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samedi 20 janvier 2024

La vie des cimetières (111)

Varengeville-sur-Mer, le cimetière ancien et l'église Saint-Valery. Notez l'épitaphe "Il a su défendre le sol qui le recouvre" qui prend une teinte ironique quand on sait le sort imminent du cimetière.

Si l’effondrement prévu de la civilisation épargne quelques groupes d’êtres humains dans les environs de Varengeville-sur-Mer (en Normandie à 8km à l’ouest de Dieppe), les statistiques des géologues annoncent qu’ils assisteront dans 150 ans au plus tard à l'éboulement de la falaise calcaire qui emportera le cimetière dans les flots, suivi de peu par l’église Saint-Valery qu’il entoure.

Un écroulement exceptionnel plus précoce n’est pas exclu. La mairie surenchérit en précisant qu’à cet endroit de la falaise l’érosion est quatre fois plus rapide que cette estimation. L’église était dit-on à 1000 mètres de la mer lors de son édification il y aura bientôt 1000 ans. 70 mètres seulement la séparent désormais des bords du dernier affaissement majeur.
Évidemment le creusement de nouvelles tombes y est interdit, et il est conseillé de se retenir d'éternuer quand on vient visiter un défunt.

Le cimetière en lui-même n’est pas très intéressant, mais le site, maritime, si près de la falaise, a toujours été prisé par les futurs défunts. On le notera à la densité de personnalités dans la liste avec photos des inscriptions et épitaphes du cimetière.
Et si on croit les promoteurs des jardins remarquables de Rhododendrons et d’hydrangeas avoisinant les lieux, il n’est pas un artiste important, écrivain, peintre ou musicien qui n’ait marqué de sa présence l’air pur et iodé des alentours depuis le 19ème siècle, Corot, Degas, Miró, Picasso, Prévert, Proust, Ravel, Renoir, Satie, et même Turner et Virginia Woolf avec des dizaines d’autres (ajoutez vos artistes préférés à la liste, personne n’ira vérifier).  

Un grand artiste au moins a laissé quantité de traces irréfutables de son attirance pour le site et de ses séjours à Dieppe et Pourville, Claude Monet, qui a beaucoup peinturluré dans le coin, à deux reprises en 1882 [les n°722-743, 751-790 et 791-808 du catalogue Wildenstein], et à nouveau en 1896 [n°1421-1471], environ 130 tableaux dont au moins 7 vues de la silhouette ensoleillée de l’église fatidique au sommet de la falaise.

Une des 7 vues de l'église Saint-Valery peinte par Monet en 1882, vendue en 2014 chez Christie's contre 7,2 millions de dollars.

Vue du site du cimetière de Varengeville sur Google Earth en ligne. C'est à l'orée du bois en haut à gauche de l'image, que Monet s'installait en 1882 pour peindre 4 de ses vues de l'église Saint-Valery.

lundi 11 janvier 2021

La vie des cimetières (98)


La pointe nord de la presqu’ile du Cotentin à l’ouest de Cherbourg, dans le département de la Manche, a toujours été faite de lande, de dunes, de fougères, et d’ajoncs. On y produisait des centenaires tant l’air était vif et sain. Quand la peste débarqua au port de Cherbourg en 1630, tous ceux qui se réfugièrent à Biville, 15 kilomètres vers l’ouest, survécurent. L’église y gagna quelques centaines de fidèles et un clocher neuf. Mme Renep, dont on ne sait rien d’autre, y serait morte en 1697 à 116 ans, dit le site de la mairie (dont l'histoire semble s'interrompre dans un article complaisant de la presse locale le 11 octobre 1963).

En juin 1940 l’armée allemande apprécia l’air vivifiant qui balayait les dunes et y construisit de solides édifices qu’elle nomma Mur de l’Atlantique. Quatre ans plus tard, au solstice d’été, elle partait soudainement, abandonnant étourdiment sur place un chaos de blocs de béton et de grands trous dans les dunes de Biville et Vasteville, parsemées d’engins motorisés hors service. 
L’espérance de vie dans la région s’était un peu dégradée.

Pendant une soixantaine d’années les militaires français continuèrent à y jouer seuls à la guerre, et puis, peut-être lassés d'attendre l’adversaire, ils nettoyèrent le champ de tir et le confièrent au conservatoire du littoral en 2013, laissant en souvenir les éternels blocs de béton qui ponctuent encore la plage, et dans les dunes un cimetière d'épaves d'engins états-uniens ou blindés Panhard, qui auraient dû disparaitre pour faire de la figuration au musée de Sainte-Mère-Église. Mais le budget n’a pas été réuni. Elles étaient encore là en juillet 2019, date des dernières images par satellite publiées (coordonnées des épaves : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8.)


 
En 1966, l’industrie nucléaire militaire, qui demande des vents vigoureux et de fortes marées pour disperser les traces radioactives et les rejets en mer, installait au cœur de la lande, près du cap de la Hague, au nord, un Centre de retraitement du combustible et de stockage des déchets nucléaires français, puis européens et japonais.
En 1986 démarrait 15 kilomètres au sud après les dunes chaotiques, l’usine nucléaire de production d’électricité de Flamanville, un réacteur puis deux, puis le célèbre réacteur pressurisé européen (EPR), terrain de jeu de la technologie, du politique et de la finance depuis 2007, et loin d’être terminé tant ce petit monde s’y divertit.
Les deux sites sont interdits de survol, masqués sur les outils de cartographie et protégés en permanence par un système de lance-missiles.

Les mairies fantômes des 19 villages de la région, phagocytées par La Hague, et leurs offices touristiques, vantent les paysages austères, la flore et la faune, mais ignorent le cimetière des engins de guerre et les rapports parfois inquiétants des associations citoyennes de surveillance de la radioactivité. 
Les coquillages et les crustacés du littoral, qui ne lisent pas les rapports de l’ACRO, supportent sans dire un mot un niveau de contamination conforme aux normes européennes en cas d’accident nucléaire.

Il arrive qu’en passant au-dessus du site de la Hague les nuages dessinent des formes inattendues. Hallucinations ?

jeudi 18 juillet 2019

Histoire sans paroles (32)


Est-il vraiment utile de farfouiller dans les histoires qui relatent des souvenirs de lieux abandonnés, comme cette abbaye cistercienne, près de Mortain-Bocage dans la Manche ?  
On y trouvera inévitablement de furtives religieuses, des révolutionnaires intimidés, des séminaristes naïfs, des enfants égarés en colonie de vacances, des militaires belges convalescents, des envahisseurs allemands surexcités, des femmes parturientes, des membres de la communauté religieuse des Béatitudes amateurs d’abus sexuels, peut-être même une avocate énergique et avide qui sollicitera mécènes et investisseurs et promettra de transformer l’ensemble en complexe hôtelier de luxe, avec commerces et artisanats d’art régional. 
Tout cela, on le sait déjà. 

Nota bene : l'image en illustration est très large (12 000 pixels) et l'outil de zoom de Gougueule mettra plusieurs secondes pour en afficher les détails.

dimanche 9 juillet 2017

De quelques méandres d'été

Tous les jours de l’été en témoignent, ce sont eux, le soleil et la chaleur, les responsables de notre nonchalance.
Tout se met à paresser, à tendre vers sa nature profonde qui est de divaguer. L’épicier du coin griffonne à la hâte un mot d’excuse avec une date de reprise sur sa porte close, l’auteur de blog peu inspiré expose ses photos de vacances et les fleuves les plus indolents renoncent aux efforts qu’impliquerait la ligne droite.

Dans le département de la Manche, la Vire fainéante autour du Grand val de Viré, et le photographe averti s’installe sur un des rochers de Ham pour tourner le dos au soleil de midi.



Dans le Puy-de-Dôme, à Queuille, il choisit la même orientation et emprunte le petit chemin derrière l’église qui mène à un vaste belvédère artificiel. Là il contemple la Sioule, alanguie, opulente, engourdie par la présence du barrage voisin.



Dans la Somme, le fleuve a poussé la paresse jusqu’à porter le même nom que le département. Il ne s’efforce pas même de suivre un quelconque lit et se répand en étangs et marais au pied de la Montagne de Vaux. Bien malin qui verra ses méandres.
Le photographe, philosophe, attendra la chute des feuilles pour se faire une opinion. En juin et juillet, il patientera en grappillant dans les groseilliers plantés en nombre à l'entrée du belvédère par une municipalité prévoyante.