vendredi 13 mars 2026

Ce monde est disparu (26)

Robert Banks - Nymphée de la Villa Giulia, Rome. Aquarelle n°462, 96cm


Si vous ne hantez pas les maisons d’enchères secondaires vous ne pouvez pas connaitre Robert Banks, plus exactement Robert Louis Banks (Cheltenham 1911 - Londres vers 2000). Wikipedia ne le connait pas, pas plus que l’IA, sinon 3 ou 4 informations biographiques inutiles, comme une décoration de la croix militaire anglaise à l'occasion de la précédente guerre mondiale. Il aurait dédié ses études et sa carrière à l’architecture et l’urbanisme pour ne se consacrer exclusivement et copieusement à l’aquarelle que vers la cinquantaine.

Personne n’est même certain de sa date de décès, pourtant récente. Et si vous demandez Robert Banks sur internet, les moteurs de recherche vous mèneront vers un homonyme ultramédiatisé, l’inévitable Banksy, artiste de rue dont l’anonymat déjà fragilisé aurait été défloré en 2023. 


De notre Robert Banks, pas de livre, pas d’expositions. Il n’y a même plus de clé sous la porte des galeries londoniennes qui l’exposaient dans les années 1970 et personne ne sait quand elles auraient fermé.


Aux quelques traces laissées sur internet, pour la plupart sur les sites de maisons d’enchères, on voit que Banks était artiste de rues, à sa manière. Il ne peignait pas, comme certains, sur les murs des façades, mais il représentait des façades, de villes découpées avec précision par le soleil et l’ombre, fantastiques par réalisme et vides, minutieusement, sur de grandes feuilles de papier pour aquarelle ; surtout l’Europe des estivaliers, Rome, Venise, et toute l’Italie, qu’il a sillonnée jusqu’aux Pouilles, la Grèce, l’Espagne, et au milieu de tout ce soleil, le Japon vers 1971.


Il ne reste malheureusement que les salles des ventes pour découvrir ses aquarelles, le temps des rares jours d’exposition au public, avant qu’elles ne disparaissent. En 1995 le marché proposait une dizaine de ses œuvres, puis une dizaine autour de 2005, et enfin presque une par an depuis 2009, chez Dorotheum à Vienne,  Koller à Genève, ou d'autres salles de moindre renommée. 


Mais cet éparpillement parcimonieux est peut-être une aubaine pour qui aurait économisé 1000 à 2000€ par amour de l'art, car les prix des œuvres de Robert Banks sont indécents. 

Une aquarelle comme celle de notre illustration plus haut peut demander 150 à 300 heures de travail. Ainsi, au tarif par exemple des employé(e)s de ménages - leur salaire horaire net moyen selon qualification est de l’ordre de 15 à 25 euros - elle devrait être évaluée entre 2250 et 7500€, si on oublie le talent, voire le génie du peintre. Mais ici, comme il est mort et que ça n’est plus lui qu’on rémunère, l’expert de la maison de vente Koller estime que l’œuvre, malgré ses dimensions (un mètre en largeur), pourrait disparaitre le 27 mars prochain à Genève contre 1500 à 2000€, taxes et commission comprises. 


Alors préparez votre tirelire, prévoyez la place sur un mur à l’abri de la lumière directe, et vous deviendrez propriétaire d’un chef d’œuvre, qui disparaitra ainsi de la circulation pour un temps indéterminé, c'est entendu, mais pas pour vous. 


On trouve quelques reproductions d'œuvres de Banks sur internet, parfois excellentes, et on notera qu'il eut très tôt l’idée de numéroter ses aquarelles dans l’ordre, près de sa signature, ce qui permet de reconstituer une minimum biographique, de constater que les chefs-d’œuvre commencent en Espagne au milieu des années 1960, que les plus beaux se situent grossièrement entre les numéros 350 et 500 figurant Rome et le sud-est de l’Italie, que les aquarelles portant les numéros 600 sont moins inspirées, motifs comme couleurs, notamment une vue décevante de Venise qui porte le plus grand des numéros trouvés, le 662, sans qu’on puisse lui attribuer une date (la fin des années 1980 ?), qu’il reste donc des centaines de merveilles de Robert Banks dans la nature, et que les données de la description de la vente Koller du vendredi 27 mars sont fausses.

L’œuvre y est décrite ainsi : 


ROBERT LOUIS BANKS

(Cheltenham 1911– vers 2000 Londres)

Le Nymphée de la Villa Giulia à Rome. 1962.

Aquarelle, crayon.

Signée en bas à gauche : BANKS 962.

70 x 96 cm. Encadrée.


Or le numéro de la signature n’est pas 962 mais 462 (vous vérifierez à Genève), et donc la date 1962, déduite de cette fausse lecture, est fausse. Elle est plutôt à situer très vaguement autour des années 1975 ou 1980 à Rome (au moment d’emporter la chose, tentez de réclamer une ristourne pour erreur sur la substance).



Allèchement : vous découvrirez très bientôt dans Ce Blog est Plat quelques belles reproductions de chefs-d’œuvre de Robert Banks, notamment une grande aquarelle que vous regretterez sans fin de ne pas avoir achetée le 27 septembre 2017 à Vienne, contre 875 euros, tout compris.  



Mise à jour 28.03.2026 : vous n'êtes pas nombreux à avoir suivi notre conseil et enchéri sur cette superbe aquarelle Banks 462. Résultat, 1600 Francs suisses, soit environ 2000$ hors frais et taxes. À ce prix Robert Banks reste encore loin de la gloire posthume.  


4 commentaires :

GjG a dit…

La netteté, la finesse et la qualité des aquarelles de Banks sont en effet époustouflantes.
Curieuses aussi, ses « prises de vue ». On dirait du Costar !
Cela étant, le « désert biographique » de cet excellent peintre du siècle n°20 ne cesse de m’interroger…
Soit, c’était un « monsieur tout le monde » sans peur et sans reproche, un « lonesome poor painter », sans ami, ni ennemi, sans enfant, ni frère prénommé Théo, soit Banks est le pseudonyme d’un personnage peu recommandable (un criminel, un faussaire etc.)
Pour ma part, je pencherai pour un agent secret (double ou triple) : son œuvre n°007 pouvait peut-être nous en dire plus ? Le buste de J.F. Kennedy (!!!!?) serait aussi un indice ?
Quoi qu’il en soit, un inconnu célèbre est du pain béni pour les marchands d’art : cela fait renifler aux acheteurs un possible « peintre maudit ».
Précision sans aucun intérêt : Robert Banks est né à Cheltenham tout comme Julian Beever (1959-), artiste des rues comme Banksy, Gustav Holst (1874-1934), compositeur des planètes, et Brian Jones (1942-1969), des Rolling Stones.
Bien à vous

Costar a dit…

J'ai attendu d'avoir publié toutes les merveilles de la chronique suivante pour vous répondre, mais peut-être les aviez-vous déjà toutes découvertes, fouineur comme vous êtes ?

Il me semble que l'hypothèse la plus probable quant à la discrétion médiatique posthume de Banks, c'est que les quelques galeries londoniennes qui l'exposaient le vendaient facilement (parce que c'est très beau, pas très cher, et ça décore bien un salon bourgeois), qu'il en vivait donc correctement, et qu'il n'avait de toute manière pas le temps d'avoir besoin d'argent : si ne serait-ce que la moitié des 650 ou 700 aquarelles qu'il semble avoir signées sont de la qualité de celles que je présente, il n'aura jamais cessé de peindre, enfermé dans son atelier de 50 à 80 ans, qui est la période de production qu'on peut estimer au peu de données biographiques.
Ils ne sont pas rares les peintres convenablement achetés et collectionnés de leur vivant et totalement inconnus du public parce que passant peu en ventes publiques (de toute façon ceux qui ne vendent pas de leur vivant en meurent rapidement et donc produisent peu).
C'était le cas des impressionnistes à leurs débuts, assez vite abondamment achetés par les collectionneurs (ou les simples bourgeois ou touristes) américains et longtemps invisibles en France puisque peu appréciés. Résultat un siècle plus tard : les plus beaux sont à l'étranger et la France en a beaucoup, mais des rogatons, ceux qui ne plaisaient pas aux acheteurs à l'époque.
Parce qu'il ne peignait pas dans un style à la mode, Banks restera encore longtemps en dehors des courants porteurs et subira encore un long purgatoire, peut-être même éternel. Ça me va bien, ça laisse tant de choses à fouiner et à découvrir.

Petite remarque, le portrait sculpté de Kennedy n'est évidemment pas de Robert Banks, c'est une erreur du moteur de recherche d'Artnet qui est aussi approximatif que le sculpteur de cette bouse. Il s'appelle comme par hasard Robert Berks. L'intelligence vraiment très artificielle a jugé qu'avec 9 lettres correctes sur 11 il s'agissait statistiquement de la même personne. Quand on sait que la police et l'armée françaises utilisent les mêmes algorithmes de recherche des grands fournisseurs américains, on ressent comme un petit frisson.

Vasco a dit…

Tout cela est très joli c'est vrai, il y a un charme indéniable et une qualité de réalisation qui impressionne.
Mais, là encore, il faudrait voir les œuvres de visu pour en saisir la substance véritable.
Une à une elles ne sont que des représentations naturalistes de qualité (mais sans plus d'originalité que ça selon moi), c'est l'ensemble de la production et sa constance (et ce silence des espaces) qui m'impressionne avant tout. Il y a là comme une inclinaison maniaque à retranscrire ces espaces vides, remplis de tout plein de détails architecturaux ou minéraux.
"C'est marrant chez les architectes ce besoin de creuser"… comme dirait tonton.

Je suis plus épaté par votre capacité à dénicher ce genre de perle rare que par sa facture elle-même.
On a là un cas d'artiste, comme il doit y en avoir pas mal, du genre de ceux qui se réveillent à la retraite ou travaillent le dimanche, avec beaucoup de talent, mais pas forcément la reconnaissance qu'on voudrait leur voir attribuée.
Celui-ci a effectivement une qualité supplémentaire qui le distingue, un label de savoir-faire qui, additionné à cette propension à produire, ferait presque œuvre tant l'ensemble parait solide.
Quant au prix, l'aquarelle est hélas souvent déconsidérée, mais peut-être que de son vivant il aurait vendu (ou vendait) plus cher…

Je me demande s'il voyageait et dessinait sur place, mais je penche pour un travail en atelier d'après ses propres photos où l'attention portée à la lumière est primordiale.
Comme dit GJG il y a un côté Costar, mais sans l'humour, ni l'originalité.

Je vous remercie néanmoins vivement pour cette belle découverte !

Costar a dit…

Ah que mes valeureux lecteurs sont délicats !

Cher Vasco, promenez-vous dans les catalogues des ventes de Koller ou de Dorotheum, et même de Christie's ou Sotheby's et vous verrez ce qu'est le vrai manque d'originalité, et vous en abandonnerez vite la consultation, par ennui. J'ai vu pas mal d'aquarelles d'architectes, mais très peu avec cette belle ambiance surréelle, et avec comme modèles souvent ces villes oubliées des Pouilles. La vue d'Ovindoli est pour moi un des plus belles vues de villes italiennes jamais peintes, foin des Canaletto et autres Bellotto. D'ailleurs vous parlez d'espaces vides, de détails minéraux, et même de perle rare ! Je sens que vous commencez à ressentir l'effet Banks, d'autant que les 5 dernières aquarelles de ma chronique suivante semblent montrer que Banks n'était pas qu'un architecte frustré mais aussi un esprit original. Et puis on connait à peine une trentaine de numéros sur 700...
Tiens si vous voulez vraiment voir un aquarelliste surement dans le livre des records par son manque d'originalité et pourtant bien plus virtuose que Banks : https://www.instagram.com/thierryduvalaqua/reel/DVRRJ-SjL3J/

Le travail de Banks en atelier d'après photos me semble inévitable ; des formats de 70 à 100cm sont difficilement manipulables sur place, et le soleil n'est jamais chaud pour s'arrêter pendant 100 ou 200 heures en attendant que l'artiste ait fini son gribouillis.