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mercredi 29 avril 2026

La grande loterie du Prado

Vous n’avez pu manquer cette nouvelle d’un quidam qui a dépensé 100€ dans une loterie de bienfaisance, et gagné un croquis à la gouache de Picasso, ce fameux peintre espagnol. Il faut dire qu’il y en a tellement sur le marché, des milliers dit-on, qu’on ne sait plus comment s’en débarrasser, alors on les fait acheter, à un prix délirant fixé d'avance, dans une tombola de luxe chez Christie’s par des dindons qui ne gagneront rien qu’un peu de tranquillité d’esprit, convaincus de leur bonne action. Et on se demande maintenant comment le pauvre gagnant va bazarder discrètement son gros lot.

On pourra trouver loterie plus enrichissante, à Madrid, au Prado par exemple. On sait que le musée interdit toujours au visiteur, qui a payé son entrée, de photographier les œuvres exposées, et que pour faire avaler cette privation de liberté il effectue quelques louables tentatives d’exhibition du catalogue de sa collection sur internet, notamment avec des reproductions, bien que de taille moyenne et d’une accessibilité déplorable, d’une meilleure qualité que celles du Louvre.
Et il a également mis en place une attrayante visite virtuelle de ses salles d’exposition.

Si on se souvient de l’extraordinaire épopée qu’était en 2020 la visite virtuelle, toujours active, du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, on sera tenté de se lancer dans l’aventure de celle du Prado, d’autant qu’une légende raconte qu’elle contient, comme dans une loterie, des reproductions en gigapixels de très haute qualité de 90 des 9000 œuvres exposées. C’est déjà en soi une aventure car leur existence n’est pas signalée dans le catalogue de la collection, car il n’y a aucune fonction de recherche dans cette visite virtuelle, et qu’on devra donc, pour les découvrir, errer dans un dédale de salles indéterminées à la recherche d’une icône d’appareil photo.
Mais après tout la visite d’un musée peut aussi se vivre comme un jeu, et cela vous rappellera avec émotion la recherche d’un tableau dans le labyrinthe du musée du Louvre réel.

Alors tentons l’expérience.

On sait le Prado richissime en tableaux de Jérôme Bosch, on connait déjà depuis 2009 chaque atome du fameux Jardin des délices, alors recherchons des détails d’une œuvre méconnue, son triptyque de l’Adoration des mages.
On cherchera d’abord l’œuvre dans le catalogue de la collection pour connaitre la salle où elle est exposée, seul moyen de la localiser dans la visite virtuelle. C’est la salle 056A.
Aucun lien n’y conduisant instantanément, on aura pris soin de conserver dans le navigateur un onglet ouvert sur le seul point d’entrée de cette promenade numérique, dont la recherche au sein du site du Prado fait déjà l’objet d’une autre expédition intrépide qu’on contera un autre jour. 

L’aventure peut alors commencer. Entrons.

Premier constat, l’image est superbe, la définition remarquable. Devant un tableau, on peut s’approcher jusqu’à agrandir les plus petits détails, lire le titre, parfois le contenu des cartels. Mais les techniciens de l’entreprise qui a créé cette visite virtuelle, Second Canvas (nous en reparlerons) sont des êtres humains, et les endroits précis où ils se sont arrêtés pour photographier, indiqués par des cibles sur le sol, limitent d’autant le nombre de points de vue. Ainsi beaucoup de tableaux seront déformés par les lois de la perspective, et les cartels des œuvres qu’on aimerait voir de plus près ou redressées sont souvent illisibles, compliquant la recherche dans le catalogue des collections (cependant le filtre "localisation dans le musée" y est disponible).  

Une fois remis de notre émerveillement, cherchons la salle 056A.
On l’aura compris, la visite débute obligatoirement au point d'entrée, la salle 27, à l’étage " I ", dans la grande galerie, devant l’entrée de la salle 12, avec ses Vélasquez (ou Velázquez), fierté du musée avec Goya, El Greco, Zurbaran et Bosch (ou Bosco)On ne peut pas directement aller par exemple à la salle 67, la célèbre salle des Peintures noires de Goya, que réclame pourtant tout amateur d’art un peu dépressif, ni à la salle 056A, donc. Il faut les chercher sur un plan, en bas à gauche de l’écran.
 
Hélas Second Canvas, qui se glorifie de fournir les plus grands musées de la planète, et qui n’a visiblement pas entendu parler du mot utilisabilité, n’a pas jugé utile de renseigner le plan avec des numéros de salle, mais avec 200 gros points noirs identiques et anonymes, si bien qu’il faut, sur un ordinateur, déplacer minutieusement la souris au-dessus de chaque point pour que s’affiche un numéro de salle (qui ne sont pas ordonnées numériquement). Sur tablette ou téléphone, le jeu est encore plus énervant puisque les numéros ne s’affichent jamais et qu’appuyer sur un point vous y transporte illico sans prévenir où vous alunirez.

Petit point positif que les concepteurs ont imité de la visite virtuelle de l'Ermitage : un point noir devient blanc sur le plan si la salle a été visitée lors de la séance en cours. 

Et nous ne parlerons pas du choix de l’étage dans le bâtiment (0, I ou 2), qui relève du pur hasard quand on appuie à peu près n’importe où sous le plan, mais exige toutefois une certaine dextérité.

Enfin sachez que certaines salles sont conçues comme des souricières, vous y entrez pour ne jamais en sortir ; ainsi en quittant Rembrandt en salle 76, si vous prenez vers le hall Goya, ne choisissez pas le couloir à gauche qui indique trompeusement salle 76, vous tomberiez dans une boucle temporelle par un long vestibule qui vous mènerait éternellement au même vestibule, vous abandonnant avec les bustes moroses et muets des muses de la comédie, et de la tragédie.

Épilogue

En bref tout finira bien, on trouvera la salle 056A après un temps indéterminé, on y constatera que 5 tableaux de Bosch, dont l’Adoration, sont reproduits en Gigapixels - ce qui est exceptionnel, les merveilles de Patinir dans la salle contigüe mériteraient la même attention et sont néanmoins à peine lisibles - et on découvrira que les deux voyeurs cachés derrière la Vierge de l’Adoration avaient été originellement dessinés par Bosch dans des positions très différentes, révélées par la détection des rayonnements infrarouges dans la vision en gigapixels,  ce qui n’a pas en soi un grand intérêt, reconnaissons-le (voir notre illustration plus haut en Gif animé).

Le revers des panneaux de l’Adoration, le triptyque fermé, extraordinaire quasi grisaille avec trois étonnantes taches rouges, a été oublié en mode gigapixels, comme les faces cachées des autres triptyques de Bosch. On le retrouvera par chance sur le site du projet Bosch. 

Nonobstant quelques défauts inhérents à toute activité humaine, et les moqueries corollaires, la visite du Prado virtuel est une promenade immobile à conseiller, pleine de surprises et de gigapixels.
Une visite virtuelle est une attitude de vie, presque une éthique. Il est bon de ne rien en attendre, de ne pas ronchonner quand la perspective distord un visage ou quand le nom du peintre n’est pas reconnaissable, et on se réjouira d’avoir passé des heures sans s’ennuyer, comme sur un réseau social addictif ou un poste de télévision avec un seul programme.
En y déambulant tôt le matin, avant l'ouverture, dans les premiers jours du mois de mai, vous y croiserez sans doute encore l'auteur de ces lignes.  

dimanche 23 mars 2025

Dublin l'inaccessible (3 de 3)


BALADE DANS LA GALERIE NATIONALE D'IRLANDE


Chapitre 3 : Les curiosités

À voir chapitre 1 : Avant-propos & Les peintres fameux.

À voir chapitre 2 : Les peintres qui méritent mieux.



Domenicus van Wijnen (dit Ascanius) : Tentations de saint Antoine (1680s, 70cm). Peintre étrange aux visions apocalyptiques dont on ne connait presque rien et 12 tableaux pratiquement invisibles, rarement et mal reproduits. Les seules images acceptables sont une délicieuse scène de sorcellerie autour d’un chat (en vente chez Sotheby's en 2016), et ce tableau de Dublin. Un polyptyque de la création du monde de van Wijnen, digne des délires d’un Salvador Dalí trois siècles auparavant, est parait-il conservé au palais Pavlovsk, près de Saint Pétersbourg, mais n’est connu sur internet que par une image frustrante.


Suiveur de Jérôme Bosch : Descente dans les limbes (c.1560, 36cm). Serait une copie d’époque d’un original de Bosch documenté par van Mander en 1604. Le Christ fait une tournée électorale en enfer à l'abri dans une capsule spatio-temporelle.


Pedro del Valle : Jael et Sisera (c.1620, 134cm). Une jeune dame explique à un vieillard emprunté dans une armure rutilante comment on utilise un marteau et quel est l’emplacement idéal pour planter un clou. Futée, elle avait probablement lu le révoltant et indispensable "Femmes invisibles" de C. Criado Perez.


Rembrandt : Scène d'intérieur (c.1628, 27cm). On ne sait pas clairement ce que représente cette scène de genre : longtemps titrée "Jeu de la main chaude" elle représenterait plutôt une querelle. Œuvre des débuts du peintre à Leyde, le tableau n’a été attribué "définitivement" à Rembrandt qu’en 2001.


Wolfgang Heimbach Repas du soir (c.1637, 38cm). Peintre spécialisé dans les effets de lumière curieux - l'ombre du gobelet sur le visage de l'homme - et les scènes originales : cette jeune fille au turban ou cette superbe nature morte observée du musée de Kassel. Notez qu'il y a un 4ème personnage dans le tableau de Dublin.


Gainsborough : Paysage du Suffolk (c.1746, 61cm). Le peintre est surtout renommé à Dublin pour son beau portrait maniéré de la duchesse de Cumberland. On peut lui préférer la simplicité de ce paysage, œuvre de jeunesse inspirée par l'esprit des peintres hollandais qu'il copiait et restaurait alors.

***

Terminons cette balade irlandaise par quelques vues du paysage autour de Lucan house, peintes par Thomas Roberts, aimable et talentueux peintre irlandais. Cette petite portion de l'Irlande d'à peine 30 hectares à 18km seulement de la National Gallery de Dublin, aujourd'hui entourée de lotissements, fait son possible depuis 250 ans pour ressembler à son idéal de 1774. Pour combien de temps encore ?




 (descriptions : Vue 1vue 2vue 3)

vendredi 10 novembre 2023

Un panier de crabes au Gala des fraises


Jérôme Bosch l’a démontré dans son Jardin des délices ci-dessus, la passion de la fraise, à la manière de la tulipe en son temps, conduit à tous les débordements sexuels, jusqu’à la folie collective.

La présidente du musée du Louvre s’est trouvée atteinte le 23 mars 2022, lors de l’achat aux enchères à Paris, par un musée du Texas, d’un panier de fraises de la main du peintre Chardin.

De ce jour, elle manigance pour récupérer le tableau. Elle veut le voir trôner dans son musée, parmi les 38 Chardin déjà exposés, et leurs poires, pêches, prunes, lapins, faisan, raie et brioche. L’adjudication du tableau était de 24,3 millions d’euros, frais compris. Elle en a fait interdire l’exportation au motif de Trésor national pour s’accorder le délai légal de 30 mois, le temps de trouver de quoi le payer.
Nous avions abondamment relaté ce feuilleton médical sur les tourments d’une addiction.

18 mois plus tard, il y a trois jours, elle lançait la dernière étape de la machination, nécessairement publique cette fois, afin de réclamer aux citoyens français la faveur d’une aumône, car il lui manque 1,3 million d’euros, 5% de la somme totale. Il y aurait eu d’autres moyens d’arrondir l’opération, mais comme on sait que la stratégie "Tous mécènes", ces appels annuels du Louvre à la conscience artistique nationale, rapporte en moyenne un million d’euros, pourquoi ne pas en profiter ?

La présidente annonce sa complainte dans une courte vidéo et sur une page de presse du musée, où il est question, comme pour toute réclame du genre, "d’absolu chef-d’œuvre de la peinture française du 18ème siècle qui menace de quitter la France" si le citoyen ne fait pas un petit effort. On y lit surtout la gloire de LVMH, qui aurait avancé 15 millions dans l’affaire !
Mais si, vous savez, ce marchand de sacs à main, de mousseux et d’eau de toilette hors de prix qui a parfaitement compris que la plus célèbre des institutions culturelles françaises était le support publicitaire idéal, économique et quasi éternel.

Économique, parce que la communication du Louvre, qui met en avant, avec force exemples de calcul, les 66% de déduction fiscale applicables aux bons citoyens qui feraient un don, oublie discrètement, en parlant de "l’importante réduction fiscale qui s’applique aux entreprises", d’en afficher le taux, qui est, le tableau ayant été déclaré Trésor national, de 90% !
Et quasi éternel, parce que le nom de la marque LVMH sera ainsi définitivement attaché au tableau, sur les cartels, dans les catalogues et livres d’art, tous écrits citant l’œuvre, et pour un investissement raisonnable de 1,5 million d’euros puisque les 13,5 millions restants, les 90%*, seront payés étourdiment par le gentil contribuable.
* Dans un recoin du site Tous mécènes, il est écrit que les entreprises bénéficieraient d’une réduction d’impôt de 60% du montant versé. C'est certainement une erreur, qui dérogerait au Code général des impôts.

Cahier pratique : comment se faire offrir des entrées gratuites au Louvre, et monter éventuellement, si on est extrêmement indélicat, un petit trafic de billets :
Dans le document du communiqué de presse (PDF) où il détaille les modalités de donation, le Louvre a peut-être commis une petite libéralité de calcul (qui ne serait pas la première bourde dans sa gestion des entrées au musée). 
On y lit parmi les exemples de déduction fiscale, qu’un don de 50€ ne nous couterait après remise que 17€, et qu’en plus deux billets d’entrée au musée nous seraient offerts (page 5).
Versez aujourd’hui 50€, et 67€ vous seront finalement restitués, sachant que le prix actuel de l'entrée est de 17€, c'est une plus-value de 34% ! (33€ pour les 66% de déduction fiscale, plus 2 billets d’entrée soit 34€). Et votre nom sera inscrit quelque part dans le musée et cloué au "mur des donateurs" sur une page de remerciements du site du Louvre.

Comme on l'a vu à propos de LVMH, y a-t-il un moyen plus sûr de faire profiter des intérêts privés que de les investir dans le domaine public ?

Et puis le communiqué prévoit que les plus généreux des donateurs auront droit à des visites privées, les plus que généreux jouiront de "soirées privées", et ultime cerise, pour les plus libéraux d’entre eux sera organisé un "Gala des fraises" dont le seul nom fait déjà saliver tout amateur d’art, et dont on ose à peine imaginer les implications érotiques.

Jusqu'où la folie des fraises mènera-t-elle la présidente du Louvre ?

jeudi 24 août 2023

Jérôme Bosch contre l'entropie

Compilation des beaux visages du panneau central du Jardin des délices de Bosch. Certains, très personnalisés, sont sans doute des portraits, ce qui étaierait la thèse de la commande du tableau à l’occasion d’un mariage princier. Tous sont jeunes et nus, mais la morale est sauve quand on sait ce qui les attend sur le panneau de droite, pour avoir abusé de langueur et de fruits.

On s’en souvient peut-être, les 470 000 bienheureux qui s’étaient transportés en 2016, pour la grande rétrospective de Bois-le-Duc, dans cette petite ville du centre des Pays-Bas où le peintre était né et mort 500 ans plus tôt, furent frustrés.
Car le musée du Prado de Madrid, seconde étape de la même exposition et détenteur du plus grandiose des tableaux du peintre flamand, le "Jardin des délices", n’avait pas souhaité l'acheminer si loin, au septentrion, sur plus de 1100 kilomètres ; les trois panneaux de chêne, déjà fragiles, n'auraient pas supporté le voyage.
Résultat, c'était comme une rétrospective Léonard de Vinci sans la Joconde ! Ah non, mauvais exemple, le cinq-centenaire de Léonard au Louvre en 2019 s'est justement fait sans elle.

Plus tard, pendant 17 semaines, les 580 000 bienheureux suivants qui se transportèrent à Madrid où le tableau était donc demeuré, réussirent à apercevoir le fameux triptyque. Certains le prétendent. 
Le Prado affirme qu'il a recueilli le regard admiratif d’environ 5000 visiteurs par jour, nombre qu’on pourra juger ridicule comparé aux 25 000 dans le même temps devant la Joconde à Paris. 
Mais ce serait oublier que la dame italienne est seule sur son balcon, et que le spectateur n’y va que pour vérifier les reproductions et prouver sur son réseau social que l'original existe. 10 secondes lui suffisent pour cela.
Alors qu’à lui seul, le panneau central du triptyque de Bosch héberge 554 humains ou humanoïdes, plusieurs dizaines de portraits, et près de 1000 personnages en incluant les autres espèces. 
Savez-vous combien de temps vous serait nécessaire pour identifier l’expression ou l’activité de chacune des figures de ce panneau de 4,3 mètres carrés ? Ne réfléchissez pas trop longtemps, 5000 touristes attendent derrière vous… Et vous avez déjà dépassé le délai autorisé qui n’était que de 7 secondes en privé devant le triptyque.  

Or rappelez-vous 2009, 7 ans avant cette ruée vers Bosch, Google et le Prado offraient sur internet une reproduction gigantesque du Jardin des délices, 156 547 par 89 116 pixels, soit 14 milliards de pixels, qui disparaissaient lors de l’exposition de 2016, pour renaitre 10 jours plus tard sur un site néerlandais.
En parallèle, de 2013 à 2016, le Projet Bosch (Bosch Project dans l’idiome dominant) partageait en ligne le résultat de ses travaux de préparation du cinq-centenaire avec des reproductions également colossales de toutes les œuvres du peintre (décidément, encore un projet hollandais, il n'y a que le nord de l'Europe, les Hollandais et les Anglo-saxons, pour respecter les principes du domaine public et le diffuser au monde entier sans contrepartie).

Eh bien par miracle, au mépris de la 2ème loi de la thermodynamique sur internet, ces deux sites sont toujours accessibles (pour le Projet Bosch il faudra passer outre un message d’alerte imbécile).
Leur manipulation aisée et fluide est un plaisir et les conditions de visite idéales. Bosch lui-même n’aura jamais vu autant de détails. Restez-y des heures, fouillez le moindre recoin, copiez ce que vous pouvez par tout moyen, licite ou non.

Qui sait combien de temps ces merveilles incomparables peintes voilà cinq siècles seront encore visibles ?

Les adresses, pour mémoire :
▷ Le jardin des délices de 2009 (choisissez Free explore, enlevez les Markers dans le menu en haut à droite et coupez éventuellement le son),
▷ L'œuvre complet de Bosch (par le projet Bosch, également en mégapixels et en infrarouge, rayons X et autres indiscrétions).

Petite astuce, si, devant un détail d’un tableau du Projet Bosch, vous souhaitez exprimer votre humeur sur les réseaux sociaux, vous pouvez transmettre un lien direct qui pointe exactement sur le détail devant vos yeux en copiant et envoyant le contenu de la barre d’adresse.

mercredi 14 septembre 2022

Le marché au détail (3 de 3)


Encore quelques détails d’œuvres passées en vente publique ces dernières années. Aujourd’hui des scènes infernales et de sorcellerie du 17ème siècle en Hollande, entières cette fois. 

À la suite de Jérôme Bosch puis de la lignée des Brueghel, les peintres flamands et hollandais des 16ème et 17ème siècles, en moralistes astucieux, moquaient l’humain, ses conceptions délirantes et son agitation hystérique, tout en faisant croire aux autorités religieuses qu’ils peignaient le monde futur imaginé pour menacer les mécréants. 
Ça devait être un plaisir bien divertissant que de peindre ces scènes surréalistes avant l’heure, pleines de sorcelleries et de bestialités en tout genre, de choses grouillantes et de congénères grignotés par des monstres antipathiques. Ça les changeait des angelots grassouillets et des vierges immaculées.

En haut, Cornelis Saftleven, une superbe "scène animalière" vendue par Christie’s 10 fois l’estimation, en mai 2012.
On a retenu le nom de Cornelis Saftleven pour ses curieux tableaux de genre, folies animales, allégories moralisatrices, et on oublie qu’il était un maitre de son art, de l’envergure d’un Rembrandt, comme dans cette scène, ou celle-là. Pour mémoire, il n’y a plus guère que sur le site monstrueux de l’illustrateur Aeron Alfrey, MonsterBrains, qu’on trouve des reproductions acceptables de Saftleven.

À gauche, une scène de sorcellerie de Van Wijnen, dit Ascanius, habitué du genre, vendue par Sotheby’s en juillet 2016. Ascanius était aussi pourvoyeur de scènes bibliques délirantes, carrément cosmiques comme cette Tentation de saint Antoine, ou cette Création (admirez la partie de billard électrique au centre, une sorte de Salvador Dalí du 17ème siècle). Les bonnes reproductions de Wijnen semblent introuvables. 

Enfin à droite, une scène de sorcellerie par un peintre hollandais non identifié actif à Rome au 17ème, mise aux enchères vers 2020, et en bas une scène de l’Enfer dans le style de l’école hollandaise au 17ème, en vente chez Sotheby’s en janvier 2021.
Toutes ces informations sont d’une précision douteuse, convenons-en, mais quelques détails sont amusants.


vendredi 2 octobre 2020

Quelques actualités provisoires

Au fil des ans, certaines des 719 chroniques de Ce Glob ont reçu une ou plusieurs mises à jour pour correctif ou information actualisée, sous la forme d’un petit codicille daté, à la fin de la chronique. Et en dépit de beaucoup de temps perdu dans des forums spécialisés dans la langue de Walt Disney, la recherche d’un moyen, sur l’éditeur du blog, d’alerter le lectorat sur une mise à jour est restée infructueuse.
Alors pour savoir s’il y a des actualisations, et où elles se trouvent, il est nécessaire de rechercher « mise à jour » dans le blog au moyen du dialogue dans l’en-tête, ce qui n’est pas réellement convivial.

Aussi, malgré une actualité culturelle très indécise, voici, pour égayer le trimestre prochain, quelques mises à jour notables et relativement stabilisées...

Mad meg à Nancy au Musée des beaux-arts

Il n’est pas si facile de voir réellement des dessins de mad meg, parce qu’ils sont immenses, et parce qu’elle n’a pas encore la notoriété de ses ainés, Bosch, Brueghel et consorts. Mais c’est en bonne voie, le musée des beaux-arts de Nancy, judicieux comme souvent, vient de lui acheter son immense Cène « Feast of fools », et lui a demandé de fouiller dans les collections de gravures et dessins du musée et de concevoir une exposition autour de certaines de ses propres œuvres.
Ça se passe au musée, place Stanislas, du 10 octobre au 31 janvier, c’est ouvert à toute personne de tout âge et de tout genre, dont la température corporelle est comprise entre 35° et 38°C. Allez-y, ne serait-ce que pour faire un bilan de santé.

L’âge d’or de la peinture danoise à Paris au Petit palais

C’est l’exposition parisienne à ne pas manquer cette année, un peu comme la comète de Halley en plus modeste, elle ne passe au même endroit que tous les 35 ans ! 
Jusqu’au 3 janvier, vous y verrez 200 parmi les plus beaux tableaux de la peinture occidentale, mais vous ne le savez pas encore, les médias sont discrets. On en a suffisamment parlé ici en février dernier. Il ne devrait pas y avoir plus de monde qu’au Grand palais en 1985, mais ne vous étonnez pas si aujourd’hui tous sont masqués.
 
Josef Koudelka à Paris à la Bibliothèque nationale de France


S’il vous reste un peu de temps à Paris jusqu’au 16 décembre, mettez-le à profit pour traverser la Seine jusqu’au quai François Mauriac, vous y verrez un certain nombre, peut-être une centaine, des 170 grands panoramas de ruines méditerranéennes photographiées par Koudelka et offertes à la BnF.
En page 5 du dossier de presse vous en trouverez 12 petites reproductions. Surtout lisez bien les « Conditions d'utilisation des photographies » car il vous sera demandé de les effacer de votre mémoire, par tous les moyens pharmaceutiques appropriés. 
 
Ces paysages vides d’humains ne sont pas seulement les ruines d’une civilisation lointaine, il est bien possible qu’ils soient celles de l’Humanité. C’est ce que précise l’exergue de Koudelka « Les ruines ne sont pas le passé, mais le futur. Un jour, autour de nous, tout sera en ruine ». 
 
***
En illustration, détail d’une photo prise par Josef Koudelka en 1971 en Andalousie, à Grenade, publiée ici sans aucune autorisation.

jeudi 26 mars 2020

Bosch et les extraterrestres

Bosch, Les tentations de saint Antoine, détail (MNAA Lisbonne)

En 1972, la Planète - bon, d’accord, disons les États-Unis d’Amérique - confiait à Linda Salzman la réalisation de l’image que l’Humanité allait envoyer d’elle-même, gravée sur une plaque d’aluminium sur la sonde spatiale Pioneer 10,  à 50 000 kilomètres à l’heure vers Aldébaran, étoile la plus brillante de la constellation du Taureau, un peu à droite d’Orion.

Linda Salzman était la femme du médiatique et regretté Carl Sagan, savant vulgarisateur talentueux et influent, auteur du message codé qui accompagnerait justement le dessin sur la sonde, message critiqué alors parce que certains grands savants de la planète, vexés, n’étaient pas parvenus à le déchiffrer. Il faut admettre qu’il est délicat d’imaginer le niveau d’instruction d’un habitant de la banlieue d’Aldébaran.

Et quand on regarde l’image de l’humanité que Linda avait concoctée pour les extraterrestres, on ne peut se retenir de penser que c’était une erreur, probablement pour sa carrière artistique, mais surtout pour l’avenir de l’humanité.
On y voit deux bestioles en bonne santé, certainement affables, la chose à gauche semble s’exprimer pour les deux, d’un geste accueillant, la chose à droite esquisse un rond-de-jambe qui ne manque pas de grâce.
Mais voilà, pour un extraterrestre itinérant qui est certainement, comme beaucoup sur notre propre planète, sinon affamé, au moins perpétuellement en quête de nourriture, ces deux individus blonds nourris à satiété mériteraient bien un détour.

D’où le danger, en communication comme en science, d’idéaliser, alors qu’il importe d’être réaliste et purement descriptif. Il aurait suffi d’envoyer aux extraterrestres un tableau de Jérôme Bosch, le seul peintre qui ait représenté l’humanité comme elle est, sans fioritures. Ses figurations de l’humain avaient de quoi réfréner les extraterrestres les plus agressifs et les appétits les plus expansionnistes.

À ce propos rappelons aux extraterrestres, même très éloignés de la Terre, et aux Terriens qui sont équipés de l’électricité et d’un abonnement d’accès à l'internet, que quasiment tous les tableaux et dessins de Bosch (et de son « atelier »), sont depuis 2016 - en calendrier terrestre grégorien - en accès libre sur le site définitif du « Projet Bosch », extraordinaire travail d’expertise fait à l’occasion du cinq-centenaire de la mort du peintre. Et encore le mot « définitif » est-il faible, car même quelqu’un d’enfermé plusieurs semaines, jusqu’à plusieurs mois - ce qui ne peut évidemment pas arriver - n’aurait jamais assez de temps pour explorer entièrement, sur ce site à l’interface miraculeuse d’aisance, ce monde de Bosch en gigapixels (14 milliards pour le Jardin des délices, oui, milliards, faites le calcul 156 547 pixels sur 89 116).

Et ce monde est réellement celui que découvriront les extraterrestres. N’écoutez pas les interprétations discordantes sur le sens caché derrière les scènes. Bosch n’avait que notre monde comme modèle et n’a pas peint les métaphores d’un improbable autre monde. Clairvoyant, il a représenté ce qu’il voyait, en regroupant parfois plusieurs espèces sur un seul individu, afin de montrer les phénoménales potentialités de la vie. Sa démarche était pédagogique.

Bulletin de dernière minute : La sonde Pioneer 10 a disparu des écrans de radar terriens depuis 2003. Par chance, les techniciens les plus optimistes pensent, d’après l’encyclopédie Wikipedia, que le dessin de Linda n’atteindra la banlieue d’Aldébaran que dans 2 millions d’années, à peu près.

*** 
Toutes les illustrations de cette chronique sont des détails du triptyque des tentations de saint Antoine, actuellement au musée national d’art antique de Lisbonne (cliquez dessus pour une expérience vraiment extraterrestre !).

jeudi 16 janvier 2020

2019, 2020, tout augmente

Il y a 500 ans déjà, dans les médias, l’avenir de l’humanité ne se présentait pas sous un jour très favorable. Ci-dessus le témoignage de Jérôme Bosch dans son jardin des délices (Madrid, musée du Prado).


Comme chaque année depuis 1989, le film de l’année 2019, celui qui mériterait d’emporter toutes les récompenses, les césars, les palmes d'or, c’est le zapping de l’année télévisuelle, minutieusement assemblé par Patrick Menais.
C’est sa 30ème édition (2016 manque, c’était l’année de son licenciement de Canal+).
Pour des raisons juridiques, le zapping s’appelle maintenant VU. « VU 2019, le VU de l’année » est diffusé sans frais jusqu’au 3 février 2020 sur le site France.tv. Les années précédentes de VU, 2017 et 2018, sont encore plus ou moins disponibles, ici et (prévoir 4h par année).

On y voit donc ce que la télévision française a montré d’un an de notre vie sur la planète. L’ingénieux Menais en a reclassé des centaines d’extraits à sa manière, et leur confrontation donne aux évènements une perspective singulière. Il en ressort une sorte de farce ironique, grinçante, noire.

Certains diront qu’ils n’y ont rien vu de nouveau, que le scénario et les idées fixes de Menais sont les mêmes depuis 30 ans, et qu’on y serine des sujets qui nous ont été chantés sur tous les tons à longueur d’année. Évidemment. Menais peint une fresque sur l’espèce humaine. Elle n’évolue pas, ou peu, à l’échelle d’une génération, mais il faut être juste, elle se surpasse d’année en année.
Et en 2019, certaines performances ont pulvérisé tous les records.

À commencer par un record dont tout le monde scientifique admet maintenant qu’il est un résultat des actions humaines, le record absolu de température en France, le 28 juin à 16h20.
45,9°C, presque 2 degrés de plus que le précédent record de 2003, couronnement d’une année riche en catastrophes climatiques, déluges, inondations et gigantesques incendies de forêt. Toutes choses si spectaculaires et hypnotiques qui font de l’actualité une superproduction hollywoodienne, avec une différence appréciable néanmoins, car dans les « films catastrophe » quelque héros désintéressé parvient toujours à sauver l’espèce humaine.
Sur ce point, l’inaction des gouvernements a atteint en 2019 des hauteurs inégalées.

Autre record presque absolu, les dividendes distribués aux spéculateurs actionnaires des grandes multinationales ont dépassé cette année ceux d’avant la crise financière de 2008, et la concentration de la richesse et donc du pouvoir s’en trouve renforcée et déshinibée, à l’image de cette dérisoire secrétaire d’État qui joue de sa position pour participer à des émissions populistes et populaires, et bénéficier de ce vedettariat pour promouvoir ses livres.

Et puis, prouesse sans précédent, la police n’avait jamais arraché impunément autant de mains ni crevé autant d’yeux de manifestants et de grévistes depuis longtemps, et c’est stupéfiant de voir sur ces vidéos trop furtives ce métier exercé avec un plaisir si manifeste à détruire anonymement ses congénères et avec la bénédiction des éditorialistes, des ministres et du président.

Finalement, une année plutôt réussie pour la télévision.
Que lui manque-t-il ? Le tir à balle réelle de la police sur des manifestants pacifiques, un accident nucléaire catastrophique qui contamine irrémédiablement tout une région dans le parfait silence des autorités ?
N’oublions pas qu'une attraction extraordinaire au cœur de Paris en avril, cette cathédrale qui s’effondrait sous les flammes, a diffusé sur la capitale, en même temps que les images d’un spectacle exceptionnel comme un don du ciel médiatique, environ 400 tonnes de plomb en fumée, soit 4 fois les émissions françaises d’une année en quelques heures seulement.

Alors ne soyons pas impatients, tout est prêt pour que le pire survienne.
Et il est bon d’en garder un peu en réserve pour que soit encore plus palpitant le zapping de 2020, et des années suivantes tant que la télévision fonctionnera.