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dimanche 4 janvier 2026

Les mégalithes du Huelgoat

   
À qui souhaiterait voir les plus impressionnants des monuments préhistoriques, on conseille généralement, avec raison, la région de Carnac, en Bretagne méridionale, et ses mégalithes alignés par milliers depuis 7 millénaires. Contrairement aux peintures pariétales dans les grottes ornées, on peut encore les visiter, et se promener parmi les menhirs si on le fait hors saison.


On ne sait toujours pas les raisons de ces étranges alignements qui ont demandé des mains-d’œuvre substantielles durant des siècles. C’est au moins la marque de sociétés organisées, fortes et orgueilleuses ; la vanité, le culte de la personnalité et la servitude volontaire existaient donc déjà, ou peut-être sont-elles nées alors, avec le recul des glaciers, la montée des eaux, la disparition du mammouth, la domestication d’animaux et de plantes, la sédentarisation. 




Les bandes les plus aventureuses, à la poursuite des derniers mammouths, avaient sans doute découvert depuis longtemps les amoncèlements rocheux érodés, au cœur du pays, dans les monts d’Arrée, où ce qui était alors une lande glacée et rocheuse deviendra plus tard la vallée de la rivière d’Argent et le chaos granitique de la forêt du Huelgoat (Itinéraire touristique).


Pouvaient-elles imaginer que seuls la nature et le temps avaient pu déposer cette boule lisse (3 photos ci-dessus) comme un gigantesque champignon de 200 tonnes, au sommet d’un tertre ? D’autant qu’en contrebas, parmi les merveilles du chaos, un autre rocher bougeait quand on le poussait (2 photos ci-dessous). Des géants avaient pu déplacer ces rochers. Pourquoi pas un clan, un peuple unissant ses forces ? 


Quand ils furent suffisamment nombreux et organisés pour tenter la chose, vers 6800 avant le présent,  ils se lancèrent dans la plantation régulière de mégalithes, plus au sud, dans la région plus hospitalière de Carnac, afin de montrer leur détermination, et leur possession du territoire. La pratique ostentatoire se propagea alors en quelques siècles dans toute l’Europe.


Hypothèse fantaisiste direz-vous ? Pas plus que de prétendre qu’ériger et aligner ainsi des milliers de tonnes de mégalithes orientés dans la même exacte direction est nécessaire pour constituer un calendrier, ou un cimetière alors que personne n’y est enterré.


Certes, cela ne dit rien de la fonction précise de ces litanies alignées. Les archéologues les plus sérieux pensent qu’on ne le saura jamais.





Sur la roche tremblante, la fissure qui ressemble à la bouche d’un cachalot, est récente. Elle a été pratiquée par les carriers qui au 19ème siècle débitaient indifféremment tous les rochers. C’est à peu près l’emplacement où une pression suffisante vers le haut pourrait faire basculer les 137 tonnes de la bête directement sur la crêperie 30 mètres plus bas.    
L’image en gris (Gif animé) fait 30Mo, le chargement peut être un peu long. Pour constater clairement le mouvement du rocher, agrandissez l’image et regardez sans la fixer nettement la zone courbe au sommet de la pierre juste à l’aplomb de l’athlète.


*** Supplément pratique ***
 Calculer le poids d’un menhir

Poids ≈ hauteur x masse volumique [1] × (3,14 x (diamètre/2)²) [2]

[1] ≈ 2,7 tonnes par m³ (jusqu’à 3t pour les granites basaltiques plus sombres) 
[2] diviser le résultat en fonction de la conicité du menhir, par 3 si c’est un cône parfait. 

(Vérification avec la roche tremblante : l'Itinéraire touristique indique une longueur de 7m et un diamètre moyen de 2,9m, ce qui donne un poids de 125 tonnes, moins de 10% d'erreur sur les 137 tonnes annoncées)


dimanche 30 juin 2024

Serra et ses disparitions

Clara-Clara, sculpture de Richard Serra, exposée sur Google Earth en 2024 (et ici à Paris en été 2008).


Tout, ou presque, disparait un jour. C’est un phénomène naturel. Les plus perspicaces des philosophes l’ont remarqué. Hier encore c’était le tour du grand sculpteur étasunien Richard Serra. Les médias en ont parlé à la mesure de sa renommée.
Ce qui est en revanche moins naturel, c’est que certaines de ses œuvres, et non des moindres compte tenu de leurs dimensions, ont aussi disparu, avec les années. Pourtant quand on expose une sculpture de Serra on ne risque pas de la perdre de vue, on est souvent obligé d’abattre des murs, de faire des travaux de terrassement, parfois de consolider les fondations.

Comme Kapoor, Serra était de ces artistes visiblement hantés par l’insignifiance de la condition humaine et qui ne soulagent leur affliction que dans la démesure de leurs créations. Un excès d’humilité, en quelque sorte.
Sur le plan technique, pour un Serra de bonne facture, il faut imaginer une monumentale plaque d’un acier imitation rouille, plus ou moins courbe et en équilibre sur la tranche, débordant l’espace d’une galerie d’art ou trônant au centre d’un lieu public. Les critiques et experts appellent cette période des formes géantes, majeure dans l’œuvre et dans l’esprit de Serra, sa période minimaliste. C’est leur sens de l’humour.

Toujours impressionnantes, les dimensions sont en principe mentionnées dans les revues et catalogues, mais rarement le poids, pour ne pas décourager le client, ou alors en hasardant des valeurs fantaisistes, comme le fait parfois Wikipedia qui ne garantit pas toujours l'exactitude des sources. 

Le calcul est pourtant simple. 
Prenons le cas de Clara-Clara, deux longues plaques d’acier recourbées et posées en miroir l’une en regard de l’autre, comme des parenthèses inversées. Chacune mesurait environ 36 mètres par 4, et 4,5 centimètres d’épaisseur (mais vous trouverez aussi 33m - 3,70m - 5,1cm ou d’autres valeurs encore). Connaissant la densité de l’acier, environ 8 grammes le centimètre cube, vous aviez déjà la réponse avant de la lire, 3600 par 400 par 4,5 par 2 par 8 : Clara-Clara devait peser 104 tonnes, à la louche. Une autre œuvre fameuse, Tilted Arc, moitié moins grande mais plus épaisse - 6,4cm - pesait ainsi 70 tonnes (valeurs confirmées par le Journal des Arts avec respectivement 108 et 73 tonnes).  

Mesurait… pesait, on en parle au passé, parce qu’il y a longtemps qu'on ne les a plus vues. La disparition de leur concepteur a été l’occasion pour les médias de ressortir des placards certains de ces pesants fantômes. 
Il n’y a rien de très mystérieux dans ces occultations. Quand il prend le pouvoir, l’élu qui souhaite lui aussi laisser une trace de son passage, marquer le territoire qui lui appartient désormais, commande alors avec l’argent public une œuvre monumentale à un artiste que ses conseillers favorisent. Assourdis par la fanfare des lendemains qui chantent, personne ne prête attention aux aspects logistiques du geste culturel. Et arrive le jour où on installe le monument.

En 1981, c’était Tilted Arc, à New York, un mur de métal long de 37 mètres et haut de 3,70 érigé au milieu d’une place populeuse au cœur de Manhattan, Federal Plaza. Après 8 ans de laborieux procès, notamment contre le 1er amendement (la liberté d’expression de l’artiste), 8 ans d’outrages pour l’œuvre, devenue dépôt d’ordures, urinoir géant et mur de graffitis, les riverains et usagers de la place en obtenaient l’enlèvement. Serra a toujours refusé qu’elle soit installée ailleurs que sur Federal Plaza. Il déclarait pour sa défense (ses paroles ont sans doute dépassé sa pensée) "L’œuvre doit faire prendre conscience au passant de lui-même et de son mouvement à travers la place […] La fonction de l’art n’est pas de plaire […] L’art n’est pas destiné au peuple."
Découpé en 3 tranches en 1989, le sandwich de 73 tonnes est aujourd’hui dans un site de stockage de la très sérieuse et officielle Administration des services généraux, peut-être à Alexandria près de Washington.

En 1983, c’était Clara-Clara, à Paris. Commandée pour le parvis du musée par le Centre Pompidou, on réalisa qu’elle était trop lourde et qu’elle constituerait un obstacle et un risque pour la circulation sur la moitié de l’espace piétonnier. On la posa alors dans le jardin des Tuileries, place de la Concorde. Dans ce lieu fréquenté, elle ne fut pas toujours respectée par les mouettes, les passants, et les polémistes parisiens, comme tout monument public. Elle résista 2 ans. En 1985 la Mairie de Paris l’achetait et la remisait square de Choisy où elle dérangeait autant et ne fut pas moins déshonorée que ne l’était Tilted Arc au même moment à Manhattan.
Depuis 1990 - excepté un retour aux Tuileries en 2008-2009 - Clara-Clara est entreposée dans une réserve du fonds municipal d’art contemporain de la ville de Paris à Ivry-sur-Seine, en un sandwich de 6 tranches de 12 mètres (notre illustration).  

En 1987 débutait la disparition la plus cocasse. Le musée d’art moderne Reina Sofia de Madrid fraichement créé exposait Equal-Parallel-Guernica-Bengasi commandé à Serra par le ministère de la Culture. L’œuvre n’en fait rien paraitre mais son nom est, dit-on, une revendication politique courageuse. Dès 1988, pour satisfaire un besoin d'espace, les 2 murs et les 2 cubes qui la constituaient étaient confiés à une entreprise de stockage.  
17 ans plus tard, en 2005, un inventaire des collections rappelait au musée lui-même l’existence de l’œuvre. Entretemps l’entreprise de gardiennage avait fait faillite, en raison notamment, prétendent les calomniateurs, des impayés de l’administration espagnole, dont le musée Reina Sofia. Aujourd'hui encore personne ne sait ce qu’est devenue l’œuvre, sauf ceux qui l’ont peut-être vendue ou achetée au poids du métal.
En pénitence le musée en commandait alors une réplique, que Serra fit réaliser par une fonderie en Allemagne. Magnanime, il livra ce double pour la moitié du prix de l’original (hors frais de fabrication).
Réalisée en 2008, l’œuvre est néanmoins exposée antidatée de 1986 au musée Reina Sofia, parce que le concept, le plan de fabrication, datent de 1986, la réplique matérielle n’en étant qu’une incarnation passagère, remplaçable, une abstraction de 38 tonnes.

On aura compris à ces exemples que les créations de Serra sont souvent embarrassantes. La dalle du parvis de La Défense, près de Paris, qui supporte un musée à ciel ouvert de sculptures contemporaines de dimensions pourtant respectables, à renoncé à héberger les 25 tonnes de Slat de Serra, et l’a reléguée en contrebas derrière la Grande Arche, où seuls les employés de bureau des tours qui la bordent au nord, les automobilistes égarés ou les locataires du cimetière de Neuilly, peuvent la contempler. 

Et on ne peut pas se débarrasser facilement d'une œuvre de Serra, pour des motifs moraux et politiques, bien sûr, mais aussi pour d’évidentes raisons matérielles. Les tranches d’acier plantées par Serra un peu partout sur la planète, à Toronto, à Bilbao, à Doha, dans le désert Qatari où il a refait le 2001 de Kubrick, ou à Glenstone, resteront pendant des siècles, voire des millénaires, pour d'incertains archéologues du futur, des traces énigmatiques d'une civilisation dématérialisée et agonisante.

***

Anecdote : La dernière sculpture monumentale de Serra passée aux enchères l’a été chez Christie’s en 2013 contre 4,3 millions de dollars. Christie’s la décrivait "presque existentielle, une déclaration sur notre place dans le monde et notre relation avec les choses" et en taisait pudiquement le poids, qu’on peut estimer à 17 tonnes (elle n’était pas présente en salle des ventes), ce qui ne la fait après tout qu’à 253$ le kilo. 250 fois le prix de l’acier brut, mais 20 fois moins que le meilleur caviar, et plus durable.

Ressources : Internet foisonne d’articles, d’analyses approfondies, de photos, de vidéos sur Serra. Chacun(e) les trouvera dans ses réseaux préférés. Signalons une petite vidéo en anglais de 9 minutes sur la destinée de Shift, un mur de Serra oublié dans un champ de pommes de terre canadien depuis 50 ans.


mardi 11 décembre 2018

Nuages (45)


Nous savions que des petits nuages tels que ceux de l’illustration pèsent comme quelques centaines à quelques milliers de tours Eiffel, si l’on en croit même la seconde édition du livre de M. Chalon « Combien pèse un nuage et pourquoi les nuages ne tombent pas ». Mais nous n’avions pas risqué la conversion en vaches bien portantes, et le résultat du calcul est hallucinant.
Note au lecteur tatillon : en arrondissant un peu chaque nombre, le moindre petit cumulus pèse un million de tonnes, et un cumulonimbus d’une dizaine de kilomètres de base qui n’aurait pas surveillé son embonpoint peut approcher le milliard de tonnes. Soit de cent à cent mille tours Eiffel (qui pèse quant à elle dix mille tonnes, ou dix mille vaches bien gavées).
Ainsi le poids de tels nuages se mesure en millions, voire dizaines de millions de vaches.
Ce qui devient proprement astronomique, quand on sait qu’un cumulonimbus moyen, en nombre de vaches mises bout à bout dans une file indienne, atteindrait directement la Lune ! Et les Américains l’auraient conquise à dos de vache et économisé ainsi des années de calculs fastidieux, tout en exaltant l’industrie du hamburger.

Ces choses ne sont pas suffisamment sues.

dimanche 16 décembre 2012

Nuages (30)

Castello Aragonese à Ischia Ponte, Italie

Monsieur Chalon, qui fréquente assidument aréopages et académies de météorologie, et qui s'y connait absolument en nuages, en a pesé certains. Et il ne fait pas que les peser, il les scrute et explique leur comportement social et atmosphérique dans un livre édité en 2002 et toujours disponible « Combien pèse un nuage (ou pourquoi les nuages ne tombent pas) ? EDP Sciences ».

Il soutient qu'un cumulonimbus d'un beau gabarit pèse plusieurs centaines de millions de tonnes, soit plusieurs dizaines de milliers de tours Eiffel, ou quelques dizaines de millions d'autobus adultes. C'est parce que leur volume est immense, ajoute-t-il.
Et tout cela au-dessus de nos têtes, dans un paysage idéal...