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dimanche 29 mars 2026

Améliorons les chefs-d’œuvre (32)

À Pompéi dès l’ouverture le raz-de-marée des touristes déferle. Des dizaines de nouveaux graffitis se mêleront aux plus anciens sur les murs de la ville. La prochaine récolte des archéologues spécialistes de l’épigraphie sera fructueuse. Peut-être s’étonneront-ils dans la conclusion de leur étude que le Japon et l’Amérique aient découvert le sud de l’Italie dès le premier siècle de notre ère.


Devenue bipède, une fois redressée et ne sachant trop quoi faire de ses mains devenues libres, l’espèce humaine s’est mise à graver ou peindre son opinion sur le monde dès qu’elle rencontrait une paroi. Ne comprenant pas vraiment les idées de ces époques lointaines, la nôtre a appelé ça de l’art pariétal. Et depuis l’être humain ne s’est jamais soigné de cette manie d’afficher son avis en public. Dans l’antiquité c’étaient injures, imprécations, déclarations d’amour, petites annonces, consignes de vote, croquis obscènes, toutes préoccupations qui couvrent les murs de l’antique Pompéï. L’épigraphie latine s’en délecte. Elle tente de les traduire, a appelé cela des graffitis et les protège avec soin.

Ceux qu’on réalise de nos jours, généralement sous pseudonyme, sont jugés illégaux, parce qu’on ne souille pas impunément un mur ou une paroi, qui appartiennent nécessairement à quelqu’un ou à quelque institution ; mais il y a des exceptions à cette rigueur morale, comme nous allons le constater, quand le graffiti peut rapporter de l’argent. On le qualifie alors d’œuvre d’art.     


Nous avons déjà parlé ici-même de Banksy, célèbre artiste de rue engagé, persiffleur et consensuel, jusqu’à très récemment vaguement anonyme, et qui fait depuis 25 ans l’objet d’un marché plus ou moins parallèle qui profite de cet anonymat : on démonte les murs et subtilise ses graffitis, on monte des expositions, voire des musées, faits uniquement de faux Banksy reconstitués, on organise des ventes aux enchères officielles et prestigieuses, on le vend des millions de dollars, jusqu’à 25, on le traite avec les Modigliani, Picasso ou Warhol dans de vastes réseaux de contrefaçons, bref, serait-il surpris taguant son opinion sur le mur d’une propriété privée, il y a peu de chance qu’on le jette en prison.

   

Le cas du graffiti "Migrant child" sur un mur du Palazzo San Pantalon à Venise est le modèle de ces graffitis illicites devenus parfaitement légitimes grâce à la magie de l’argent. 

 

Au printemps 2019, en villégiature à Venise, Banksy laissait un souvenir sur le mur pourri d’un palais à l’abandon (ici en 2017). L’endroit était sitôt visité à l’égal du pont des soupirs et photographié des millions de fois, mais cette dévotion n’aura pas évité sa dégradation particulièrement rapide par l’eau saumâtre de la lagune, qui est le destin de ces manifestations éphémères (ci-contre un récapitulatif des états du graffiti, de 2019 à 2025, d’après Banksy puis Google Maps). 


Intervient alors, fin 2023, le fameux sous-secrétaire d’état italien à la culture, escroc fameux qui a des relations avec la banque propriétaire dudit palais abandonné (Banca Ifis). Il profite de son passage dans le gouvernement d’extrême droite pour monter une sorte de fondation bancaire chargée d’extraire l’œuvre du mur, la restaurer, la déposer sur un nouveau support durable, la protéger dans un présentoir étudié à cet effet, et l’exposer au public, éventuellement à sa place d’origine si les conditions sont réunies. Vu le dernier état du graffiti, on soupçonne que la restauration sera une complète reconstitution, un vrai faux. 

Les arguments du ministre, rapportés dans un article de La Reppublica, sont limpides : "Nous ne souhaitons pas avoir le consentement de l'artiste, la fresque a été réalisée illégalement. J'assume mes responsabilités". On ne saurait mieux résumer ce qui peut transformer un graffiti en art, une œuvre qui peut rapporter des millions à son possesseur, sans contrepartie puisque l'auteur, menacé de poursuites judiciaires, ne peut pas en réclamer les droits ; et le recel aggravé est bien la moindre des casseroles que traine ce ministre exemplaire.


En juillet 2025, l’affaire était bouclée et la portion de mur enlevée. 


Rassurez-vous, il arrive aussi que les autorités respectent la loi, et parfois même un peu trop, autour d’un graffiti égyptien cette fois.   

Le 22, ou le 24 février 2026, afin d’illustrer les méthodes des bâtisseurs pharaoniques, un guide touristique traçait un croquis à la craie blanche sur un bloc de calcaire, au pied de la paroi nord de la pyramide en mauvais état du pharaon Ounas, à Saqqarah près du Caire. 

Aussitôt dénoncé sur les réseaux sociaux par un témoin bienveillant, le guide était arrêté par la police. Il reconnaissait les faits prétendant pour sa défense que ça n'était pas sur un bloc original de la pyramide, mais la loi s’en moque ; généreusement floue, elle punit quiconque dégrade ou altère volontairement l'aspect d'une antiquité ou d'un site archéologique par quelque moyen que ce soit, et les autorités, lit-on, semblent vouloir faire du guide un exemple. Passible d'au minimum un an de prison et - ou - 9000€ d’amende, son droit d’exercer son métier est déjà suspendu préventivement par le vigilant syndicat des guides égyptiens. 


Le brave pédagogue aura appris à ses dépens qu’il y a graffiti et… graffiti.


Nota bene : La craie est un calcaire doux, et en effacer les traces sur une pierre calcaire dure est sans doute un exercice domestique délicat, mais les autorités égyptiennes en maitrisent la technique puisque les traces étaient effacées dit-on peu après le délit. Et les mêmes autorités affirment que les descriptions catastrophistes régulièrement publiées par l’Organisation Non Gouvernementale Amnesty International sur les traitements inhumains dans les prisons égyptiennes sont très exagérées.

 

Mise à jour 8.05.2026 : Ça y est, la restauration - étonnamment discrète comparée aux couleurs vives des photographies de 2019 - est terminée et le résultat fait une tournée dans Venise un peu comme on montre et vénère à Turin le faux suaire du Christ.  


samedi 7 mars 2026

Où en est la troisième dimension ?

 
À supporter à longueur de journée les absurdes ignominies commises par les humains, par exemple ces présidents psychopathes qui tentent de déclencher une guerre planétaire, on finit par ne plus croire les médias, on soupçonne qu’ils nous trompent. La raison en est simple nous dit l’Intelligence Artificielle, cela tient au nombre insuffisant de dimensions auxquelles ils nous donnent accès. Les deux dimensions d’un écran ou d’une feuille de papier ne suffisent pas pour appréhender la réalité. Les informations seraient bien différentes si nous pouvions les manipuler nous-mêmes dans l’espace.
 
Or une avancée significative vers la troisième dimension, rappelez-vous, avait été inaugurée par la Réunion des Musées Nationaux (RMN), en France en 2017. Elle reproduisait alors 80 œuvres manipulables dans les trois dimensions de l'espace, sur le site du musée d’Archéologie de Saint-Germain-en-Laye et parallèlement sur Sketchfab, site spécialisé dans les modèles 3D. 
Aujourd'hui ce dernier propose 930 œuvres de la RMN. Leur qualité n’est pas homogène, beaucoup trop (198) sont de médiocres reproductions des reproductions moulées en résine vendues dans la boutique du Louvre. On les reconnait au M gravé sur la grossière estampille. 

On manipulera tout de même avec plaisir et curiosité, dans cette collection, un amusant petit Memento Mori du musée d’Écouen, le Christ à roulettes pour enfant du musée de Cluny, de délicieux casques du musée de l’armée qu’on imagine ajustés sur le chef en mauvais état de nos chefs d’état, la République de Chinard en résine du magasin du Louvre, avec le S des droits de l’homme à peine lisible et le X au pluriel de Loi, tout un symbole (qui peut acheter une chose pareille ?), le lion de Mari et son air de chien battu rongé par 4000 ans de souffrance, la stèle d’Hammourabi, du même âge, et son code de règles cunéiformes, un superbe saint Florian en tilleul de Cluny, une feuille de laurier de 20 000 ans, bref des merveilles de toutes les civilisations humaines, sans oublier le célèbre matelas gonflable de Bernini, attraction inavouée du Louvre, qui justifie à lui seul l’existence et la nécessité de la troisième dimension.

Hélas le projet n’avance guère ; à peine une centaine d’objets par an, quand les musées de France conservent des millions d’artéfacts ; on sent bien qu’il nous faudra patienter des siècles.

Cependant la relève arrive. Un musée américain, le fameux Metropolitan museum of art de New York, vient de découvrir la troisième dimension. 
Comme la RMN en 2017, il débute modestement, par 138 objets. On dit qu’il en conserve entre un et deux millions. Souhaitons qu’il progressera plus vite que la RMN et fera école auprès des grands musées de son pays.
Éclectique, on y trouve même des reproductions de tableaux modernes, il faut dire que dans la troisième dimension il y a souvent de quoi faire dans cette peinture.
Les reproductions sont aisées à manipuler - n’oubliez pas la touche majuscule ou les deux doigts pour translater l’objet - et les textures sont belles. La reproduction des images est libre de droits.

Arrêtons-nous sur une curiosité à découvrir, ce double bol inca aux moustiques et aux deux becs verseurs, du 15ème siècle (notre illustration). On ne connait pas précisément son utilité, et ceux qui pensent qu’on pourrait y boire simultanément deux liquides sans les mélanger seront détrompés par l’écartement des deux embouchures, qui est de 8 centimètres. Faites le test ; vous penserez alors peut-être aux objets pataphysiques introuvables de Carelmanla cafetière pour masochiste, les tranches de piano, ou l'échiquier sphérique.

mardi 3 février 2026

Mais où et quand s’arrêteront-ils ?

C’est exactement ici, dans une des grottes de cette éminence calcaire, Leang Karampung, qu’a été peinte il y a au moins 52 300 ans la plus ancienne scène narrative connue de l’histoire de l’humanité.

Naguère encore notre civilisation de performance et de records nous racontait que l’invention de la peinture, la grande peinture pariétale, était française, disons d’Europe occidentale, avec la grotte Chauvet et ses hordes d’animaux vieux de 37 000 à 28 000 ans, en passant par la bientôt noyée grotte Cosquer, entre 27 000 et 19 000, suivie de l’apogée artistique des parois de Lascaux et d’Altamira, entre 21 000 et 15 000 ans. Pendant 20 millénaires elle aura représenté quasi exclusivement des animaux, d’un style de plus en plus élégant avec le temps, et quelques signes géométriques.


Mais la science et ses techniques toujours plus portables permettent aujourd'hui aux archéologues de fouiller plus loin que le bout de leur nez et aux pays défavorisés de commencer à explorer leur passé.

Dès lors, régulièrement depuis 2014, des scientifiques de la Griffith University australienne, étudiant des peintures pariétales de l’archipel indonésien, notamment dans l’ile de Sulawesi, les datent de plus en plus tôt dans l’histoire d’Homo Sapiens, pulvérisant nos petits records européens, et élargissant les sujets peints à des scènes dynamiques et narratives, sans doute de chasse, et des représentations humaines : des mains et des cochons de 40 000 ans, puis une chasse ou un rituel de 44 000 ans (redatée depuis à 48 000), une autre scène avec trois humanoïdes et un cochon datée de 51 200 ans minimum (redatée dernièrement à 52 300), et récemment des mains négatives (au pochoir) d’au moins 68 000 ans (pour mémoire la date de la première sortie d’Afrique par Homo Sapiens aujourd'hui admise par les archéologues remonterait à 70 000 ans).


Comme on finit par se mélanger les pinceaux entre les localisations et les dates révisées, le site hominides.com en a fait l'historique depuis 12 ans : "des datations qui donnent le tournis !"


Ces dates bouleversent des certitudes, et ça n’est que le début, il reste tant à découvrir dans ces régions à peine explorées.

La chaine Arte diffuse sur ces découvertes un documentaire de 55 minutes disponible sur son site internet jusqu’au 7.07.2026, "Sulawesi, l’ile des premières images".

Le reportage est exaltant et vaguement vertigineux. Le but de la présente chronique n'était que d’inciter à le regarder. 


On conseillera simplement de l’arrêter exactement à 52:14 pour éviter sa conclusion insensée (au sens propre) "Et si l’art était le véritable écosystème de notre espèce ?", suivie d’une affirmation aussi vaseuse énoncée par un archéologue "nous sommes les seules créatures sur terre qui produisent de l’art, et nous n’avons aucune idée de la raison qui nous pousse à le faire […] L’archéologie doit résoudre ce mystère".

Effectivement, parmi ses moyens de communiquer, l’humain a créé une catégorie qu’il a appelée "Art", où il dépose un peu n’importe quoi selon l’humeur, et à laquelle il attribue une valeur supérieure à son contenu, en l’enjolivant de belles fictions gratifiantes (comme il a créé d’autres boites sur le même modèle, la religion, la philosophie…) Et il s’étonnerait ensuite de ne plus savoir pourquoi ? 

Qu’il le demande alors aux espèces qui décorent leur gite d’objets rangés par forme et par couleur pour séduire, marquer leur territoire, montrer leurs intentions. Qu’il le demande par exemple à cet oiseau jardinier à nuque rose qui joue d’une illusion d’optique.


dimanche 4 janvier 2026

Les mégalithes du Huelgoat

   
À qui souhaiterait voir les plus impressionnants des monuments préhistoriques, on conseille généralement, avec raison, la région de Carnac, en Bretagne méridionale, et ses mégalithes alignés par milliers depuis 7 millénaires. Contrairement aux peintures pariétales dans les grottes ornées, on peut encore les visiter, et se promener parmi les menhirs si on le fait hors saison.


On ne sait toujours pas les raisons de ces étranges alignements qui ont demandé des mains-d’œuvre substantielles durant des siècles. C’est au moins la marque de sociétés organisées, fortes et orgueilleuses ; la vanité, le culte de la personnalité et la servitude volontaire existaient donc déjà, ou peut-être sont-elles nées alors, avec le recul des glaciers, la montée des eaux, la disparition du mammouth, la domestication d’animaux et de plantes, la sédentarisation. 




Les bandes les plus aventureuses, à la poursuite des derniers mammouths, avaient sans doute découvert depuis longtemps les amoncèlements rocheux érodés, au cœur du pays, dans les monts d’Arrée, où ce qui était alors une lande glacée et rocheuse deviendra plus tard la vallée de la rivière d’Argent et le chaos granitique de la forêt du Huelgoat (Itinéraire touristique).


Pouvaient-elles imaginer que seuls la nature et le temps avaient pu déposer cette boule lisse (3 photos ci-dessus) comme un gigantesque champignon de 200 tonnes, au sommet d’un tertre ? D’autant qu’en contrebas, parmi les merveilles du chaos, un autre rocher bougeait quand on le poussait (2 photos ci-dessous). Des géants avaient pu déplacer ces rochers. Pourquoi pas un clan, un peuple unissant ses forces ? 


Quand ils furent suffisamment nombreux et organisés pour tenter la chose, vers 6800 avant le présent,  ils se lancèrent dans la plantation régulière de mégalithes, plus au sud, dans la région plus hospitalière de Carnac, afin de montrer leur détermination, et leur possession du territoire. La pratique ostentatoire se propagea alors en quelques siècles dans toute l’Europe.


Hypothèse fantaisiste direz-vous ? Pas plus que de prétendre qu’ériger et aligner ainsi des milliers de tonnes de mégalithes orientés dans la même exacte direction est nécessaire pour constituer un calendrier, ou un cimetière alors que personne n’y est enterré.


Certes, cela ne dit rien de la fonction précise de ces litanies alignées. Les archéologues les plus sérieux pensent qu’on ne le saura jamais.





Sur la roche tremblante, la fissure qui ressemble à la bouche d’un cachalot, est récente. Elle a été pratiquée par les carriers qui au 19ème siècle débitaient indifféremment tous les rochers. C’est à peu près l’emplacement où une pression suffisante vers le haut pourrait faire basculer les 137 tonnes de la bête directement sur la crêperie 30 mètres plus bas.    
L’image en gris (Gif animé) fait 30Mo, le chargement peut être un peu long. Pour constater clairement le mouvement du rocher, agrandissez l’image et regardez sans la fixer nettement la zone courbe au sommet de la pierre juste à l’aplomb de l’athlète.


*** Supplément pratique ***
 Calculer le poids d’un menhir

Poids ≈ hauteur x masse volumique [1] × (3,14 x (diamètre/2)²) [2]

[1] ≈ 2,7 tonnes par m³ (jusqu’à 3t pour les granites basaltiques plus sombres) 
[2] diviser le résultat en fonction de la conicité du menhir, par 3 si c’est un cône parfait. 

(Vérification avec la roche tremblante : l'Itinéraire touristique indique une longueur de 7m et un diamètre moyen de 2,9m, ce qui donne un poids de 125 tonnes, moins de 10% d'erreur sur les 137 tonnes annoncées)


dimanche 6 octobre 2024

La vie des cimetières (114)


Je cherche le repos, et trouver ne le puis...

Joachim du Bellay, Les regrets 1558, sonnet 39.




Légende de l'illustration :

1. Le cercueil dont on ne sait pas encore qu’y git peut-être Du Bellay, lors de sa découverte sous le pavement du transept de la cathédrale de Paris.
2. Les scientifiques se recueillent et prient devant les deux cercueils de plomb avant leur proclamation aux médias.
3. Le corps du cercueil anonyme avait été embaumé et rempli de fleurs et de plantes, jusqu’au crâne qui avec le temps s’est rouvert, laissant échapper du poète les derniers vers.
4. Les scientifiques consultent le manuel d’anatomie et viennent d’identifier sur le cadavre l’emplacement précis du sens de la poésie, situé près du cœur.
5. Après récupération des données statistiques les scientifiques referment les cercueils et effacent avec précaution, pinceau fin de martre et gratte-éponge côté doux, toute trace de leur curiosité.


Dans son Traité des reliques en 1543, Calvin constatait que la convoitise des reliques n’allait "quasi jamais sans superstition", qu’elle était "mère de l’idolâtrie", et qu’on ne saurait adorer les os d’un martyr ou de la Vierge sans être en risque d’adorer ceux d’un larron, d’un âne, d’un chien ou de quelque prostituée. 

Mais les humains n’ont que faire des avertissements de Calvin, qui par ailleurs a proféré tant de bêtises. Ils sont aussi fébrilement avides des miettes de leurs congénères qu’à l’époque du réformateur, et vénèrent avec toujours autant d’ardeur les restes peu ragoutants des personnalités qui fleurissent leurs livres d’histoire.


En 2010, les italiens, grands amateurs dont on rappelle que les reliques de San Gennaro à Naples garantissent contre les éruptions du Vésuve et les épidémies de peste (mais pas contre le SIDA ni le COVID), retrouvaient dans un ossuaire de Porto Ercole, parmi les débris d’environ 200 individus, des restes qui appartenaient - affirment-ils - à Michelangelo Merisi dit le Caravage, avec une probabilité de 85%, ce qui est déjà fort appréciable, bien au-delà de la moyenne.

Et quelle coïncidence, c’était justement le 4ème centenaire de la disparition du peintre !


En France, on a surtout des poètes, dont on nous inculque qu’ils ont créé la langue française à la force des 10 ou 12 pieds de chacun de leurs milliers de vers. Et quel évènement dramatique plus propice à nous rappeler ce passé commun que l’incendie de la cathédrale de Paris, qui réunit en 2019 les citoyens les plus opposés dans une communion de 840 millions d’euros destinés à la reconstruction (pas aux plus démunis, soyons sérieux) ?


Or sous les décombres de la flèche effondrée, dissimulés sous le pavage de la croisée du transept, l’Institut National de Recherche Archéologique Préventive (INRAP) exhumait alors deux cercueils de plomb, dont un sans inscription, anonyme. 

C’était sans compter sur le Sherlock Holmes du monde des morts, comme l’appelle le journal Le Monde, le docteur Crubézy de Toulouse. Après deux ans d’analyse du cercueil et de son contenu, il affirme que ce qu’il subsiste du corps anonyme appartenait au grand poète Joachim du Bellay, l’auteur de La Deffence et Illvstration de la Langue Francoyse, de tant de poèmes mélancoliques rabâchés à l’école, et inventeur de cette "douceur angevine" qui a fait que le monde entier imagine aujourd’hui le climat de l’Anjou comme le plus agréable de la planète.


On savait le poète enterré quelque part dans la cathédrale depuis 1560, sans l'avoir jamais découvert.

Un pays au passé culturel si riche, un pays qui a diffusé son bon gout et influencé les civilisations pendant des siècles, qui a renversé et raccourci certains de ses tyrans, qui vient de choisir une ministre de la culture sans compétence criblée de poursuites judiciaires et seulement préoccupée de son image et de ses intrigues de pouvoir, un pays enfin qui a inventé les cathédrales gothiques, ne pouvait qu’inhumer au cœur de la plus célèbre d’entre elles un des inventeurs officiels de sa propre langue.


M. Besnier, responsable des fouilles, est moins affirmatif que Sherlock Holmes et conseille la prudence, car l’analyse isotopique de ses dents démontre que l’enfance du squelette s’est déroulée à Paris ou à Lyon, loin d’Angers où Joachim aurait vécu sa prime jeunesse.

Mais son chef, le président de l’INRAP, balaie cet argument avec l’ironie des certitudes mathématiques et affirme que l’âge et la pathologie des miettes "offrent une solidité statistique remarquable". Il ne donne pas de chiffres, mais comme pour Caravage en 2010, on a peut-être ici 85% de chance que les restes soient réellement ceux de Du Bellay. Notons au passage que nonobstant ce fort taux de véracité, la relique du poète, si c'est elle, ne garantit manifestement pas contre les incendies.


La presse, confiante dans la science des probabilités, en a fait illico des titres affirmatifs, des dossiers, des cahiers photos, des dépliants centraux détachables à punaiser au mur. Jusqu'à Ce Glob est Plat qui en reproduit les images sans honte.


Pareil au vieillard qui retourne en enfance, une société sans avenir n’a que son passé pour horizon.