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mercredi 22 novembre 2023

La vie des cimetières (110)



L’horreur et la folie n’ont-elles point de limites ? Un homme conservait depuis plus de quinze ans les cadavres de ses parents dans deux boîtes en chêne elles-mêmes ensevelies à la périphérie de la ville, dans un vaste terrain clos de murs où les enquêteurs ont mis au jour quantité d’autres corps pareillement conditionnés. Plusieurs familles de la région seraient impliquées dans ce scandale.
Éric Chevillard, Journal l’autofictif, aphorisme 3355-1, lundi 10 juillet 2017. 

L’autre cimetière de Douarnenez (voir l’épisode 109) digne d’intérêt et de quelques clichés, c’est le grand cimetière historique de Ploaré, probablement plein avec ses 4000 tombes sur deux hectares au cœur de la ville. 
Le granit, le calcaire et le lierre y poussent sans retenue, parce qu’ils sont constamment arrosés par le ciel et les veuves qui s’ennuient.

On rappellera pour l’anecdote qu’y est honorée depuis bientôt deux siècles la tombe de l’inventeur du stéthoscope - instrument de torture qui fait abdiquer toute dignité au rédacteur quand il s’agit de savoir où placer le h - et dont le patronyme s’étend jusqu’à orner toutes les plaques* de la longue rue qui mène à l’entrée même du cimetière, sur plus d’un kilomètre, signe d’une expansive notoriété.

* En réalité, sauf aux deux extrémités, les plaques ont disparu, subtilisées sans doute par les adorateurs du fameux docteur, et si vous passez un jour par une des voies qui croisent cette rue interminable, vous ne saurez jamais que vous étiez si près d’une véritable légende bretonne.

 

mardi 4 janvier 2022

Et la littérature, dans tout ça ?

Giambattista Moroni, portrait d’homme au livre, v.1560, Florence Offices.
 
Êtes-vous de ces 150 ou 200 000 acheteurs réguliers des livres si ponctuels d’Amélie Nothomb ? Ça n’est pas déshonorant. Il lui arrive de réussir un roman, avec une bonne idée, racontée d’un style soigné et spirituel, mais qui s’essouffle très vite. On le réalise quand on est déjà à la fin.
Cependant la brièveté n’est pas signe de mauvaise qualité. Un écrivain comme Éric Chevillard la pratique beaucoup et y atteint des altitudes.

Mais ce que Nothomb réussit le mieux, ce sont ses entretiens, tournées de promotion, rencontres avec ses lectrices et lecteurs. Après quelques coupes de champagne, elle se délie, les bulles aèrent sa pensée qui se met à pétiller. Elle est brillante.   
 
Écoutez les 4 minutes de cette superbe répartie (ou excuse prête-à-l’emploi ?) transcrite ci-dessous, lors d’un entretien d’une heure en public organisé par la revue Télérama en 2018.

« Vous me faites plaisir en aimant mes fins, vous n’êtes pas l’expression de la majorité, parce que c’est ce qui déconcerte, qui déplait le plus aux lecteurs dans mes livres, c’est leur fin. Mes fins sont vues comme insatisfaisantes, décevantes […] La fin d’un livre doit être d’une certaine façon la métaphore de notre mort. Nous sommes tous appelés à mourir, ce sera notre fin, et dans nos espoirs mirobolants nous espérons que nos vies feront sens, et donc que viendra le moment de la parole finale qui donnera du sens à tout ce qu’on a vécu, et je crois qu’il faut nous préparer à l’idée que ça ne se passera pas comme ça. […]  On va mourir stupidement, et ça sera bien difficile de donner un sens à toute notre vie à travers notre mort […]

Les fins, dans les processus classiques, sont toujours chorales. On sent que la fin arrive en ceci que la musique se précipite, […], on sent qu’on s’achemine vers quelque chose de grandiose, il va y avoir un point d’orgue où tout d’un coup tout va faire sens, on sortira de l’œuvre avec une intense satisfaction de tous les sens. Et malheureusement nous nous imaginons que notre mort va ressembler à quelque chose de pareil, alors que...

Regardez Roland Barthes, cet immense esprit s’est fait écraser par la camionnette du laitier. Vous pensez bien que cet immense sémioticien n’a pas eu le temps de prononcer une parole sublime au moment de se faire renverser. Je ne suis pas Roland Barthes mais quelque chose me dit que ma mort sera tout aussi stupide vu ma façon de traverser la rue.

Voilà, […] je sais qu’en étant la plus satisfaisante possible, je ne vais pas pouvoir vous combler, parce que c’est comme ça, la vie se termine de façon insatisfaisante. Parce que le mécanisme n’est pas complet, parce que c’est à nous de compléter le mécanisme du sens. Mes fins […] sont honnêtes c’est-à-dire qu’elles essayent de reproduire notre vie en ceci qu’elle se terminera forcément de façon extrêmement frustrante. »

Ah, après cela vous attendiez peut-être un conseil de lecture ?
Vous êtes bien conscients que les préférences littéraires sont une lente sédimentation dont la chimie devient, avec les années, incompréhensible, même pour soi, et qu'un conseil dans ce domaine n'a pas beaucoup de sens et tombe le plus souvent à côté de la cible ?

Alors essayez Chevillard, c’est un écrivain au style et à la pensée remarquables, cocasse et cynique, tellement singulier qu’il semble impossible d’en parler… Chevillard est invendable, on ne peut pas l'expliquer, on le découvre un jour, par chance. Il le sait, le regrette et en plaisante souvent dans ses aphorismes quotidiens. Lisez, en attendant, cette vieille chronique qui parlait (mal) de lui, et de lui, commencez par Le Désordre azerty, ou La Nébuleuse du crabe, ou L'Œuvre posthume de Thomas Pilaster. On en reparlera peut-être (*).

Et si la citation ou l'entretien de Nothomb ont éveillé votre curiosité, vous pouvez lire Stupeur et tremblements, et, si vous avez apprécié, peut-être Métaphysique des tubes ou Hygiène de l’assassin (on trouve ces livres partout), c'est déjà bien. Mais ça n’est pas douloureux, vous vous en rendrez à peine compte, comme la vaccination.

 (*) En attendant, vous trouverez ici au fur et à mesure des lectures faites par le rédacteur dans l'ordre chronologique de parution, régulièrement mise à jour, la liste des Chevillard qu'il aura préférés, classés par ordre de préférence (il faudra donc y revenir de temps en temps) :
Ronce-Rose (2017)
Le Vaillant petit tailleur (2003)
Le désordre Azerty (2014)
Démolir Nisard (2006)
L'explosion de la tortue (2019)
La nébuleuse du crabe (1993)
L'Œuvre posthume de Thomas Pilaster (1999)
Dino Egger (2011)
Dans la zone d’activité (2007)
Défense de Prosper Brouillon (2017)
...

vendredi 17 décembre 2021

La vie des cimetières (102)

Les quelques habitués de ces lieux virtuels auront peut-être remarqué depuis quinze ans, parmi 101 chroniques funéraires, que l’auteur parle régulièrement des cimetières mais jamais, ou rarement, de leurs habitants. C’est qu’ils n'ont plus vraiment d’actualité.

Cependant le site « Le Journal des Arts » ne voit pas les choses ainsi, et depuis au moins deux ans, il publie pour ses abonnées payants, dès les premiers jours de décembre, un bilan des grandes personnalités du monde de l’art international mortes dans l’année (bien qu'inachevée).

Pourtant succursale de L’Œil, fameuse revue d’art, Le Journal des Arts est une publication bimensuelle certainement nécessiteuse. Connaissez-vous d’autres sites consacrés à l’art qui ne montrent quasiment jamais d’illustrations d’œuvres dans leurs articles sur les artistes ? C’est sans doute cette nécessité, et en conséquence le besoin de se faire remarquer, qui lui fait publier ce bilan funèbre incomplet un mois avant le brouhaha imminent des fêtes annuelles de la consommation. 

Un bilan, disons plutôt un petit florilège, puisqu’ils n’ont trouvé que 41 personnalités remarquables (sur près de 60 millions de morts cette année, rappelons-le), plasticiens, critiques, modistes, marchands, collectionneurs, fonctionnaires, éditeurs… Tous au masculin, puisque malgré une progression encourageante (de 9% en 2020 à 12% cette année), les femmes décédées restent scandaleusement sous-représentées dans ce florilège.


Que constater d’autre de ce bilan ?

La moyenne d’âge au décès a nettement augmenté entre 2020, où elle était à 78,7 ans, et 2021 où elle atteint 80 ans. D’aucuns y verront la réussite incontestable de cette nouvelle méthode d’expérimentation des vaccins pratiquée directement sur la cohorte innombrable de la population planétaire.
Notons que cette année la moyenne d’âge des femmes décédées est de 93,8 ans, mais leur nombre, 5, est insuffisant pour influencer sensiblement les statistiques. 
Et observons tout de même la bonne santé de ces personnalités du monde de l’art commercial, qui meurent presque 9 ans plus tard que la moyenne de l’espèce humaine, aujourd’hui à 71 ans et quelques mois.

Pour conclure et calmer le besoin de potins d’une part éventuelle du lectorat qui se reconnaitra, commettons deux indiscrétions :

Le peintre Christian Zeimert est mort en octobre 2020, encore plus discrètement qu’il aura vécu. Reste ses tableaux calembours, le Monument aux ivres morts, Le lièvre et la torture, et Jésus et ses dix slips, dont on ne trouve pas de reproductions valables sur internet. On en parlait en 2017 avec Cueco. On sait maintenant qu’il ne deviendra pas célèbre.
Et cette année 2021, également en octobre, est mort Pierre Pinoncelli. Il avait commis une inexcusable méprise en urinant en 1993 dans une des célèbres Fontaines de Marcel Duchamp, ne remarquant pas que l’urinoir était exposé renversé et qu’il n’était pas raccordé à un réseau sanitaire. 

Que ces deux phares de l’humanité souffrante reposent en paix, comme on dit habituellement. Ils ne seront jamais oubliés, comme l'écrivait Éric Chevillard*, puisqu’il y faut cette condition d’avoir un jour été connus.


Rappel : notez-le bien, si vous êtes artiste ou gravitez autour, essayez de ne pas mourir au mois de décembre. Ça passerait totalement inaperçu dans les revues d'art et les chroniques.

***
Commentaire flottant sur l’illustration : Ce qu’il reste au cimetière du Montparnasse à Paris d'un certain Joseph Ottavi, qui fut en son temps une personnalité de l’année, mort en descendant de la tribune enseignante publique et gratuite.

(*) : Chevillard, L'autofictif, Jeudi 15 octobre 2009, 693-2


vendredi 2 avril 2010

L'écrivain qui s'effaçait

La tortue assiste sans y prêter grande attention au passage de l’homme sur la Terre.
Éric Chevillard, L'autofictif, Samedi 26 décembre 2009, 760-3
Éric Chevillard était un écrivain. Et remarquable probablement. Un styliste drôle, ironique souvent, cynique même, aux phrases belles parfois comme d'un moraliste du 17ème siècle. Hier encore, dans la nuit, il publiait sur son blog monacal les trois aphorismes quotidiens.
Tout écrivain dialogue avec les grandes figures de la littérature et se prend inévitablement pour un de leurs pairs, cela même si le pilon seul dévore ses pages à peine imprimées. Et sans doute, à l’instar de ces immortels génies, ne sera-t-il jamais oublié, puisqu’il y faut cette condition d’avoir un jour été connu.
Éric Chevillard, L'autofictif, Jeudi 15 octobre 2009, 693-2
On est obligé d'en parler au passé, parce que chaque année, alors que paraissent sur papier, en librairie, les aphorismes de l'année qui s'achève, Chevillard les efface définitivement de son blog. Il pense que l'internet est une sorte de palimpseste perpétuel, un vaste tableau noir dont chaque jour nouveau efface le précédent, qui ne peut être qu'une vitrine de passage, mais pas un héritage pour la postérité.
Ainsi, afin de citer une pensée de Chevillard, on ne pourra jamais créer le moindre lien sur internet. On sait qu'il désignerait inéluctablement le vide après quelques mois seulement.
Être recherché sans succès par un admirateur boutonneux, entre Cheval et Chèvre sur les étagères poussiéreuses d'une librairie localisée au 3, impasse de l'avenir, est certainement gratifiant. Mais pas au point de refuser d'éparpiller quelques souvenirs désordonnés sur le réseau, des empreintes également volatiles, certes, mais qu'un farfouilleur aurait toutes les chances d'apercevoir un jour, dans cet immense cabinet des curiosités qu'héberge le deuxième monde, le monde virtuel.
MOI – Je vais quand même changer les assiettes.
LE MONDE ENTIER (d’une seule voix) – Mais non voyons ! C’est bien inutile ! T’embête pas avec ça ! Regarde, elles ne sont pas si sales.
MOI – Bon.
Éric Chevillard, L'autofictif, Samedi 17 octobre 2009, 695-3
Du coup, l'amateur de littérature (pas de livres) n'a plus très envie d'aller voir dans le premier monde les œuvres sur papier, pourtant attirantes à la lecture par exemple des premières pages de Préhistoire. Il redoute de se méprendre, d'oublier de vérifier la date de péremption du livre au risque de voir s'effacer les pages l'une après l'autre, avant qu'il n'ait pu en connaitre le dénouement.
Alors il recueille pieusement, chaque jour, un florilège des pensées de Chevillard, qu'il classe soigneusement dans un petit fichier numérique pour les années de pénurie qui viendront fatalement.

Les archives désertées de l'Autofictif, le blog d'Éric Chevillard
Une autre preuve de notre solitude ? [...] Par extraordinaire, l’homme ou la femme de notre vie fréquente la même université ou travaille dans la même boîte que nous ! Quelle prodigieuse coïncidence ! Quel miracle ! Et comme nous avons les bras courts ! Et que tout cela est contingent ! Nous sommes seuls parce que les autres, ceux qui peuplent notre existence, ne seront jamais que ces autres-là, qui font l’affaire aussi bien que ces autres-ci (auraient pu la faire), indifféremment. Un agrégat fortuit de solitudes, né de la seule circonstance.
Éric Chevillard, L'autofictif, Jeudi 25 mars 2010, 847-1