffantes et d'un gros pinceau de peintre en bâtiments, Cambiaso scrute le ciel et semble s'inquiéter de l'immensité de la tâche et de la quantité requise de peinture bleue.

mardi 20 février 2007

Léchons maints missels*

Une des dernières vues du mont Saint-Michel avant le lancement en 2006 d'une décennie de grands travaux (photographié de la terrasse d'une chambre du relais Saint Michel). Voici ses coordonnées précises : 48°38'9.85"N & 01°30'40.69"W * Ne vous plaignez pas de ce titre OuLiPien, vous avez échappé de peu à "Lèche-melons mincit" qui était plus pur, mais sibyllin!