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lundi 20 juillet 2026

La vie des cimetières (121)


À Étampes, petite ville au milieu d’une ligne entre Paris et Orléans, l’offre de cimetières est fournie. Tout Étampois, de tout genre ou croyance, en trouvera un, voire deux, à moins de 2000 mètres de chez lui, ce qui est tout de même commode. 

S’il habite les quartiers du sud-ouest, il optera pour le grand cimetière Saint-Martin, 1,3 hectare d’un parking pour défunts classique, sans une ombre, ou pour le cimetière Saint-Gilles à 800m (0,56ha, peut-être plein, renseignez-vous). 
À l’est il choisira plutôt le cimetière Saint-Pierre nouveau (1,2ha, classique également), ou l’ancien à 350m (0,14ha), ouvert, pittoresque, avec des places libres, mais peut-être désaffecté. 
Enfin au nord le cimetière Notre-Dame nouveau lui offrira 1,2 hectare du même paysage éternel, rectiligne et sans ombre.

Mais s’il lui reste un peu d’esprit, et qu’il n’est pas retenu par un sentiment trop grégaire ou par les tentations du confort moderne, allées ratissées et évacuation des eaux, s’il préfère les fleurs naturelles aux produits de l’industrie du pétrole, l’Étampois trépassé réfléchira avant d’entrer à Notre-Dame nouveau, fera demi-tour, suivra la pente de la rue de l’Égalité sur 200m, ne passera pas sous la voie de chemin de fer et poursuivra tout droit dans une courte impasse sans nom. À 50 mètres sur sa gauche, il descendra les 9 marches d’un petit escalier coudé et se trouvera transporté soudain dans le paradis des cimetières, Notre-Dame l’ancien, le 6ème d'Étampes, qu’on dirait abandonné, envahi de hautes herbes, bucolique.


   


L’Étampois aura alors le vaste choix de son emplacement, sur 1,25 hectare, il y a même des places à l’ombre. Un seul chemin, fin lacet tracé par l’habitude, joint les deux accès au cimetière.
Il y a longtemps que les tombes n’y cherchent plus l’alignement, et on croirait un troupeau clairsemé dans une vaste prairie en pente et qui regarde passer les trains. Car inauguré avant les chemins de fer, en 1790, le cimetière a été amputé de moitié dès 1835-1845 par la construction de la ligne Paris-Orléans. Depuis il erre, un peu à l’ancienne manière anglaise, abandonné au désordre.

On y trouve néanmoins des sépultures des siècles suivants, de moins de 10 ans même ; c’est que le spectacle ferroviaire ne doit pas être si monotone, l’évolution des formes des locomotives, le souffle de la vapeur, le silence de l’électricité, les horaires toujours imprévus, les pannes caniculaires avec ces passagers qui étouffent enfermés dans des wagons sans climatisation arrêtés sur la voie, et tous ces ouvriers orange, dehors, qui s’interrogent et gesticulent…  

Enfin ces spectacles captivent aussi les vivants - Lucrèce en aurait écrit un poèmecar le lieu n’est pas uniquement pastoral ; au beau temps il offre aux parentèles et aux taphophiles, tous les jours sans exception, un tapis d’herbes fleuries pour installer la nappe et saucissonner, et des coins arborés pour s’assoupir à l’abri du soleil et des averses.






Ci-dessous quelques spécialités de Notre-Dame l'Ancien 
▷ En haut, l’entrée principale du cimetière.
À droite, on imagine une fin aux 3 sœurs de Tchekhov, en réalité les inscriptions sont illisibles.
▷ En bas, Faustin Frédéric Barré, adjoint au maire d’Étampes autour de 1860 et peintre définitivement inconnu.
▷ À droite, le malheureux Jules D…, d’Yvetot, dont il est écrit qu’il est "mort loin de sa famille le 4 juin 1849". Quelques années plus tôt, avant l’essor des chemins de fer, aurait-il franchi ces 200 kilomètres et échoué à Étampes ? 

lundi 17 avril 2023

Mais où est l'erreur ?

À qui sont ces pieds ?
 
Comme nous venons de le voir avec l’Étalon de Vitruve, célèbre dessin de Léonard de Vinci, l’art est une chose mentale, et l’artiste parfait sait dessiner des personnages aux proportions parfaites. 
Mais ça, c’est la théorie. Dans la vraie vie la plupart des peintres, et pas des plus manchots, font couramment des erreurs dans leurs anatomies. Pourtant l’enseignement classique ne lésinait pas sur le nombre d’heures que passait l’apprenti artiste à reproduire l’anatomie des modèles vivants ou de pierre, non que le corps humain fût plus difficile à dessiner que celui d’une girafe ou d’un tardigrade, mais parce que l’œil humain repère instantanément le plus petit défaut physique chez un congénère, quand il ne ferait même pas la différence entre un tardigrade au long cou et une girafe asthénique.
Or, la faiblesse de la peinture réaliste, c’est qu’à la moindre erreur, à la première infidélité envers la réalité, l’ensemble soudain sonne faux, se révèle fabriqué. Qui découvre ce type de défaut dans un tableau pourtant admiré depuis des années ne pourra plus le regarder sans trouble et maudira le peintre pour cette trahison.

Par exemple, pouvez-vous désormais regarder sans malaise l’apôtre de Caravage à la National Gallery depuis qu’on vous a charitablement signalé cette disproportion de sa main droite ?
C’est pourquoi, pour ne pas gâcher vos futurs plaisirs dans les grands musées du monde nous illustrons aujourd'hui cette leçon sur les problèmes d’anatomie par un exemple inoffensif, une badinerie de Jean-François de Troy. 

Quelle capitale dans le monde, quel musée de la province française, n’a pas son tableau de Jean-François de Troy ? Cependant il est probable qu’ils ne les exposent pas. Le Louvre en montre 2 sur 28 (et en prête 11).
Serait-il exposé qu’on le regarderait à peine, ou alors avec dédain. On a soupé de ses quelques 200 ennuyeuses scènes de mythologie grecque, romaine, chrétienne, molles et sans invention, de ses piqueniques élégants, de ses bombances d’huitres, et même de ses 11 "tableaux de mode" qui décrivent avec force soieries, fanfreluches, falbalas et porcelaines les divertissements délicats de l’aristocratie et qui eurent leur petit succès (auprès de l'aristocratie) dans les Salons des arts autour de 1730.

La maison d’enchères Christie’s vient malgré cela de dénicher un millionnaire décidé à débourser 3,6 millions de dollars pour un de ces tableaux de mode, la Partie de lecture de 1735, 65 centimètres par 82 (détail en vignette)

Alors, de votre point de vue, à qui sont les deux pieds et les mules à talon brodées qui les chaussent, au centre du tableau ?
À la lectrice, dites-vous ? Admettons. On sait que l’anatomie, comme l’inspiration, n’était pas la spécialité de De Troy.
Ne riez pas, c’est beaucoup plus fréquent que vous ne le pensez ! 
Ah non, on ne dénoncera personne, n’insistez pas.

À moins que… On pourrait inaugurer un jeu des erreurs dans la grande peinture réaliste. Dénicher les fautes de perspective, d’ombres, d’anatomie, les incohérences en tout genre…


lundi 16 janvier 2023

Et rien de Rome en Rome n'aperçois (2 de 2)

Friedrich Loos, Panorama de la Rome antique, 1850, détail de la vue n°5.

Examinons donc aujourd’hui les 5 tableaux du panorama de la Rome antique peints par Friedrich Loos vers 1850 (les liens individuels sont en fin de la chronique précédente et de la présente).

Préalablement, faisant défiler le panorama, on se sera immanquablement demandé où peut bien se trouver Rome. On ne voit que vignes, cultures, campagne. Quelques ruines, notamment l'amphithéâtre incomplet du Colisée au centre de la vue 3, confirment qu’on est bien au cœur de la Rome du passé, capitale du monde il y a deux millénaires. Mais Loos y était au milieu du 18ème siècle, et les lieux mêmes où avaient habité 1 500 000 romains dit-t-on étaient depuis devenus une banlieue de la ville récente, située quelques kilomètres au nord et où ne vivaient plus que 150 000 habitants. 
 
Le plan ci-dessous illustre l’orientation précise du point de vue de chaque tableau numéroté. L'œil se situe au centre sur la terrasse de la villa Celimontana. On aura noté sur la vue panoramique que Loos a fait correspondre assez précisément les bords mitoyens des vues adjacentes, en répétant parfois des deux côtés le même élément, arbre ou pan de mur.
La hauteur des 5 toiles est de 0,74 mètre, la largueur des vues 1 et 5 est de 1,18 mètre. Les vues 2,3 et 4 font 0,99. Seules les vues 1, 2 et 3 sont signées, "Fried. Loos" suivi de la date 1850, sauf la 3 dont le chiffre des unités n’est pas lisible (la Nationalgalerie date les 5 toiles de 1850)

Plan de la Rome antique en 2020 environ (le nord est en haut). Chaque secteur correspond à un des tableaux (numérotés dans le panorama) peints par Loos en 1850, à partir de la villa Celimontana (au centre).
 
La direction et la longueur des ombres sont globalement cohérentes avec l’orientation des vues et indiquent approximativement un moment unique, une heure du début de la matinée entre le printemps et l’été. Le soleil est relativement bas à l’est. 
Il faudrait des avis connaisseurs en botanique et en agriculture pour estimer plus précisément la saison, à l’observation de la végétation et des activités agricoles (tout commentaire serait apprécié)

Le ciel est vide, à l’exception d’un petit nuage discret sur la vue 2. La longue ombre qui recouvre ce qui est probablement la colline du Gianicolo, à gauche de Saint pierre du Vatican sur la vue 3, comme celle du premier plan, et celle qui assombrit la basilique à gauche sur la vue 4, sont énigmatiques ; elles ne peuvent être que projetées par des nuages bas à l’est derrière l’observateur mais inexistants ; liberté du peintre qui donne ainsi plus de relief à ces vues.

 Quelques points de repère pour commencer une promenade :  

Afin de rechercher les monuments qui subsistent en comparant les vues de 1850 par Loos et de 2020 sur Google Earth online, il est conseillé de le faire sur un ordinateur, d’ouvrir les liens des deux vues dans des fenêtres séparées et de les juxtaposer. Sur la vue contemporaine de Google Earth Online on pourra se déplacer dans les 3 dimensions et ainsi ajuster le point de vue, horizontalement, latéralement et en profondeur avec la souris, verticalement avec en même temps la touche majuscule pressée (essayez toutes les touches de contrôle). Sur le site Gallerix, les 5 vues de la Nationalgalerie de Berlin se trouvent sur la 2ème page de vignettes, en bas de page.

Vue 1, direction sud-sud-est (zone jaune)
Au fond, les collines d’Alban, au deuxième plan le long ruban du mur d'Aurélien, et derrière lui la longue ligne à peine visible de l'aqueduc Claudio. À droite la basilique San Sisto Vecchio.
en 1850 : Vue 1 par Loos 

Vue 2, direction sud-sud-ouest (zone bleue)
À gauche les Thermes de CaracallaÀ droite la basilique Santa Balbina et sa tour. Au fond l’aqueduc Claudio.
en 1850 : Vue 2 par Loos 

Vue 3, direction ouest (zone rose)
À droite l'église de San Gregorio, devant les ruines de la Domus Severiana, et au fond le vatican et le dôme de la basilique Saint Pierre. À gauche, peut-être la tour de la basilique Santa Cecilia in Trastevere et au fond le parc del Gianicolo et son belvédère (à vérifier).
en 1850 : Vue 3 par Loos 
 
Vue 4, direction nord-nord-ouest (zone verte)
À gauche la basilique San Zanipolo, puis le couvent Padri Passionisti. Au centre derrière une ligne de cyprès, le célèbre Colisée. À droite au fond la basilique Santa Maria Maggiore.
en 1850 : Vue 4 par Loos 

Vue 5, direction est (zone orange)
Au premier plan, la toute proche basilique Santa maria in Dominica alla Navicella, derrière elle, la basilique santa Stefano Rotondo, et encore derrière la grande et historique basilique de Santa Giovanni in Laterano (Saint-Jean-de-Latran), hors du Vatican mais lui appartenant ; c'est ici que se réunissent en conciles depuis 17 siècles les maitres de la religion chrétienne qui y palabrent pour accorder tant bien que mal le récit de leur mythologie aux avancées des connaissances et des sociétés. À gauche au second plan la basilique et le monastère Agostiniano Santi Quattro Coronati. 
Un dessin préparatoire de 2,9 mètres de l'ensemble du panorama était présenté par la galerie Antonacci de Rome en 2006. Le seul extrait correctement reproduit est un détail de cette vue 5. Les arbres du premier plan sont absents, ou omis.
en 1850 Vue 5 par Loos 

Rome de Rome est le seul monument, disait déjà Du Bellay en 1558. Le seul monument qui reste de Rome est l'idée qu'on s'en fait. Continuons donc à la rêver.
Bonne balade !

jeudi 20 juillet 2017

Monuments singuliers (7)



Le hêtre pleureur de Bayeux

Au milieu de la prairie verte, l’ombre de cet arbre ressemble à une ile. Passant, reste où tu es, là-bas !
Entre la route que tu suis et cette ombre qui tourne lentement, il y a peut-être un abime infranchissable.

Omar Khayyam - Quatrain 142
(Robaiyat CXLII pour les conservateurs impénitents)

Y a-t-il plus vénérable qu’un très vieil arbre monumental, un arbre qui a abrité de son ombre des générations d’humains, pendant des siècles, parfois 1000 ans, sans dire un mot ?

Partout ces arbres sont respectés, on les protège, on les soigne, on leur colle un label « arbre remarquable de France », on installe un panonceau explicatif pour prévenir le passant qu’il côtoie un fragment d’Histoire, et enfin on les classe dans la catégorie convoitée et paradoxale des « monuments naturels ». Un monument étant par définition une construction humaine, une production de la nature ne mérite le statut de monument que si elle attire le touriste par des particularités extraordinaires, des qualités dignes du génie incomparable du « roi de la Création ».

Et ces arbres vénérables font évidemment l’objet de sites amateurs également remarquables par la quantité des informations soigneusement classées par emplacement géographique, ou par espèce, et la profusion de photographies, comme « Arbres monumentaux », « Krapo arboricole » et son héritier, « les têtards arboricoles ».




Et puisque la saison incline au tourisme, arrêtons-nous quelques instants au jardin public de Bayeux, dans le Calvados.
C’est un jardin botanique modeste par ses dimensions mais riche d’un grand nombre d’arbres monumentaux, séquoia, tulipiers, marronniers et surtout du célèbre « hêtre dit pleureur » planté là vers 1860.

Dès le départ, en tant que chose naturelle, il était mal parti, car les spécialistes disent que c’est une sorte de chimère, une greffe, un croisement entre un hêtre commun pour le tronc et un fau ou tortillard de Verzy pour les branches.
Et il eut certainement quelques années de gloire, mais ses branches désordonnées devenues trop pesantes se mirent à tomber et ramper autour du tronc.
À 78 ans, en 1938, on lui imposa une armature métallique, un exosquelette pour le forcer à contenter les promeneurs qui souhaitaient s’abriter du soleil ou de la pluie sous son feuillage.

En 2001, à 141 ans, voyant qu’il souffrait et risquait de mourir de l’armature rouillée qu’il commençait à absorber dans sa chair, on le libéra de son squelette artificiel pour le remplacer par des fils de marionnettiste, des dizaines de câbles qui descendent de quatre grands pylônes. Lourde opération qui a été filmée pour la postérité.
Les caoutchoucs qui ceignent ses branches ont été changés en 2009.

Le vieil arbre est porté ainsi par une toile d'araignée d'acier, jusqu’au périmètre de la petite place qu’il ombrage, à 20 mètres du tronc, après quoi il est laissé à son penchant naturel, la gravité, qui lui donne une apparence pleureuse.

dimanche 29 mars 2015

Nuages (35)




Pic escarpé sur les flancs de l'Aiguille Rousse
Alpes savoyardes, près de Peisey.

dimanche 5 octobre 2014

Les spectres du musée d'Istanbul

Peu à peu la religion est de retour au sein des institutions turques. Les mésaventures judiciaires du pianiste Fazil Say n'en finissent pas. La basilique Sainte-Sophie va sans doute redevenir une mosquée.
Les fantômes de la Grèce antique hantent le musée d’archéologie d’Istanbul.






dimanche 29 septembre 2013

La lumière est à gauche


C'étaient les dernières années du 16ème siècle à Rome. Un peintre de 25 ans venu de la région de Milan, Michelangelo Merisi, connaissait un succès considérable en bouleversant les codes de la peinture de son temps. On le surnommait Le Caravage.

Avant lui la peinture était faite de douceur, d'onctueuses et multicolores délicatesses. La lumière qui illuminait les sujets était d'une source idéale, celle de l'esprit. C'était la Renaissance. L'Homme était redevenu la mesure de toutes choses. Son avenir était rayonnant. Le Maniérisme qui lui succédait, en déformant l'espace et les mouvements, avait seulement un peu amolli le tout.
Caravage ne voyait pas la vie ainsi. Il la montra crue, brutale, violente avec du sang et de la saleté. Il plongea la peinture dans un réalisme radical. La lumière ne venait plus de l'humain, elle tombait de l'extérieur de la toile, comme une fatalité, un éblouissement. Et les ombres se transformèrent en ténèbres.

Pour copier ainsi exactement la nature et les effets de la lumière crue sur les corps, sans interpréter ni corriger, il fallait faire poser les modèles sous l'éclairage intense et ponctuel d'une source très localisée, sans réflexion parasite. Et pour représenter des figures en grandeur nature, la toile devait nécessairement être éclairée par la même source, en se débrouillant pour que la main du peintre ne produise pas d'ombre sur le travail en cours.
Toute personne qui a dessiné à la lueur d'une lampe sait cela. Un peintre droitier qui ne veut pas peindre sur l'ombre de sa main choisit la source de la lumière à gauche. Inversement pour un gaucher.
Ce n'est donc pas un effet du hasard si, parmi les 80 à 90 tableaux connus du peintre, seulement cinq ou six sont éclairés par la droite, comme l'Enterrement de Santa Lucia de 1608, actuellement dans l'église homonyme de Syracuse en Sicile (voir l'illustration). Tous les autres sont éclairés par la gauche. Le plus souvent en haut à gauche.

On peut en dire autant de la plupart des suiveurs de Caravage, Valentin de Boulogne, Georges de La Tour dans ses tableaux diurnes, Vermeer dont la fenêtre est toujours placée à gauche... Et ainsi de suite, pour 85% des peintres avant la découverte de l’éclairage électrique, probablement, puisque les sites consacrés aux gauchers estiment qu'ils représentent 15% de la population.

Caravage était donc droitier. Cela n'a bien sûr aucun intérêt. D'autant que cela ne répond pas à la question des circonstances pratiques de création de ses rares toiles « gauchères ».

Le 28 mai 1606, il tuait un milicien en duel à l'épée, qu'il portait sans doute à gauche. Condamné à mort, il fuyait Rome.

mercredi 23 janvier 2013

Histoire sans paroles (4)

Briare, décembre 2012


« Perronnet, de Nancy, l'a échappé belle. Il rentrait. Sautant par la fenêtre, son père, Arsène, vint s'abîmer à ses pieds. »
Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, 735ème sur 1210.


dimanche 8 avril 2012

Envies de Venise (1 de 4)

Tout à coup, au bout d'une de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je n'eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner cette importance, ni même trouver une place, s'étendait devant moi entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C'était un de ces ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès caché dans un entrecroisement de ruelles, comme ces palais de contes orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit par croire qu'il n'est allé qu'en rêve.
Marcel Proust
La fugitive (Albertine disparue), chapitre 2, séjour à Venise.

Tout a été dit sur Venise. Cinq-cents millions de fois, si on croit un célèbre moteur de recherche (et si on inclut les pages en langue étrangère). Tout a été dit, même jusqu'au dégoût (qu'on se rappelle le guide des toilettes de la ville).
Mais que faire contre une obsession ? La satisfaire. Alors le mois sera consacré à des vues de Venise, sans commentaires.



LES OMBRES



vendredi 23 juillet 2010

La vie des cimetières (31)


... Mais le silence en sait plus sur nous que nous-mêmes,
Il nous plaint à part soi de n'être que vivants,
Toujours près de périr, fragiles, il nous aime

Puisque nous finirons par être ses enfants
.

Jules Supervielle

Extrait de «Bonne garde», dans «La fable du monde», 1938.


samedi 10 juillet 2010

Nuageux avec risques de pluie

Se trouver précisément sur la fine bande de quelques dizaines de kilomètres que parcourt sur Terre l'ombre de la Lune au moment d'une éclipse totale du Soleil est certainement un des spectacles les plus impressionnants pour un être vivant, même dépourvu d'imagination.
En plein jour, au cœur d'une soudaine pénombre apparait dans un ciel étoilé un gigantesque trou noir cerclé d'un anneau de lumière, toute vie est suspendue pendant plusieurs minutes comme si les astres s'arrêtaient. Le spectateur se sent impliqué dans quelque chose d'immense, de cosmique, comme l'écolier devant la baleine du muséum d'histoire naturelle, ou l'usager qui voit arriver l'autobus.

Et le véritable chasseur d'éclipses ne peut pas le rater quand l'évènement, déjà rare, se produit de surcroit sur un des lieux les plus mythiques de la planète, sur l'ilot le plus isolé de l'océan Pacifique où d'immenses têtes de pierre alignées regardent passer les nébulosités subtropicales et les touristes égarés, aux antipodes.
D'ailleurs vous êtes peut-être déjà en route, rampant épuisé et déshydraté sur les graviers du désert d'Atacama, maudissant le voyagiste qui vous a fait croire qu'une expédition si exceptionnelle se méritait et se rentabilisait en vous faisant crapahuter dix jours durant dans les endroits les plus inhospitaliers des alentours, pour justifier les 7500 euros qui endetteront vos prochaines années. Mais vous résistez à toutes ces humiliations, parce que vous savez que le miracle systématique se produira demain, 11 juillet 2010, entre 20h08'48" et 20h13'35" en temps universel (1). Soyez ponctuel, la mécanique céleste n'attend pas (2).

Au cas où la petite note en bas de page vous aurait échappé, sur le contrat du voyagiste, rappelons que les conditions météorologiques en cette période de l'année sur l'ile de Pâques ne sont pas vraiment propices, et qu'il y a près de deux malchances sur trois pour que les nuages et la pluie fassent chavirer votre rendez-vous astronomique et solaire (3). La météo annonce pour demain des risques de pluie.
Déjà, une masse nuageuse se profile (4).

Ceci n'est pas une éclipse, bien que les couleurs en soient très proches. Ceci n'est pas une baleine non plus. Peut-être un autobus.


***

1. 14h08 en heure locale, 22h08 en heure française.
2. Il faudra attendre sept ans, le 21 aout 2017, la prochaine éclipse qui ne passera pas en plein milieu des océans. Elle dessinera son pinceau d'ombre sur toute la longueur des États-unis, d'ouest en est. Et la suivante la croisera du sud au nord-est, le 8 avril 2024 seulement.
3. Pour mémoire, vivre une éclipse totale sous les nuages c'est un peu comme écouter des commentaires radiophoniques sur un spectacle qu'on ne verra pas.
4.
Le deux liens conduisent, le premier vers une vue par satellite actualisée du Pacifique centrée sur l'ile de Pâques et le second vers le bulletin météo actuel de l'ile, au moment de votre consultation.

samedi 27 juin 2009

M. Lewis parmi les ombres

Martin Lewis, graveur, illustrateur, peintre.

1881, Castelmaine, Victoria, Australie
1962, New York city, États-unis.

M. Lewis, Late traveler 1949 (pointe sèche, 31x42cm)Quelques repères : bohème, il émigre aux États-unis en 1900, à New York en 1909. Il fait un séjour en Angleterre en 1910, où il rencontre Whistler et Seymour Haden. En 1915, il grave ses premières œuvres personnelles et enseigne la gravure à Edward Hopper. Il fait un long voyage au Japon en 1920. Ses vues du Japon et ses nocturnes de New York se vendent assez bien entre 1925 et 1935. Puis il est vite oublié. Le catalogue de ses gravures comprend 148 numéros.

Que dire du style de Lewis ? Il suffit de regarder. Son sens incomparable de la composition, ses effets de lumière si variés et nuancés, et ces ombres qui s'infiltrent partout.

M. Lewis, Tree Manhattan 1930 (pointe sèche, 41x33cm), détail.Lewis est sans doute un des plus grands graveurs, et un des plus méconnus (1). De son vivant déjà, il avait rejoint les silhouettes anonymes qu'il dessinait parmi les ombres. Un blogueur nostalgique l'en sort parfois, momentanément, quand il le redécouvre dans quelque site américain, eldorado des dénicheurs (2).


(1) Le site de l'Art Students League de New York où il a été professeur de 1944 à 1951 ne le cite même pas dans les nombreux artistes dénombrés dans son historique.

(2) Le site du Detroit Institute of Arts propose près de 200 reproductions qui peuvent toutes être détaillées au moyen d'un zoom, et le site du Smithonian American Art Museum présente 20 des plus belles gravures de Lewis en splendides reproductions de grand format.

Mise à jour le 22.07.2023 : Évidemment, après 14 années, on peut se douter que les liens vers les reproductions ne fonctionnent plus. L'outil de recherche du musée de Detroit étant déficient, cherchez exactement le texte "Martin Lewis, American, 1881-1962" (avec les guillemets) à cette adresse, et commencez la visite par les dernières pages trouvées.

Montage d'ombres et de silhouettes extraites de gravures de Martin Lewis

dimanche 4 mars 2007

Aristote m'a déçu !

Un grand événement astronomique doit toujours être accompagné de son explication scientifique si on veut éviter de tomber dans les aberrations de l'irrationnel et les affres de la croyance. Alors, cette nuit, pour comprendre le fonctionnement de l'éclipse totale de lune (qui promettait d'être elle-même éclipsée par la couverture nuageuse) je me suis décidé à lire ce que le grand Aristote en disait.

22h40 - un commencement difficile derrière les nuages

Je passe pudiquement sur l'épisode où il affirme que l'éclipse est causée par la terre, sphérique, qui s'interpose entre le soleil et la lune. Je laisse à de plus compétents le soin de discuter ce point.

01h18 - les nuages sont partis. mais trop tard pour l'éclipse totale

J'en arrive à la cause de ma déception, en citant un passage un peu obscur de son traité du ciel: "Un tremblement de terre coïncide parfois avec une éclipse de lune. Quand la lumière et la chaleur du soleil quittent l'air, le vent causé par le refroidissement de la lune qui approche du point de l'éclipse retourne dans la terre et génére ainsi le tremblement de terre."

02h26 - la pleine lune où s'accroche un petit reste d'ombre

C'était hier ma dixième éclipse de lune, et aucune n'avait jamais été accompagnée d'un tremblement de terre. J'attendais beaucoup de cette dernière, mais rien n'advint. Pas la plus petite vibration. Le silence. On en vient à se demander comment Aristote peut être considéré comme le fondateur de la pensée et de la science occidentales.

***
Je n'ai pas trouvé de traduction française numérique du Traité du ciel d'Aristote, alors le lien eDonkey suivant pointe vers une traduction anglaise: ed2k://|file|Aristotle - On The Heavens.txt|231136|FCDDC3C34A7E9F9404BA6F29554EA189|/

Mise à jour (07.03.2009) : Philippe Remacle a récemment ajouté, dans sa phénoménale mine des auteurs grecs et latins, une traduction intégrale en français du Traité du ciel d'Aristote.