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mardi 12 mars 2024

Ce monde est disparu (11)

Les principaux ingrédients indispensables à la réalisation d'un bon Magritte à 43 millions.

Impossible de ne pas comprendre, à la lecture de l'essai écrit par la maison de ventes Christie’s pour la promotion de L’ami intime de Magritte, qu'on a affaire au tableau le plus poétique de l’histoire de la peinture, et même de l’histoire de la poésie. La poésie y est invoquée 13 fois et le mystère 10 fois, ces mots flous destinés à faire croire que des idées sont profondes quand elles ne sont que creuses.

Parce que Christie’s aurait bien aimé battre tous les records. Il lui semblait que le tableau concentrait les thèmes les plus populaires de Magritte, et qu’en additionnant le nombre de ses œuvres représentant, comme dans L'ami intime, un ciel nuageux (861), un mur (533), un homme vu de dos (131), un chapeau melon (106), un verre (39) et une baguette de pain (29), on obtenait 1699, soit 87% du total des 1957 œuvres au catalogue du peintre, promesse de battre des records d’adjudication (pour mémoire Christie’s en empoche entre 15 et 30%).

Le décompte des objets dans les tableaux de Magritte provient de la base de données créée par une équipe de chercheurs canadiens déçus de n’avoir pas obtenu le droit de reproduire même de simples vignettes des tableaux dans leur étude sur l’œuvre de Magritte (nous en parlions en 2018).

L’erreur de calcul de Christie’s aura sauté aux yeux de tout spécialiste de la peinture belge, cependant la maison de ventes avait d'une certaine façon vu juste. Car L’ami intime, qui est pourtant le tableau fade d’un Magritte en manque d’inspiration et fabriquant un pastiche de lui-même, a disparu sans dispute en deux minutes contre l’enchère très respectable de 43 millions de dollars. Largement dépassé par L’Empire des lumières de 1961 du même Magritte (80M$ en 2022 chez Sotheby’s), L’ami intime entre cependant dans le cénacle convoité des 150 tableaux les plus chers de l’histoire des ventes, où il élève ainsi à 5 le nombre de Magritte, preuve de la popularité croissante des baguettes de pain et des chapeaux melons dans le monde de la spéculation.

Profitons-en pour annoncer aux amateurs de Magritte que son site officiel et médiocre vient de changer d’adresse sur internet mais qu’il est toujours aussi indigent en images. Sa biographie, curieusement tronquée, n’indique nulle part ni ailleurs sur le site la date de la mort du peintre. Geste manqué des ayants droit qui aimeraient secrètement toucher éternellement la rente des droits d’auteur ? En réalité Magritte est mort en 1967 et, selon la législation européenne d’aujourd’hui, son œuvre devrait devenir libre de droits et reproductible sans frais dans les blogs impécunieux dès le 1er janvier 2038 (à moins d’un subterfuge juridique qui le prolongerait indéfiniment, comme savent le faire maintenant les grandes marques).

mardi 6 septembre 2022

Un musée, c’est quoi ?

Il était grand temps que l’Humanité dispose d’une définition sérieuse du musée. Sinon comment le jeune public comprendrait-il devant cette vitrine du musée de l’Homme en 2015, sans un cartel replaçant la scène dans son contexte d’origine, que les expériences sur l’invisibilité du corps humain étaient alors à un doigt de la réussite, si les considérations éthiques de l’époque (on était au 20ème siècle) n’avaient contraint la médecine à n’utiliser que les sujets moins utiles, déjà malades ou mutilés.

Suspendons un instant notre série de chroniques prometteuses pleines de détails, et qui fascinaient déjà un lectorat au chiffre nombre grandissant. Car l’actualité prime.
En effet après 15 ans, dont les 3 derniers de palabres, l’ICOM vient de redéfinir ce que doit être un Musée.

Et qu’y a-t-il de plus beau qu’une définition ? On le sait bien, les choses n’ont de présence qu’une fois décrites et rangées alphabétiquement. Avant, on ne les remarque pas. Certains extrémistes, du physiciens des particules au fervent chrétien, prétendent même qu’elles n’existent pas avant d’avoir été détectées et nommées.  
Il n’est que de voir le désarroi de l’humain quand il se précipite sur un dictionnaire et n’y trouve pas la chose qu’il a pourtant devant les yeux, désarroi vite transformé en suffisance, vanité d’avoir découvert une chose inconnue du dictionnaire, alors qu’elle est généralement classée quelques pages plus loin.

Il était nécessaire de redéfinir le musée, de préférence dans une acception modernisée, conforme à l’usage, car la situation était devenue chaotique, chacun faisant dans le musée ce qui lui passait par la tête, du commerce, de la propagande, des expositions de faux tableaux, et plus récemment du trafic d’antiquités égyptiennes volées. 
Et comment instruire ou distraire une population dans un endroit qui ne correspond pas à sa propre définition, comment peut-on la convaincre d’entrer où elle ne sait pas ce qui l’attend, dans l’inconnu ? Qui a de nos jours le courage des Colomb, Vespucci, ou Vasco de Gama ?

L’ICOM, Conseil international des musées, dont la définition de son propre objet est une occupation majeure, l’avait déjà fait en 2007, puis en 2019* mais il avait alors suspendu le projet devant la réprobation générale. S'il est juste de ranger et aligner les choses dans une définition comme dans une valise, de rejeter sans hésiter ce qui déborde un peu pour pouvoir la fermer et la transporter avec soi, il faut avant tout qu’elle soit bien ciselée et surtout intelligible pour tous (c’était jadis la spécialité du regretté monsieur Larousse), lui avait-on opposé. Or ce n’était pas le cas en 2019 où tout avait été enfourné au chaussepied, compressé dans le plus grand désordre et bourré de choses imaginaires et inutiles.

La définition de 2022, apaisée, écourtée de moitié, conserve néanmoins de celle de 2019 cet aspect reconnaissable des petites valises factices qu’on offre aux enfants pour leur apprendre ce que sera leur vie, leur futur métier, où les emplacements sont étiquetés pour des objets qui devront respecter les dimensions prévues ; parfois des échantillons miniatures les occupent déjà ; des emplacements sont réservés aux abstractions comme l’inclusivité, la durabilité, la diversité. Ils sont vides. On pourra opportunément y glisser pour le piquenique le casse-croute et la gourde. 
Puis on s’apercevra assez vite que les choses n’ont pas les mêmes dimensions dans la réalité, on forcera un temps les attaches, on détendra les rubans élastiques, les fermetures à glissière, on intervertira des choses. Ça tiendra bien assez longtemps, jusqu’à la prochaine définition. 
En attendant on la rangera avec les autres M, à sa place égalitaire et alphabétique dans le dictionnaire comme au fond de l'armoire.
 
Pendant ce temps les musées de la réalité, l’un après l’autre, délaissent leur fonction originelle, qui était de transmettre les connaissances et les créations de l’humanité en émerveillant par la présence physique des choses. Ainsi la mairie de Strasbourg a décidé de fermer ses musées tous les jours et les heures où le public est moins assidu, soit en gros du lundi au jeudi, et pendant l’heure des repas les jours d’ouverture. Elle avait déjà sérieusement réduit le nombre du personnel des musées, parce que la diffusion des connaissances et du patrimoine ne doit pas être déficitaire. 
On dit que les impôts de la ville, cependant, ne diminueront pas.

***

Les définitions de l'ICOM :

2007 : Le musée est une institution permanente sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation. 

2019 (abandonnée) : Les musées sont des lieux de démocratisation inclusifs et polyphoniques, dédiés au dialogue critique sur les passés et les futurs. Reconnaissant et abordant les conflits et les défis du présent, ils sont les dépositaires d’artefacts et de spécimens pour la société. Ils sauvegardent des mémoires diverses pour les générations futures et garantissent l’égalité des droits et l’égalité d’accès au patrimoine pour tous les peuples. Les musées n’ont pas de but lucratif. Ils sont participatifs et transparents, et travaillent en collaboration active avec et pour diverses communautés afin de collecter, préserver, étudier, interpréter, exposer, et améliorer les compréhensions du monde, dans le but de contribuer à la dignité humaine et à la justice sociale, à l’égalité mondiale et au bien-être planétaire.

2022 (officielle le 24 aout) : Un musée est une institution permanente à but non lucratif au service de la société qui recherche, collectionne, conserve, interprète et expose le patrimoine matériel et immatériel. Ouverts au public, accessibles et inclusifs, les musées favorisent la diversité et la durabilité. Ils fonctionnent et communiquent de manière éthique, professionnelle et avec la participation des communautés, offrant des expériences variées pour l'éducation, le plaisir, la réflexion et le partage des connaissances.

samedi 29 septembre 2018

Stoskopff !

Une « Vanité », en peinture, est la représentation d’objets réunis sur une toile de manière à évoquer symboliquement, par leurs propriétés, la fugacité, la fragilité de la vie, à signifier « les plaisirs ne mènent à rien, ils sont aussitôt oubliés, et les désirs se renouvellent indéfiniment, et seront finalement insatisfaits, par la mort, qui est inévitable ».
Une âme éprise de métaphores dénichera toujours dans un coin de n’importe quel tableau figuratif une chose qui lui rappellera ces évidences. Elle en déduira, selon ses penchants, une incitation à profiter des tous les instants, même les plus futiles, sans arrière-pensée (*), ou au contraire à fuir les divertissements car ils la détournent de mystérieux commandements reçus d’un autre monde où une bienveillante entité doit la submerger de félicité.

Mis à part la bougie et le crâne, qui éclairent et dramatisent opportunément nombre de scènes de vanité, les objets représentés varient indéfiniment, en raison des modes, des époques et des pays : fleurs, papillons, bulles de savon, fruits avariés ou non, gaufrettes, verres de cristal, coquillages, sabliers, journaux, feuilles d’automne, nuages…

Sébastien Stoskopff, Nautile et boite en copeaux, c.1625-30, New York Metropolitan museum (depuis 2001).

On sait peu de la vie de Sébastien Stoskopff né à Strasbourg en 1597.

Un voyage en Italie, de longs séjours et un succès vraisemblable à Paris. La rigueur et le dépouillement qu’il partage, comme certains des objets qu’il représente, avec les peintres de nature morte de l’époque, Lubin Baugin, Louise Moillon, Jacques Linard, témoignent de probables rencontres.
Enfin une réussite certaine dans l’est, à Strasbourg et Idstein, où il meurt étrangement, en 1657, saoulé à l’eau-de-vie et enterré furtivement par un logeur aubergiste, lavé de l’accusation de meurtre mais qui sera, 20 ans plus tard, brulé dans un des derniers grands procès en sorcellerie.
Et 70 tableaux retrouvés dont la moitié signés, et sur lesquels il peignit principalement des verres (par paniers entiers parfois), des livres, des poissons et des coquillages.

Oublié pendant trois siècles comme son confrère lorrain Georges de La Tour, il renait discrètement en public au même moment, dans la grande exposition des « peintres de la réalité au 17ème siècle », pendant l’hiver 1934-35, à l’Orangerie des Tuileries de Paris.
Mais l’austérité des sujets, des mises en scène et des couleurs le destinaient sans doute à rester dans l’ombre. On l’en extrait quelquefois, pour un temps, comme lors de la grande rétrospective Stoskopff à Strasbourg et Aix-la-Chapelle en 1997.

Aujourd’hui, le musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, qui avait tant fait alors pour la reconnaissance du peintre, n’en expose plus qu’un seul tableau, une « Grande vanité », et ne prend même pas la peine de signaler à l’avance que l’étage où sont exposés (on le suppose) les 7 autres chefs-d’œuvre qu’il détient, est fermé, ni pour combien de temps.

Sébastien Stoskopff, Corbeille de verres et pâté, c.1630-40, Strasbourg musée de l’Œuvre Notre-Dame (non exposé).

On se fera une certaine idée de ce que l’on perd en consultant la petite soixantaine de tableaux reproduits (en basse qualité) sur le site The Athenaeum, ou ici, et quelques rares belles reproductions sur les sites du Metropolitan museum de New York (« Nautile et boite en copeaux » acheté en 2001), du musée Boijmans de Rotterdam et de Google Arts & Culture pour les deux tableaux du musée du Havre.

Il reste à espérer que le musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, qui pèche par une humilité démesurée, se ravisera un jour et exposera orgueilleusement au public, qu’elle aura copieusement averti, sa collection complète de vanités de Stoskopff, qui est unique au monde.

Sébastien Stoskopff, Corbeille de verres, 1644, Strasbourg musée de l’Œuvre Notre-Dame (non exposé).


(*) C’est la morale des locutions « Carpe Diem (Cueille aujourd’hui) », « Hic et nunc (ici et maintenant) », « Memento mori (n’oublie pas que tu meurs) ». Rappelons cependant aux êtres avides de plaisirs et tentés par l’épicurisme (ou l'hédonisme) que ces doctrines n’enseignent pas de se gaver de tout ce qui passe à la portée des sens, mais de tout faire pour se préserver des souffrances et des peines de l'existence.
   

lundi 5 mars 2018

Magritte l'imaginaire

Que feriez-vous, tombant de la lune et entendant parler avec enthousiasme d’un certain René Magritte, pour vous informer en un clin d’œil sur un artiste dont on vous affirme qu’il a enrichi l’imaginaire de l’humanité de délicieux paradoxes autour des représentations de la gravité, des reflets, des ombres, des mots ?
« Internet, évidemment » répondrez-vous.

Le premier lien proposé par le moteur de recherche pointe vers l’article de l’inévitable encyclopédie Wikipedia, dont on dit tant de mal, mais qui est souvent moins approximative et complaisante que 99% des autres sources d’information.
Vous voilà devant un long article aux illustrations rares et rébarbatives, et parcourir cette quinzaine de pages vous décourage un peu, mais consciencieux, vous lisez la première phrase de l’article et savez désormais que Magritte était peintre.

On vous a cité les noms de Jérôme Bosch, de Lewis Carroll, et vous auriez aimé vous faire une idée rapide sur le « non-sens » tant vanté du peintre, or les seules images de l’article montrent sa tombe, un billet de banque à son effigie, un bâtiment derrière une statue équestre de Godefroid de Bouillon, et un avion Airbus A320 repeint.
Vous pensez que c’est peut-être là le véritable esprit surréaliste, la juxtaposition absurde de choses hétéroclites dans le but de vous faire prendre conscience des pièges de votre perception, et anticonformiste dans l’âme, vous appréciez. Mais, sans reproduction de tableau, vous ne savez toujours pas ce qu’est le style de Magritte.

Alors vous persévérez. Votre regard s’illumine quand vous apercevez, dans les liens suivants, qu’il existe un site du peintre « René Magritte – Site Officiel – Copyright © Fondation Magritte… » En fait l’artiste mort en 1967 a confié son héritage à un seul ayant droit, qui a créé la fondation en 1998.

Mais vous constatez vite que vous êtes arrivé dans un site de façade, creux et probablement commercial. Vous y trouvez des publicités (expositions, galeries, et toujours l’envahissant Airbus), et vous vous jetez sur un lien prometteur « Le Catalogue Magritte » sans même en lire l’exergue « Découvrez toute une gamme de produits raffinés. Visitez notre boutique en ligne. » De toute manière vous tombez sur une page vide informant que le « shop » n’est pas disponible.

D’ailleurs, le site dans son ensemble est un grand vide que personne ne visite, plein de liens morts et d'erreurs inaperçues. La Fondation Magritte se décrit, par exemple, comme une association « sans but non lucratif (sic) qui a pour objet d’assurer la pérennité et la protection de l’œuvre et de la renommée de René Magritte ». Le but mercantile serait ainsi établi, par négligence, ou est-ce vraiment une erreur ?

La page consacrée à la vie et l’œuvre du peintre, lacunaire et incohérente est un désert d’images. Elle décrit donc les tableaux par des mots. Il est savoureux d’y lire ce truisme rudimentaire qu’on pourrait appliquer à tout peintre « La peinture n’est jamais une représentation d’un objet réel, mais l’action de la pensée du peintre sur cet objet. »

Enfin, de retour sur l’écran d’ouverture du site, en bas de page, sous le titre « Oeuvre de Magritte - Les grands classics de son oeuvre » (sic) vous serez tout de même récompensé pour votre persévérance  ; 12 petites vignettes (parfois accompagnées d’un commentaire bâclé) sont les seules reproductions de tableaux du peintre que vous verrez sur son site officiel.

Vous avez évidemment compris le problème. Il faut qu’un artiste soit mort depuis une bonne centaine d’années (selon les juridictions nationales) pour que ses œuvres, textes, sons ou images, soient reproduites relativement librement.
Il y a peu, les photographies des œuvres de Magritte étaient prohibées dans le musée Magritte de Bruxelles et il était même interdit de « copier » une œuvre au crayon ou de noter une impression sur un carnet dans l’enceinte du musée.

L’espèce humaine considère qu’en matière artistique, le talent voire le génie sont transmissibles, déteignent pendant 50 à 100 ans sur les descendants et peuvent être cédés moyennant finances.
Alors l’internet libre, celui que visitent les internautes les moins favorisés, contient surtout des choses périmées, anachroniques, désuètes, poussiéreuses depuis des décennies. Heureusement, c’est aussi un repaire de pirates sans moralité ni foi ni loi, et on y trouve quelques bonnes reproductions « illicites » de Magritte.
Et puis le Canada, dont la législation des droits d’auteur est la moins mesquine, considère que les radiations du génie se désactivent 50 ans après le décès. Des quantités de reproductions devraient donc commencer à apparaitre, depuis janvier 2018, sur les sites canadiens. Sous la protection d’un VPN, on y accèdera aisément.

Ou alors, histoire d'adoucir les 20 années que réclame encore la loi française, on s'amusera au jeu des objets invisibles représentés (parait-il) sur les tableaux de Magritte en furetant dans la base de données mise au point par une équipe de chercheurs canadiens, qui, s’ils n’ont pas trouvé l’autorisation de reproduire les vignettes des œuvres, en ont décrit en détail le contenu en constituant la liste de tout ce qui y était figuré.
Et ils en déduisent des statistiques étourdissantes et de peu d’intérêt qui peuvent composer de jolis tableaux que le facétieux Magritte n’aurait sans doute pas reniés.  


Ceci n’est pas un Magritte, mais quand même…
À la quantité de cailloux, de chapeaux et de tubas, on voit nettement se dessiner une personnalité.

samedi 19 août 2017

Les collections d’été - Les experts

S’il y eut un expert, un spécialiste des collections, ce fut Henri Cueco, dont on a hélas beaucoup parlé, récemment.
Cueco aura tout collectionné, les crayons usagés, les pommes de terre, les cailloux ne présentant aucun signe distinctif, les ficelles, les silences, les noyaux sucés, les queues de cerises, les Angélus de Millet...

Peintre, il représentait parfois sur toile des extraits de ses collections. Et il avoua qu’un jour, invité avec sa femme chez des amis, alors qu'ils découvraient une impressionnante collection de reliques et d’objets religieux, « nous eûmes, stimulés par notre mesquinerie jalouse, l’idée de collectionner des collections ».
Il en écrivit un court livre à la fois léger et profond, débordant d’ironie et d’autodérision, évidemment titré «  Le collectionneur de collections », dont voici un florilège de citations.

Les cailloux : Prévenu des difficultés qui attendent le collectionneur de pierres, j’ai néanmoins décidé de les collectionner. Pas toutes ni n’importe lesquelles. Seulement les pierres ordinaires. […] La pierre banale, le caillou des ponts et chaussées, le gravillon de ballast renvoient à la question fondamentale de leur existence de pierre, de toute existence. Comme il n’y a, de la part du caillou, aucune réponse claire ou énonçable, le collectionneur en vient à se poser la question pour lui-même. Il se pétrifie la cervelle à tenter de comprendre ce qu’il fait ici à contempler un caillou. C’est ainsi qu’il en devient intelligent ou stupide, ou, plus généralement, indifférent. 

Les patates : Le face-à-face quotidien avec des pommes de terre n’a pas éclairci les problèmes fondamentaux que se pose tout être humain depuis les origines. Pourtant, à force de regarder les pommes de terre vivre, j’en viens à me poser des questions très intimes dont la moindre n’est pas : « Que fais-je ici à regarder vivre et mourir une pomme de terre ? »

Les éponges : Le collectionneur d’éponges s’ennuie dans sa solitude amoureuse. Nul ne convoite ses caisses pleines de figures ratatinées et polymorphes. Il les regarde et, les dimanches, les tristes dimanches, il les imprègne d’eau et s’émerveille de leur épanouissement à la moindre onction. Le reste de la semaine, il s’attriste de leur progressif dessèchement. 

Les crayons : Aucun crayon, grand ou petit, ne sait d’avance ce qu’il contient de richesse ou de médiocrité : l’indolence des crayons tient à cette ignorance qu’ils cultivent jusqu’à l’effacement. 

Les acouphènes et les jours : ...et ce silence qui fait pièce aux cris d’oiseaux du jardin, alors que sonne le grelot incessant de mes acouphènes. À l’instant même où leur collection, qui est innombrable et unique, se fera silence, cessera la collection de mes jours.

Henri Cueco - Le collectionneur de collections



Alexandre Vialatte, expert également, spécialiste du catalogue d’objets de la Manufacture française d'armes et cycles de Saint-Étienne (abrégé en « catalogue Manufrance »), affirmait dans une chronique de La montagne du 16 avril 1967 sur les collectionneurs, que nombreux collectionnaient également les malheurs.

« L'époque a été tellement pleine de guerres et de camps de concentration, de prisons, de polices, de terrorismes et de catastrophes qu'il y a ainsi beaucoup de personnes qui ont collectionné les malheurs, les maladies et les jambes de bois. Malgré les records impressionnants, elles ne deviennent jamais célèbres. Ce sont des petits vieux ratatinés. […] Ils se traînent jusqu'à un banc, ils regardent la mer, ils fument la pipe et disparaissent au crépuscule. On ne sait trop où. […] On voit par là qu'il est des collections de toute sorte. »




Ainsi s’achèvent les chroniques des collections d’été.
Finalement, collectionner n’est pas vraiment une activité joyeuse.


Petite annonce : recherche photo du Vélib’ 31416. Récompense garantie. Écrire au blog qui transmettra.

mardi 8 août 2017

Les collections d’été - Préambule

Très tôt l’enfant humain apprend à distinguer les choses qui l’entourent, à les comparer, les compter et les classer. Et il en éprouve un tel soulagement, l’impression de connaitre, sinon de domestiquer ce monde qui l’inquiète, que certains ne s’en remettent jamais et passeront leur vie à rechercher cette félicité.
Alors ils ont inventé la collection. La collection de n’importe quoi, car la chose collectionnée est accessoire, elle dépend de souvenirs fortuits, d’émotions particulières, d’un contexte familial.
Le véritable objet d’une collection est le même pour tous, c’est le fait de collectionner, et ainsi de maitriser un petit coin de l’Univers.

On entend généralement que le moteur d’une collection est la possession physique des objets qui la constituent. Ainsi une collection ne pourrait pas être immatérielle.
Il existe pourtant des collectionneurs d’éclipses totales de soleil, qui cherchent à se trouver sur le chemin de l’ombre de la lune toutes les rares fois qu’elle touche la terre (Fred Espenak verra bientôt sa 17ème éclipse totale), ou des collectionneurs de sommets qui n’escaladent que ceux qui dépassent 8000 mètres. Le nombre « d’objets » est certes limité et connu, mais il n’est pas interdit de les gravir plusieurs fois.
Ces collections immatérielles n’ont pas d’entrée dans la nomenclature alphabétique des collections.

On entend également que c’est la pièce (ou la série) unique, celle que les autres n’ont pas, qui valorise la collection et son possesseur. Peut-être, mais ça n’est alors qu’une perversion narcissique de l’activité de collectionner, de même que l’accumulateur désordonné, celui qui ne classe pas mais entasse sans fin, vit une autre perversion, addictive, puisqu’il ne maitrisera jamais sa collection.
On trouvera en fait autant de types de collectionneurs qu’il y a de faiblesses ou de travers humains, jusqu’à la névrose, voire le crime ou la mort.

Fort de ces constatations de fin de repas bien arrosé, nous proposerons, à qui éprouverait un besoin impératif de collectionner mais en chercherait encore l’objet, de débuter par une collection immatérielle, facile, économique, partageable qui peut être exercée à plusieurs (elle devient alors un jeu), et qui serait peut-être négociable sur le marché de l’art (quand on voit les « concepts » qui s’y vendent), en bref le summum de la collection.

Elle fera l’objet du prochain épisode de nos chroniques sur les collections d’été…


Qui a décidé de collectionner les arbres remarquables ne peut pas les héberger sur son balcon ni dans son jardin de banlieue. Il se voit contraint d’aller les admirer sur place et de collectionner les traces de ses visites. Ici le faux cyprès de Lawson dans le parc du château de Combourg, en Ille-et-Vilaine, labellisé en 2012, âgé de 250 ans et derrière lequel le petit François-René de Chateaubriand courait s’isoler dans les cas d’urgence. Il a surement écrit sur le sujet des lignes exaltées au lyrisme enflammé dans ses inoubliables Mémoires d’outre-tombe.

samedi 28 janvier 2017

Manipulons les antiquités

Le lecteur se souvient peut-être de l’amertume de l’auteur de ce blog quand il réalisait, visitant le musée d’archéologie de Saint-Germain-en-Laye, que les objets exposés dans les vitrines étaient souvent de médiocres copies de plâtre. Peut-être se rappelle-t-il alors la rumination sans issue sur l’idée de Vérité que ce constat avait provoquée chez l’auteur. 

Et bien le musée propose depuis peu une solution assez élégante à cette question existentielle. Dans le cadre du projet « France Collections 3D » piloté par la Réunion des Musées Nationaux, qui est une grande campagne de numérisation en trois dimensions des objets des collections nationales, le musée d’archéologie a déjà confié 80 pièces majeures. 

Et elles sont aujourd’hui à la disposition du public sur le site du musée, dans une interface encore un peu rudimentaire et avec une information minimaliste, ou bien, assorties d’une ergonomie plus souple et d’une fiche signalétique plus complète, sur le site de Sketchfab, société qui héberge les données numériques du musée et les outils d’affichage. 

Ainsi la Dame à la capuche de Brassempouy (illustration ci-dessus), extraordinaire portrait préhistorique de quelques centimètres sculpté dans l’ivoire il y a 25 000 ans, peut être agrandie, contournée, basculée, manipulée, scrutée dans une qualité bien plus proche de l’original que la lointaine copie exposée dans le musée. 

On y trouvera aussi la Vénus de Tursac aux formes pures comme modelées par Brancusi, et le Cheval propulseur, et l’Ourson… 

N’oubliez pas d’employer toutes les ressources de la souris (ou sur tablette, des doigts), clic droit, clic gauche avec ou sans touche Alt, molette…

vendredi 28 février 2014

Tout s'emballe


Dès son plus jeune âge Christo Javacheff souffrait d'une obsession, une idée fixe qui le poussait à empaqueter tous les objets alentour. Certains croient que le choc émotionnel originel aurait été la présence des cadavres de partisans communistes gisant dans les rues, recouverts d'un drap, en Bulgarie en 1943, ou l'épuration sanglante de l'automne suivant quand les mêmes partisans (les survivants) prirent le pouvoir aidés par l'armée soviétique. Christo avait 9 ans.
Pour un enfant élevé dans un milieu artistique, cette réalité était certainement inacceptable. Il fallait la dissimuler sous des draps épais et la ficeler pour l'empêcher de ressortir.

Christo emballa d'abord des boites de conserve, des magasines, des mobylettes. Comme il était incapable ensuite de les déballer (à cause du traumatisme originel, évidemment) les paquets s'amoncelaient dans son petit appartement. Pour libérer de la place il les exposa donc dans des galeries d'art complaisantes où ils trouvèrent une profonde résonance dans les fantasmes des collectionneurs et du public.

Puis les choses s'emballèrent, démesure et mégalomanie. Christo demanda qu'on l'appelle désormais « Christo and Jeanne-Claude » et se mit à empaqueter des monuments de plus en plus monumentaux, deux kilomètres de côte australienne en 1969, le Pont-neuf de Paris en 1985, jusqu'au parlement allemand en 1995 (Wrapped Reichstag).
Ce fut un triomphe : 5 millions de visiteurs à Berlin en deux semaines ! Aucune exposition n'a jamais atteint le quart de cette fréquentation.

Cependant, même totalement financées par l'auteur, ces œuvres pharaoniques installées sur des édifices publics ne sont que temporaires, et il n'en restera jamais que du papier, des études chiffrées, des dessins préparatoires et des reportages photographiques.
Alors pour affronter l'éternité « Christo and Jeanne-Claude » conçut le Mastaba, un gigantesque hexaèdre creux en forme de prisme droit dont deux faces sont des trapèzes isocèles, et qui serait posé en plein désert, au sud d'Abu Dhabi. Il y resterait indéfiniment. Les faces seraient constituées de 400 000 bidons de pétrole diversement colorés, et le tout dépasserait de quelques centimètres la hauteur de la plus grande pyramide de Gizeh.

Voilà trente ans que l'artiste essaie de convaincre les émirs arabes unis d'accepter la construction de ce Taj Mahal du désert, devenu un mausolée en mémoire de la femme qui partagea toute sa vie et son œuvre, qui organisait la réalisation de tout ce qu'il concevait, Jeanne-Claude, morte depuis 2009, et sans qui il serait peut-être encore un emballeur de mobylettes.

Ceci dit, après ce long préambule sur l'art de l'emballage, quel est l'objet caché sous la toile de l'illustration ?

***
Toutes les images en lien proviennent du magnifique site de Christo, « Christo and Jeanne-Claude ».

dimanche 19 janvier 2014

Des vérités intemporelles

Ce Glob est Plat affirmait jadis des vérités définitives sur la notion de vérité. Il était temps après de longues années et une visite instructive au musée d'Archéologie nationale du château de Saint-Germain-en-Laye, de faire le point sur cette question essentielle.

Entre 1850 et 1860, alors que les plus hautes autorités ecclésiastiques et les livres d'histoire les mieux documentés affirmaient que la création de la Terre et donc des hommes datait de 6000 ans (doctrine partagée par une bonne part des Américains ou des Turcs encore aujourd'hui), une sorte d'illuminé français, Jacques Boucher de Perthes, inventait la Préhistoire, prétendant preuves à l'appui que des hommes et des animaux étranges, exhumés des couches géologiques, avaient vécu des dizaines ou centaines de milliers d'années avant le Déluge.

La création du musée de Saint-Germain-en-Laye en 1866 consacra, peu avant sa mort, la reconnaissance des magistrales déductions de Boucher de Perthes, en exposant sa collection d'antiquités antédiluviennes.
Et l'esprit curieux qui cherche aujourd'hui les traces de son propre passé ne sera pas déçu de sa visite. Il remontera, au long des vitrines et des couloirs, les âges du fer, du bronze, de l'agriculture et des pierres polies, et atteindra l'époque lointaine et mystérieuse des pierres taillées, des premières traces d'humanité.

Étreint par tant de millénaires, touché par tant d'antiquité, ému par les réalisations de son ancêtre comme devant un enfant qui fait ses premiers pas, il s'assiéra, pensif.
Fatale erreur ! Laissant errer sans but son regard désœuvré, il examinera machinalement les légendes des cartouches qui commentent les objets exposés. Mal lui en prendra ! On ne devrait jamais lire les étiquettes dans les vitrines des musées. Combien de rêves brisés par la connaissance des terribles informations qu'elles recèlent ?
Car il découvrira alors qu'un grand nombre de pièces exposées, notamment les plus émouvantes, sont des reproductions moulées et peintes. Et il aura soudain la sensation que le musée est un vaste facsimilé, un Disneyland de la préhistoire, une boutique du Louvre pleine de répliques pour cadeaux de Noël, et que ce troublant voyage dans le temps n'était en fait qu'une mystification.

Un fidèle lecteur de Sénèque ou d'Épicure lui dirait certainement « Pourquoi te tourmenter ainsi pour un fait révolu, tu aurais pu ne jamais connaitre ce qui maintenant te peine ? », car le docte ami des philosophes tutoie toujours son interlocuteur.
L'impertinent visiteur pourrait bien sûr lui rétorquer « Vous précipiteriez-vous pour admirer une exposition de photographies, même fidèles, des tableaux d'un peintre que vous vénérez ? »

Et si le sage métaphysicien, pour avoir le dernier mot, lui répliquait « Ce moment était agréable quand tu l'as vécu, il est gravé ainsi dans ta mémoire », le touriste déçu pourrait encore lui objecter quelque chose comme ...

Le concept de vérité ne s'en trouverait pas vraiment éclairci.


La Dame à la capuche, provenant de la grotte de Brassempouy (Landes), premier portrait connu, ivoire sculpté il y a 25 000 ans, haute de 3,65 cm. Laquelle, à gauche ou à droite, est la copie exposée à Saint-Germain-en-Laye ? (certaines différences de forme peuvent être dues aux déformations de l'objectif photographique).
 

mercredi 27 février 2008

La lune est une chose

Depuis que Galilée l'a visée pour la première fois à l'aide d'une lunette grossissante, on nous répète que la lune est un énorme caillou. Les morceaux de lune, échantillons de roche ou de poussières rapportés sur terre par les pionniers américains au début des années 1970, sont là pour le confirmer : la lune est bien un objet matériel, concret, consistant comme un autobus, tangible comme un platane au bord d'une route départementale. Bref, une chose indiscutable.

Et pourtant, à la voir glisser lentement sur le ciel moucheté d'étoiles, éblouissante, on a du mal à imaginer que c'est autre chose que la forme idéalisée et révérée par nos ancêtres avant Galilée. Sauf les jours où elle est éclipsée. Ces jours-là (ou plutôt ces nuits-là), au moment où elle entre dans l'ombre projetée par la terre, ce qui était un cercle lumineux et abstrait se métamorphose insensiblement en une bille de cuivre rutilante, parfaite comme une perle. Alors pendant quelques dizaines de minutes elle acquiert une présence presque palpable que les photographies ont bien du mal à restituer, à quelques exceptions près, comme sur cette étonnante image de l'éclipse du 21 février dernier capturée par S.G. Sea depuis l'Alaska.

Et encore une fois notre reporter, luttant contre le sommeil, le froid et les nuages, a couvert l'événement pour Ce Glob Est Plat.


La lune le 21 février, peu avant et pendant la totalité de l'éclipse

Au début de la totalité, avec par ordre de magnitude décroissante, Saturne, Regulus et 31 Leo

Prochain rendez-vous astronomique, le 11 juillet 2010 sur l'île de Pâques où cette fois pendant presque 5 minutes la lune occultera le soleil. Souhaitons à notre reporter que les nuées fréquentes à cette saison n'éclipseront pas le tout.

mercredi 20 juin 2007

Une œuvre énigmatique

Le musée national d'archéologie de Naples, récemment cité ici-même à propos d'un chef d'œuvre immémorial, recèle également des trésors moins renommés. Des trésors parfois si rares ou énigmatiques que les plus grands experts ne savent pas ce qu'ils représentent, d'où l'absence auprès d'eux d'étiquette explicative, comme pour le merveilleux objet de notre illustration. Le puriste regrettera peut-être que sa contemplation soit un peu gênée par la présence, juste devant l'œuvre, de cette statue de la déesse Isis, jolie néanmoins, mais omniprésente.