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mercredi 4 mai 2022

Mais comment diable m’abonner à ce blog ?

Si l’informatique n'est pour vous qu'un brouillard, si vous vous perdez dans ces innombrables systèmes qui font tourner, sur des appareils disparates, des milliers de logiciels difficilement compatibles entre eux, il faut vous en prendre à l’Éternel. Les livres les mieux documentés l'ont dit depuis des siècles : c’est parce que l’humain, qui avait la ferme intention de reprendre ses turpitudes d’avant le Déluge, a construit une tour qui dépassait largement la hauteur d’eau atteinte par la crue biblique, grâce à quoi il pensait pouvoir forniquer, violenter, assassiner et blasphémer à profusion, persuadé que le niveau de la prochaine punition divine ne pourrait pas l’atteindre. L’histoire se passait à Babel. Mais l’Éternel, malin, changea de tactique, et alors qu’à l’époque l’informatique se résumait à un système unique et un seul logiciel sur un seul type d’appareil, on se retrouve aujourd’hui avec des milliers de marques, de normes, de standards, de particularités nationales, de langues, le tout si bien combiné qu’on ne sait même pas comment s’abonner à un simple blog.
(La tour de Babel © Pieter Brueghel l'ancien, musée Boijmans, Rotterdam).

 
Presque chaque année une personne au moins annonce à l’auteur de ce blog, animée d’une feinte confusion « mais comment être prévenue quand vous publiez une chronique ? », pensant ainsi lui faire avaler qu’un petit obstacle technique l’a empêchée de jamais lire sa prose, qui pourtant promettait des sujets si alléchants, dit-elle. L’auteur, bien élevé, se garde de lui rappeler que ses chroniques sont quasiment hebdomadaires.

Naguère Gougueule, à qui Ce Glob est Plat appartient corps donc âme, proposait gratuitement une fonction qui enregistrait les adresses de courriel des volontaires souhaitant recevoir un avertissement dès la parution d’un nouvel article de blog. Ce Glob est Plat n’y a jamais souscrit. Il a bien fait car la firme vient de supprimer cette fonction en 2021, laissant les auteurétrices de blog se dépatouiller avec une liste d’adresses courriel d’abonnés abandonnés désormais sans nouvelles.

Or il a toujours existé une solution idéale à ce problème : un petit logiciel qui prévient quand les sites que vous lui avez demandé de surveiller postent un nouvel article sur internet (*). Ce logiciel existe, en divers modèles, sur toutes les machines, tablettes, téléphones et systèmes d’exploitation, souvent gratuit ou pour quelques euros (éliminez d’emblée ceux qu’on paye par abonnement, vous en devenez le pigeon).  

(*) Certains navigateurs internet remplissent cet office en regroupant dans un menu les nouveautés des sites suivis, mais la solution n’alerte pas l’utilisateur, et semble assez mal maintenue. Par ailleurs, Il existe fort probablement un moyen de créer un lien dynamique vers un blog, quelque part sur la page d’accueil de votre résossossiot préféré. Mais n’ayant aucune science de ces logiciels bouffeurs de cervelle, l’auteur ne vous sera là d’aucun secours. 

Cette solution est si peu connue de l’internaute ordinaire que ce type de logiciel avertisseur n’a pas trouvé de nom simple et évocateur. On l’appelle Lecteur de flux RSS (Really Simple Syndication), parfois Agrégateur de flux, ou Abonnement à des contenus, ou le poétique Lecteur de syndication de contenu au format RSS-XML.
L’encyclopédie Wikipedia en dit "Bref, un moyen idéal de survoler l'actualité lorsqu'on n'a pas le temps de parcourir un site, ou afin de faire un tri parmi les informations qui nous intéressent."

Vous fournissez au logiciel l’adresse des flux d’abonnement (**) des sites que vous souhaitez suivre, et il vous avertira et présentera à tout moment la liste des nouveaux articles. Vous éliminez alors d’un doigt les articles qui vous ennuient et lancez directement la lecture de la dernière chronique de Ce Glob est Plat. Et tout en la cherchant éperdument, parcourant d’un œil distrait les titres récents des médias conventionnels que vous suivez aussi, vous vous serez informés sur le sort de notre planète, et ainsi serez parmi les premiers à savoir si on doit désormais, par rigueur grammaticale, appeler "deuxième" ce qui était hier encore la "seconde" guerre mondiale, ce qui n’est pas un mince avantage.
   
(**) L'adresse du flux RSS n’est pas l’adresse du site. On la trouve en cherchant Flux RSS, ou Feeds sur le site, ou une icône orange ; certains lecteurs de flux la dénichent automatiquement à partir de l’adresse du site. C’est https://ostarc.blogspot.com/feeds/posts/default pour Ce Glob.
 

Mais alors, pensez-vous déjà, pourquoi n’en parle-t-on jamais, si c’est la manière idéale d'être informés seulement de ce qu’on a demandé, sans être pollués par tout ce qui est inutile ?

Vous avez peut-être répondu ! Les médias cherchent à vous vendre tout ce qui vous est inutile, le vent autour des émissions de radio ou de télévision, les publicités surgissantes et les animations qui détournent votre attention sur les pages internet. Or, comme tout système destiné à revoir ou réécouter une émission de télévision ou de radio (replay, podcast), et qui permet d’éviter aisément toutes ces incommodités, les lecteurs de flux RSS savent, soit présenter les articles désinfectés dans leur propre éditeur, soit vous emmener directement à l’article voulu, en esquivant toutes les nuisances et tentations intempestives, comme un service à domicile.  

POUR ALLER PLUS LOIN : Afin de trouver le logiciel avertisseur qui correspondrait à votre idiosyncrasie technique, toutes les questions seront traitées dans les commentaires de la présente page avec les plus parfaites rigueur, objectivité, honnêteté, franchise, et certainement incompétence, car les appareils, systèmes d’exploitation, et logiciels sont nettement plus nombreux qu’à l’époque sacrée de la tour de Babel.

lundi 29 mars 2021

Louis ixe-vé-hihihi

En 1866, l’article CHIFFRE du Grand dictionnaire universel du XIXe (19e) siècle, tome 4 p.98, de Pierre Larousse, raillait les chiffres romains, malgré leur présence dans son titre :

« On voit, d’après cela, quelle complication présentent ces chiffres dans les calculs. Les Romains avaient assurément des règles; mais elles étaient, même pour les opérations les plus simples, d’une effrayante complication […]
La numération romaine […] est si pénible, si embarrassante, si éloignée de la perfection de celle des Arabes […] qu’il faut la laisser aux Trissotins et déterreurs de médailles et faiseurs d’inscriptions […]
Les chiffres romains, si absurdes, n’en restent pas moins usités […] C’est un abus peu grave pour les inscriptions et médailles, à qui un air d’hiéroglyphe ne messied pas, mais bien plus sérieux pour les livres […] destinés à être lus et compris. »

Et il ajoutait que déchiffrer les nombres en romain numérotant les 537 maximes de La Rochefoucauld éditées par Didot occuperait six fois plus de temps que la lecture de l’ouvrage même.
 

Ce qu’il reste du démocrate, du libertaire, du pédagogue Pierre Larousse, au fond de sa tombe au cimetière Montparnasse, doit encore fulminer après 150 ans, parce que cet usage archaïque des chiffres romains n’a guère évolué depuis. Encore aujourd’hui les numéros des chapitres de livre, les actes et les scènes au théâtre, les rois, les dynasties, les siècles, les millénaires ne sont pas représentés par un symbole directement lisible mais figurés par un certain nombre de bâtons, qu’il faut compter comme on compte sur ses doigts.

Et, à la façon des fièvres polémiques qui réveillent épisodiquement quelque académicien sénescent ou un vieil écrivain vicieux quand une réforme menace de simplifier l’orthographe du français, les grands médias italiens viennent de faire une poussée de température parce que le musée Carnavalet, musée de l’histoire de la ville de Paris, a décidé d’écrire le numéro ordinal des siècles en chiffres arabes (d’origine indienne) afin d’être compris de tous les visiteurs, notamment étrangers.
Que les nostalgiques du calcul avec les doigts se rassurent, les monarques seront encore numérotés avec des bâtons, s’est empressé de répondre le musée.

Un grand journal français déclara l’affaire insignifiante, mais en écrivit néanmoins deux grandes tartines bien tièdes, affirmant que la numération romaine apporte élégance, fantaisie, prestige, panache, et fait les « délices de la culture populairen’écrit-on pas Star Wars IX ? »
Voyez-vous Monsieur Larousse, rien n’a changé, c’est toujours l’élite bien éduquée qui définit ce qu’est la culture populaire.

Cette élite ignore peut-être que depuis une vingtaine d’années, avec la disparition du papier, notre nouveau monde informatique, certes volatil mais essentiellement anglo-saxon (même en Asie), ignore impérialement les numérations exotiques.
Les logiciels chargés de trier les données, feuilles de calcul et traitements de texte, qui savent classer par ordre alphabétique ou numérique, rangent les chapitres et les dates romaines comme des lettres, donc dans un ordre numérique fantasque (1, 2, 3, 4, 9, 5, 6, 7…), et les logiciels de lecture vocale de texte ou les assistants pour malvoyants prononcent l’index des monarques avec la même fantaisie, Louis XVIII (18) devenant Louis ixe-vé-hihihi, à la manière du sketch du trio Les inconnus, en 1989, quand ils guillotinaient Louis croix-vé-bâton.

Alors, comme le préconisait le grand Pierre Larousse, laissons les hiéroglyphes aux égyptologues, et considérons ce faux proverbe congolais « Si tu veux bavarder avec tes voisins, utilise déjà les mêmes mots ».
 
***
Illustration : Buste de Pierre Larousse constipé, placé au haut d’un grand pilier sur sa tombe par un sculpteur plein d’humour, qui mériterait qu’on oubliât son nom.

mardi 21 avril 2020

Atermoiement sine die

Dans quelques jours, les 23 et 28 avril, devaient ouvrir à Paris deux expositions rares et capitales dont on ne dit mot dans la presse (alors qu’on y regrette les expositions Tissot, Christo ou Pompéi).
Il y avait d’abord une exposition monographique de l’immense et minutieux Albrecht Altdorfer au musée du Louvre (200 œuvres), puis l’Âge d’or de la peinture danoise, au Petit palais, prématurément conseillée avec enthousiasme ici-même.

Sans la pandémie, ces deux expositions fermaient en aout. Mais comme il est probable que les musées français resteront clos longtemps encore après que la réclusion des personnes sera levée, alors que la majorité d'entre eux reçoivent encore moins de public que les toilettes du château de Versailles, on se consolera, ou on se tourmentera, selon l’humeur, en feuilletant le catalogue des expositions, si les librairies ouvrent et sont approvisionnées en papier imprimé.
Celui d’Altdorfer est déjà annoncé avec 275 illustrations sur 384 pages, dans la boutique en ligne du Louvre. Elle y a même discrètement remplacé les dates prévues de l’exposition pour d’autres aussi peu réalistes, du 20 mai au 17 aout.

On aura donc largement le temps de fouiller parmi les désormais 324 932 œuvres en ligne des Musées de la ville de Paris, dont nous louions innocemment les mérites le 1er février dernier.
Et on y découvrira que la vogue des images reproduites en gigapixels s’y est discrètement insinuée. Pour mémoire une reproduction en gigapixels permet de distinguer sur une œuvre des détails si fins que l’artiste ne savait pas les y avoir mis.

La société espagnole Madpixel, spécialisée dans les images en très haute résolution, propose depuis des années ses services en partenariat aux musées d’Europe, et crée pour tablette ou téléphone des logiciels d'admiration de ses numérisations, appelées parfois « Second Canvas ».
Ils sont souvent gratuits parce que le nombre d'œuvres photographiées en gigapixels est pour l’instant réduit, 11 pour le SMK de Copenhague, 8 pour Thyssen Málaga, 5 pour Bruxelles, 4 pour Lisbonne, une centaine pour Paris Musées. Ceux du Mauritshuis et du Prado sont payants.

Outre ce logiciel autonome, le site des Musées de la ville de Paris présente sur internet, sur la page de chaque œuvre qui a été numérisée ainsi en très haute définition, un bandeau titré MÉDIA et consacré à sa consultation vertigineuse.
Mais il faut connaitre, parmi les 300 000, quelles sont les 100 ou 150 élues.

En voici quelques unes en attendant…

La fête de la Fédération au Champ-de-Mars, le marché et la fontaine des Innocents, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Juliette Récamier par François Gérard, le grand canal de Venise vu du Rialto, et vu de Santa Chiara, par Canaletto, le repos des nymphes par Boucher, le banquet de Cléopâtre par Tiepolo, l’indiscret, et les conscrits porte saint-Denis, par Boilly, le portrait de Bonnard par Vuillard, la Seine à Lavacourt par Monet, le Burg à la Croix par Victor Hugo, l’abreuvoir, et enfin la chute d’une ruine, ou l'Accident, par Hubert Robert.

C’est la chute d’un brave amoureux qui voulut faire le fanfaron et monta cueillir des fleurs sur l’entablement instable d’une ruine romantique (détail illustré ci-dessous). Le commentaire du musée Cognacq-Jay y voit une ironie tragi-comique sur les cycles du temps, puisque l'infortuné redeviendra certes poussière, mais de retour au fond d'un sarcophage antique au pied de la colonne. En tout cas Robert avait une idée fantasque de la chute des corps. Les lois de l’attraction devaient se soumettre au mouvement du drame.



Mise à jour le 21.04.2020 : Comme tout bon président en France, celui du Louvre aurait décidé tout seul de reporter l'exposition Altdorfer à l'automne. Nous verrons.

dimanche 8 septembre 2013

Légère retouche au modèle

Depuis quelques années est apparu un mode de consommation où les biens sont remplacés par des services immatériels. Vous payez un droit d'accès mensuel et ce qui était auparavant un livre, un disque, un objet que vous pouviez donner ou prêter est devenu un droit d'usage non cessible, un usufruit personnel et temporaire.
Si vous cessez un jour le paiement de vos mensualités, si l'entreprise change de politique, de tarifs, de catalogue, ou disparait, vous n'avez plus rien.
C'est le chef d'œuvre des modèles économiques, le mouvement perpétuel, la rente sans fin. C'est ainsi qu'Amazon vend ses livres numériques et Deezer ou Spotify leur musique.
Et le système semble trouver ses clients, ce qui fait des envieux.

En 1987, Thomas Knoll, étudiant à Ann Arbor (Michigan), écrivait un petit programme informatique de création et retouche d'images en noir et blanc. En 1990 il en vendait la licence à la société Adobe, et Apple le distribuait alors sur son ordinateur Macintosh, sous le nom Photoshop.

Aujourd'hui le logiciel est tant prisé pour ses riches fonctionnalités et son interface efficace, notamment pour la retouche photographique, que les écoles d'art graphique ont créé des formations dédiées et que le verbe photoshoper, signifiant retoucher numériquement (participe passé shopped en anglais), est sur le point d'entrer dans les dictionnaires.

Comme le logiciel est vendu très cher, 1000 euros ou 300 la mise à jour, Adobe est très riche. Mais après 20 ans, le logiciel sachant tout faire, il est devenu difficile d'innover assez pour maintenir un niveau de ventes régulières et contenir la concurrence qui s'améliore.

C'est pourquoi Adobe annonçait en mai 2013 que la nouvelle version, la 14ème (CC, pour Creative Cloud), serait disponible uniquement au prix d'une redevance mensuelle de 25 euros (300 par an). Le procédé équivaut, économiquement, à contraindre tous les utilisateurs à acheter la mise à jour annuelle (rarement indispensable), et aussi à bafouer l'acheteur fidèle puisque toute cessation de paiement se soldera par un arrêt immédiat du droit d'utilisation du logiciel.

Depuis lors les noms d'oiseaux les plus délicats ont fleuri sur les sites spécialisés d'Internet à l'encontre du président de la société, et on ne compte plus le nombre de commentaires indignés ou amers.
La campagne de dénigrement a probablement influencé les ventes puisque le brave commerçant vient juste de déclarer que le prix de l'abonnement bas (20$ US, 25€ en Europe) serait bientôt divisé par deux, sous certaines conditions (anciens clients).
Mais ce recul timoré ne fait pour l'instant que susciter des commentaires méfiants ou incrédules. Les utilisateurs ne seront satisfaits qu'au retour d'une version exploitable jusqu'à l'obsolescence, sans avoir à redouter les changements de tarif intempestifs et la menace de la perte instantanée d'un outil de travail.

Certains prédisent le rétablissement de l'ancien modèle avant six mois. C'est à espérer, car si le nouveau réussit à s'imposer tous les éditeurs de logiciels un peu originaux se précipiteront dans cette ouverture.
Photoshoper signifiera alors « pigeonner le client », un sens finalement assez commun et qui figure déjà dans les dictionnaires.

Mise à jour du 14 juillet 2015 : il fallait s'y attendre, le modèle scélérat a tenté Microsoft qui loue maintenant l'ensemble de ses logiciels (Excel, Word, etc) pour 69€ par an, mais n'a pas renoncé à les vendre aussi. Adobe, de son côté, a un peu réculé. La location à 143€ par an est aujourd'hui accessible sans conditions. Rappelons cependant que toutes les fonctions de Photoshop utiles aux retoucheurs photographes sont disponibles dans le logiciel Photoshop Elements vendu (et non loué) moins de 100€.

dimanche 23 juin 2013

Le ministre et le nénufar

La réforme de l'orthographe 
Contrarie les paléographes 
Depuis qu'un L vient d'être ôté 
À imbécillité.
Pierre Perret, La réforme de l'orthographe, dans l'album Bercy Madeleine (1992)

Michel Rocard est un homme d'état convaincu, gestionnaire avisé, internationaliste passionné.
À 83 ans il résume sa vie en 5 épisodes de 30 minutes diffusés sur France-culture dans l'émission À voix nue, du 17 au 24 juin, et les enregistrements sonores en sont disponibles. Clarté, verve, éloquence.

Dans le 4ème épisode, il est premier ministre de la France et pilote la rectification de l'orthographe française de 1990. Il revient longuement sur les intentions commerciales et géopolitiques de la réforme, les anecdotes, les règles absurdes, le délire des défenseurs de l’inviolabilité de l'orthographe sacrée, les coups bas de Mitterrand, de François Cavanna, de Jean Dutourd et les trois camions de policiers chargés de protéger des rectifications si minimes que personne, vingt ans après, ne les connait ni ne les applique, excepté les grands dictionnaires, les correcteurs des logiciels de traitement de texte, et Ce Glob est Plat.
C'est entre la 9ème et la 23ème minutes de l'épisode.

Après quoi vous ne serez plus surpris de trouver ainsi écrits boite, chaine, aigüe, ambigüité, règlementaire, ile, joailler, imbécilité, serpillère, charriot, ognon, flute, gout ou aout, avec 1400 autres mots.


Le 8 juin 1985, le président de la république des Seychelles, Albert René France, inaugurait l'électricité sur l'ile paradisiaque de La Digue. L'évènement se déroulait en créole.

mardi 4 décembre 2012

Le fétiche

Le 18 avril 1955 à l'hôpital de Princeton (New Jersey), le docteur Thomas Stoltz Harvey autopsie Albert Einstein. Il pèse soigneusement le cerveau qu'il a extrait sans l'autorisation de l’intéressé, le photographie avec précision en noir et blanc puis le range en gros morceaux dans des bocaux à cornichons. Il referme discrètement tout ce qu'il a ouvert et s'offre une petite distraction en prélevant également les yeux qu'il confiera à l'oculiste du défunt.

Après quelque temps, Harvey obtient l'autorisation du fils d'Einstein et peut conserver le viscère paternel à condition de publier une étude scientifique sérieuse sur l'objet.
En 1960, il n'a toujours rien publié et refuse de restituer l'organe. Il est alors licencié de l'hôpital et commence une vie d'errance à travers l'Amérique, avec ses bocaux de formol.

À Philadelphie (Pennsylvanie) Harvey fait découper le cerveau en 240 portions (170 selon certaines sources) de 10 centimètres cubes qui sont numérotées selon l'atlas de Von Economo, et qu'il distribuera épisodiquement, parcimonieusement, gratuitement et en tranches fines, à quelques spécialistes jusqu'en 1996. Harvey pensera toujours être ainsi détenteur de la clef d'une découverte scientifique majeure.

Puis il est quasiment oublié pendant 35 ans.

Au printemps 1994, Kenji Sugimoto, professeur d'histoire des sciences à Nara, au Japon, et obsédé par le cerveau d'Einstein, est filmé par le documentariste Kevin Hull dans une odyssée à travers les États-Unis, en quête du docteur Harvey et de son trésor. Il le déniche inespérément à Lawrence, au Kansas, où il est alors employé sur une chaine de fabrication de pièces de plastique, après avoir perdu le droit d'exercer la médecine en 1988.
Le film est envoutant comme un reportage de Werner Herzog ou un épisode du magazine Strip-tease. Il y a sur Internet une version originale anglaise sous-titrée en suédois et de mauvaise qualité.
Vers la fin du film, Harvey prend un morceau flottant dans le plus petit de trois bocaux qu'il vient d'apporter, et en découpe une tranche comme on le ferait d'un saucisson à l'ail. Sugimoto comblé et rayonnant l'emporte au Japon « Je suis né à Nagasaki deux ans après la bombe. On dit Einstein responsable de la bombe, mais je ne lui reproche pas. J'aime toujours Albert Einstein. »

En 1997, Michael Paterniti, journaliste, réalisera un reportage sur l'homme qui a volé le cerveau d'Einstein (son livre paraitra sous le titre « Driving Mister Albert »). En Buick, il conduira Harvey (et un récipient Tupperware) de Princeton à Berkeley (Californie), pour apporter les restes sacrés à la petite-fille d'Einstein. Elle les refusera. Ils seront alors remis au remplaçant d'Harvey à l'hôpital de Princeton.

Thomas Stoltz Harvey mourra le 5 avril 2007, à 95 ans.
On trouvera ici en français, et là en anglais deux récits plus détaillés des mésaventures du cerveau d'Einstein.


Nul besoin d'être neurochirurgien pour reconnaitre la perfection de l'architecture du cerveau d'Einstein photographié ici le 18 avril 1955. On notera la ressemblance avec le chou-fleur Romanesco, ce qui ne surprendra personne. 
En surimpression, un des derniers quartiers restant du découpage de l'auguste organe par le docteur Harvey. On peut y lire probablement les traces des dernières préoccupations du savant.


En fin de compte, le cerveau d'Einstein était-il particulier ? Quelques découvertes ont été faites, prétendent certains ; un lobe pariétal gauche un peu surdéveloppé, des cellules gliales hors norme par endroits, une absence de démarcation entre deux zones fonctionnelles habituellement séparées... On se disputera longtemps encore sur le sujet.
Le cerveau de l'écrivain Tourgueniev pesait 2000 grammes, celui d'Anatole France 1500 et celui d’Einstein 1250. C'est peu. Mais sa particularité aura été, au moins, d'avoir dirigé la vie d'un des plus importants savants de l'histoire de l'Humanité.
Et l'Humanité vénère ses savants et leur rend dignement hommage. Ainsi, une application destinée aux tablettes numériques intitulée « Atlas du cerveau d'Einstein » propose pour 8,99 euros d'admirer comme dans un kaléidoscope 348 fines tranches du célèbre encéphale. Le tout, proprement ordonné et assisté d'un puissant zoom, prête à la chose un aspect éminemment scientifique.

C'est peut-être là la découverte que Thomas Harvey aura cherchée toute sa vie, en vain. Réussir à exploiter, même après qu'il a cessé de fonctionner, le cerveau d'un savant de renommée mondiale.


mardi 29 mai 2012

Midi moins libre

Depuis une dizaine de jours (1) le groupe de presse Sud Ouest offre aux auteurs et lecteurs de blogs (notamment ceux du journal Midi Libre) une occasion de jouer en s'instruisant, de se divertir intelligemment.
En effet, le groupe a confié à une entreprise le soin de modérer les commentaires de tous les blogs qu'il héberge, par le moyen d'un logiciel dont elle prétend maitriser la technologie, ce qui la rend manifestement fière. La modération consiste, à l'aide de ce logiciel automate, à repérer certains mots et à interdire la publication des commentaires contenant un de ces mots (et parfois à bloquer tous les commentaires du billet, car les auteurs n'ont plus d'action autorisée dessus).
Les blocages effectués semblent parfaitement aléatoires, parfois contradictoires.

Alors le jeu est de rechercher les mots interdits et de comprendre la logique employée par l'automate. Et là, tous les mots sont permis. Une faille du système permet d'ailleurs d'échanger les mots censurés puisque seuls les commentaires sont modérés, pas le contenu des billets. On commence donc à voir fleurir des chroniques surréalistes qui cherchent en tâtonnant à constituer des listes de mots autorisés ou non.
Mais ça n'est peut-être pas aussi simple car il est possible, pour pimenter le jeu, que certains mots ne soient interdits qu'utilisés dans un environnement particulier (par exemple Fraise des bois ou Talonnettes dans un blog à coloration politique).

Et puis, il n'y a peut-être pas de logique du tout. Franz Kafka, dans ses romans, représente toujours l'Autorité comme arbitraire, et c'est pourquoi on s'y soumet, par obligation, car on n'en connaitra jamais les motivations. Il l'assimile à la vie, barbare et incohérente.
Les raisons de Sud Ouest sont peut-être également despotiques, sans intention. Comment expliquer, sinon, que des blogs aux préoccupations locales, qui parlent essentiellement de météorologie, de recettes de cuisine et de cartes postales anciennes, inquiètent un puissant groupe de presse ?

Las de cet arbitraire, le personnage du Procès de Kafka renonce. Il se laisse conduire dans une carrière désolée et exécuter au couteau de boucher, en s'en excusant presque.
Mais on peut aussi chercher, comme des millions de Chinois le font tous les jours, des moyens de contourner ces interdits. Ou se concerter pour envoyer en même temps des centaines de milliers de mots, en commentaires, et finir par faire exploser les neurones du génial logiciel (et aussi le budget de Sud Ouest qui paye certainement cette censure à la quantité de mots contrôlés).

Post-scriptum : devant les protestations recueillies, Midi Libre semble avoir décidé aujourd'hui même de suspendre, avec effet dans les prochains jours, cette expérience de modération directe qu'il qualifie de dysfonctionnement.
À suivre.


L'intérêt d'une interdiction est de signaler aux esprits étourdis ou peu imaginatifs qu'une action pourrait être envisagée si elle n'était justement prohibée. Par exemple ici, sur la pointe de Pen-Hir en Bretagne, quelle âme perverse aurait jamais pensé lapider des escaladeurs ?

***
(1) Merci à l'Oiseau du soir pour cette information, et pour son commentaire ci-dessous, dans lequel on trouvera un lien vers un billet passionnant de B.Kali sur la société Netino et les prolétaires africains qu'elle emploie (en les appelant modérateurs free-lance) à censurer les blogs pour d'importants groupes de presse français. 
 

dimanche 31 décembre 2006

Comment va le monde?

Ce soir, à minuit, par la fenêtre de ma cuisine, le ciel sera très exactement celui de l'illustration. Toutes les étoiles y seront. Avec leur vraie couleur, leur lettre grecque, leur magnitude, et un tas d'autres qualités absolument scientifiques. Orion, le Taureau, la Lune frôlant les Pléiades, en bas Sirius, tout y sera, et dans le même ordre. Mais comment sait-il tout cela à l'avance vous exclamerez-vous? Simple. Au lieu de gober tous les jours les informations télévisées, je regarde comment va le monde sur Stellarium*. Et comme les lois de la mécanique céleste sont relativement immuables, Stellarium, à chaque consultation, me confirme le dérisoire de ma situation et l'immensité du ciel. Ça me rassure.

  Stellarium est le projet d'un talentueux amateur de Beaujolais aidé d'une très savante équipe. Son idée, réaliser un planétarium qui montrerait un ciel parfaitement réaliste. Pourquoi boire du Beaujolais, sinon pour que la vie imaginée devienne plus belle que la vraie vie. L'objectif est atteint. Le résultat est tellement réaliste, et simple à utiliser, qu'on a l'impression, quand on le démarre, d'ouvrir une fenêtre devant soi. Modérons un peu cette exaltation ; il ne me signale pas que ce soir, si j'ouvre la fenêtre réelle, j'apercevrais à peine l'arbre du voisin derrière l'épaisseur du brouillard hivernal. Dans ce domaine le réalisme a encore certaines limites. C'est bien ainsi. Ce soir j'observerai sur mon écran une nuit plus belle que la vraie nuit.
***
* Stellarium est un logiciel libre. Il existe pour les principaux systèmes, Linux, Mac OSX, et, s'il a encore des utilisateurs, même pour Windows.