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vendredi 27 février 2026

Vive l’impunité, ou la valse des présidences

La grande galerie du Louvre après 25 à 30 ans d’administration rigoureuse et de saine coopération économique public-privé (vue d’artiste, entourage d’Hubert Robert, musée du Louvre). 


Il y a longtemps que l'administration des musées n'est qu'affaire d'ambition politique et querelles de pouvoir, et les bouffonneries qui animent le Louvre depuis quelques mois ne sont que le modèle réduit du gouvernement des pays, devenus tellement incapables qu'ils emportent avec eux une civilisation vers le chaos. À consacrer toutes ses ressources en représentations de mode et achats de luxe, à privilégier le paraitre depuis 25 à 30 ans, à cacher les alertes et les dysfonctionnements sous les cadres dorés, les ordures ont fini par déborder.  

Depuis ce ridicule petit cambriolage d’octobre 2025, tous les fléaux (ou peut-être seulement tous les médias affriolés) se sont abattus sur le musée. Il devenait urgent que les responsables trouvent des responsables à sacrifier. La ministre de la Culture lançait en décembre une mission de réorganisation confiée à un fameux double chevalier, de l’ordre national du mérite et de la Légion d’honneur, spécialiste en armements et dernièrement sauveur remplaçant sur le chantier de la cathédrale de Paris.

Or on apprend aujourd’hui par une commission d’enquête de l’assemblée nationale, que ça n’était qu’une annonce, qu’aucune mission n’a jamais été lancée, et on comprend que la ministre ne faisait que gagner du temps pour rester au ministère et n’en partir - ce qu’elle vient juste de faire - que convenablement assurée de sa position dans la course pour s’emparer de la mairie de Paris.
On apprend que simultanément la présidente du Louvre se retire avant la fin de son mandat, parce qu’avec tout ce tintamarre elle ne peut plus travailler sereinement à sa grande mission dit-elle, la dynamique de modernisation du musée.

Ainsi, il n’y aura bientôt plus aucun responsable des malheurs du Louvre de disponible.

Mais ne nous inquiétons pas, notre patrimoine est bien gardé et l’établissement public devrait conserver la stabilité marmoréenne qui en a fait le plus grand musée du monde, car un nouveau président du Louvre a été immédiatement nommé ; il a deux spécialités, la biographie du petit peintre français Jean-François de Troy et la "présidence express" des établissements publics muséaux. Comme président de secours, il sautillait déjà en 2021 du Petit Palais au musée d’Orsay, puis en 2024 d’Orsay au Château de Versailles, et donc de Versailles au Louvre en 2026. 
L’histoire devient cocasse quand on se souvient qu’il avait remplacé à la tête de l’établissement public de Versailles une présidente devenue illégitime, vissée sur le siège depuis 4 mandats par l’énigmatique obstination du président de la République, et quand on sait que ce dernier vient de la faire nommer ministre de la Culture, et qu'elle dirigera ainsi les présidences de tous les établissements publics culturels. 

Vous ne croyez pas cette information ? Vous avez raison, la situation serait franchement incestueuse, et même le pire théâtre de boulevard, farci d'imbéciles, de gourdes et de cocus, conserve tout de même un minimum de 
vraisemblance   
 
Bonne nouvelle pour les visiteurs impatients et frustrés : le Louvre, fermé traditionnellement les mardis, l’était fréquemment les lundis depuis le 15 décembre dernier, pour raison de grève, et partiellement, certains autres jours pas clairement annoncés, où le parcours de visite était réduit au minimum touristique, soit une fermeture maquillée. La démission de la présidente du musée, demande syndicale majeure enfin satisfaite, ces fermetures imprévisibles vont peut-être cesser. 

samedi 22 septembre 2018

L'art officiel

Concept de couleur constituée de 47% de bleu Klein IKB et de 53% de noir Kapoor Vantablack, déposé à l’INPI sous le n°WO2056110109.
Le créateur l’a nommé « Bleu qui va cartonner en dollars ».


Parlons un peu d’art officiel. Il n’y a aucune raison de négliger l’art officiel.
On le côtoie tous les jours dans les lieux publics. Il est posé là pour faire réfléchir le citoyen, pour lui rappeler un évènement ou une personnalité, qu’il n’a même pas connus, ou pour détourner son attention dans un environnement urbain ingrat. Parfois les deux.
Il est financé par les impôts ou par de généreuses entreprises qui en obtiennent une large et durable publicité et de substantielles ristournes fiscales.

Anish Kapoor, par exemple, est un artiste très officiel, couvert d’honneurs, de prix et de médailles surtout britanniques.
Essentiellement sculpteur et contemporain, il exprime sa vision du monde avec des moyens contemporains : gigantisme des productions, formalisme simpliste facile à communiquer, bienfaits du droit d’auteur (copyright), maniement ingénieux de la provocation et de la presse (voir l’affaire du vagin de la reine, à Versailles en 2015).

Il expose généralement de grandes choses géométriques et monochromes qui tiennent à peine dans les lieux d’exposition, et de gigantesques objets de métal, polis comme des miroirs ou rouillés, et dont on ne sait trop comment se débarrasser une fois l’évènement consommé.
Ses œuvres se mesurent à la tonne. Cloud Gate, miroir en forme de haricot, entreposé à Chicago, pèse 100 tonnes (et 23 millions de dollars).

Après une période d’objets rouges, et comme Yves Klein, qu’il admire, l’avait fait en son temps avec une peinture bleue particulière dont il avait l’exclusivité commerciale, Kapoor a acquis la propriété industrielle d’une peinture d’un noir spécifique très absorbant (Vantablack) qu’aucun autre artiste au monde n’a désormais le droit d’utiliser sous peine de poursuites judiciaires.
Ainsi tranquillisé par son dépôt de brevet auprès des institutions idoines, Kapoor en dispose des trous partout où il passe, creusés dans le sol, de 2 mètres de diamètre et 2,5 de profondeur, et dont la paroi est couverte de ce noir mystérieux. Les visiteurs s’y inclinent, de loin, avec appréhension. Il appelle cela « Descente dans les limbes ».

Pour démontrer que l’art contemporain n’est pas fait que de concepts et que le noir Vantablack absorbe réellement toute la lumière, un visiteur soixantenaire est tombé récemment dans le trou, à la fondation Serralves, à Porto. Hospitalisé quelques jours, il ne peut pas porter plainte, car le Figaro dit que tout visiteur signe une clause de renonciation aux poursuites en cas d’accident.
Un trou similaire, exposé dans le parc de Versailles en 2015, avait été prudemment protégé de barrières.

Kapoor dit que ses travaux évoquent les grandes dualités, comme Terre-Ciel, Matière-Esprit, Lumière-Obscurité, Visible-Invisible, Conscient-Inconscient, Mâle-Femelle, Corps-Âme, Réalité-Reflet, et ainsi de suite.
Mais l’art est une expérience intime, et les objets de Kapoor expriment certainement aussi, pour d’autres que le créateur, d’autres dualités fondamentales, comme Débit-Crédit, Public-Privé, Assurance-Mutuelle, voire Sucré-Salé, ou Fromage-Dessert.
Et c’est là la puissance des concepts. Ils s’ajustent à tous les publics et toutes les circonstances.

dimanche 28 août 2016

Les saisons de Houdon

Ce n’est peut-être pas un hasard si les deux grands portraitistes de la fin du 18ème siècle, les sculpteurs Houdon et Pajou membres de la très respectueuse Académie royale, après avoir réalisé de magnifiques bustes de l’aristocratie de l’Ancien Régime, ont traversé sains et saufs les tempêtes de la Révolution française et de l’Empire.
Ils étaient tous deux membres de la progressiste et influente loge maçonnique des « Neuf Sœurs », qui joua un rôle important dans la lutte des colons américains pour l’indépendance et la propagation des idéaux républicains, et ils y côtoyèrent Lalande, Helvetius, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, et même Voltaire et Joseph Ignace Guillotin.

Le musée Fabre de Montpellier expose une exceptionnelle collection permanente de très beaux bustes de Pajou, et de chefs d’œuvres de Houdon, dont les marbres originaux de l’Hiver, superbe espièglerie callipyge réalisée en 1783, et de l’Été sculpté en 1785, remarquable par son naturel (notamment dans le traitement du regard), naturalisme avant l’heure qui émerveillera bien plus tard Carpeaux et Rodin.

Houdon Jean-Antoine, l'Hiver (Montpellier musée Fabre)

Houdon Jean-Antoine, l'Été - détail (Montpellier musée Fabre)

mercredi 18 avril 2012

Le temps des cerises


Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous... Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre... Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ?
Étienne de La Boétie,
Discours de la servitude volontaire, 1549

Dans quelques jours les Français vont peut-être élire un président qu'ils n'aiment pas, alors qu'ils en auraient majoritairement préféré un autre. Ils ne le feront pas exprès, mais le système électoral français est conçu de telle manière que la chose peut advenir. 

Tous les politologues depuis la Révolution Française connaissent l'anomalie, et les électeurs depuis 2002, lorsqu'un candidat qui avait obtenu 21% des voix au premier tour a écrasé son concurrent au second tour avec plus de 82% des suffrages, alors que les Français leur préféraient en majorité un troisième, déjà éliminé.
Car le système du scrutin uninominal majoritaire fonctionne ainsi. Il contraint aux alliances et n'exprime pas des opinions réelles mais des stratégies de vote, qui sont souvent aléatoires et parfois contreproductives. Et ce n'est pas son seul défaut. Michel Balinski et Rida Laraki, mathématiciens et trouveurs au CNRS, en ont fait la liste et ont conçu une méthode de vote, le « jugement majoritaire », censée les éliminer tous et redonner un peu d'air au mot démocratie.

Le principe est simple. Chaque électeur juge tous les candidats, sur une échelle de sept qualificatifs. Balinski et Laraki détaillent et justifient ce système dans le numéro d'avril de la revue Pour la science. Et aussi lors d'une conférence-débat au Collège de France le 29 février 2012. Passionnante, elle est téléchargeable ici. La 29ème minute de la vidéo, sur les élections de 2002, vous clouera sur place !

Le jugement majoritaire comme système électoral, il restera à mettre en place les règles de révocabilité des élus quand ils trompent leurs électeurs. On pourra alors peut-être parler de démocratie en France.
Mais il subsiste hélas une objection majeure : les lois électorales sont confectionnées par les élus. Les élus ne peuvent qu'être satisfaits des règles électorales qui les ont fait élire. Pourquoi les changeraient-ils pour de nouvelles règles qui risqueraient de leur coûter le pouvoir ?
Et là, les mathématiciens sont désarmés.


Le temps des cerises, écoutez la belle interprétation de Jean Lumière

lundi 5 juillet 2010

De l'exactitude de la Loi

« Faire taire ceux qui ne pensent pas comme les autres par respect pour ceux qui ne pensent pas comme eux ». C'est la saine logique des commentaires outragés qui ont fleuri les forums des grands journaux depuis l'affaire du drapeau français utilisé comme torchecul. Pour mémoire, une grande surface de la culture à Nice, relayée par un journal gratuit, avait exposé, dans le cadre d'un concours sur le thème « politiquement incorrect », la photographie, lauréate, d'un homme se nettoyant soigneusement le postérieur avec l'emblème de la Nation.

Devant les réactions ulcérées, et n'écoutant que son courage, le pédégé de la grande surface à licencié illico deux des responsables de la diffusion sacrilège, qui n'avaient fait que respecter la décision du jury. Et dans leur grande sagesse, la Garde des sots et le ministre de l'Inférieur, étonnés que la loi ne châtie pas encore ce genre de profanation, ont présenté en urgence un décret punissant sévèrement toute « dégradation ou utilisation indécente du drapeau français ».

Ainsi, quand le décret sera entériné par le Conseil d'état, on n'aura plus le droit, en France, de photographier un cul derrière le drapeau sacré de la République, mais on pourra évidemment, comme toujours, le photographier devant, et afficher le résultat dans les mairies, les écoles, les ministères et les lieux publics. La justice française est d'une étonnante précision.

Jougne dans le Doubs, le monument aux morts, ou comment inculquer aux enfants le respect des morts, de l'armée, des obus phalloïdes, de l'éclairage urbain, en bref des valeurs de la Nation.