samedi 27 février 2010

Piette qornichue ilililsbe

Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Nicolas Boileau, L'art poétique, Chant 1.

Viloà qelsuqeu mios, à porops d'nue crihonque de la siére «la vie sde cetmeieirs», dnas un cartomimene sur lse feutas d'harthropoge, nuos mttnoies une licercte au dfei de rusésir à lrie aessz aniésmet un ttxee puqsree ilililsbe.
Le pérocéd n'est pas naouevu. C'est un ménalge de centrèpoterie, d'aamerangme et de doryphorgathise. Il est spoupsé mertron qeu, dnas le glanage éirct, une benon pirate de l'ofornimatin tse linuite à la chionméporsen. Nominanés sand le teetx que vsuo êste en tiran de lier, le baligaulore a été égarexé et des mtos ont été soireenusmont térfarsmons pour remblesser à d'artuse et fiare béruchter le lecture. (Il ets pissbole qu'il stere ecorne neu ou xude featus d'harthropoge.)

Cretinas indecis dnas ctete igame aeesntttt qu'il s'agti du potirart d'nue des sulp cérèbles horïènes de la bielb. On torurave cttee pluscurte sur la culée sud ouste du pnot du ritalo, à envies.

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Mise à jour du 23 mars :
Un mois après la publication de ce billet, et sans la moindre réclamation de lecteurs déconcertés, il est aisé de conclure que personne ne lit plus Ce Glob Est Plat. Aussi pour l'hypothétique lecteur égaré qui tombera un jour sur ces lignes, et afin de le retenir un peu, voici la traduction de cette petite chronique illisible.

Voilà quelques mois, à propos d'une chronique de la série «la vie des cimetières», dans un commentaire sur les fautes d'orthographe, nous mettions une lectrice au défi de réussir à lire assez aisément un texte presque illisible.
le procédé n'est pas nouveau. c'est un mélange de contrepèterie, d'anagramme et de dysorthographie. Il est supposé montrer que, dans le langage écrit, une bonne partie de l'information est inutile à la compréhension. Néanmoins dans le texte que vous êtes en train de lire, le brouillage a été exagéré et des mots ont été sournoisement transformés pour ressembler à d'autres et faire trébucher le lecteur. (Il est possible qu'il reste encore une ou deux fautes d'orthographe).
Certains indices dans cette image attestent qu'il s'agit du portrait d'une des plus célèbres héroïnes de la Bible. On trouvera cette sculpture sur la culée sud ouest du pont du Rialto, à Venise.

dimanche 21 février 2010

La vie des cimetières (27)

Inachevée, par endroits contradictoire, difficile à dater, écrite par un autre d'après certains, réécrite parfois pour la rendre plus cohérente, «La vie de Timon d'Athènes» est un pièce très sombre de (peut-être) William Shakespeare. Le personnage, généreux, probablement par intérêt comme dans toute charité, puis désespéré de l'ingratitude des bénéficiaires, s'exile définitivement et maudit l'humanité.

Le texte foisonne de splendides imprécations misanthropiques, et finit par cette épitaphe sur le tombeau de Timon :
«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse. Ne cherchez pas à savoir mon nom... Que la peste vous dévore tous, misérables humains qui restez après moi!»

La sculpture est de Floriano Bodini (1933-2005) dont on trouve plusieurs œuvres dispersées ici dans le cimetière monumental de Milan.

dimanche 14 février 2010

Aventuriers du troisième millénaire

On dit l'esprit d'aventure envolé depuis belle lurette, et les grandes découvertes déjà toutes réalisées. Mais c'est compter sans les experts comptables. Il suffit de regarder cette affiche promouvant la profession, dénichée dans un aéroport parisien, pour réaliser qu'il subsiste au moins un métier périlleux, fait d'intrépidité et d'équilibre, d'audace et d'aplomb.

En quoi consiste ce métier mystérieux ?
D'après l'image, il s'agit, au moyen d'un téléphone cellulaire, de quelques grands documents imprimés et d'un costume discrètement rayé de se tenir en équilibre orthogonal sur un lampadaire, tout en arborant un air détaché.


Mais l'essentiel n'est pas dans l'apparence, car l'expert comptable est avant tout le technicien des nombres.
Comme l'aurait dit Alexandre Vialatte, les nombres remontent à la plus haute antiquité. Certaines sectes pensaient même qu'ils existaient bien avant le besoin de dénombrer.

De nos jours, on ne pourrait pas vivre sans les nombres, ils animent et étoffent nos phrases les plus banales. Par exemple «Désolé de ce retard, j'ai fait cinq fois le tour du pâté de maisons et finalement je suis garé sur un passage piétons». Ou encore «Ah ça va lui coûter cher à celui-là ! Où est mon carnet de contraventions ?». Notez ici le raffinement. Le nombre n'est pas exprimé directement, mais par un subtil artifice de langage se voit attribuer une valeur floue dont l'ordre de grandeur est pourtant limpide.

On le voit, il fallait bien une profession de spécialistes, flottant au dessus des mortels et des lois de la physique, pour expertiser, réguler et manipuler sans crainte et sans émotion des concepts aussi complexes.

mardi 26 janvier 2010

La vie des cimetières (26)

Alexandre, Pompée, Caïus César, après avoir tant de fois ruiné des cités entières, après avoir massacré un nombre incalculable de cavaliers et de fantassins, ont dû à leur tour, un jour, quitter la vie. Marc-Aurèle, Pensées, Livre 3-3.

« Tous égaux dans la mort ».

Slogan sinistre destiné à faire supporter les inégalités de la vie à ceux qui en souffrent le plus. C'est la propagande des danses macabres, et les penseurs les plus malins s'y sont laissés prendre, tel Marc-Aurèle, ou Ronsard qui ne ratait pas une occasion...

Mais c'est un mensonge. Même les plus humbles cimetières, comme celui de Pentidattilo en Calabre, offrent des conditions de villégiature inégalitaires. Tout le monde n'a pas la vue sur la mer. Les locataires des étages inférieurs auront à se lever pour contempler l'éternité du panorama.

mardi 19 janvier 2010

Guide de la Venise secrète

Pourquoi ce guide ?
Souvent Ce Glob Est Plat s'est plaint (ici ou ) des gardiens français de la culture qui s'approprient des droits sur le bien public, en interdisent les photographies et parfois s'en réservent l'accès. Ces déboires ne sont rien face à ceux du malheureux qui visite Venise, car si les musées français respectent moyennement le quidam, les vénitiens s'en moquent comme de leur premier Carpaccio. Tous leurs musées interdisent la photographie, et on trouve toujours un surveillant zélé pour vous le rappeler en aboyant dans une langue indéchiffrable. Dans ces conditions, il était impensable, sans une image, de réaliser le rêve de tout blog qui se veut cultivé, faire une chronique sur la peinture vénitienne.
Aussi avons-nous demandé à notre reporter, afin de rentabiliser malgré tout les frais engagés, de confectionner le seul guide illustré que les musées vénitiens permettent au blog impécunieux, le guide de leurs toilettes, de leurs lieux d'aisances.
L'amateur averti d'art moderne, le spécialiste de Marcel Duchamp et son urinoir, ou de Piero Manzoni et ses conserves, y trouvera son avantage, et sans conteste un côté pratique. Il y constatera également que le musée le plus désuet n'a pas nécessairement les commodités les moins accueillantes.

Cliquez sur le plan de Venise pour en découvrir tous les détails.


LISTE DES PRINCIPALES CURIOSITÉS
(classées dans l'ordre d'intérêt décroissant)


VAUT LE VOYAGE : Ca' Rezzonico, musée du 18ème siècle vénitien (œuvres (1) de Longhi, Tiepolo, Guardi, Canaletto).
Chaque cabine, spacieuse, propose à l'usager tous les outils nécessaires aux ablutions les plus complètes, et la vétusté relative de l'ensemble ne nuit pas à l'indéniable convivialité des lieux. Enfin, c'est le seul établissement à fournir de l'eau chaude.



VAUT LE DÉTOUR : Collection Pinault, Palais Grassi et bâtiment de la Douane de mer (œuvres de Jake & Dinos Chapman, Fucking Hell, 80 caprices de Goya rectifiés, Murakami, personnages de mangas hypertrophiés, Maurizio Cattelan, trophée de cheval).

D'une propreté engageante mais d'une hygiène qui n'est pas à la hauteur d'une fondation qui se dit moderne (toutes les commandes sont à contact manuel). Notez toutefois la conception bien venue de la balayette brosse, «à la Morandi». Enfin, opportunité dont il convient de profiter sans retenue, c'est le seul service dont l'usage est gratuit dans la visite de cette collection où il faut presque payer pour respirer (2).


INTÉRESSANT : Accademia, Peinture vénitienne du 14 au 18ème (œuvres de Bellini, Giorgione, Carpaccio, Tintoret, Tiepolo, Previtali). L'hygiène générale du lieu et l'ascétisme de l'outillage sont assez peu encourageants, mais certains apprécieront l'atmosphère distante et sans passion, digne des tableaux de Vittore Carpaccio ou de Benedetto Diana.


INTÉRESSANT : Palais des doges, demeure historique des gouvernements de Venise. Spartiates, minimalistes, et désagréables à cause du manque de confort et d'une agressive et persistante odeur d'eau de Javel, les lieux bénéficient cependant d'un cadre unique couvert d'histoire et de toiles du Tintoret (1) et méritent une courte halte.


INTÉRESSANT : Ca' Pesaro, Musée d'art moderne et d'art oriental (œuvres (1) de Morbelli, Khnopff, Medardo Rosso, Caffi, Sorola, Bonnard, Hokusai).
Ensemble d'un abord un peu froid, qui ne manque pas de style mais commence malheureusement à afficher les stigmates du temps.


À ÉVITER : Collection Peggy Guggenheim (œuvres de Magritte, Ernst, Dali, Giacometti, Miro, Duchamp, Kandinsky) et Musée Correr (sorte de musée napoléonien, œuvres (1) de Canova, Antonello, Carpaccio, Bellini, Bissolo).
De ces deux établissements, nous resterons discrets sur les toilettes qu'il sera prudent d'ignorer.


Enfin, le véritable amateur de sanitaires couronnera son voyage dans les toilettes hospitalières de l'Aéroport Marco Polo de Venise où tout est démesuré, le rouleau de papier d'une dimension déconcertante, et où les opérations se font avec un salubre minimum de contacts manuels. Seul l'environnement culturel y est un peu déficient, quoique les plus grandes marques de vêtements, de cosmétiques et d'objets de luxe y rivalisent d'élégance et de chic.
Nous n'illustrerons pas cette étape dans ce guide, afin de préserver, pour le pèlerin blasé, un peu du plaisir de la découverte et la fraicheur de la première impression.

Notez : 7 somptueuses sérigraphies numérotées, imprimées sur papier spécial de luxe double épaisseur molletonnée, représentant le plan de Venise et les plus belles vues de ce guide, sont en vente dans les principaux kiosques et musées de la ville ou auprès de Ce Glob Est Plat (à partir de 699 euros l'unité).


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(1) Sélectionnez le bouton «cerca» pour obtenir la liste complète en italien des œuvres du musée.
(2) À titre de comparaison, les prix d'entrée dans les musées vénitiens se situent entre 6 et 12 euros. Pour visiter cette collection astucieusement partagée dans deux lieux, il faudra débourser 20 euros, sans compter deux fois 3 euros pour les vestiaires (les seuls payants de tout Venise) quasi obligatoires (on vous impose sinon, pour de mystérieux motifs, de tenir votre sac à dos à bout de bras...), sans oublier le prix du transport par vaporetto entre les deux lieux.

lundi 11 janvier 2010

Message promotionnel


Cette ville inoubliable est sans doute la plus visitée au monde, la plus arpentée et la plus photographiée. Elle cache pourtant encore des lieux à découvrir, des sites ténébreux, des recoins secrets qu'on côtoie sans les remarquer.
Et bien Ce Glob Est Plat révèlera tout sur ces endroits mystérieux, leur localisation et leurs particularités, dans un véritable et irremplaçable «Guide de la Venise secrète» à l'occasion de sa chronique à venir.

Alors ébruitez-le autour de vous et connectez-vous la semaine prochaine sur Ce Glob Est Plat. L'inattendu est garanti.

vendredi 1 janvier 2010

Les naufragés de l'information


Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à la détresse d'autrui.
Lucrèce, De la nature des choses, Livre 2.1




Le spectateur de Ce Glob Est Plat qui a jeté sa télévision aux ordures aura raté un moment de jubilation. Un de ces débats qui sont le secret de la télévision de gavage où le public, choisi, applaudit les affirmations les plus imbéciles.
C'était le soir du 18 décembre 2009 sur la télévision publique. Étaient réunis les plus grands penseurs de la République. Le thème : fustiger Internet, parce que c'est l'anarchie et que tout le monde peut y dire n'importe quoi sur tout, sans avoir de carte de presse et sans respecter les règles policées de la bienséance et du renvoi d'ascenseur.
Pour enrichir le débat, le meneur de revue fera deux citations. D'abord Finkielkraut, phare consternant de philosophie «Internet, cette poubelle, ce lieu d'anarchie est en train de contaminer les médias traditionnels civilisés», puis Olivennes, marchand de culture en tube et serviteur des causes bénéficiaires «Internet, le tout-à-l'égout de la démocratie»
Le décor est planté.

Ne détaillons pas la vacuité des argumentaires et la petitesse d'esprit des accusateurs comme des défenseurs, tellement le spectacle en est réjouissant, et conseillons plutôt d'en lire d'abord un compte rendu désopilant et objectif dans le blog de Seb Musset, avant de barboter sans retenue dans la pure réalité. En 20 minutes, tout est dit. Vous y verrez le naufrage accablant des pontifiants penseurs de l'information, ceux qui brandissent les règles mais ne les appliquent pas (1). Vous entendrez ce brouhaha d'agonisants tremblant de perdre (ou même partager) un pouvoir, une parole, usurpés depuis des décennies. Et c'est un spectacle divertissant que de les voir se débattre.

Seul à s'amuser de ce grouillement, Guy Sorman survole le désastre, souriant, calme et conciliant «...et je dis moi que le monde actuel est meilleur que le monde ancien parce que tout le monde a droit à la parole et en dépit des dérapages je me réjouis que toutes les dissidences (puissent) s'exprimer, je trouve ça formidable, en dépit des anecdotes.»
«Tous les médias à un moment donné pensent la même chose, c'est comme ça, c'est un phénomène de société. Dieu merci il y a les bloggueurs et les internautes qui pensent autrement.»
«Le Web est un monde supplémentaire qui ne détruit pas l'ancien, c'est un monde de plus et ça devrait être une grande joie.»

Et pourtant Sorman sait que ce monde libre ne durera pas, et deviendra semblable à celui qu'il remplace «Il va y avoir des régulations par le public, en raison même du foisonnement d'Internet.... Il y a des blogs qui sont légitimes et qui sont professionnels et reconnus comme tels, c'est la même évolution que pour la presse écrite, et on va vivre ensemble...»

Les commentaires ne sont pas autorisés sur le site où ce débat est diffusé. Bientôt, les naufragés de l'information réaliseront leur ridicule et en interdiront la diffusion. Alors copiez-le dans vos archives personnelles. Il va devenir un modèle. Vous pourrez alors dire «J'ai été témoin de la fin d'une espèce.»

Au muséum d'histoire naturelle passe la procession des espèces disparues.

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(1) Par exemple, leur description unanime du journaliste «Quelqu'un de compétent qui sait mettre en contexte, vérifier, faire du contradictoire, voir des gens qui ont des opinions différentes, faire une synthèse, appliquer des règles de bon sens pour essayer de donner une certaine honnêteté intellectuelle». On y reconnait là toutes ces qualités qui seraient absentes d'Internet mais qu'illustrent si bien les médias traditionnels affiliés aux capitaux et aux politiques.

mercredi 30 décembre 2009

Clichés en solde

Au cinéma, comme en tant d'autres domaines, l'homme ne changera jamais. Il choisira toujours la féerie de pacotille et la quincaillerie des sentiments.

Connaissez-vous une planète où les montagnes flottent mollement en altitude (1), la forêt grouille de jolies lampes de chevet ouvragées et de guirlandes multicolores comme dans les grands magasins, envahie de nonchalants moustiques luminescents que de grands poissons dégingandés (qui parlent, évidemment) appellent «les âmes de l'arbre sacré» ?
Ces maquereaux bipèdes et arboricoles, coiffés et peints à l'iroquoise, refusent que leur monde enchanté soit transformé en bois de chauffage par de méchants étrangers exploiteurs et sans âme, qui convoitent leurs ressources naturelles.
Démunis, ils dorment dans les arbres mais cultivent une puissante vie intérieure, faite de rituels primitifs et de cantiques psalmodiés dans une unanimité extatique. Et ils s'obstinent à empêcher la fin de leur culture à grands coups d'arcs et de flèches. Cela rappellera quelque chose aux amateurs de cinéma yankee, même si, pour égarer l'observateur perspicace, les félins en caoutchouc et les chevaux de bois domestiques ont été dotés de six pattes incommodes au lieu de quatre.

Les progrès du trucage d'images par ordinateur redonnent au cinéma moderne une crédibilité perdue depuis Georges Méliès.

En bons sauvages, les maquereaux fusionnent avec la nature, par des moyens qui ne peuvent pas être décrits dans un blog destiné au grand public. Mais cette osmose a des limites, on a beau être progressistes, il faut bien dominer au moins une espèce, et c'est à une sorte de dragon vert à quatre ailes en élastomère que revient ce rôle servile. Un maquereau éduqué selon la tradition devra le soumettre en éructant, pendant le dressage, de mâles directives comme «t'es à moi» ou «tu la fermes et tu files droit !».
En face, chez les envahisseurs, on trouve un militaire haineux qui aime le sashimi saignant et veut détruire les maquereaux par la ruse ou la force, une scientifique usagée qui n'aime pas le militaire, et un ancien «marine» handicapé qui revit les joies du baroud dans un corps d'emprunt (l'Avatar) au moyen d'une technologie d'incarnation extrêmement sophistiquée (on est en mai 2154). Le militaire lui a promis des jambes neuves s'il volait les secrets du banc de poissons bleus. Le brave marine estropié, déguisé en morue, s'introduit alors dans le clan des poissons où il est instruit par la fille du chef du banc, qui est roulée comme un sushi.

Après quelques péripéties sans intérêt, on apprendra que chez les maquereaux, c'est le mâle qui choisit sa maquerelle, et que les poissons s'embrassent comme les humains, avec la langue, et s'aiment pudiquement en se cachant de la caméra qui virevolte au dessus d'eux, au son de violons sirupeux et d'un orgue de supermarché.
Bon, il parait que dans la véritable histoire, ce sont les indiens qui ont perdu.

Admirons donc James Cameron pour avoir, en truffant son dernier film de tant de scènes stéréotypées, de tant de banalités creuses, essayé d'égaler «2012», le film catastrophique de Roland Emmerich et sa collection si complète de lieux communs. Cette compétition les grandit et confirme leur incontestable domination dans le monde des clichés et de la grosse ficelle.
On ne devrait pas accorder tant d'audience à des esprits aussi médiocres.


(1) Scènes qui semblent imitées du dessin animé plein de charme et d'idées d'Ivernel et Qwak, «Chasseurs de dragons».

lundi 21 décembre 2009

Le musée de l'extrême

Afin que votre famille conserve longtemps en mémoire le souvenir des fêtes de fin d'année, vous cherchiez un lieu, un évènement marquant. N'hésitez plus, emmenez-la au musée du Louvre, à Paris. C'est, d'après son président à vie (enfin jusqu'en 2017), Henri Loyrette, «le plus grand musée du monde, il doit s'adresser à l'univers entier». Et il en fournit les preuves : 35 000 œuvres réparties sur les 60 000 mètres carrés indispensables à l'écoulement des 25 000 visiteurs moyens par jour. Un visiteur toutes les secondes.
On le voit, c'est le musée superlatif. Comme aux Galeries Lafayette, vous en trouverez pour tous les goûts en arpentant ses 14 kilomètres de couloirs et d'escaliers. Strass et paillettes à tous les étages.

Cédons à un petit jeu récréatif pour susciter, si c'était encore nécessaire, l'envie de le visiter : quel est le point commun aux quatre merveilles illustrées ci-dessous, en dehors du fait que ce sont quatre des plus beaux chefs d'œuvre qui enrichissent le musée du Louvre ?

De gauche à droite et de haut en bas, le tricheur à l'as de carreau (Georges De La Tour), l'astronome (Johannes Vermeer), l'enfant au toton (Jean-Baptiste Chardin), un portement de croix (Lorenzo Lotto).

Eh bien la réponse était dans la question. Ils enrichissent effectivement le Louvre, mais par leur absence, plus rentable que leur présence. Ne perdez pas votre temps à les chercher dans les 14 kilomètres du musée, ils n'y sont plus depuis de nombreux mois et sont pour quelques temps encore à Minneapolis, en Amérique.
Chaque année augmente le nombre de prêts des œuvres du domaine public par les gestionnaires avisés du musée. Contre monnaie évidemment. On parle de millions d'euros pour les œuvres majeures, et le projet d'expatriation d'une partie du Louvre vers l'émirat d'Abu Dhabi (300 œuvres sur 10 ans) rapportera presque un milliard d'euros.

Pour cet hiver, en attendant, il vous restera la Joconde, elle est indiquée partout au moyen de flèches, et il suffit de se laisser emporter par le courant de touristes. On la dit inamovible. Mais c'est faux, tout a un prix. Nos technocrates éclairés ont déjà fait le calcul : 99% des visiteurs viennent pour l'apercevoir. Sans elle, le Louvre ferme. Le manque à gagner serait de 25 000 visiteurs, soit 150 à 200 000 euros par jour, 5 millions d'euros par mois. Sans même compter les économies de charges sociales, c'est moins qu'Abu Dhabi.
Une ville ambitieuse pourrait aisément s'offrir une «exposition Joconde». Kennedy l'a bien fait en 1963, après une cérémonie grotesque ponctuée d'hymnes nationaux, imité par l'empereur criminel du Japon, Hirohito, à Tokyo en 1974, puis la même année à Moscou par Brejnev, amateur d'objets de luxe, envahisseur de la Tchécoslovaquie et restaurateur du mythe de Staline. Il suffit d'un peu de mégalomanie, et de la complaisance d'élus qui considèrent les biens publics comme leur appartenant. C'est généralement le cas.

samedi 12 décembre 2009

La vie des cimetières (25)

Files d'attente dans le cimetière de La Passe, sur l'ile de La Digue au Seychelles...


samedi 5 décembre 2009

L'âge d'or de l'épicerie parisienne


Alice - qu'est-ce qu'un cadeau de non-anniversaire ?
L'œuf Humpty Dumpty - C'est un cadeau offert quand ça n'est pas votre anniversaire, évidemment.
Alice réfléchit, pour déclarer
- Je préfère les cadeaux d'anniversaire.
Humpty Dumpty s'écria - Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Combien de jours y a-t-il dans une année ?
Lewis Carroll, À travers le miroir, chapitre 6.
Depuis longtemps déjà, l'amateur de peinture aura remarqué (peut-être à la raréfaction de ses propres visites), que les «grandes expositions» médiatisées, souvent parisiennes, sont en général des non-évènements, forgés sur presque rien, avec beaucoup de propagande autour. On y regroupe des œuvres mineures éparpillées dans les musées français, on dépoussière des brouillons, des esquisses préparatoires, on négocie, de l'étranger, le prêt d'un tableau illustre sur lequel on concentre la communication, et le public se précipite, les yeux fermés.

La Madeleine, à Paris, quartier de l'élégance, de l'épicerie et du bon goût.Dans cet esprit, la Pinacothèque de Paris a inventé le non-évènement de luxe, l'alliance de l'épicerie fine et du raffinement du 17ème siècle hollandais. Cet espace d'exposition privé, appartenant à une grande banque agraire, situé dans le 8ème arrondissement de Paris, place de la Madeleine (entre un magasin Fauchon, l'illustre épicier, et un magasin Fauchon, le traiteur haut-de-gamme) présente pour deux mois encore, dans ce décor opulent, une exposition alléchante, «L'âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer, avec les trésors du Rijksmuseum».

Situation scandaleuse aux Pays-Bas, le musée d'art d'Amsterdam, le mythique Rijksmuseum, est fermé pour travaux depuis 6 ans et pour 5 ans encore. Les principaux joyaux sont alors exposés dans une aile annexe. Le reste est éparpillé, entre quelques prêts, un entrepôt, et des expositions itinérantes, comme celle de la Pinacothèque de Paris. N'y cherchez donc pas les plus profonds Rembrandt ni les Vermeer les plus délicats. Seules ont été prêtées des œuvres dont l'absence ne dépareillera pas la collection, quelques tableaux mineurs de (ou attribués à) Rembrandt, un des plus laids des tableaux de Vermeer (1), surchargé, aux couleurs mal accordées, inachevé ou trop nettoyé, plat et sans vie, et une quantité de tableaux, plutôt mineurs (ou mal exposés), de grands peintres hollandais.

En effet, on ne louera jamais assez les compétences de la Pinacothèque en matière d'exposition : des tableaux accrochés dans un angle, face à face, inaccessibles en cas d'affluence ; un respect discutable de l'amateur exigeant, qui achète un billet pour la première heure, arrive à la première heure, et se retrouve inexplicablement incapable d'approcher le moindre tableau, empêché par des ribambelles d'étudiantes gribouillant sans inspiration et de riches retraités presbytes apparus d'on ne sait où ; et surtout, un éclairage indigent (2) au point, même pour les petits tableaux, de n'en distinguer qu'une partie sous les faveurs d'un spot jaunâtre, laissant le reste dans la pénombre.

Mais qu'importe, le public nyctalope accourt. On ne lui a pas dit que c'était un non-évènement. S'en rendra-t-il compte, il ira alors, pour se consoler, à deux pas, chez Fauchon, déguster quelques éclairs au caramel au beurre salé, et oubliera là ses déconvenues d'esthète.

Pieter de Hooch, Intérieur avec une femme épouillant un enfant (c.1660, huile sur toile, 61 x 52 cm., Rijksmuseum)

Post-scriptum : le mordu tenace prêt à surmonter tous ces obstacles sera cependant récompensé, amèrement. Il y découvrira, peut-être, un tableau radieux de jan de Bray, portrait de l'imprimeur Casteleyn et de sa femme, vivant moment d'un bonheur naïf et bourgeois, et l'incroyable gamme d'oranges et de jaunes ensoleillés d'un des plus éblouissants tableaux de Pieter de Hooch, où une femme épouille un enfant tandis qu'un petit chien regarde, dans l'enfilade des pièces, la lumière ruisselant doucement, comme un miel.

Mise à jour : Le 22 novembre 2015, la Pinacothèque (la société Art Héritage France) est en redressement judiciaire.

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(1) Quand on voit ces tableaux attribués à la fin de la vie de Vermeer, comme les femmes à la guitare ou à l'épinette, dans lesquels on retrouve si peu de finesse, d'équilibre des tons et de profondeur, et qui sont comme des Vermeer inachevés (comparés au miracle de lumière qu'est la Laitière, également au Rijksmuseum), on imagine leur ajouter les glacis colorés qui manquent pour leur restituer relief et vie.
(2) Par exemple la splendide lumière du tableau d'Adam Pynacker, dont la reproduction, sur le site du Rijksmuseum, est plus belle que le vague ectoplasme rencontré au bout d'un couloir de l'exposition ou que l'image amputée du catalogue.

samedi 28 novembre 2009

1210 romans en 3 lignes, épisode 2

Comme prévu, voici, classées par thèmes, 45 des plus parfaites Nouvelles en trois lignes, qu'on doit à la fatalité des faits divers de l'année 1906 (on notera que le funeste y domine) et au style glacial de Félix Fénéon.
Les catégories ne sont pas très étanches et certaines nouvelles mériteraient de figurer dans plusieurs. Pour mémoire, les numéros renvoient au catalogue constitué par les frères Wald Lasowski en 1990 pour les éditions MACULA. Enfin, gaspilleuse en place sur la page, la présentation en trois lignes a été abandonnée ici.

Accidents, chutes de corps et d'objets divers

106. Tombant de l'échafaudage en même temps que le maçon Dury, de Marseille, une pierre lui broya le crâne.

418. Congestionné par la chaleur, Hélectre, couvreur à Reims, qui travaillait à 20 mètres du sol, s'y est abîmé.

643. L'alpiniste Preiswesk chancela, se ressaisit, enfin dégringola par bonds : chute mortelle que l'on regardait de Chamonix.

Accidents de la circulation

363. M. Chevreuil, de Cabourg, sauta d'un tramway en marche, se cogna contre un arbre, roula sous son tram et mourut là.

370. Tombée d'un train lancé à toute vitesse, Marie Steckel, de Saint-Germain, 3 ans, a été ramassée jouant sur les cailloux du ballast.

513. Lucienne Debras, 4 ans, jouait devant sa maison, à Saint-Denis, quand le tram de la madeleine passa, qui lui broya le crâne.

Accidents divers

540. Me Tivollier, avoué à Grenoble, chassait. Il trébucha, le coup partit, Me Tivollier était mort.

625. Le professeur de natation Renard, dont les élèves tritonnaient en Marne, à Charenton, s'est mis à l'eau lui même : il s'est noyé.

762. Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de trains éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy : le ravage y fut considérable.

769. De l’eau-de-vie, croyait-il. Bon : du phénol. Aussi Philibert Faroux, de Noroy (Oise), ne survécut-il que deux heures à sa ribote.

Autour de l'Amour

151. Quittée par Delorce, Cécile Ward refusa de le reprendre, sauf mariage. Il la poignarda, cette clause lui ayant paru scandaleuse.

322. Par haine d'amour, Alice gallois, de Vaujours, a vitriolé son beau-frère et, par maladresse, un promeneur. Elle a déjà 14 ans.

364. Entre arabes de Douaouda : un couple a capturé un galant trop hardi et l'a mutilé, annulant à jamais sa concupiscence.

371. Jugeant sa fille (19 ans) trop peu austère, l'horloger stéphanois Jallat l'a tuée. Il est vrai qu'il lui reste onze autres enfants.

663. Bien ivre, Langon, de Sceaux, rencontra sa femme et, comme elle se faisait acariâtre, il lui martela le crâne à coups de clefs.

1165. D'ordinaire battue par lui, Fleur des Bastions a pris sa revanche à coups de canif dans la figure du pantinois Gabriel Mélin.

Faits divers : octobre 2007, la ville de Paris lance une campagne de prévention contre l'utilisation abusive des autobus.Faits divers

539. Un plongeur de Nancy, Vital Frérotte, revenu de Lourdes à jamais guéri de la tuberculose, est mort dimanche par erreur.

819. L’ex-maire de Cherbourg, Gosse, était en proie à un barbier, quand il cria et mourut, sans que le rasoir y fût pour rien.

1007. V. Kaiser, 14 ans, allait à Mt-St-Martin (M.-et-M.) voir son père. Le satyre du bois qu'elle traversait se dressa devant elle...

1033. Derrière un cercueil, Mangin, de Verdun, cheminait. Il n'atteignit pas, ce jour-là, le cimetière. La mort le surprit en route.

Meurtres, ou pas

413. À Verlinghem (Nord), Mme Ridez, 30 ans, a été égorgée par un voleur, cependant que son mari était à la messe.

573. La Verbeau atteignit bien, au sein, Marie Champion, mais se brûla l'œil, car le bol de vitriol n'est pas une arme précise.

574. Alb. Vallet frappait de la crosse de son fusil le propriétaire Ferrand, de Chapet. Le coup partit et le chasseur tomba mort.

616. L'examen médical d'un garçonnet trouvé dans un fossé d'un faubourg de Niort montre qu'il n'eut pas que la mort à subir.

1111. Avec un couteau à fromage, le banlieusard marseillais Coste a tué sa sœur qui, comme lui épicière, lui faisait concurrence.

1121. Rue Neuve-des-Boulets, la ménagère Dumé, 42 ans, de la rue de la Petite-Pierre, a été percée d'une balle venue d'on ne sait qui.

Politique, séparation de l'Église et de l'État, vie sociale

139. Le sombre rôdeur aperçu par le mécanicien Gicquel près de la gare d'Herblay, est retrouvé : Jules Ménard, ramasseur d'escargots.

941. Les préfets de M.-et-L. et de la Marne infligent le martyre de la suspension à quatre maires qui voulaient Dieu dans les écoles.

992. Chez un cabaretier de Versailles, l'ex-ecclésiastique Rouslot trouva dans sa onzième absinthe la crise de délirium qui l'emporta.

1031. Quatre maires encore de suspendus en M.-et-L. Ils voulaient maintenir sous les yeux des écoliers le spectacle de la mort de Dieu.

1133. Les jeunes Guillemeau et Boileau ont été arrêtés à Saint-Cloud dans l'exercice de leur profession de cambrioleurs.

1193. «Aïe ! cria le rusé mangeur d'huîtres, une perle !» Un voisin de table l'acheta 100 francs. prix : 30 sous au bazar de Maisons-Laffitte.

Politique, armée, police et gens importants

24. L'affaire des détournements à la direction de l'artillerie de Toulon se réduirait à rien, d'après l'enquête du directeur.

431. Vainement des torpilleurs ont-ils voulu forcer les passes de Lorient: des torpilles y dormaient, mais d'un sommeil léger.

602. Ce n'est pas la charcuterie, c'est la chaleur qui a donné la diarrhée aux canonniers brestois, a décidé leur médecin-major.

699. Louis Picot, fils du secrétaire de l'Académie des sciences morales, etc., s'est tout écorché en tombant de bicyclette.

726. Destin, vingt ans, avant de céder aux policiers d'Aubervilliers, a lancé à l'un d'eux, Lagarof, un fer à repasser, en pleine figure.

Faits divers : un oiseau sur deux est noir et méchant.Suicides divers

234. Dans un hôtel de Lille, M. H. Hallynch, d'Ypres, s'est pendu pour des motifs qui, dit une lettre de lui, seront bientôt connus.

505. À 80 ans, Mme Saout, de Lambézellec (Finistère), commençait à craindre que la mort l'oubliât ; sa fille sortie, elle s'est pendue.

735. Perronnet, de Nancy, l'a échappé belle. Il rentrait. Sautant par la fenêtre, son père, Arsène, vint s'abîmer à ses pieds.

770. À Boucicaut, où il était infirmier, Lechat disposait de foudroyants toxiques. Il a préféré s'asphyxier.

776. Une jeune femme en putréfaction a été repêchée à Choisy-le-Roi. Des bagues de diamant ornaient son annulaire gauche.

779. Bois de Noisiel, gisait en deux parts, sous l'orme où il s'était pendu, Litzenberger, 70 ans, la tête décharnée par les freux.

808. Il y a mévente sur l'article de piété. Mme Guesdon, de Caen, en tenait boutique. En butte à l'huissier, elle se suicida.

995. Émilienne Moreau, de la Plaine-Saint-Denis, s'était jetée à l'eau. Hier elle sauta du quatrième étage. Elle vit encore, mais elle avisera.

À suivre, certainement...

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Commentaires flottants sur les illustrations :
En haut, Faits divers : octobre 2007, la ville de Paris lance une campagne de prévention contre l'utilisation abusive des autobus.
En bas, Faits divers : un oiseau sur deux est noir et méchant.

lundi 23 novembre 2009

1210 romans en 3 lignes, épisode 1

À la fin du 19ème siècle, un étrange individu portant barbiche effilée, non-conformiste, esthète, un peu mystificateur, hantait les rédactions des revues à l'avant-garde, artistique, littéraire, politique. Auteur généralement anonyme de milliers d'articles, notices, reportages, critiques d'art, on dit que son goût était infaillible. Il suffit de lire les noms qui contribuèrent à la Revue Blanche, dont il fut rédacteur en chef de 1896 à 1903. Des peintres maintenant renommés firent son portrait, Paul Signac, Félix Vallotton. Il s'appelait Félix Fénéon (1).

Rédiger était son obsession. Sa marotte était la phrase, quel qu'ait été le sujet. Il avait débuté comme rédacteur au ministère de la Guerre, de 1881 à 1894, date à laquelle ses amitiés libertaires lui valurent d'être inculpé comme terroriste au Procès des Trente, répression contre le mouvement anarchiste. Acquitté, il poursuivra ses rédactions pour les revues, les grands journaux de l'époque, le Figaro en 1903, et enfin le Matin, en 1906, dans une mémorable contribution de quelques mois à la rubrique des «nouvelles en trois lignes».

Depuis octobre 1905, les nouvelles en trois lignes concentraient, dans une colonne de la page 3 du Matin, les évènements dont on ne pouvait dire que quelques mots, quelques phrases brèves et sans âme, les faits divers. Pendant six mois, Félix Fénéon leur injecta un style précis, chirurgical et cynique, minutieusement ponctué. Il filtrait certainement les sujets pour ne retenir que ce qui le touchait. Ainsi, parmi 1210 nouvelles recensées par P. et R. Wald Lasowski aux éditions Macula en 1990, reviennent avec régularité les découvertes d'engins incongrus pris pour des machines infernales anarchistes, les kilomètres de câble téléphonique dérobés par des ombres insaisissables, les élus récalcitrants à retirer des lieux publics les représentations du dieu crucifié (c'était le lendemain de la séparation de l'église et de l'État).
83. Muni d'une queue de rat
et illusoirement chargé de grès fin,
un cylindre de fer blanc a été trouvé rue de l'Ouest.


1160. X s'était coiffé d'une casquette administrative.
Il put à loisir couper 2.900 mètres de câble téléphonique
sur la route nationale 19.


840. À toute force, le comte de Malartic
voulait suspendre Dieu dans l'école d'Yville (S.-L.).
Maire, on l'a suspendu lui-même.

Mais ce qui émerge dans cette houle des faits divers, ce sont surtout les morts, accidentés par les tramways, les autobus, les trains, ou suicidés, comme dans cette célèbre nouvelle, numérotée 780 aux éditions Macula (et qui contient peut-être une coquille avec la répétition du mot Septeuil).
780. Mme Fournier, M. Vouin, M. Septeuil,
de Sucy, Tripeval, Septeuil,
se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage.

Et Fénéon leur imprime une logique si impitoyable, qu'on croit lire à chaque fois le roman d'une vie. Car après tout que reste-t-il d'une génération ? Quelques rares évènements, qui persisteront un temps dans les esprits et les livres d'histoire, et des milliers d'êtres humains, qui auront vécu sans se faire remarquer, puis auront été écrasés par un train.
316. Comme son train stoppait,
Mme Parlucy, de Nanterre, ouvrit, se pencha.
Passa un express qui brisa la tête et la portière.


592. Monsieur Jules Kerzerho présidait une société
de gymnastique, et pourtant il s'est fait écraser
en sautant dans un tramway, à Rueil.


1021. Le 515 a écrasé, au passage
à niveau de Monthéard (Sarthe), Mme Dutertre.
Accident, croit-on, bien qu'elle fût très misérable.

Aux antipodes des courts poèmes japonais (2) qui évoquent une impression, le sentiment d'un instant, la nouvelle en trois lignes résume une vie, et souvent la clôt.
623. C'est au cochonnet que l'apoplexie
a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois.
Sa boule roulait encore qu'il n'était déjà plus.
Félix Fénéon est mort le jour bissextil de 1944. On aimerait retrouver quelquefois sa signature, même au bas d'une notice de médicament, ou du mode d'emploi d'un four à micro-ondes, qui sont la littérature contemporaine. Dans quelques jours, Ce Glob Est Plat présentera, soigneusement classé, un florilège de ses plus beaux romans en trois lignes.

***
(1) La courte biographie que lui consacre Paul-Henri Bourrelier est limpide et exemplaire. Et le docteur Orlof parle de Fénéon avec admiration.
(2) Les tanka faisaient cinq vers, les hokku (haiku ou haikai), trois.

vendredi 13 novembre 2009

Nuages (19)

Un peu de tourisme.

Jadis florissante, fondée probablement par les grecs, habitée par les romains, byzantine et fortifiée au moyen-âge, un peu sarrasine, normande pendant quelques siècles, puis longtemps aragonaise, épisodiquement française et finalement italienne en 1861, la petite ville de Gerace (prononcez djératché), en calabre, ne voit plus passer, depuis, que deux ou trois touristes, en été, et quelques nuages, parfois.

Le site de Gerace. Au fond, la ville sur sa falaise.


L'église San Martino, délaissée, et l'intérieur de la cathédrale normande.


Dans un coin de la cathédrale, un dieu agonisant au fond d'un aquarium. L'effet liquide est une illusion d'optique.

Au cœur de la cathédrale, les restes d'une fresque pieusement conservés. On ne sait pas précisément ce qu'ils représentent. un jeu de bataille navale ?




Un des nombreux belvédères aménagés par la municipalité.

dimanche 1 novembre 2009

Un voyage dans le temps


Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite hélas que le cœur d'un mortel).

Charles Baudelaire, Le cygne, dans Les fleurs du mal.

Ils ont raison, ceux qui croient Ce glob Est Plat soumis à la déesse Gougueule (Google chez les anglophones). Et tant que son esprit inventif sera au service du voyageur en robe de chambre, du navigateur au budget limité à son abonnement internet, alors ce Glob persistera dans la promotion de ses étonnantes créations.

Le cap Misène, dans le sud de l'Italie, près de Naples
(sa position dans Gougueule Eurf)

Glorifions donc aujourd'hui Gougueule Eurf (Google Earth) qui vient de mettre sa version 5 à disposition. En 2005, Gougueule Eurf était un logiciel de voyage virtuel sur le globe terrestre, un outil pour préparer des vacances lointaines ou les rêver seulement. Puis au fil des années, Gougueule a créé le relief, les monuments en trois dimensions, les rues et les façades des villes principales, les commerces, le fond des océans, la peinture au détail et les millions de photos prises par des touristes. La terre devenait alors un vraie Terre, avec des gens dessus. Enfin, accélérant son expansion territoriale, Gougueule créait le ciel nocturne et l'astronomie qui va avec, et dernièrement la Lune, et la planète Mars. On peut en explorer la surface et l'histoire. Bientôt, il n'y aura plus un endroit dans l'univers où la main assoiffée de Gougueule n'aura posé le pied.

Or, avec sa version 5, Gougueule nous fait franchir l'ultime frontière, celle qui est réservée aux divinités, la limite du présent, justifiant ainsi le culte que lui vouent certains. Désormais, au moyen d'un habile curseur temporel activé par l'appui sur l'icône d'un cadran d'horloge (voir l'illustration), le voyageur peut dévoiler ou masquer les différentes prises de vue d'un même endroit, et voir surgir ou s'évanouir, en couches chronologiques, les maisons, les routes, les saisons.

Ainsi vous pourrez maintenant, preuves à l'appui, dénoncer un voisin qui a dilaté son habitation sans en informer le fisc, admirer la science des cultures soviétiques et le rapide anéantissement de la mer d'Aral et des populations voisines, empoisonnées, trembler à la dégradation du patrimoine de l'Humanité, à Babylone, en Irak, par les armées américaines, montrer à vos petits-enfants qu'il y avait une forêt en Amazonie...
On le voit, cette simple évolution de Gougueule Eurf abonde en nouvelles applications pratiques et en promesses de divertissement.

Comme la géologie ou l'archéologie, la nouvelle version
de Gougueule Eurf dévoile des strates de temps
.

Et puis il était temps que l'homme constate par lui-même, bière à la main, pantoufles aux pieds, l'inexorable détérioration de sa planète, la seule à sa disposition, et l'allongement démesuré de l'ombre de la tour de Doubaï, où il discernera, sans aucun doute, les signes de la vanité humaine.