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mercredi 5 avril 2023

Le tirebouchon de Vitruve (épisode 1 de 2)

Léonard de Vinci, étude anatomique sur le vol humain
(voir le commentaire plus bas)


C’est un fait maintenant reconnu, le Dieu (ou la Nature diront les sceptiques, mais c’est la même chose) a créé la banane pour qu’elle s’adapte parfaitement au nombre de phalanges de la main de l’Homme, afin qu’il puisse la saisir fermement, rompre sans effort son extrémité dont la résistance a été soigneusement calculée (c’est une des constantes fondamentales de l’univers), et déployer harmonieusement les pans de l’épluchure autour de ses phalanges. Ce réglage fin de la banane était rendu nécessaire par la précision avec laquelle le Dieu avait ajusté les proportions de l’Homme même, son chef-d’œuvre.

En effet il y a 2500 ans le sculpteur Polyclète découvrait les proportions du corps humain idéal, confirmées 500 ans plus tard par l’architecte romain Vitruve qui en détaillera les valeurs au complet dans son traité De Architectura.
1500 ans plus tard Taccola (Mariano di Jacopo), ingénieur italien, les illustrera en dessinant l’Homme dans un carré inscrit exactement dans un cercle.
Ce que constate cette inflexible tradition, c’est que le sexe de l’Homme - ou le nombril comme on le verra pour une certaine mouvance - se trouve pile au milieu d’un carré qui s’inscrit précisément dans un cercle, et que les proportions entre les différentes parties de l’Homme, tête, buste, bras, main, doigt, et… le reste, sont très rigoureusement combinées, non seulement pour un fonctionnement optimal, mais surtout pour faire de l’Homme le centre du monde et la mesure de toute chose.

Quelques décennies plus tard, héritier de cette tradition millénaire, Léonard de Vinci, s’inspirant du dessin de Taccola et recopiant scrupuleusement les valeurs des proportions de Vitruve, faisait de tout cela un dessin ne respectant pas lesdites proportions mais appelé communément "l’Homme de Vitruve", jalousement caché aujourd’hui dans les réserves du musée de l’Académie à Venise et rendu visible seulement dans une médiocre reproduction
Mais, alors que Taccola avait dû, à la manière de Procuste, faire dépasser la tête et les pieds du carré pour les accorder au cercle, le génial inventeur toscan évita la décollation en abaissant le carré qui tombe désormais un peu au jugé dans le cercle. Néanmoins le sexe de l’Homme est toujours précisément au milieu du carré, et c’est le nombril qui vient alors se placer au centre du cercle. Ainsi, après Léonard, l’Homme aura désormais deux centres, concept original, reconnaissons-le, mais c’était l’effervescence intellectuelle de la Renaissance.

Illustration : Dans sa lancée, persuadé que l’homme fonctionne comme une machine, Léonard mettait ses théories à l’épreuve en réalisant dit-on des expériences mécaniques de vol humain assisté. Il échoua, comme d’habitude, mais inventa tout de même à cette occasion le tirebouchon, qui s’inscrit également dans un carré et à peu près dans un cercle (notre illustration originale est une reconstitution fidèle d'après les dessins du maitre dans le fameux "codex à rondelles").

Ce croquis d’un homme emboité au chaussepied dans des formes géométriques, opinion de Léonard sur le monde, deviendra inexplicablement, à partir de sa redécouverte après 300 ans, mais surtout depuis 1965, plus qu’un dessin, une icône de notre civilisation.
Inexplicablement, vraiment ?
En 1965 la société Manpower, pourvoyeuse de ressources humaines temporaires, le choisissait comme logo et en inondait la planète pour les 40 ans à venir.


mardi 28 septembre 2021

Français, encore un effort…

« Français, je vous le répète, l’Europe attend de vous d’être à la fois délivrée du sceptre et de l’encensoir […] Encore un effort ; puisque vous travaillez à détruire tous les préjugés, n’en laissez subsister aucun […] pulvérisons à jamais les idoles […] nous ne voulons plus d’un dieu sans étendue et qui pourtant remplit tout de son immensité, d’un être souverainement bon et qui ne fait que des mécontents […] »

Parmi les conseils que le marquis Donatien de Sade prodiguait aux Français en 1795 dans « La philosophie dans le boudoir - Dialogues destinés à l'éducation des jeunes demoiselles », ceux qui fustigeaient les religions étaient sans équivoque.  
Mais assourdis par les délires de brutalité érotomane de l’auteur, et la rareté des éditions longtemps clandestines, ces conseils ont été largement ignorés.
On le constate 226 ans plus tard ; malgré un effort évident, près de la moitié des Français sont encore croyants. C’est ce qu’affirme un récent sondage.

Plus ou moins régulièrement, quand l’actualité se calme ou se répète trop et que les organismes de sondage s’ennuient, paraissent des chiffres sans intérêt sur lesquels se précipitent mollement les grands médias ou les blogs en manque d’inspiration. En ce début d’automne, c’est la croyance des Français en Dieu (la majuscule de Dieu vient des rédacteurs du rapport et des médias respectueux). 

En 10 ans, les non croyants en France seraient donc devenus majoritaires, passant de 44 à 51% des sondés (page 12 du rapport). Si la tendance reste linéaire le pays ne croira plus en dieu en 2091 exactement. Les pessimistes objecteront que les Français, s’il en reste alors, seront surtout concentrés sur les oracles de la météo nationale et la courbe des températures.

Le Dieu incarné de la religion chrétienne, pétrifié en pierre calcaire cette fois par Michel-Pascal en 1856 sur le tympan externe de la basilique de Vézelay, dans un pastiche assez élégant du style roman sous la direction de Viollet-le-Duc.
 

En réalité, le rapport du sondage d’opinion présente, en préambule page 3, le degré de confiance qu’on peut lui accorder, en raison du nombre d’individus sondés, soit 1018. Et là où les médias annoncent 51% de mécréants, il faut comprendre un nombre compris entre 48% et 54% des Français ne croient pas, ou encore un nombre compris entre 46% et 52% des Français croient. La différence est subtile. Imaginez la même fourchette d’imprécision dans les prévisions d’un sujet moins futile !
 
Et le rapport illustre cet à-peu-près dès la page 5, dans un tableau relatif à la fréquence des discussions sur la religion. Dans une opération périlleuse, le sondage additionne 7 à 29 et trouve résolument 38, ce qui implique que pour l'institut de sondage 38 + 64 = 100, à 2% près, ce qui reste inférieur à la marge d'erreur autorisée.
Évidemment, ce genre d’approximation trouble la confiance. 
Et finalement, la seule certitude qui résultera de ce sujet d'automne frelaté et creux, c’est qu’en France aujourd’hui, exactement 519 personnes ne croient en aucun dieu et très précisément 499 croient. Ce sont les seules données obtenues sans biais, directement à la source. Reste à en interroger encore 57 millions de plus de 18 ans (car les mineurs ont été exclus). 

Notons enfin que dans le même sondage, décidément très inspiré, on estime page 19 que 18,5 à 23,5% des Français ont ressenti l’éveil d’un sentiment religieux ou d’une fibre spirituelle devant le spectacle de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame à Paris en avril 2019. 
Admettons, mais rappelons que cette exaltation qu’on croit métaphysique se produit également quand l’équipe nationale de football enlève une victoire déterminante ou quand l’armée défile au pas cadencé sur une grande avenue ; on se met à imaginer qu’existent réellement des entités abstraites comme la nation ou la patrie. C’est un phénomène grégaire assez commun propre à l’espèce humaine.
 

samedi 29 décembre 2018

Le saviez-vous ? (Vermeer révélé)


Vermeer, détail de La laitière (Rijksmuseum Amsterdam)

Avertissement : tous les textes en italique sont des citations. 
Saviez-vous que tous les tableaux réalisés par Vermeer ne représentent même pas, en surface, un seul tableau de Rembrandt, la « Ronde de nuit », qu’il a réalisée en à peine quelques mois, parmi des centaines d’autres peintures ?
On imagine le brave Vermeer, ce paresseux, avec son petit pinceau fin, tirant la langue pour essayer de faire un rebord de fenêtre bien rectiligne, sans déborder, pendant que Rembrandt distribue des taches de lumière jaune à tour de bras et en met un peu partout en dehors de la toile, dans tout l’appartement, au grand dam de madame Rembrandt, ce qui est cependant la bonne méthode, la productivité, pour ne pas devenir un peintre oublié, comme l'a été Vermeer pendant plus de deux siècles.

Vermeer, détail de Femme écrivant une lettre (Washington NGA)

Saviez-vous que la « Femme écrivant une lettre », de Vermeer, a parcouru, en expositions internationales, plus de 250 000 km autour de la Terre, soit la moitié de la distance à la Lune (1), alors que ce fainéant de Vermeer n’est sorti qu’une fois de Delft, de toute sa vie, pour aller à Amsterdam, soit un trajet en bus de 109 kilomètres (aller et retour par Flixbus pour 4,99€, on le suppose) ?

Saviez-vous que le rapport du nombre de femmes sur le nombre d’hommes figurés dans les tableaux de Vermeer est quatre fois supérieur à celui de la moyenne chez les peintres de la même époque, mais que les femmes ne portent pas d’étiquette sur ses toiles, donc on ne peut pas connaitre leur nom ?

Saviez-vous que, bien qu’il ait agrémenté ses tableaux de tapis couteux de Turquie, d’exquises porcelaines de Chine, de chapeaux de feutre en peau de castor nord-américain d’excellente qualité, le peintre a connu une fin amère, et qu’il a sombré dans la déchéance et le désarroi au point de mourir en à peine un jour et demi ?

Vermeer, détail de Femme au collier de perles (Berlin Gemäldegalerie)

Ces nouvelles sont garanties par les plus grands musées. Vous découvrirez toutes ces merveilleuses précisions dans ce que Google appelait en 2015 « l’Institut culturel » rebaptisé depuis « Google Arts et Culture », et sous-titré « Nourrissez votre cerveau ».

Vous y apprendrez aussi que Vermeer est incontournable, qu’il transcende l’espace et le temps (bien que vieux de plusieurs siècles), qu'il nous invite à oublier nos vies si affairées, et surtout qu’on ne sait pas comment il a fait et qu’on n’en percera jamais le secret. En bref, c’est un peintre mystérieux, ce qui le distingue nettement des autres peintres de son époque, dont on sait encore moins de choses, mais qui seraient sans doute moins mystérieux que Vermeer si l’on s’y intéressait un peu.

Mais vous n’apprendrez pas, par exemple, où est exposé un tableau comme le Géographe. Car la réalité ne se trouve pas dans ce Städel Museum dont on ne prend pas la peine de préciser la ville. Elle est sur les serveurs de Google, en haute définition. C'est là qu'est le Monde. Vialatte disait que Dieu lui-même n’était après tout qu’un dictionnaire Larousse un peu plus complet (La Montagne 22.12.1953). Eh bien nous avons trouvé Dieu. Il (ou Elle) se trouve à cette adresse sur internet sous le pseudonyme de Google Arts et Culture.
Et on remerciera, pour une fois, son envergure commerciale et ses prétentions universalistes pour avoir convaincu les grands musées nationaux, généralement si avaricieux (jusqu'au musée du Louvre), de dévoiler un peu de leurs collections dans une qualité réellement enivrante pour le voyageur immobile.

***
(1) Cette affirmation n'engage que son auteur(e).
 

vendredi 25 août 2017

Nuages (41)

Photo C.C. 10.08.2017 (coordonnées : 49.337362, -0.456652)

Le nuage blanc devint sombre ; 
La mort, comme un brouillard, pleuvait sur eux.
Contre Humbaba, le dieu Soleil fit lever de grandes bourrasques
Vent du sud, aquilon, vent d'est, d'ouest, 
Tornade, tourmente, rafales, ouragan, 
Sirocco et typhon, et blizzard, et tempête et cyclone ;
Treize vents se ruent sur lui, Humbaba, son visage s'assombrit ; 
Il ne peut plus avancer, il ne peut plus reculer,
À la portée des armes de Gilgamesh… 

Extrait du combat cosmique de Gilgamesh contre Humbaba, gardien de la forêt des dieux (Épopée de Gilgamesh, légende mésopotamienne, entre 2500 et 1500 avant notre ère, tablette 5)

dimanche 25 janvier 2015

Pourquoi les tortues ne sont pas cubiques

Au commencement, Dieu a créé les tortues cubiques.
Mais c’était l'hécatombe, dès qu’une tortue faisait un faux pas et se retrouvait sur le dos elle était incapable de se redresser sur ses pattes, se desséchait sur place et mourait.
Après une période de réglages, qui dut être amusante à observer, puisqu'on y voyait gambader des tortues aux formes les plus expérimentales, Dieu finit par trouver la courbure idéale de la carapace qui permit à la tortue, une fois renversée, de se retourner et de retrouver le plus souvent une position décente.

C'est le journal scientifique américain Discover Magazine qui vient de le dire, d’après des mathématiciens terriblement compétents, aidés de calculs horriblement compliqués qui affirment que les tortues terrestres dont les pattes et le cou sont trop courts pour servir de points d’appui ne peuvent se redresser que parce que la courbure du dôme de leur carapace est calculée pour un mouvement de basculement quasi optimal.
Pourquoi quasi ? L’article ne le dit pas, mais on peut imaginer que c’est pour justifier la série de gesticulations éperdues qui agite un temps la tortue avant qu’elle ne recouvre sa dignité.
Suggérons à ces fervents mathématiciens que les tortues dont la courbure était défavorable et qui ne se seront pas retournées n’ont probablement pas pu se reproduire (malgré une position avantageuse pour la chose), entrainant ainsi petit à petit l’extinction de ces lignées à la géométrie inadaptée.

Ce genre de déduction à l’envers fleurit depuis quelques années dans les revues scientifiques. Par exemple, la Lune aurait-elle été un peu déplacée que l’instabilité de l’axe de la Terre n’y aurait pas permis l’éclosion de la vie (ni la formulation d’un tel truisme).
Il en ressort généralement l’impression que tout cela a été calculé et ajusté par une intelligence supérieure dans l’intention narcissique d’être admirée par ses propres créatures.

Tortue expérimentale dans son ascension vers le paradis des tortues ratées (Gênes, musée d’histoire naturelle).

Ces articles sur le réglage « miraculeux » des paramètres de l’Univers rappellent irrésistiblement la célèbre vidéo d’une sorte de prédicateur américain, au début des années 2000, « la banane, cauchemar des athées ».
Cette vidéo fut souvent prise pour une parodie des dogmes théistes tant son argumentaire était dérisoire, alors qu’elle voulait être à l’origine une démonstration de l’existence d’un dieu.
Le pauvre illuminé y constatait que la banane possède le même nombre de faces que l’intérieur de la main humaine a de replis, assurant ainsi une parfaite préhension, que la banane est dotée d’un code de couleurs permettant de la consommer sans erreur, vert pour bientôt mangeable, jaune pour consommable, noir pour gâtée, qu’elle est munie d’une excroissance en haut exactement conçue pour l’ouvrir et en déployer la peau aisément autour des doigts sans se salir, et ainsi de suite. Il en concluait que seul un être supérieurement intelligent pouvait l’avoir conçue ainsi.

La réfutation de ces inepties sur Wikipedia est savoureuse (malheureusement en anglais). Elle montre une banane à l’état naturel avant qu’elle n’ait été domestiquée et métamorphosée par quelques millénaires de culture humaine ; et cette banane sauvage ne possède aucune des propriétés qui en font, d’après le brave catéchiste, la création d’un dieu suprêmement intelligent.

À l’évidence les propriétés de notre monde font qu’il peut exister. En logique cela s’appelle une tautologie. Et l’ajustement des valeurs de ses paramètres ne prouve rien de plus. Réglé différemment, il existerait différemment et les tortues seraient peut-être cubiques avec des pattes sur tous les côtés.

Ou peut-être n’existerait-il pas, ni la question de son existence.

samedi 17 mars 2012

Nouvelles du monde en vrac

Tandis que, langue pendante et remuant la queue, les Français sont essentiellement affairés à se choisir un nouveau maitre, des évènements fondamentaux s'obstinent à survenir, un peu n'importe où, et ils sont parfois le résultat d'erreurs humaines.

En Allemagne, la nation est en deuil. Til, le petit lapin né sans oreilles, devait être exhibé lors d'une conférence de presse. L'homme de l'art venu le filmer lui a marché dessus par erreur. Il sera certainement empaillé. La Fontaine ou Anouilh en auraient fait une fable.


En Suisse, au Centre de Recherche Nucléaire, une connexion mal fichue entre le système de positionnement et un ordinateur était responsable de ce qui aurait pu être un bouleversement scientifique. Des neutrinos dépassaient la vitesse de la lumière dans le vide
. Albert Einstein aux orties. Finalement les scientifiques reconnaissent timidement l'erreur, compensée en partie, disent-ils, par une autre erreur, histoire de faire encore de longues vérifications, le temps d'oublier cette étourderie.

En Suède, où la liberté de penser est vénérée, on officialise les religions à la pelle. Paganisme, Christianisme, Scientologie sont des religions officiellement reconnues avec une vingtaine d'autres. Elles acquièrent ainsi respectabilité, protection juridique, avantages fiscaux, subventions.
Considérant, avec la science contemporaine, que la vie n'existe que par un processus de reproduction de l'information (l'ADN) et en concluant que l'information est sacrée et la copie un sacrement, une nouvelle religion, l'église missionnaire du Kopimisme, vient d'obtenir de l'administration suédoise le statut de religion officielle.La nouvelle religion nie toute filiation avec le Parti Pirate suédois dont elle partage néanmoins les idéaux. Le sens de la vie est de copier, mixer éventuellement, et distribuer librement l'information. C'est son Credo. Kopimisme vient de l'anglais «Copy me - Copiez-moi» (*).

On le voit, l'actualité ne manque pas d'éventualités qui se sont réalisées.


Toute religion est admise en Suède, mais il faut un nombre minimum d’adhérents pour devenir un culte certifié. On ne dénombre pas encore assez d'adorateurs du crabe géant, qui n'a pourtant pas démérité. Contrairement aux prophètes des religions monothéistes, on le trouve dans tous les musées d'histoire naturelle. Ici dans celui de Gênes en Italie.

***
(*) Ce Glob est Plat qui milite depuis des années pour la diffusion libre de l'information ajoute à son habituel message de reproduction autorisée (colonne de droite) la marque de son respect pour cette nouvelle religion, en reproduisant (vaguement) son logo.

samedi 18 février 2012

L'âge de la pierre

Imaginez une planète où la nature a été beaucoup plus généreuse que sur la plupart des autres planètes. Où elle s'est assoupie mollement sous la caresse des vagues de l'océan, durant des milliards d'années, si bien que la vie, et même une sorte d'intelligence, ont eu le temps d'expérimenter, de s'épanouir, de croitre. Imaginez partout des fleurs en sucre, des oiseaux, des lacs de miel, des mers de lait d'amandes.

Imaginez sur cette planète un pays producteur de sirop d'érable, où tout le monde croit au Père Noël et pense qu'il est à l'origine de tous ces bienfaits. Un pays où quelques uns savent que ça n'est qu'une farce absurde destinée à endoctriner et asservir les faibles et les ignorants. Un pays qui cache ses femmes (et parfois les lapide) car leur beauté est l'œuvre du Père Fouettard.

Imaginez dans ce pays un poète naïf qui soudain exprime sur les murs de la ville des doutes (tièdes et plutôt révérencieux) sur le Père Noël. Imaginez alors la réaction de tous ces cerveaux vidés par des siècles de lessivage, quand craignant pour ses privilèges, un triste clown télédiffusé et pleurnichard les menace de la vengeance du Père Fouettard s'ils ne décapitent pas immédiatement le jeune renégat.

Imaginez enfin le silence de la planète entière, qui ne croit pas nécessairement au même Père Noël, et qui calcule que sauver la tête d'un pauvre incrédule ne vaut pas le risque de perdre les flots quotidiens de ce sirop d'érable qui adoucit tant de maux.

Vous jugeriez sans doute cette Humanité indigne de la terre qui l'a créée et juste bonne à retourner à l'âge de la pierre d'où son esprit pesant et superstitieux n'est jamais sorti.

Heureusement, tout cela n'existe pas.


Tuez tous les artistes, Venise janvier 2010

jeudi 5 mai 2011

Un pape est mort

Dieu est mort mais la croyance se porte bien. C'est qu'elle n'a pas besoin de support, ou si peu. Il suffit de croire pour croire. Et puis comme avec toutes les affections humaines, amour ou haine, la croyance peut se fixer sur n'importe quoi. Le principe est d'accepter les choses les plus invraisemblables pour échapper au réel. Le besoin de merveilleux est universel, et c'est une maladie contagieuse, voyez comme elle se propage.

Prenez un fait inexpliqué par la science (la mode est plutôt aux guérisons inespérées, qui marquent les esprits, sont faciles à falsifier, et adviennent même parfois). La pauvre sœur Marie Simon-Pierre, religieuse, tremblait de tout son corps, atteinte de la maladie de Parkinson. Elle fut soudain guérie, deux mois seulement après la mort, par le même mal, du pape Jean-Paul 2.
Un aréopage de savants croyants (oui ça existe, c'est un oxymore, une erreur de la nature), décréta que l'évènement était un miracle. Puis, en scientifiques sincères, ils en attribuèrent la paternité à Jean-Paul 2, qui se décomposait tranquillement, à Rome, au fond de sa crypte. Or un pape mort qui fait un miracle a droit à une promotion, la Béatification. Pour deux miracles il aurait obtenu la Sanctification. Mais être béat (ou bienheureux), c'est déjà bien.

Et cela occasionna une pompeuse cérémonie, qui se déroula le dimanche 1er mai.

Elle a fait venir à Rome un million de fanatiques, et quantités de politiques dont le Gouvernement de la France, bien connue pour sa laïcité. Passons pudiquement sur l'aubaine financière (1) de ces festivités. On vous remonte de votre caveau humide. On vous présente la brave religieuse que vous avez miraculée (vous la recevez assez froidement). Elle brandit alors un flacon conservé de votre sang à la foule qui crie de vous sanctifier sur place. Puis un million d'adorateurs défilent devant votre cadavre.
Vous serez désormais fêté le 22 octobre sur les calendriers de la poste.

Au même moment le président des États-Unis annonce au monde la suppression définitive, quelque part en pleine mer, du diable en personne, le terroriste Usama Bin Laden, pape obscur d'une autre religion.

Le vieux pape, au fond de son tombeau, apprend qu'il sera béatifié. Le fauteuil est signé LaurieS. Le chapeau n'est pas très catholique, mais on ne contredit pas les dernières volontés d'un pape.

***
1. Pour participer à la prospérité pontificale, cliquez sur le drapeau français, puis sur le bouton à gauche «Dons pour la cause».


vendredi 13 novembre 2009

Nuages (19)

Un peu de tourisme.

Jadis florissante, fondée probablement par les grecs, habitée par les romains, byzantine et fortifiée au moyen-âge, un peu sarrasine, normande pendant quelques siècles, puis longtemps aragonaise, épisodiquement française et finalement italienne en 1861, la petite ville de Gerace (prononcez djératché), en calabre, ne voit plus passer, depuis, que deux ou trois touristes, en été, et quelques nuages, parfois.

Le site de Gerace. Au fond, la ville sur sa falaise.


L'église San Martino, délaissée, et l'intérieur de la cathédrale normande.


Dans un coin de la cathédrale, un dieu agonisant au fond d'un aquarium. L'effet liquide est une illusion d'optique.

Au cœur de la cathédrale, les restes d'une fresque pieusement conservés. On ne sait pas précisément ce qu'ils représentent. un jeu de bataille navale ?




Un des nombreux belvédères aménagés par la municipalité.

dimanche 4 octobre 2009

L'athéisme n'existe pas

Depuis maintenant sept ans reviennent chaque été les réjouissances hédonistes (1) du mois d'aout. Pendant tout le mois, chaque jour de la semaine un peu avant 18 heures, on s'installe confortablement au fond du jardin, à l'ombre, pour écouter Michel Onfray, sur les ondes radiophoniques de France-Culture. Il nous raconte les récits merveilleux d'un monde idéal où on peut remettre en cause ce qu'affirment parents et professeurs, ne pas aimer le travail, ou désirer la femme de son voisin (ou le mari de sa voisine, ou toute autre combinaison).

Il appelle ça une «contre-histoire de la philosophie» mais on sent bien que c'est notre véritable histoire, et qu'il est comme un frère instruit qui nous relate la vie de vieux oncles éloignés et savants. On ressent de l'affection pour ces ancêtres qui ont pensé, longtemps avant nous, qu'il n'y a rien au-delà de la réalité, et qu'être matérialiste n'est pas une maladie honteuse mais plutôt la manifestation d'une certaine lucidité.
Et parce qu'au fond du jardin flotte pendant une heure un air de liberté, on oublie les tics de langage du narrateur, ses hapax, ses oxymores et cette manie de truffer son discours de mots en «...isme» et de qualificatifs en «...iste».

Mais il y a un hic dans ce tableau idyllique, car Michel Onfray est atteint d'une maladie grave : il est athée. Et il a écrit des pages et des pages, des conférences, des traités sur cet athéisme.


Naples, deux points de vue sur la religion : la Vierge au néon, preuve incontestable de l'existence de l'électricité, et un graffiti subversif dont le personnage s'exclame «Arrêtez la plaisanterie, enlevez le bandeau et rendez-moi mon cerveau!»

Or qu'est-ce qu'être athée ? Étymologiquement c'est être sans dieu (avec le «a» privatif). Comme l'anorexique a perdu le désir de nourriture, l'athée a perdu Dieu. On frémit. L'athéisme est donc une maladie de l'absence, comme l'anémie, l'achondroplasie, l'agénésie, l'anencéphalie. Mais si on peut comprendre et constater facilement l'absence d'une fonction vitale, d'un membre, d'un cerveau, on a plus de mal à se représenter l'absence de quelque chose qui n'existe pas.

Simple question de logique direz-vous. Les croyants, incapables de démontrer ce qu'ils affirment autrement que par un vent de rhétorique, ont souvent exigé de leurs contradicteurs qu'ils produisent la preuve du contraire, et on sait que la torture parvient à résoudre bien des problèmes de logique.
Il serait judicieux, afin d'éviter ces incohérences et ces dérèglements, de nommer asensés, aréalistes, ou alucides les porteurs d'une croyance quelconque, car ils ont perdu l'usage d'une partie de leur raisonnement. Ce sont les vrais malades, ils souffrent d'un dysfonctionnement psychophysiologique comme l'atteste wikipedia qui ne ment jamais. Mais n'accablons pas ces pauvres gens qui ont besoin de jolies légendes (2) pour supporter la réalité. Le qualificatif «croyant» leur convient. Clair et explicite.

La croyance est la valeur par défaut parce que l'autorité de quelques-uns sur tous les autres est également une valeur par défaut des sociétés humaines. L'une et l'autre, croyance et pouvoir, ont probablement la même origine. Croire c'est se soumettre.
Mais dans le monde réfléchi et réaliste de Démocrite, d'Épicure, de Spinoza et de Nietzsche, les athées sont les gens normaux et l'athéisme est un mot vide de sens. Et la véritable magie de ce monde, plus belle que toutes les chimères de toutes les religions, c'est que les paroles bienfaisantes de Michel Onfray parviennent au fond du jardin sur des ondes invisibles qui ont traversé l'espace et le temps, comme par miracle.

***
(1) Rappelons que le véritable hédonisme n'est pas la recherche sans frein du plaisir mais une philosophie plus frugale qui poursuit le bien-être dans l'évitement de la souffrance, du déplaisir et de l'ennui.
(2) La religion de la Licorne Rose Invisible (et de l'Huitre Violette de la Damnation) possède son Livre Sacré, dont les premiers mots, la Genèse, sont ainsi :
«Au commencement, la réalité créa les cieux et la terre,
Ce qui fut fut, et ce qui ne fut pas ne fut pas,
L'obscurité enveloppa ce que la lumière n'enveloppa pas,
Et ce qui ne fut ni lumière ni obscurité fut Elle, la Licorne Rose...»

mardi 15 juillet 2008

Les perles de l'Encyclopédie (2.2)

Ce qui suit est la fin de la chronique commentant les articles écrits par l'abbé Yvon pour l'Encyclopédie de M. Diderot.

ATHÉES :

Cet article et le suivant sont la quintessence de la production Yvonesque. Il y concentre sa bêtise, sa mauvaise foi, sa rouerie, son venin.
Il commence par démontrer que l'athéisme n'existe pas à l'état naturel, premier élément pour prouver que c'est une perversion. L'historien Strabon et quelques témoignages de voyageurs affirment qu'existeraient des peuples ignorants et stupides vivant comme des bêtes, sans religion; Yvon rejette ces récits comme peu fiables et ajoute que si on a l'impression que tous les chinois sont athées, c'est parce qu'on ne comprend pas le chinois. Puis il démontre que tous les athées sont en réalité des croyants qui simulent: «Il ne saurait assurément y avoir d'athée convaincu de son système; car il faudrait qu'il eût pour cela une démonstration de la non existence de Dieu, ce qui est impossible.».
Enfin il conclut par un interminable sermon moral sur la vertu. La vertu est difficile. Elle n'apporte pas les satisfactions immédiates que procurent le vice et la réalisation de nos désirs réels et imaginaires. La religion imprime un frein à la satisfaction débridée de ces désirs, qui est un ferment du désordre social. Ainsi, les athées sont dangereux pour la société car ils ne croient pas qu'il existe un châtiment perpétuel qui les persuaderait de calmer leurs instincts. C'est le sermon préparatoire à l'appel au meurtre de l'article suivant.

ATHÉISME :

Ici l'abbé se déboutonne allègrement. Abandonnant les règles les plus élémentaires de la logique qu'il professe dans l'encyclopédie, il exige des athées qu'ils prouvent l'inexistence d'un dieu. Admirons la subtilité de l'argumentaire:
«C'est à l'athée à prouver que la notion de Dieu est contradictoire, & qu'il est impossible qu'un tel être existe; quand même nous ne pourrions pas démontrer la possibilité de l'être souverainement parfait, nous serions en droit de demander à l'athée les preuves du contraire; car étant persuadés avec raison que cette idée ne renferme point de contradiction, c'est à lui à nous montrer le contraire; c'est le devoir de celui qui nie d'alléguer ses raisons. Ainsi tout le poids du travail retombe sur l'athée; & celui qui admet un Dieu, peut tranquillement y acquiescer, laissant à son antagoniste le soin d'en démontrer la contradiction. Or, ajoutons-nous, c'est ce dont il ne viendra jamais à bout. En effet, l'assemblage de toutes les réalités, de toutes les perfections dans un seul être doit nécessairement exister, l'existence étant comprise parmi ces réalités: mais il faut renvoyer à l'article Dieu le détail des preuves de son existence
De nombreux auteurs attribuent l'article DIEU à Yvon, malgré l'absence de sa signature. On y retrouve effectivement son style et ses références. Lisez plutôt: «L'existence de Dieu étant une de ces premières vérités qui s'emparent avec force de tout esprit qui pense & qui réfléchit, il semble que les gros volumes qu'on fait pour la prouver, sont inutiles... Pour contenter tous les goûts, je joindrai ici des preuves métaphysiques, historiques & physiques de l'existence de Dieu.». Hélas, ses principaux arguments ont perdu toute pertinence avec les découvertes de l'archéologie et des sciences de l'évolution et de la génétique. Yvon avait même prédit leur invalidation: «Si on prouve que le monde ait existé avant le temps marqué dans cette chronologie, on a raison de rejeter cette histoire». Par Chronologie il entendait celle décrite dans les textes bibliques, qui dataient de 6 à 7000 ans la création de la terre et des humains.

Il continue sa démonstration, juge les systèmes athées trop complexes et difficiles à comprendre comparés à la simplicité de la solution religieuse qui dissout toutes les questions, affirme que l'athéisme avilit et dégrade la nature humaine, et couronne son raisonnement par cette mémorable profession de foi humanitaire:
«L'homme le plus tolérant ne disconviendra pas, que le magistrat n'ait droit de réprimer ceux qui osent professer l'athéisme, & de les faire périr même, s'il ne peut autrement en délivrer la société... Par conséquent le magistrat doit avoir droit de punir, non seulement ceux qui nient l'existence d'une divinité, mais encore ceux qui rendent cette existence inutile, en niant sa providence, ou en prêchant contre son culte, ou qui sont coupables de blasphèmes formels, de profanations, de parjures, ou de jurements prononcés légèrement. La religion est si nécessaire pour le soutien de la société humaine, qu'il est impossible, comme les Païens l'ont reconnu aussi bien que les Chrétiens, que la société subsiste si l'on n'admet une puissance invisible, qui gouverne les affaires du genre humain.»
Tout est dit.



On raconte parfois que les gargouilles représentent les êtres égarés sans le secours de la foi, rejetés par l'église. L'incroyant a donc le choix: périr par la justice humaine suivant les conseils de l'abbé Yvon ou finir pétrifié pendant quelques siècles dans une pose grotesque, comme ces gargouilles de Notre-Dame de l'Épine, en Champagne.

ATOMISME :

Nous finirons un peu plus légèrement cette balade dans les idées de l'abbé Yvon, par la conclusion de son petit article sur l'Atomisme.
«Le tout s'est fait par hasard, le tout se continue, & les espèces se perpétuent les mêmes par hasard; le tout se dissoudra un jour par hasard; tout le système se réduit là. Il serait superflu de s'arrêter à la réfutation de cet amas d'absurdités.»

Vous n'avez pas rêvé. Tout cela a été écrit dans la grande Encyclopédie du siècle des lumières par l'abbé Yvon. Le lecteur qui désirera poursuivre la lecture de ces sophismes et démonstrations fumeuses, dont les raisonnements recueillent encore une étonnante considération auprès de certains athées contemporains, en trouvera la liste complète en suivant ce lien, et je lui conseillerai de débuter par la description des monstrueuses conséquences de l'adultère dans la société.

Enfin au lecteur qui s'exclamera «C'est facile de se moquer des erreurs du passé!», je répondrai «Oui». Et je lui suggérerai de rechercher et corriger lui-même les erreurs du présent, au hasard dans la célébrissime et omniprésente encyclopédie participative Wikipedia, qui en fourmille. Par exemple, l'article sur la ville de Jéricho. Tout le monde connaît le récit biblique du petit air de Louis Armstrong qui, joué sept fois consécutives, fit s'écrouler les murailles millénaires qui protégeaient la ville. Le 2 juillet 2006, ce récit était dans le chapitre Histoire de l'encyclopédie Wikipedia. Le 4 juillet un lecteur plus rigoureux créait un chapitre Mythologie et y déplaçait le récit. Le 10 juillet un lecteur croyant (ou conciliant) remplaçait le titre du chapitre par Récit biblique, solution molle qui a l'avantage de ne plus choquer personne.

samedi 12 juillet 2008

Les perles de l'Encyclopédie (2.1)

Il y eut un temps où la preuve ontologique faisait taire les contradicteurs. Quand Descartes disait «si j'ai en moi l'idée d'un Dieu infini alors que je suis un être fini, c'est nécessairement qu'un Dieu infini existe» Tout le monde le croyait sur parole. Personne n'aurait osé lui opposer que les éléphants roses qu'il voyait lorsqu'il abusait de la bière devaient alors également exister.
Puis avec le siècle des lumières, les grandes questions métaphysiques suscitèrent des argumentaires plus techniques, plus scientifiques, comme dans les articles de l'abbé Yvon pour l'Encyclopédie de M. Diderot. Diderot avait recruté Yvon et quelques autres ecclésiastiques pour rédiger les articles les plus délicats, démarche stratégique à une époque où la religion instituée avait le pouvoir de faire envoyer les incroyants en prison, voire en enfer. Mais la collaboration d'Yvon ne dura que quelques mois et 45 définitions ; il s'arrêta fin 1751 au mot Censure, au moment où, mêlé à l'affaire de Prades, il dut fuir la France, et où les deux premiers volumes de l'Encyclopédie étaient interdits de vente et de détention.

Feuilletons donc un petit florilège des démonstrations lumineuses de l'abbé Yvon dans l'Encyclopédie, qui était destinée à faire rayonner l'esprit français pour l'éternité.

ABDUCTION :

C'est un type de raisonnement logique. Ici Yvon commence fort sa première collaboration alphabétique, en affirmant dans son exemple «Tout ce que Dieu a révélé est très certain; c'est une de ces premières vérités que l'esprit saisit naturellement, sans avoir besoin de preuve.» On remarquera que nombre d'articles de l'encyclopédie dans le domaine de la logique utilisent des exemples avec Dieu, ce qui les rend incompréhensibles, voire absurde aux incroyants. Remarquons également qu'il entend par révélation les choses que la raison naturelle n'enseigne pas et qui ont été dévoilées par Dieu à ses prophètes et consignées dans la Bible. On retrouvera régulièrement cet «argument» chez Yvon.

ACATALEPSIE :

C'est un article sans intérêt particulier d'Yvon et Diderot, mais qui renvoie vers l'article anonyme PROBABILITÉ, qui est un délice de lecture, influencé par l'esprit d'Yvon, où on apprend que les lois de la nature sont de pure convenance et que Celui qui les a établies peut les éteindre le soir quand il se couche. «Nous savons que Dieu a établi lui-même les lois de la nature, qu'il est constant dans l'observation de ces lois; ainsi l'esprit répugne à croire qu'elles puissent être violées. Cependant nous savons aussi que celui qui les a établies a le pouvoir de les suspendre; qu'elles ne sont pas d'une nécessité absolue, mais seulement de convenance. Ainsi nous ne devons pas absolument refuser notre confiance aux témoins ou aux preuves extérieures du contraire.»

Sur ce cliché d'une statue perchée sur une cimaise de la cathédrale de Reims, pris au moment précis où Dieu avait la tête ailleurs et suspendait momentanément les lois de la nature, on reconnaîtra peut-être un éléphant qui a pu servir à prouver sinon l'existence de Dieu, au moins celle des éléphants.

AGIR :

L'article est amusant. Il utilise presque 1800 mots pour expliquer qu'il ne sait pas définir le mot «Agir», s'embourbe dans une tentative d'associer les actions de l'âme et de Dieu à des effets dans le monde réel, pour conclure sagement «La vraie Philosophie se trouvera fort abrégée, si tous les Philosophes veulent bien, comme moi, s'abstenir de parler de ce qui manifestement est incompréhensible.»

ÂME :

Article étrange. D'abord très historique et scolastique, où pendant de longues pages il réfute les plus grands philosophes (Thalès, Aristote, Épicure, Spinoza, Locke...) pour démontrer que l'âme est immatérielle et immortelle, l'article se termine par un coup de théâtre qui peut faire soupçonner qu'il a été partiellement révisé, peut être par Diderot.

L'abbé commence donc par une longue démonstration décousue sur les divers aspects de la question (l'âme est-elle une qualité ou une substance unique, matérielle, nuageuse ou spirituelle, universelle, éternelle, étendue ou ponctuelle, contient-elle des morceaux de Dieu...), et agrémentée de lumineux éléments de dialectique.
Il apporte par exemple, sur l'immatérialité de l'âme, la preuve qui tue : «L'esprit de l'homme est de sa nature indivisible. Coupez le bras ou la jambe d'un homme, vous ne divisez ni ne diminuez son esprit, il demeure toujours semblable à lui - même, & suffisant à toutes ses opérations comme il était auparavant. Or si l'âme de l'homme ne peut être divisée, il faut nécessairement que ce soit un point, ou que ce ne soit pas un corps... Ce serait une extravagance de dire que l'esprit de l'homme fût un point mathématique, puisque le point mathématique n'existe que dans l'imagination... Puis donc que l'âme de l'homme ne peut être divisée, & que ce n'est ni un atome ni un point mathématique, il s'ensuit manifestement que ce n'est pas un corps.»

Sur la manière dont l'âme interagit avec la matière il se trouve un peu à court d'argument et préfère faire appel à la révélation divine: «Cette dépendance mutuelle du corps & de ce qui pense dans l'homme, est ce qu'on appelle l'union du corps avec l'âme; union que la saine Philosophie & la révélation nous apprennent être uniquement l'effet de la volonté libre du Créateur.»

Puis, à la fin de l'article, survient le retournement.
Après avoir épuisé 20000 mots pour réfuter les philosophes et affirmer sa définition d'une âme immatérielle et immortelle, il termine par la description d'expériences et de constats médicaux qui démontrent l'impact des défauts du cerveau sur les fonctions de l'âme. Cette «conclusion» déconcerte par son humeur noire et désabusée, et sa contradiction avec le reste de l'article: «Voilà donc l'âme installée dans le corps calleux, jusqu'à ce qu'il survienne quelque expérience qui l'en déplace, & qui réduise les Physiologistes dans le cas de ne savoir plus où la mettre. En attendant, considérons combien ses fonctions tiennent à peu de chose; une fibre dérangée; une goutte de sang extravasée; une légère inflammation; une chute; une contusion; & adieu le jugement, la raison, & toute cette pénétration dont les hommes sont si vains.»

Cette scène, sculptée sous un porche latéral de la cathédrale de Reims, illustre cruellement jusqu'où pouvaient aller les différentes expériences conduites par le clergé pour tenter de prouver le bien-fondé des hypothèses sur l'immatérialité et la localisation de l'âme.

Signalons en passant que l'ÂME des bêtes fait l'objet dans l'encyclopédie d'un article distinct sévèrement argumenté (presque 13000 mots) par Yvon en personne, où on découvre un abbé progressiste qui s'oppose courageusement à Descartes et considère que même les bêtes possèdent une âme immatérielle, puis qui s'empêtre dans des justificatifs bancals pour lui nier toute immortalité. «L'immortalité de l'âme des bêtes est une opinion trop choquante & trop ridicule aux yeux de la raison même, quand elle ne serait pas proscrite par une autorité supérieure, pour l'oser soutenir sérieusement.» Il faut lire la suite dans le texte pour savourer le problème de logique soulevé par cette question, et la pirouette habituelle de la révélation divine qu'il utilise pour s'en sortir.

À SUIVRE...

Lecteur qui n'imaginiez pas ainsi l'Esprit des Lumières, vous n'avez encore vu que des frivolités. Vous apprendrez dans notre prochaine parution comment l'abbé Yvon, en vrai progressiste, propose de faire périr une partie de l'humanité, et qu'il l'écrit dans l'Encyclopédie.

vendredi 25 avril 2008

Dieu s'appelle Antoine

Les Athéistes et autres Spinozistes sont bien feintés! Dieu existe. Enfin il a existé. Né en France en 1662, il se prénommait Antoine.

Il ne reste plus grand chose de sa création, quelques œuvres où domine le plus souvent une grande confusion baroque, où se répand un bric-à-brac surchargé. Il s'était spécialisé dans les pesantes allégories bibliques (dont naturellement nombre de scènes avec Jésus) ou guerrières. À peine peut-on trouver un charme un peu fané à ses «jeunes filles jouant aux osselets».

Il était commerçant, dessinateur et peintre, et si on parle encore de lui aujourd'hui, c'est parce qu'il eut la bonne idée de servir les puissants: le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne, Louis 14. C'est pourquoi ses œuvres traînent encore de nos jours dans les galeries du château de Versailles, où on ne les remarque pas parmi les ors et la quincaillerie tape-à-l'œil.



Dieu est mort le soir du 17 octobre 1727.*

Que tout le monde se rassure, il reste encore aujourd'hui quelques Dieu. Il sont très discrets mais on peut tout de même les contacter en cherchant leurs coordonnées dans un annuaire téléphonique. Les pages jaunes en dénombrent déjà une trentaine à Paris, et si on en croit les statistiques, il en naît de plus en plus, surtout dans le nord de la France.

***
* En réalité, je ne connais pas le jour ni le mois de sa mort, la date est donc inventée pour embellir les sonorités de cette phrase. J'espère qu'un lecteur savant nous renseignera sur la date précise, et sur la localisation de la tombe de Dieu.
Dernière minute du 30 avril
: Dieu serait mort, en fait, le 12 avril 1727. Nous devons cette révélation à la sagacité d'un lecteur bien outillé (voir les commentaires ci-dessous).