vendredi 2 avril 2010

L'écrivain qui s'effaçait

La tortue assiste sans y prêter grande attention au passage de l’homme sur la Terre.
Éric Chevillard, L'autofictif, Samedi 26 décembre 2009, 760-3
Éric Chevillard était un écrivain. Et remarquable probablement. Un styliste drôle, ironique souvent, cynique même, aux phrases belles parfois comme d'un moraliste du 17ème siècle. Hier encore, dans la nuit, il publiait sur son blog monacal les trois aphorismes quotidiens.
Tout écrivain dialogue avec les grandes figures de la littérature et se prend inévitablement pour un de leurs pairs, cela même si le pilon seul dévore ses pages à peine imprimées. Et sans doute, à l’instar de ces immortels génies, ne sera-t-il jamais oublié, puisqu’il y faut cette condition d’avoir un jour été connu.
Éric Chevillard, L'autofictif, Jeudi 15 octobre 2009, 693-2
On est obligé d'en parler au passé, parce que chaque année, alors que paraissent sur papier, en librairie, les aphorismes de l'année qui s'achève, Chevillard les efface définitivement de son blog. Il pense que l'internet est une sorte de palimpseste perpétuel, un vaste tableau noir dont chaque jour nouveau efface le précédent, qui ne peut être qu'une vitrine de passage, mais pas un héritage pour la postérité.
Ainsi, afin de citer une pensée de Chevillard, on ne pourra jamais créer le moindre lien sur internet. On sait qu'il désignerait inéluctablement le vide après quelques mois seulement.
Être recherché sans succès par un admirateur boutonneux, entre Cheval et Chèvre sur les étagères poussiéreuses d'une librairie localisée au 3, impasse de l'avenir, est certainement gratifiant. Mais pas au point de refuser d'éparpiller quelques souvenirs désordonnés sur le réseau, des empreintes également volatiles, certes, mais qu'un farfouilleur aurait toutes les chances d'apercevoir un jour, dans cet immense cabinet des curiosités qu'héberge le deuxième monde, le monde virtuel.
MOI – Je vais quand même changer les assiettes.
LE MONDE ENTIER (d’une seule voix) – Mais non voyons ! C’est bien inutile ! T’embête pas avec ça ! Regarde, elles ne sont pas si sales.
MOI – Bon.
Éric Chevillard, L'autofictif, Samedi 17 octobre 2009, 695-3
Du coup, l'amateur de littérature (pas de livres) n'a plus très envie d'aller voir dans le premier monde les œuvres sur papier, pourtant attirantes, à la lecture par exemple des premières pages de Préhistoire. Il redoute de se méprendre, d'oublier de vérifier la date de péremption du livre au risque de voir s'effacer les pages l'une après l'autre, avant qu'il n'ait pu en lire le dénouement.
Alors il recueille pieusement un florilège des pensées de Chevillard, qu'il classe soigneusement dans un petit fichier numérique pour les années de pénurie qui viendront fatalement.

Les archives désertées de l'Autofictif, le blog d'Éric Chevillard
Une autre preuve de notre solitude ? [...] Par extraordinaire, l’homme ou la femme de notre vie fréquente la même université ou travaille dans la même boîte que nous ! Quelle prodigieuse coïncidence ! Quel miracle ! Et comme nous avons les bras courts ! Et que tout cela est contingent ! Nous sommes seuls parce que les autres, ceux qui peuplent notre existence, ne seront jamais que ces autres-là, qui font l’affaire aussi bien que ces autres-ci (auraient pu la faire), indifféremment. Un agrégat fortuit de solitudes, né de la seule circonstance.
Éric Chevillard, L'autofictif, Jeudi 25 mars 2010, 847-1