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vendredi 12 septembre 2025

La vie des cimetières (118)


Faut-il nécessairement tenter de réaliser ses rêves ?

Les cimetières sont pleins de gens qui y sont parvenus.


Voilà plus de 16 ans, le 24 mars 2009, Ce Blog, dans une chronique au style assez mauvais, s’extasiait devant la sculpture en bronze d’une enfant assise sur la tombe d’une femme morte vers 30 ans, située près de l’allée centrale dans l’immense cimetière monumental de Milan. 

Présomptueux, il suppliait alors l'internet de lui trouver le nom du sculpteur responsable de cette merveille. Naturellement la planète ne l’a pas entendu. Le comptable de la déesse Gougueule affirme qu'en 16 ans, 163 internautes seulement auraient posé le regard sur cette page fatidique.


Mais en 16 ans, Gougueule elle-même, notre Big Sister planétaire, a grandi démesurément. Aujourd’hui elle sait tout de nous. L’heure était donc venue de lui poser la question ultime, la grande Question sur la vie, l’univers et le reste : qui a créé la jeune fille assise sur la tombe d’Enrichetta Maggioni Venegoni ? 


Et à l'invocation de ces 4 mots suivis de 3 clics de souris, apparait aujourd'hui la page miraculeuse, la page qui abolit en un instant 16 ans de tourments métaphysiques*.


* Ne soyez pas effrayés par le mot "métaphysique", c’est le vocable qu’on utilise couramment, comme le mot "poétique", quand on ne sait pas exprimer quelque chose. Par paresse on fait croire qu’il y aurait un au-delà de ce qu’on sait dire ; une sorte de superlatif irréfutable, certifié par l'autorité d'un terme scientifique.


Ainsi l’auteur de la sculpture, créée en 1901, dont le titre est "Prière sur la tombe de la mère", se nomme Del Bò (ou Del Bo', ou Dal Bo) et se prénomme Romolo (Romulus). On déchiffre maintenant clairement sa signature sur la robe de la jeune fille, DelBo avec le R et le D superposés.


Et on découvre alors sa vie, son inspiration symboliste, ses autres œuvres, et on lui trouve du talent, on apprécie bien sûr la simplification des formes, la grâce peut-être de certaines lignes, mais on est en réalité profondément déçu. Tout cela est très inexpressif. Il n’y a rien de pire que d’essayer de représenter de grandes idées symboliques, des grands principes, par des moyens artistiques. Le résultat est toujours grotesque, risible. Sans doute est-ce parce que les grandes idées sont elles-mêmes dérisoires dès qu’elles rencontrent la réalité.


Singulièrement, sur la tombe d’Enrichetta Maggioni Venegoni, c’est l'expression sobre de la jeune fille, son attitude de curiosité attentive, recueillie mais un peu indifférente, qui en font la beauté.

Ne croyez pas les larmes sur son visage, elles ne sont pas de la main du sculpteur. C'est l’effet des intempéries sur le bronze.


dimanche 20 avril 2025

Ce monde est disparu (18)

 

Le Metropolitan Museum of Art de New York a fièrement annoncé qu’il exposait désormais en salle 829 un portrait d’Yvonne Suys à 7 ans, peint par Fernand Khnopff en 1890, acheté* par une fondation étasunienne chez Millon-Belgique le 18 janvier 2024 contre 650 000$, et confié donc récemment au musée en prêt à durée indéterminée.

* cliquer sur "Read more" pour une notice détaillée en français


Un tableau qui disparait aux enchères pour réapparaitre après quelques mois au Metropolitan, ce musée si généreux en belles reproductions, quelle chance, se dit-on. Mais la fondation prêteuse a ses caprices, et le musée a une conception particulièrement floue du droit d’auteur et du domaine public ; un tableau peint après 1880 - la limite est très vague, à 50 ans près en plus ou en moins - ne sera reproduit que par une médiocre vignette, et zoom et téléchargement en seront prohibés.   

Évidemment, la règle nébuleuse s’applique à ce tableau de Khnopff, dont l'huile est pourtant sèche depuis 135 ans (et l’auteur depuis 104 ans).


Heureusement Ce Blog veille et fournit des images de bonne qualité en taille réelle qu’il est conseillé de conserver au frais, ci-dessus avec la photo du modèle et ci-dessous bordée de son beau cadre.


Il va sans dire que vous pouvez choisir d’aller voir l’original, il suffira d’effectuer les 15 000 prochains kilomètres de vos déplacements quotidiens en vélo plutôt qu’en voiture, et économiser ainsi suffisamment de dioxyde de carbone pour vous offrir un aller-retour vers New York en avion.


Note pipole : L’enfant modèle, née dans la haute bourgeoisie, épousera un champion d’escrime issu aussi de la haute bourgeoisie.

Ils exposeront leur riche collection de tableaux dans l’hôtel particulier qu’ils feront construire au cœur de Bruxelles.

Yvonne Suys mourra à 41 ans, 3 ans après son mari.


jeudi 23 janvier 2020

Deux garçons avec une vessie



« Deux garçons se disputant un ballon (en vessie de porc) », reproduit ci-dessus, était le numéro 15 d’un ensemble de 108 chefs-d’œuvre du peintre Joseph Wright, de Derby (au nord de Birmingham dans les Midlands anglaises), exposés en 1990 à l’occasion d’une mémorable rétrospective à la Tate gallery de Londres, puis au Grand palais de Paris, et au Metropolitan museum de New York.
D’autres scènes d’enfants avec un ballon éclairées à la bougie, peintes par Wright vers 1769, étaient alors connues, dit le catalogue de l’exposition, mais aucune n’avait la singulière étrangeté de ce numéro 15.

Nombre d’amateurs d’art découvrirent alors Wright of Derby, à peine connu hors d’Angleterre. Sa touche onctueuse, ses paysages nocturnes, ses clairs-obscurs spectaculaires, l’originalité de son inspiration scientifique, les émerveillèrent.

Près de 30 ans plus tard, dans une ferme des Midlands, les propriétaires d’un tableau acheté par leurs ancêtres, qui figure deux enfants dont l'un gonfle un ballon, éclairés par une bougie, décidaient de le faire nettoyer. Le restaurateur, curieux, demandait l’expertise d’une galerie londonienne qui l’achetait illico pour le revendre en mars 2019 à la grande foire d’art européen de Maastricht, attribué sans surprise à Joseph Wright of Derby.

On ne sait pas le montant versé aux propriétaires des Midlands, mais on connait parfaitement la somme faramineuse que déboursera le candidat acquéreur, le musée Getty de Los Angeles, si la vente hors d'Angleterre est autorisée, car le tableau, dorénavant qualifié de trésor national, a fait l’objet d’une interdiction temporaire d’exportation, le temps que les institutions britanniques tentent de réunir 4 millions de livres sterling (5,2 M$), taxes comprises, nécessaires à la préemption.

En octobre 2019 la ministre anglaise des Arts publiait un appel pour trouver un acheteur au Royaume-uni et ainsi garder le tableau dans le pays où il a été peint (et cependant oublié).
Le musée Joseph Wright, à Derby, qui héberge déjà une trentaine de tableaux du peintre, parmi les plus beaux, a regretté que le musée n’ait plus, comme la plupart des musées anglais aujourd'hui, les moyens de tels achats, mais s'est réjoui que l’acheteur soit un musée américain qui promet d’exposer le tableau en public (le musée Getty possède déjà deux tableaux de Wright et n’en expose actuellement qu’un).
  
Le 16 janvier 2020, le délai légal écoulé, l’autorisation d’exportation était délivrée pour le tableau, reproduit ci-dessous, mesurant 73 centimètres par 93, peint vers 1769 par Joseph Wright of Derby, peintre anglais, et intitulé «  Two boys with a bladder (deux garçons avec une vessie) ».

Mise à jour 25.07.2024 : Reproduction en très haute qualité (10 000 pixels) fournie par le musée Getty.



mercredi 10 octobre 2018

Brueghel au détail

Brueghel l'ancien (ou Bruegel), détail de la Tour de Babel (ci-dessus) et des Jeux d'enfants (ci-dessous).

L’histoire « du » Pieter Brueghel l’ancien de la reine d’Angleterre était évoquée ici-même récemment. De son côté, le Kunsthistorisches museum de Vienne détient 12 tableaux unanimement attribués au peintre (et autant de controversés).
Sur le site du musée, ils bénéficient d’une reproduction de qualité mais peu zoomable (1), et les grande scènes de foule avec leurs centaines de personnages individualisés, spécialité de Brueghel l’ancien, n'y sont pas vraiment lisibles.

Alors remercions la grande rétrospective que le musée consacre actuellement au peintre, car elle a occasionné la création d’un site (2) propre à ravir le voyageur immobile, et dont on espère qu’il n’ira pas se perdre trop vite dans cet interminable couloir électronique rempli de portes qui affichent toutes le même numéro 404 et s'ouvrent sur le vide.

Parmi les 12 « vrais » Brueghel du musée, 11 ont été photographiés en astronomiquement haute définition, et on s’y promène avec une aisance vertigineuse comme à la pointe du pinceau du peintre.

Il n’y a rien à ajouter. Même à Vienne devant les originaux, sous un éclairage moyen et avec un temps limité par la poussée de mille visiteurs dans votre dos, vous ne verriez pas le centième de chacun des tableaux reproduits ici. Aucune chance de découvrir le personnage qui se libère d’un fardeau au bord d'un ruisseau au pied de la « Tour de Babel », ou le joueur de cornemuse à la fenêtre qui a présumé de son appareil digestif dans le « Combat de carnaval et carême ».

Pour les pervers, les tableaux sont également visibles sous une lumière infrarouge ou sous des rayons X, et les amateurs d’envers pourront examiner le revers des tableaux avec le même luxe de détails.
Notez que le 12ème, l’extraordinaire et minutieux « Suicide de Saül » de 1562, en cours de restauration, est absent du site.

Prévoyez quelques jours de congé.

***
(1) Pour les puristes, le mot est dans le dictionnaire Le Robert. Et sinon, qu’auriez-vous écrit ?
(2) Source des images : www.insidebruegel.net 

Brueghel l'ancien, détail de Chasseurs dans la neige.

Brueghel l'ancien, détail du Portement de croix.

Brueghel l'ancien, détail de la Conversion de Saül.

Brueghel l'ancien, détail de la Conversion de Saül.

Brueghel l'ancien, détail de la Conversion de Saül.

jeudi 26 novembre 2015

Tableaux singuliers (2)

Giovanni Francesco Caroto était un bon peintre de la première moitié du 16ème siècle dans l’Italie du nord. Né à Vérone en 1480, après avoir passé une dizaine d’années à Mantoue ou il se formera à l’école de Mantegna, Lorenzo Costa et Corrège, puis une dizaine d’années à Casale Monferrato, le reste de sa vie s’écoulera à Vérone où il mourra à 75 ans.

Très apprécié, il a laissé nombre de fresques, de retables et de beaux portraits. On voit ses œuvres dans des musées prestigieux comme l’Ermitage de Saint-Pétersbourg ou les Offices de Florence, et un magnifique portrait de femme dans le débarras du Louvre à Lens.

Il est particulièrement présent à Vérone, au musée de Castelvecchio, par une série de tableaux dont se distingue une œuvre singulière, le portrait d’un jeune garçon au sourire étrange et au léger strabisme qui montre un dessin d’enfant au spectateur.

On dit qu’en voyant ce portrait quand il visita le musée le pédiatre anglais Harry Angelman y reconnut le syndrome d’un trouble neurologique responsable d’un retard mental irrémédiable qu’il décrivit en 1965 et qui porte désormais son nom.

Et quelle est cette étrange forme rouge en bas à gauche, une manche, un couvre-chef ?

Inutile de se précipiter aujourd’hui à Vérone pour l’examiner de plus près, car il vient d’être dérobé le 19 novembre 2015, avec un autre portrait de Caroto et 15 toiles de maitres, notamment de Tintoret, Pisanello, Mantegna, de Jode, dont certaines ont été roulées par les cambrioleurs pour le transport, ce qui détériore toujours une peinture sèche depuis 500 ans. Par chance le jeune garçon au dessin d’enfant est peint sur un panneau de bois.

Mise à jour : Les tableaux dérobés ont été retrouvés en Ukraine le 6 mai 2016.

vendredi 17 juin 2011

Tout augmente

Au ministère des accidents de la circulation routière :

- Avez-vous remarqué, Monsieur le Ministre, cette soudaine flambée des accidents mortels depuis le début de l'année, et surtout en avril ?

- Oui, c'est l'occasion idéale. voilà 40 ans que le nombre d'accidents chute inexorablement, il est devenu de plus en plus difficile de trouver un prétexte pour gonfler les recettes. Alors ces chiffres sont inespérés. Nous avons d'urgence décidé, avec nos actionnaires et mon collègue du budget, de supprimer toute information publique sur l'emplacement des radars de contrôle de vitesse.

- Mais les usagers verront bien qu'il n'y a pas de lien entre les contrôles de vitesse et l'augmentation soudaine des accidents !

- Ne vous en faites pas, ils seront tellement affolés qu'ils perdront tout sens critique. Et puis vous savez bien qu'il n'y a jamais eu de lien direct probant entre nos mesures répressives et la baisse des accidents. La raison vraisemblable de cette hausse a été la météo du printemps propice aux départs en weekend, mais on ne va quand même pas se remettre à falsifier les bulletins météorologiques ?

Le modèle 3D des vautours est de Ken Gilliland.

mardi 24 mars 2009

La vie des cimetières (20)

Dans les longues allées ennuyeuses des grands cimetières humains, parmi les milliers de monuments aux lignes grossières, aux gestes conventionnels et aux douleurs sempiternelles, se produit parfois un sortilège.

Vous l'approchez alors avec précautions, le contournez lentement, chaque point de vue vous émerveille. Avec fébrilité vous cherchez la signature du sculpteur, vous pestez parce qu'elle est presque illisible et vous regrettez de ne pas être dans un musée devant une étiquette soigneusement calligraphiée. Mais vous êtes dans le Cimetière Monumental de Milan, au bord du secteur 4, devant la tombe d'Enrichetta Maggioni Venegoni que vous ne connaissez pas, et dont les restes sont veillés depuis cent ans par une fillette de bronze à patine bleutée.
(coordonnées à coller dans un logiciel de cartographie : 45.48715, 9.17794).




Appel à la délation : un abonnement gratuit et perpétuel à Ce Glob Est Plat sera offert à toute personne qui fournira des renseignements sur l'auteur de cette sculpture, actif en Italie du nord à la charnière des 19ème et 20ème siècles et dont les initiales sont peut-être R.D.



dimanche 14 septembre 2008

La vie des cimetières (14)

Il n'y a rien de particulier à lire dans ce commentaire flottant, désolé !
Les enfants sont régulièrement utilisés dans la statuaire du pathétique. Perdus parmi les tombes, ils suscitent l'émotion du passant qui s'apitoie sur l'injustice de leur destinée, abandonnés si tôt ou frappés sans discernement. Mais la statue présentée aujourd'hui, qui provient d'une galerie du cimetière monumental de Milan, fait exception. Elle évite les ficelles de la dramaturgie primaire.

Une enfant aux pieds nus, assise sur une sorte de tronc d'arbre, montre d'un geste du bras le vaste ciel de mosaïque étoilé qui les entoure à une poupée aux formes sommaires posée sur ses genoux, et semble désigner particulièrement deux étoiles rapprochées et isolées.
L'inscription sur la tombe (visible ici partiellement) désigne deux personnes proches, peut-être frère et sœur. Le visage de l'enfant n'est pas idéalisé comme pour une allégorie, il a le réalisme d'un portrait. Elle est calme, presque souriante.

L'interprétation la plus évidente serait qu'elle rejoue avec sa poupée, à sa manière enfantine et un peu théâtrale, l'enseignement des fictions que les parents lui ont inculquées «Ne sois pas triste, les morts ne meurent pas. Leurs âmes sont réunies et resplendissent éternellement au ciel, en haut à gauche».
En dépit de son étrangeté, cette scène jouée dirait finalement, d'une façon plus originale, la même chose qu'une bonne part de la statuaire des cimetières.

Mais cette interprétation est peut-être fausse.