Affichage des articles dont le libellé est Assurances. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Assurances. Afficher tous les articles

lundi 13 juillet 2026

La B.D. de Bayeux

"Et comment j’irai acheter mes croissants du dimanche matin, à mon âge ?" nous déclare ulcérée Germaine, une habitante du quartier (le prénom a été mofifié pour respecter l'anonymat des sources). Et c’est le sentiment général de la population interrogée ici à Bayeux, il n’est pas question que la Pâtisserie de Bayeux soit déplacée aussi loin, de l’autre côté de la Manche. (reportage de notre journaliste demeuré à Bayeux).


Nonobstant les réticences locales et les arguments scientifiques des experts internationaux alertant sur les risques du transport, la fragile et millénaire "Tapisserie de Bayeux" a secrètement pris la route de Normandie (en camion et train spécial) et serait aujourd'hui arrivée au British Museum de Londres où elle sera exposée au public anglais, de septembre 2026 à juillet 2027.
L’assurance de près d’un milliard d’euros annoncée pour calmer les protestations, qui serait couverte par le système d’indemnisation de l’État anglais, est sans doute une fiction, à l’instar en France des œuvres des musées nationaux qui ne font jamais l’objet de la moindre assurance mais sont "garanties par l’état", donc le contribuable.

La Tapisserie de Bayeux est une longue bande de lin brodée voilà presque 1000 ans, haute de 50 centimètres et longue de 69 mètres, en tirant bien à chaque bout.

La broderie représente, sur près de la moitié, les préparatifs et la bataille d’Hastings, après quelques illustrations opposant des nobliaux briguant la couronne d’Angleterre, et résume ainsi en 58 scènes la conquête du pays par le duc de Normandie Guillaume, appelé par conséquent le Conquérant, en 1066. 

Les experts en garantissent la date parce qu’y est brodée l’Étoile, la comète de Halley (notre illustration ci-dessous, c'est la scène 32), l'astre qui ne vient se réchauffer au soleil que tous les 76 ans pour escorter - annoncer diraient certains - les grands évènements historiques (pas historiques pour tout le monde remarqueront les Anglais grincheux et soumis de 1066, comme s’exclameront, lors de son retour en 1986, les Ukrainiens près de Tchernobyl).

 

Pour le reste c'est plein de détails succulents, force bateaux de vikings, transpercements d’yeux par des flèches, décapitations diverses, déshabillages et démembrements d’ennemis, animaux étranges et personnages aux mœurs bizarres (scènes 13-15 frise basse)barbecue (scène 42)le tout dans un style de bande dessinée médiévale tout à fait décent même aux âmes sensibles (la visite est gratuite pour les enfants de moins de 16 ans accompagnés d’un adulte, si ce dernier a réussi à sortir victorieusement des 9 heures d’attente sur internet pour la réservation et accepté d’engager jusqu'à 38 euros par adulte).


Cela dit, malgré de jolies illustrations un peu répétitives, la représentation des événements, même commentée en latin et lue de la gauche vers la droite, reste souvent ambigüe. Le scénario n’est pas limpide, et le visiteur anglais sera probablement désappointé, après avoir piétiné sur 70 mètres pendant exactement 40 minutes - (c’est la durée prévue obligatoire, 1.75m la minute) - de constater que le récit s’interrompt brusquement ; les personnages de la frise basse des dernières scènes semblent inachevés, et la suite a été "découpée". 

Bien sûr, l’Anglais se doutera de ce qu’il advient ensuite, et devinera qu’il ne manque que deux scènes au plus, le couronnement de Guillaume et peut-être l’extermination des populations insoumises. 

Mais il ne serait pas surprenant que les déçus et les rancuniers contre le Conquérant n’en profitent pour s’acoquiner avec les millions de frustrés qui n’auront pas obtenu de ticket d’entrée, et fomentent un large rébellion populaire pour s'opposer au retour en France de la tapisserie. 


On ne s’en formalisera pas. Ils pourront bien s’agiter autour de leur fétiche de chiffon, car il existe depuis début 2025 un moyen de l’admirer dans des conditions exceptionnelles de lumière et de confort, tout en consommant boissons fraiches et toute autre substance, même illicite, sur le site du musée de Bayeux. On peut y zoomer jusqu’à compter les fils de la toile de lin et de la broderie, faire défiler à son rythme le long ruban, aller directement à une scène favorite, faire défiler simultanément la traduction du texte latin et l’illustration correspondante. Il n’y manque que des commentaires savants qui détailleraient chaque scène ; pour cela l’article de l’Encyclopédie propose un suivi séquentiel minimum et une interprétation historique détaillée du récit.



Reste une énigme irrésolue


Sera-t-il nécessaire de réduire la longueur de la tapisserie pour qu’elle puisse entrer au British Museum ? On sait que le lavage d’un lin à 60° resserre de 2 à 3% les fibres naturelles, surtout au premier lavage. On réduirait ainsi sa longueur de 69 à 67 mètres, ce qui pourrait tout changer.


En effet, le British Museum a déclaré qu’il l’exposerait à plat dans une vitrine rectiligne sur laquelle on se penchera (au musée de Bayeux elle était suspendue comme un rideau).

Le futur musée de Bayeux, en travaux, dit qu'il la présentera comme au British Museum, dans une vitrine linéaire (inclinée de 45°), et les plans prévoient donc une pièce longue de 80 mètres, tenant compte des 69 mètres de la tapisserie et de l’espace nécessaire à la vitrine de protection.

Le British Museum a précisé que l’évènement aura lieu dans son grand hall d’exposition, salle 30, la "Sainsbury exhibitions gallery". Les dimensions de la pièce sont précisément de 70m x 16m x 6m de hauteur. 


Par conséquent, pourvu qu’il n’y ait eu aucune erreur dans les mesures, la tapisserie devrait entrer dans le hall, au chaussepied. La file indienne des spectateurs anglais sera délicate à canaliser, notamment le tout début et la fin de la ligne, mais c'est jouable. Et puis en cas de besoin, il est inutile de rappeler au pays de Newton que la diagonale d’un rectangle de 70 mètres sur 16 fait 71,8 mètres. Nous ferons confiance à l'ingéniosité méthodique des héritiers de Francis bacon

Ainsi le lessivage de la tapisserie, qui comporte toujours des risques, particulièrement pour la teinture de fils vieux de mille ans, ne devrait pas être nécessaire. 


Le monde est décidément bien fait. Si la tapisserie n’avait perdu sa scène du couronnement, les Anglais n’auraient jamais pu * courir se courber, par centaines de milliers prévoit-on, au dessus du témoin direct de leur soumission, et devraient toujours se contenter du beau fac-similé en grandeur réelle créé en 1886 et exposé au musée de Reading, à 60km de Londres.


* En réalité, la bibliothèque de l’Enlightenment Gallery, anciennement King's Gallery, au sein même du British Museum, pourrait, au prix de quelques aménagements et dérangements, héberger même une Tapisserie de Bayeux nettement augmentée : on dit qu’elle mesure 91m x 9m x 12m.

samedi 14 octobre 2017

Un lapsus imaginis

NPF Sotsium [APF Social] est un fonds de pension russe (non étatique est-il précisé) très respectable qui propose tous les services d’un organisme de retraites par capitalisation et publie ses comptes avec ponctualité sur un site internet exemplaire.
Comme tous les organismes de ce type, sa préoccupation est de faire fructifier l’épargne de ses sociétaires.

Voici quelques mois les réseaux sociaux se sont émus d’une affiche publicitaire au slogan « Nous créons le futur ensemble » d’une audacieuse originalité, souligné d’une illustration non moins hardie (ci-dessous dans le métro de Moscou).

(© inconnu)

Si la métaphore du casque censé protéger contre les aléas de la vie et assurer un avenir radieux aux jeunes générations est très classique, voire convenue, celle du clou sur le point d’être enfoncé dans la cuisse de l’enfant, et contre lequel casques et grands sourires confiants sont inefficaces, est plus subtile.
Elle serait l’allégorie inconsciente d’une sorte de justice redistributive darwinienne qu’on pourrait lire ainsi :

« Le chaland est exhorté à investir dans l’achat de jolis casques colorés qui ne servent à rien (ils évoquent la forme d’une bulle - financière évidemment), et à ne pas s’inquiéter de ce qui se passe plus bas, sur la planche, dans le monde du travail. 
Sur l’image suivante, laissée à la perspicacité du spectateur, le clou blessera l’enfant qui sera transporté d’urgence dans une clinique où il mourra d’une infection, car les services y seront désorganisés par une réduction du personnel, contrainte par les objectifs de rentabilité imposés par les actionnaires, sociétaires dudit fonds de pension. »

samedi 15 août 2009

Léonard et la tasse volante

On apprend par les journaux les plus sérieux que la République a récemment vacillé. Peut-être même la civilisation. Le secret a resisté une semaine, mais on ne trompe pas facilement la perspicacité des grands journaux français, surtout pendant la semaine la plus calme de l'année médiatique, et la révélation (1) tombait le 11 aout, après un communiqué de l'Agence France Presse.
Le 2 aout 2009, alors que l'entrée au musée du Louvre était gratuite, une jeune femme profitait de l'immense libéralité de l'État Français pour pénétrer dans le temple du bon goût officiel et, devant les touristes médusés, lançait violemment une tasse à thé en porcelaine contre l'épaisse vitrine blindée à l'épreuve des balles qui protège une célèbre italienne grassouillette, surnommée «Madame Lise», qui jaunit lentement dans son bocal depuis cinq siècles que Léonard de Vinci l'a peinte.
La tasse fut brisée.
Les agents d'accueil du Louvre ont immédiatement neutralisé la personne et l'on remise au commissariat de l'arrondissement. Elle tenait des propos confus dans une langue étrangère et ne jouissait pas de toutes ses facultés mentales. On remarquera que les personnes confiées aux forces de l'ordre sont toujours fortement déséquilibrées mentalement, psychologiquement frustrées ou imbibées d'alcool. Le psychiatre du commissariat déclara la dame atteinte de troubles psychiques susceptibles d'un internement à l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police.
Le tableau n'a évidemment absolument rien subi, et le public a été à peine perturbé, mais une analyse approfondie au microscope à balayage électronique et à gicleur à pédale a révélé une très légère éraflure sur la vitrine, afin de justifier le dépôt de plainte et l'internement psychiatrique. L'éraflure sera rapidement effacée.

On peut s'inquiéter de l'augmentation des tarifs répressifs, quand on se souvient de l'épisode du vol du même tableau, le 21 aout 1911 par Vincenzo Perruggia, qui l'a gardé presque deux ans dans son appartement parisien, sous son lit, avant de tenter de le revendre en Italie et d'être dénoncé le 13 décembre 1913. Sauvé par son patriotisme feint et par la guerre de 1914, il ne fera que quelques mois de prison.

En juillet 2007, une jeune femme avait déposé un baiser de ses lèvres maquillées sur une toile uniformément blanche de 6 mètres carrés du peintre Cy Twombly, à Avignon. La toile appartenait à un triptyque estimé deux millions d'euros dirent les assureurs. Et c'était consternant de voir les journaux et les blogs réclamer en chœur une sanction exemplaire et démesurée ou s'extasier du génie avant-gardiste du geste. La femme fut condamnée très sévèrement, financièrement. Les assureurs étaient ravis. Une petite retouche de peinture blanche suffit pour effacer le blasphème.

La toile outragée de Cy Twombly, après remise en état.

Tout cela n'a plus rien à voir avec le plaisir esthétique. On ne voit pas les œuvres d'art pour ce qu'elles sont. Elle sont devenues des emblèmes de ce qu'on ne comprend pas, comme des divinités. Absurde et vaine sacralisation. On sait, depuis que Marcel Duchamp a exposé avec succès un urinoir manufacturé, qu'un objet devient une œuvre d'art quand quelqu'un le décide. Alors que croient donc ces autorités pensantes qui ont idéalisé la Joconde ou le tableau de Twombly ? Ont-elles oublié la leçon de Duchamp (2) ? Ont-elles oublié que ce ne sont que des objets, qui périront bientôt, comme le reste ?

***
(1) Les textes en italiques sont des citations des journaux du web Le Monde, le Nouvel Obs, le Parisien, Le Post, Aujourd'hui en France. Elles sont la vérité, bien que leurs informations ne concordent pas toujours très bien, notamment le fait de savoir si la jeune femme a été hospitalisée ou non. Le reste est supposé.
(2) On remarquera que désacraliser l'objet pour statufier son auteur (l'Artiste) n'est pas vraiment plus malin.