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mardi 21 avril 2026

La vie des cimetières (120)

Présentée avec Niklaus Manuel Deutsch dans la chronique précédente publiée simultanément (La vie des cimetières 119), voici l’intégrale de la fameuse Danse macabre qu’il avait peinte sur le mur du cimetière du monastère des dominicains de Berne autour de 1520, dans un montage en 6 panneaux des copies à l’aquarelle du musée historique de Berne, réalisées par Albrecht Kauw en 1649.


Les liens renvoient vers chaque scène de la Danse macabre dans le Catalogue raisonné des œuvres de Manuel Deutsch, où elle est accompagnée d’une analyse détaillée et des quatrains associés, le tout en langue allemande (souffrez d’éventuels contresens, la traduction automatique de l’allemand par les navigateurs n’est pas parfaite).


La vie des cimetières (119)


Peintre, Niklaus Manuel Deutsch - "Deutsch" était la traduction du nom de son père "Allemann" qu’il s’attribuait en signant NMD - est de nos jours moins connu que ses confrères suisses et allemands des débuts de la réforme protestante des années 1520, les Dürer, Holbein, Altdorfer, Grunewald, Cranach, Baldung, Graf… Moins talentueux peut-être, mais surtout moins productif, car une bonne partie de sa vie fut consacrée au mercenariat au service de la confédération des cantons suisses dans les guerres d’Italie, à la politique cantonale au parlement, à l’administration municipale de Berne, et à la composition de poésies et pièces pour la promotion de la Réforme. 
On conserve tout de même de lui quelques tableaux inventifs et réjouissants, comme cette Tentation de saint Antoine ou cette Décapitation de Jean-Baptiste, au musée de Berne.  

Entre 1517 et 1522 - les dates sont très incertaines - il réalisait une monumentale et fantastique Danse des morts, images et textes, sur le mur sud du cimetière du monastère des dominicains de Berne, aujourd'hui disparu. 

Les danses macabres, longues fresques où la mort sous la forme de squelettes plus ou moins décomposés taquine toutes les classes sociales, sont nées au milieu du 14ème siècle, après les grandes pestes, quand avait disparu la moitié de la population en Europe. Elles étaient censées faire croire à l’égalité de tous devant une mort inévitable, et incidemment pour les indigents la fin tant espérée de leurs souffrances et pour les riches la vanité de leur fortune qu’il serait bienvenu de confier au clergé. Les premières danses des morts inventoriées furent peintes en 1424 sous les arcades du mur sud de clôture du défunt cimetière des Innocents (une copie subsiste dans l’église de La Ferté-Loupière), et sur le mur du cimetière du couvent des dominicains à Bâle vers 1440.
La littérature sur le sujet est immense, la page de Wikipedia est riche, et le premier site à visiter en introduction peut être La mort dans l’art de P. Pollefeys, petite encyclopédie illustrée de la danse macabre, prévoyez quelques heures de visite et copiez-y ce que vous pouvez car il a déjà perdu des liens vitaux et ce genre de site personnel est mortel également.

Il faut imaginer la fresque de Deutsch, ses 47 squelettes décharnés grandeur nature (env. 160 cm) jouant de la musique et dansant sur 80 mètres le long du mur d’enceinte du cimetière - on ne sait pas si elle était peinte à l’intérieur ou sur la rue Zeughausgasse - ridiculisant d’abord le Christ, cas unique dans les danses macabres (ill. plus haut), puis la papauté, les prélats, tous les représentants du clergé catholique, ce qui n’était pas nouveau mais prenait une valeur particulière au moment et dans les lieux mêmes de la grande révolte protestante contre la corruption de l'institution par le système des indulgences, enfin les empereurs, rois, reines, la noblesse, l’aristocratie, et tous les métiers, genres, statuts sociaux, âges, religions, pour finir par le peintre lui-même qui s'est représenté terminant un personnage de sa propre fresque, la mort tentant de retenir son pinceau, sous la figuration de son blason "NMD" (ill. plus bas).  

En effet au dessus des arcades peintes qui encadrent la danse macabre, Deutsch avait représenté les blasons, armoiries et initiales de la cinquantaine de grands bourgeois de la ville, probablement tous convertis à la Réforme, qui avaient financé la réalisation de l’œuvre. On pense que certains commanditaires morts récents ou même vivants étaient également portraiturés parmi les personnages moqués, à l’instar du peintre lui-même.
Sous les scènes étaient inscrits des quatrains, le plus souvent dialogues entre le personnage et la mort, écrits par Deutsch, parfois virulents à l’égard des religieux, par exemple quand l’abbé est emporté (scène 5) : "Seigneur Abbé, vous êtes grand et fort, Venez avec moi dans le cercle, Comme vous transpirez, l’abbé, quelle sueur froide ! Plouf, plouf, l’abbé lâche une énorme merde."
 
Le monastère des dominicains a disparu depuis, avec son cimetière, sous les prétentions de l’urbanisme ; il n’en reste au cœur de Berne que l’Église française réformée. Entre 1650 et 1660, la ville avait besoin d’une grande avenue. Le mur du cimetière fut détruit. La fresque était alors certainement en très mauvais état. Elle avait été restaurée au moins partiellement en 1554, puis 1583, et reproduite sur commande par Albrecht Kauw en 1649 en une série de 24 peintures de 50 centimètres à l’aquarelle et la gouache, d’après les restes de la fresque originale et des dessins de 1638 de Conrad Meyer. Elles sont présumées relativement fidèles malgré quelques adaptations au gout du 17ème siècle. L’ensemble est conservé au musée d'histoire de Berne.

Vous trouverez dans la chronique suivante à paraitre simultanément (La vie des cimetières 120) les reproductions de bonne qualité, en 6 panneaux montés dans l’ordre original, de l’intégralité des 24 scènes, avec un index descriptif enrichi des liens vers des commentaires savants détaillés et les quatrains-dialogues, dans le catalogue raisonné des œuvres de Manuel Deutsch (en allemand).

À Berne aujourd'hui, si on a oublié l’histoire de Manuel Deutsch, chacun passant sur la Place fédérale devant la banque cantonale, levant les yeux, peut saluer son effigie géante de 3 mètres, la 2ème à gauche parmi 8 personnalités oubliées de la ville, sculpture remplacée en 1924 par une copie.


lundi 24 novembre 2025

Les ambassadeurs, un documentaire réussi

Les films documentaires sur les peintres et les tableaux sont généralement insupportables, y compris sur les chaines ou les sites dits culturels. On y voit essentiellement des gros plans sur les visages, boutons, pellicules, squames et autres psoriasis des responsables de musées importants, qui affirment que l’artiste est le plus grand de son temps et que le tableau qu’ils possèdent est le plus grand de son œuvre. Parfois ils nous racontent, avec un léger sourire entendu, une anecdote que tout le monde sait fausse mais qui restitue un peu d’humanité à cet être hors du commun qui aura peint trois pommes sur un coin de table. Il n’est pas rare qu’ils donnent également un avis personnel sur la chance insigne qu’ils ont, par leur métier, de contempler en vrai cette merveille tous les jours de la semaine, simplement en allant au bureau. Et on ne s'appesantira pas sur les grotesques reconstitutions filmées et les tableaux animés par un relief factice.  


Le documentaire "Les ambassadeurs, la face cachée du monde" (de Jacques Loeuille), diffusé actuellement sur le site d’Arte jusqu’au 5 avril 2026, qui décrit et illustre l’histoire de ce tableau incomparable de Hans Holbein le fils, conservé à la National Gallery de Londres, ne tombe qu’assez modestement dans les travers du genre. Bien sûr on aimerait que les éclaircissements apportés sur le fatras d’instruments minutieusement peints pour illustrer soi-disant la discorde, la confusion de l’Église, soient un peu plus étayés et probants (avouez que vous pensiez que ça n'était qu'un vide grenier dans la haute société), et on nous conte l’histoire du mariage de Henri 8 et des guerres de religion à l’aide de reconstitutions filmées, avec humour et d’antiques films qui tremblotent en noir et blanc. Mais ne nous plaignons pas, l’intrigue est prenante, l’histoire est belle, et on finit par y croire parce qu’elle est triste, et que s’y produisent des décapitations, des massacres, des guerres de religion, la peste, en bref nos tracas de tous les jours.


Pour qui ne s’intéresse pas à l’histoire mais à la peinture, le documentaire est laconique sur les aspects picturaux, à l’exception de l’incroyable anamorphose du crâne qui traverse le bas du tableau et dont il nous montre le fonctionnement. Il n’a pas le temps de nous dire que le spectateur devait découvrir le sens de cette énorme tache en sortant par une porte perpendiculaire à droite du tableau et en se retournant - ce qui était jadis le cas à la National Gallery.

Il ne nous dira pas que lors de la restauration du tableau en 1996, l'expert, soutenu par le musée, s’est jugé plus malin que le peintre, a modifié la forme et des détails du crâne, prolongé la mâchoire sur le bord du tapis, et changé le motif de la tapisserie sous la main pendante d’un personnage. Ces présomptueuses pratiques ne sont pas si rares.     


Et il ne vous dira pas, si vous souhaitez vérifier de près ses affirmations et les prouesses du peintre, que vous pourrez, sans avoir à vous rendre à Londres et à déclencher l’alarme du musée, vous promener comme une mouche sur les 4 mètres carrés de l'œuvre, en mode gigapixels, en vous rendant à cette adresse, en n’oubliant pas une fois sur place de sélectionner l’icône de la double flèche dans le coin haut-droit du tableau, et en piquant sur les détails au moyen de clics de souris et parfois de la touche majuscule.


vendredi 4 août 2023

Ce monde est disparu (6)

Profitons des torpeurs estivales et de l’effritement du lectorat (s’il en reste) pour nous goinfrer encore une fois de la peinture pompeuse et si délicate de monsieur Gérôme.

Les divers états du chrétien de l'antiquité selon Gérôme
(en haut en 1883, au centre et en bas en 1902) 
On soulèvera un point de doctrine sur les conditions d’apparition de la sainteté et de ses attributs. Gérôme prend une position tranchée : les chrétiens carbonisés ont droit à une auréole lumineuse mais les morceaux de chrétiens éparpillés sur le sol n’ont rien, pas même un nimbe. Sans doute a-t-il comme à son habitude scrupuleusement étudié la question dans les encycliques ou les actes des conciles.
Signalons un repentir du peintre : derrière les auréoles actuelles apparaissent, à peine effacées, des auréoles d’un diamètre au moins double, comme des cerceaux de houla-hop.


Au commencement, les chrétiens eurent beaucoup de mal à faire croire à leurs idées ineptes, et nombre d’entre eux, trop intègres, servirent de repas aux fauves des jeux du cirque de la Rome antique, crus ou cuits. C’est en tout cas ce qu’illustra Jean-Léon Gérôme à deux reprises dans sa carrière.

D’abord en 1883...
 
Admirateur de ses tableaux "d’histoire" et le pensant bien documenté, un millionnaire américain lui commandait en 1863 un tableau sur le thème du martyre des premiers chrétiens. Après 20 ans d’atermoiements Gérôme livrait la "Dernière prière des martyrs chrétiens" et écrivait au commanditaire "Je considère ce tableau comme l'un de mes travaux les plus étudiés, celui pour lequel je me suis donné le plus de mal". En 1931 le fils du millionnaire léguera le tableau, avec tout son musée, à la ville de Baltimore.
 
Malgré des dimensions modestes pour le sujet, 1,50 mètre, cette superproduction (abondamment reproduite par Goupil, son éditeur d’art de beau-père) impressionnera longtemps, au cinéma, les péplums américains et italiens. On appréciera notamment la noblesse de la pose du lion en plastique, conscient du rôle qu’il est sur le point de jouer dans l’histoire de la civilisation, et la méthode progressive du préposé à l’allumage des chrétiens (en rouge), qui ménage ainsi différents degrés de cuisson. 
Hélas le tableau est disparu aux yeux du public, il est dans les réserves du musée de Baltimore qui ne l’expose pas.

Puis en 1902...

À la fin de sa vie Gérôme est une institution, académicien multiple, lourd d’honneurs et de médailles, mais il n’est plus seul sur le marché ; les écoles de ces peintres "qui ne savent pas dessiner" commencent à le remplacer dans le cœur du public, par leur usage débridé de la couleur et leurs thèmes quotidiens et populaires. Il fallait surenchérir dans le spectaculaire. En 1902 Gérôme signait la "Rentrée des félins", suite et fin sanguinaire du tableau de 1883. 

Dans l’amphithéâtre romain déserté par les spectateurs les fauves sont refoulés au fouet vers les coulisses. Au premier plan sont disséminés des morceaux ensanglantés de chrétiens, au pied de trois coreligionnaires crucifiés qui finissent de se consumer. 

Les tableaux de Gérôme ont généralement un aspect artificiel, comme des collages où les personnages ne s’intègrent pas bien dans le décor (qu’on se rappelle le pileur du "Marchand de couleurs"), mais ici tout le tableau sonne faux. Les dompteurs sont faits sur le même modèle et effectuent le même geste, comme des statuettes, les personnages sont méticuleusement répartis pour couvrir toute la surface de la toile, la distribution soigneusement régulière des couleurs des toges dans les gradins fait factice… Gérôme, à près de 80 ans, se parodie. Il a ruminé les vieilles recettes et les régurgite machinalement, sur une toile de 1,30 mètre. 

Ce tableau a souvent changé de propriétaire, en 1943, 1985, 1988, 1995, enfin 2009 chez Christie’s, contre 112 000$ d’aujourd’hui. En 2011 il était exposé quelques mois au musée d’Orsay à l’occasion de la rétrospective Gérôme, où il était dit appartenir à une collection privée. 

Sa dernière trace le situe en 2013 au musée Khanenko (prononcez Rhanenkiv) de Kiev, en Ukraine (d’après le catalogue raisonné de Gérôme par Ackerman sur Wikimedia, sous le numéro 469).
La consultation de la collection du musée sur internet ne fonctionnant pas, on ne peut pas vérifier si le tableau y était toujours, courant 2022, quand les bombes russes se mirent à tomber au hasard sur Kiev, et que les œuvres déplaçables du musée furent "mises à l’abri dans des réserves secrètes". 
Le tableau ne fait pas partie des 16 œuvres les plus fragiles du musée, notamment de très anciennes icônes orthodoxes, que le Louvre a sauvées en contribuant à leur sortie d’Ukraine, et expose aujourd’hui fièrement à Paris (quelle coïncidence, le Louvre vient juste de créer un département consacré à l’art de Byzance et des chrétientés d’orient).

Ainsi, la "Rentrée des félins" de Jean-Léon Gérôme se trouve vraisemblablement aujourd’hui empilée, ou même roulée, dans une cave humide et froide du musée de Kiev, ou à proximité, et peut-être en cours de changement de propriétaire, par la force cette fois. 

lundi 23 mai 2022

La vie des cimetières (104)


Dans l'actualité, de l’Afghanistan aux États-Unis d’Amérique, les religions se portent bien. Il doit y avoir quelque chose de gratifiant à réussir à maintenir en esclavage une moitié de l’espèce humaine, en invoquant seulement quelques textes primitifs.

En France, moins troublée par ces rancœurs hystériques, la religion, néanmoins consciente que le déclin de son autorité était dû avant tout à une défaillance de sa communication, a choisi de renouveler une iconographie désuète. Elle a commencé par les cimetières.

La statuaire funéraire du 19ème siècle et ses anges disposés parmi les tombes ne faisant plus recette, il fallait secouer les croyances assoupies en revenant à la démesure du temps des cathédrales, mais en se conciliant un style artistique moderne, moins réaliste, plus synthétique.
Et c’est une réelle réussite esthétique, comme ici, dans le cimetière d’Oresmaux, dans le département de la Somme.

À noter : les ailes des anges s’animent parfois, et c’est un enchantement (mais les horaires, assez rares, ne sont pas communiqués à l’avance).


samedi 22 janvier 2022

Assise

Assise en Ombrie, pointe nord-ouest de la ville fortifiée, basilique Saint-François et couvent, entre novembre 2021 et janvier 2022.
N’oubliez pas de zoomer, chaque image fait 1000  pixels.


En ces temps de précarité climatique, sanitaire, politique, quand l’incertitude ne porte plus sur la direction que prennent les choses mais sur le temps qu’elles mettront à se rendre à destination, il est prudent de prendre du recul, et apaisant de s’asseoir et de regarder passer indéfiniment le présent. Et il reste sur la planète quelques caméras pointées sur des sites autour desquels c’est encore le monde qui tourne, n’en déplaise aux messieurs Képler, Copernic ou Aristarque de Samos. 

Telle est la monumentale basilique de Saint-François à Assise, au cœur de l’Italie, sur un promontoire qui surplombe la plaine d’Ombrie. Construite alors que François était à peine froid mais déjà saint, afin d’abriter ses restes magnifiquement, sans respecter le dépouillement qu’il venait d'enseigner, et en taxant lourdement les populations, matant brutalement les oppositions locales et vendant des indulgences par tombereaux. C'était vers 1230.  

François était un saint des plus communs, comme on en a connu une pléthore depuis le Bouddha, né dans une très riche famille, abusant précocement de tous les plaisirs, envahi un jour, après une mauvaise digestion, un lendemain de cuite, ou le dérèglement des sens, par une profonde sensation de dégout (on a tous connu ça), et imaginant alors que l’abstinence lui rendrait l’envie de vivre, en abusant pareillement, tentant pour s’en persuader de l’enseigner aux autres. Avec les privations arrivent alors les hallucinations, on entend des voix, on commence à parler aux oiseaux, et ça devient une idée fixe. Rien de plus banal. 
De là à en faire une doctrine, un ordre religieux, des monastères, des sites de pèlerinage touristique…

Le 26 septembre 1997, un séisme, monumental également, éparpillait des fresques et une partie de la voute, ensevelissant quatre vies. 
En 2000, après restauration, l’UNESCO s’empressait de déclarer le lieu Patrimoine mondial de l’humanité. 

Tout cela méritait bien une webcam idéalement placée (et sonore, fait rare). Probablement cette caméra à 10 mètres au-dessus du sol, installée en 2016, surplombant la caméra de surveillance et sous la corniche, à l’angle de l’hôtel Subasio.

Comme pour le site d’Hellesylt, installez-vous en terrasse avec une boisson chaude, demandez votre musique préférée ou passez des chants d’oiseau, puis laissez faire le temps, ou actionnez le curseur rouge et faites défiler les nuages des 12 heures précédentes. De temps à autre faites une copie d’écran, vous êtes touriste après tout.

Si vous voyez parfois s’animer de versatiles petits animalcules, c’est qu’il y reste un peu de vie. Gardez l’espoir.


samedi 2 janvier 2021

Histoire sans paroles (38)

Plus qu’une rumeur, un fantôme rôde toujours dans les rues de cette petite ville du centre de la France, qu’il aura fréquentée de son vivant. C’était Jean Calvin, grand penseur, qui non content d’être un des idéologues et ministres d’une religion dissidente, jouissait de compétences en astronomie certaines pour son époque, celle de Copernic, comme on peut le lire dans son commentaire du livre des Psaumes (93,1)  « Comment serait-il possible que la terre demeurât pendante en l’air, si elle n’était soutenue de la main de Dieu ? »
 

lundi 17 août 2020

Des méfaits de la crédulité

On prétend que Léonard de Vinci a inventé le parachute (Appuyez page 1058 sur le mot VERSO). C’est une fiction. En vérité le parachute ascensionnel avait été inventé 15 siècles auparavant comme le prouve cette reconstitution de l’invention, dans la basilique de la Sagrada Família à Barcelone.

Avertissement : la plupart des liens de cette chronique sont dans la langue de Walt Disney. C'était inévitable. Notez que les traductions par Gougueule de l'anglais vers le français, proposées automatiquement par les principaux navigateurs internet, sont devenues très fréquentables.
 
Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu (Jean 20,29)
 
Aux États-Unis d’Amérique, pour entretenir la croyance dans les fééries les plus populaires, endiguer la fuite de la crédulité sous l’effet du confort matériel et de l’instruction publique, et en tirer des bénéfices, on trouve toujours des bienfaiteurs philanthropes pour créer des fondations scientifiques avec distribution de bourses et récompenses, des musées, voire des parcs d’attraction fantaisistes, histoire d’endoctriner dès le plus jeune âge. (1)
 
Monsieur Green est milliardaire, fils de prédicateur évangéliste, propriétaire d’une chaine de 932 magasins d’art et d’artisanat américains. Très croyant, il donne beaucoup d’argent aux fondations fondamentalistes ultra-réactionnaires, et un peu moins à ses employés. Il les aurait, à l'occasion de la pandémie, quasiment tous licenciés sans indemnités (2). C’est parce qu’il veut consacrer sa fortune à sa foi.
 
Ainsi il vient d’ouvrir en novembre 2017, avec son fils M. Green, un monumental musée de la Bible, au centre de Washington, qui a été béni par le pape François.
Il ne pouvait mieux choisir. La Bible est le livre sacré, le guide moral et intellectuel des juifs, des chrétiens et de quelques autres sectes et il aurait été vendu, toutes versions confondues, en plus de 5 milliards d’exemplaires. (3)

Pour décorer son musée, M. Green avait acheté depuis 2009 des milliers d’artefacts, pillés en Irak quand son pays s’y est installé de force en 2003, ou volés dans d’autres pays.
M. Green, qui croit que l’humain est bon naturellement, n’imaginait pas que ces objets avaient pu être subtilisés ou produits de fouilles illégales, bien qu’il en ait été averti par ses employés, ses avocats et enfin par le ministère de la Justice américain.

En 2014, M. Green achetait aux enchères contre 1,6 million de dollars une rarissime tablette mésopotamienne d’un épisode de l’épopée de Gilgamesh, gravée en caractères cunéiformes. La société de vente, réputée, en garantissait l’irréprochabilité.
M. Green, qui croit que l’humain est honnête naturellement, ne pouvait pas se douter que cette merveille appartenait au trésor national d’un peuple que son propre pays avait « civilisé ».

Plus récemment, M. Green achetait une bible microfilmée montée en médaillon. C’était la première Bible revenue de la lune en 1971 avec l’astronaute E. Mitchell. Il l’exposait fièrement dans son musée.
M. Green, qui croit que l’humain est fraternel naturellement, ne pouvait pas savoir qu’à l’instar du saint prépuce de Jésus ou de la plupart des reliques de son culte, il existait des dizaines de bibles miniatures descendues de la lune et de sévères querelles d’experts à leur sujet.

En 2002 apparaissaient sur le marché 70 confettis gribouillés qu’un certain nombre de spécialistes identifièrent comme des fragments des manuscrits de la mer Morte (4). Les prix s’envolèrent. Au début des années 2010, M. Green dépensait une fortune pour 16 de ces lambeaux qu’il exposera dans une sorte de sanctuaire aux lumières chaleureuses au sein du musée, aux dires du National Geographic.
M. Green, qui croit que l’humain est intègre et rigoureux naturellement, n'aurait pas pu imaginer que des spécialistes avaient, dès leur apparition, émis des doutes sur l’authenticité de ces fragments.

Alors il faut imaginer les ébahissements successifs de l’infortuné M. Green quand toutes ces acquisitions furent remises en cause l’une après l’autre, entre 2017 et 2020, d’abord par la justice et les douanes qui saisirent 3800 objets, ordonnèrent le retour en Irak et en Égypte de 11 500 autres, et lui infligèrent une amende de 3 millions de dollars. (5)

Il eut plus de chance avec l'experte qui remit publiquement en doute la Bible lunaire miniature, au motif qu’elle était numérotée sur 3 chiffres alors que les authentiques (dont elle-même possédait une dizaine) le sont sur 5 chiffres. Magnanime (et astucieuse) l’experte en a offert un exemplaire à M. Green qui l’expose désormais à la place de l’autre. Elle y gagne un pédigrée flatteur et certainement une cote rehaussée pour cette dizaine d’exemplaires.

Puis M. Green dut restituer en 2019 quelques objets volés (mais acquis de bonne foi), et subir en 2020 la saisie de la tablette de Gilgamesh par les autorités fédérales.

Devant tant de coups du sort, M. Green jugea approprié de lancer une opération d’absolution, qui passerait nécessairement par l’expertise de toute sa collection (ce qu’il en restait), et informa les médias de son innocence naïve et de sa confiance abusée.

Les 16 manuscrits de la mer Morte, déjà contestés, étaient les premiers à faire les frais de cette pénitence. Si certains se révélaient forgés, le musée pensait exposer côte à côte un authentique et un contrefait, pour démontrer au public, qui n’y verrait pas de différence, qu’il est si facile d’être trompé. Mais les experts ont conclu en mars 2020 qu’il n’y avait pas de fragment authentique. Les 16 étaient des faux modernes.

Un expert, qui les avait authentifiés dans un catalogue en 2016, explique au National Geographic « Je ne dirai pas qu'il n'y a aucun fragment inauthentique parmi les fragments du musée de la Bible mais, de mon point de vue, leur inauthenticité en tant qu'ensemble n'a pas encore été prouvée hors de tout doute. Ce doute est dû au fait que des tests similaires n'ont pas été conduits sur les manuscrits incontestés de la mer Morte afin de fournir une référence de comparaison… »
Quel style ! Quelle phrase ! Elle décolle avec une étourdissante triple négation, puis se maintient à un niveau où manque l’oxygène, si bien qu’il faut la relire deux ou trois fois avant de comprendre que le brave homme pédale en réalité dans la semoule.

Malgré cette collection de rebuffades, abondamment contées dans la presse, le musée dit avoir accueilli un million de visiteurs en 2019. Doit-on le croire ?
Certainement. La visite d’un musée est une récréation. Nous y allons en général pour nous divertir en flattant nos croyances, pas pour mettre en doute nos certitudes. Quel visiteur adulte et raisonnable de l’exposition sur les météorites, au Muséum d’histoire naturelle de Paris en 2017, n’a pas été tenté de toucher les supposés morceaux de la Lune et de Mars qui étaient exposés ?

*** 
(1) Soyons juste, la science, qui est une autre croyance, agit pareillement. La seule différence est qu'elle change régulièrement de croyance, dès qu’elle en trouve une nouvelle plus efficace que la précédente, et qu'elle aime ça, alors que la non-science considère qu’elle possède déjà la vérité définitive et se défend, souvent violemment, contre tout changement de vérité.
(2) Humaniste également, il a obtenu en 2014 une décision de la Cour suprême des États-Unis autorisant que certaines entreprises, en raison de préférences religieuses, soient exemptées de l’obligation de fournir à leurs employés une assurance maladie couvrant des moyens de contraception
(3) On notera que les records de vente de livres sont monopolisés par les sectes (au sens large), et que l’addition de leurs ventes, avec les 3 milliards de Corans et le milliard de Petits livres rouges du président Mao, dépasse largement la population mondiale, et qu’il est donc bien possible que certains possèdent plusieurs de ces livres sacrés, si vous voyez le sacrilège que cela représente, mais nous ne dénoncerons personne. Et il va sans dire que ces chiffres sont totalement hypothétiques, voire absolument faux mais il faut bien écrire quelque chose pour exprimer l’inimaginable
(4) Les manuscrits de la mer Morte sont un célèbre puzzle d’une centaine de milliers de pièces de parchemins, trouvées dans les années 1940-50 dans des grottes de Qumran en Palestine, et qui se révèleront, une fois reconstitués, être des extraits vieux de 1900 à 2300 ans de la Bible des Hébreux.
(5) En Amérique, la loi permet parfois de récupérer in extremis un bénéfice qu’on aurait laissé passer par étourderie. En 2003, trop occupées à mettre en place en urgence les moyens de s’approprier les ressources irakiennes en pétrole, les forces armées étatsuniennes avaient bêtement laissé piller le musée des antiquités de Bagdad par d’autres, sans y prêter attention. Finalement, une application vertueuse de la loi sur la contrebande d’objets d’art et la fraude fiscale autorise un tardif mais juste retour sur investissement.


mercredi 19 juin 2019

L’arme du crime

Que reste-t-il d’une existence ?

Jules Romains dit que c’est à la prise de conscience de la disparition de ceux qui nous précèdent, de l’empreinte en négatif de leur existence, fut-elle anonyme et insignifiante, que nous accordons un prix à notre propre vie.

Ajoutons que parfois, ne sachant rien de ces vies qu’on n’a même pas remarquées, on les rehausse rétrospectivement, on les embellit, on les dramatise, puis on commémore le résultat. On s’en trouve grandis.


Aujourd’hui dès 14h30, dans la salle 6, rue Drouot, sera mis aux enchères, en vedette devant des tableaux de Renoir, Pissarro, Signac, et caillebotte, un vieux morceau de ferraille rouillée en forme de révolver.
Il parait que c’est un « système Lefaucheux à broche de calibre 7 mm », et qu’il a été découvert dans un champ de blé près d'Auvers-sur-Oise, vers 1965, après y avoir moisi environ 75 ans d’après « une analyse » providentielle.

Exhibée dans l’exposition « Au bord de la folie » en été 2016 par le Musée van Gogh de Copenhague, cette chose est en train de devenir une sainte relique. On en attend au moins 40 000 euros.

Déjà, un courant dissident soutient que ce n’est pas l’instrument d’un suicide mais d’un crime. Le peintre aurait été abattu par inadvertance par un adolescent compagnon de beuverie.

Quant aux icônes de la foi, elles ont depuis longtemps envahi les portes des réfrigérateurs, la vaisselle et le linge de maison, mouchoirs, coussins, torchons, serviettes.

« La famille, les fleurs, les croque-morts, que d'histoires. On n'en a jamais tant fait pour vous quand vous étiez vivant. C'est dommage qu'on ne soit plus là. »
Jules Romains - Mort de quelqu'un

Mise à jour du 19.06.2019 à 19h19 : le marteau est tombé sur une enchère (anonyme sur internet) de 162 500 euros frais compris.

lundi 28 janvier 2019

Les fantômes de Bourges



La façade occidentale de la cathédrale Saint-Étienne de Bourges, avec ses cinq portails abondamment historiés, d’une inspiration et d’une finesse égales à celles de Reims, Amiens ou Chartres, a été sculptée entre 1240 et 1250. C’était la période magique, et très courte semble-t-il dans la statuaire gothique, où les anges se mettaient à sourire.

En 1564, au début des guerres de religion, les luthériens décapitaient la soixantaine de saints et saintes qui étaient alors alignés sur les piédroits au long de la façade.

Le temps a fait le reste. Les intempéries, les déprédations, et l’indifférence ont érodé les contours de la pierre, brouillé les visages, rongé les détails. Là où grouillait un peuple coloré de démons grimaçants, d’anges souriants, de prophètes, d’artisans, de paroissiens, ne sont plus que des zombis mutilés, blafards après le récent nettoyage, des spectres qui ont oublié leur rôle dans la monumentale mise en scène, oublié les croyances qui ont inspiré la construction de ce gigantesque mausolée, oublié jusqu'au souvenir des prélats vaniteux qui y sont ensevelis.

Pour les visiteurs, aujourd'hui, la cathédrale devient peu à peu incompréhensible, offerte à toutes les fantaisies de l'imagination, et d'autant plus mystérieuse et belle.