La grande loterie du Prado
Vous n’avez pu manquer cette nouvelle d’un quidam qui a dépensé 100€ dans une loterie de bienfaisance, et gagné un croquis à la gouache de Picasso, ce fameux peintre espagnol. Il faut dire qu’il y en a tellement sur le marché, des milliers dit-on, qu’on ne sait plus comment s’en débarrasser, alors on les fait acheter, à un prix délirant fixé d'avance, dans une tombola de luxe chez Christie’s par des dindons qui ne gagneront rien qu’un peu de tranquillité d’esprit, convaincus de leur bonne action. Et on se demande maintenant comment le pauvre gagnant va bazarder discrètement son gros lot.
On pourra trouver loterie plus enrichissante, à Madrid, au Prado par exemple. On sait que le musée interdit toujours au visiteur, qui a payé son entrée, de photographier les œuvres exposées, et que pour faire avaler cette privation de liberté il effectue quelques louables tentatives d’exhibition du catalogue de sa collection sur internet, notamment avec des reproductions, bien que de taille moyenne et d’une accessibilité déplorable, d’une meilleure qualité que celles du Louvre.
Et il a également mis en place une attrayante visite virtuelle de ses salles d’exposition.
Si on se souvient de l’extraordinaire épopée qu’était en 2020 la visite virtuelle, toujours active, du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, on sera tenté de se lancer dans l’aventure de celle du Prado, d’autant qu’une légende raconte qu’elle contient, comme dans une loterie, des reproductions en gigapixels de très haute qualité de 90 des 9000 œuvres exposées. C’est déjà en soi une aventure car leur existence n’est pas signalée dans le catalogue de la collection, car il n’y a aucune fonction de recherche dans cette visite virtuelle, et qu’on devra donc, pour les découvrir, errer dans un dédale de salles indéterminées à la recherche d’une icône d’appareil photo.
Mais après tout la visite d’un musée peut aussi se vivre comme un jeu, et cela vous rappellera avec émotion la recherche d’un tableau dans le labyrinthe du musée du Louvre réel.
Alors tentons l’expérience.
On sait le Prado richissime en tableaux de Jérôme Bosch, on connait déjà depuis 2009 chaque atome du fameux Jardin des délices, alors recherchons des détails d’une œuvre méconnue, son triptyque de l’Adoration des mages.
On cherchera d’abord l’œuvre dans le catalogue de la collection pour connaitre la salle où elle est exposée, seul moyen de la localiser dans la visite virtuelle. C’est la salle 056A.
Aucun lien n’y conduisant instantanément, on aura pris soin de conserver dans le navigateur un onglet ouvert sur le seul point d’entrée de cette promenade numérique, dont la recherche au sein du site du Prado fait déjà l’objet d’une autre expédition intrépide qu’on contera un autre jour.
L’aventure peut alors commencer. Entrons.
Premier constat, l’image est superbe, la définition remarquable. Devant un tableau, on peut s’approcher jusqu’à agrandir les plus petits détails, lire le titre, parfois le contenu des cartels. Mais les techniciens de l’entreprise qui a créé cette visite virtuelle, Second Canvas (nous en reparlerons) sont des êtres humains, et les endroits précis où ils se sont arrêtés pour photographier, indiqués par des cibles sur le sol, limitent d’autant le nombre de points de vue. Ainsi beaucoup de tableaux seront déformés par les lois de la perspective, et les cartels des œuvres qu’on aimerait voir de plus près ou redressées sont souvent illisibles, compliquant la recherche dans le catalogue des collections (cependant le filtre "localisation dans le musée" y est disponible).
Une fois remis de notre émerveillement, cherchons la salle 056A.
On l’aura compris, la visite débute obligatoirement au point d'entrée, la salle 27, à l’étage " I ", dans la grande galerie, devant l’entrée de la salle 12, avec ses Vélasquez (ou Velázquez), fierté du musée avec Goya, El Greco, Zurbaran et Bosch (ou Bosco). On ne peut pas directement aller par exemple à la salle 67, la célèbre salle des Peintures noires de Goya, que réclame pourtant tout amateur d’art un peu dépressif, ni à la salle 056A, donc. Il faut les chercher sur un plan, en bas à gauche de l’écran.
Hélas Second Canvas, qui se glorifie de fournir les plus grands musées de la planète, et qui n’a visiblement pas entendu parler du mot utilisabilité, n’a pas jugé utile de renseigner le plan avec des numéros de salle, mais avec 200 gros points noirs identiques et anonymes, si bien qu’il faut, sur un ordinateur, déplacer minutieusement la souris au-dessus de chaque point pour que s’affiche un numéro de salle (qui ne sont pas ordonnées numériquement). Sur tablette ou téléphone, le jeu est encore plus énervant puisque les numéros ne s’affichent jamais et qu’appuyer sur un point vous y transporte illico sans prévenir où vous alunirez.
Petit point positif que les concepteurs ont imité de la visite virtuelle de l'Ermitage : un point noir devient blanc sur le plan si la salle a été visitée lors de la séance en cours.
Et nous ne parlerons pas du choix de l’étage dans le bâtiment (0, I ou 2), qui relève du pur hasard quand on appuie à peu près n’importe où sous le plan, mais exige toutefois une certaine dextérité.
Enfin sachez que certaines salles sont conçues comme des souricières, vous y entrez pour ne jamais en sortir ; ainsi en quittant Rembrandt en salle 76, si vous prenez vers le hall Goya, ne choisissez pas le couloir à gauche qui indique trompeusement salle 76, vous tomberiez dans une boucle temporelle par un long vestibule qui vous mènerait éternellement au même vestibule, vous abandonnant avec les bustes moroses et muets des muses de la comédie, et de la tragédie.
Épilogue
En bref tout finira bien, on trouvera la salle 056A après un temps indéterminé, on y constatera que 5 tableaux de Bosch, dont l’Adoration, sont reproduits en Gigapixels - ce qui est exceptionnel, les merveilles de Patinir dans la salle contigüe mériteraient la même attention et sont néanmoins à peine lisibles - et on découvrira que les deux voyeurs cachés derrière la Vierge de l’Adoration avaient été originellement dessinés par Bosch dans des positions très différentes, révélées par la détection des rayonnements infrarouges dans la vision en gigapixels, ce qui n’a pas en soi un grand intérêt, reconnaissons-le (voir notre illustration plus haut en Gif animé).
Le revers des panneaux de l’Adoration, le triptyque fermé, extraordinaire quasi grisaille avec trois étonnantes taches rouges, a été oublié en mode gigapixels, comme les faces cachées des autres triptyques de Bosch. On le retrouvera par chance sur le site du projet Bosch.
Nonobstant quelques défauts inhérents à toute activité humaine, et les moqueries corollaires, la visite du Prado virtuel est une promenade immobile à conseiller, pleine de surprises et de gigapixels.
Une visite virtuelle est une attitude de vie, presque une éthique. Il est bon de ne rien en attendre, de ne pas ronchonner quand la perspective distord un visage ou quand le nom du peintre n’est pas reconnaissable, et on se réjouira d’avoir passé des heures sans s’ennuyer, comme sur un réseau social addictif ou un poste de télévision avec un seul programme.
En y déambulant tôt le matin, avant l'ouverture, dans les premiers jours du mois de mai, vous y croiserez sans doute encore l'auteur de ces lignes.























5 commentaires :
Monsieur le guide, pourrait-on ralentir un peu ? j'ai perdu mes enfants dans la salle du Piero lunaire …
Ah oui vous aussi vous trouvez que ça va trop vite. Moi aussi, mais c'est le printemps, les jours sont plus longs, on consomme les réserves de l'hiver, et puis j'ai fini un tableau donc du temps libre avant le suivant, enfin, voilà, tout s'est un peu précipité, mais ça vous fait de la lecture et de la visite en prévision, de mon côté la logorrhée va se calmer avec les chaleurs, et un peu de tourisme.
C'est tout de même bête que vous ayez perdu votre descendance à Urbino. Ce serait arrivé au Prado où je me trouve actuellement il y a des toilettes, deux cafétérias et un restaurant.
Parlons-en de votre Prado ! Je suis en train de me perdre (moi aussi…) dans les couloirs surnumériques de ce lieu de perdition !
Comment diantre faîtes-vous pour vous y retrouver dans tout ce méli-mélo de liens gordiens ?
Sérieusement, ces histoires de visites virtuelles ce serait pas surtout une histoire de gros sous ?
Ce serait tellement plus simple de pouvoir visualiser chaque œuvre pleinement et simplement, sans avoir à se farcir ce genre de balade inepte où les déplacements sont plus pénibles que sur street View, où les cartels sont illisibles, où très vite on ne sait plus où l'on est, et où on ne peut pas accéder à la cafétéria justement (sans parler des toilettes !).
Bref, ce billet (gratuit), que vous nous offrez pour cette visite, est tellement plantureux (ça se dit pour un billet ?…) que je crois que je ne suis pas sûr d'en venir à bout (de la visite, comme du billet).
Vous êtes un sacré phénomène tout de même, un genre de Minotaure des galeries sous toutes leurs formes.
Donc, pour finir, doit-on entendre que vous serez sur place en vrai et en mai ? Votre dernière phrase est un peu mystérieuse.
Bon, je vous laisse, on a retrouvé mes enfants au cours de danse macabre. Si j'ai bien compris…
Diantre que de points d'interrogation, je vais répondre succinctement et dans le désordre.
Non je ne serai pas au Prado en mai, ou alors virtuellement, avant l'ouverture. Je m'efforce de ne plus mettre les pieds dans les lieux qui tentent de me voler mes souvenirs en m'interdisant de les fixer sur un support de mon choix.
La visite sans la promenade épuisante existe au Prado, c'est le catalogue des œuvres, il est un peu souffreteux mais les reproductions sont correctes, et vous y voyez même tout ce qui n'est pas exposé.
J'aime la visite virtuelle parce que j'y découvre beaucoup de choses inattendues voire inconnues, et dans le cas du Prado il y a en plus ces 90 reproductions en gigapixels qui sont pour moi une sorte de Graal et la visite virtuelle est le seul moyen d'y accéder (d'ailleurs ma prochaine chronique sera l'exploitation d'un de ces tableaux, et probablement quelques autres à venir).
Si vous êtes amateur de ces incroyables reproductions qui vous mettent à la place du peintre (alors que vous ne pouvez même pas approcher ces tableaux sur place), vous ne m'en voudrez pas de vous avoir expliqué comment les trouver.
Enfin vous supposez que les visites virtuelles pourraient être des choses mercantiles. Je ne crois pas, elles sont délicates à mettre en place (la preuve, très peu de musées en font), et ne rapportent rien, elles sont gratuites. Peut-être rapportent-elles un peu aux sociétés qui les conçoivent dans la mesure où elles commercialisent leur application de visite aussi sur tablette ou téléphone, mais ça me semble marginal.
Je pense vraiment que le premier rôle est de justifier le musée, de l'excuser dans son interdiction de photographier les œuvres, interdiction qui fait certainement l'objet de beaucoup de critiques en Espagne (rappelez-vous le scandale de la même interdiction au Louvre en 2005, qui a rapidement fait marche arrière, le célèbre article 33, j'en ai souvent parlé, et à Orsay de 2010 à 2015 - voir ma chronique "ubu président d'établissement public" le 23.03.2015).
Bon, j'avais dit que ce serait succinct...
Je vous accorde que ces images virtuelles sont un indéniable progrès pour satisfaire notre besoin de tout voir, ou plutôt de tout avoir sur écran.
J'y trouve aussi de grandes satisfactions, mais ce serait naïf que de croire que ce ne sont pas des marchés juteux qui génèrent certainement bien plus de profits qu'on ne l'imagine.
Je ne parle pas de mercantilisme de billetterie mais plutôt de contrats et de mouvements de fonds financiers qui profitent autant des volontés des états (et de l'Europe ici) que de l'obsession de la Grande Numérisation Générale (la GNG aka la Géhenne Générale).
"Faites pénitence la fin des temps est venue !… Je vous le dis l'Art est nié !… "
(cf : "Les Toiles Mystérieuses")
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