vendredi 30 janvier 2015

La vie des cimetières (60)


Les belles dames du cimetière Staglieno à Gênes

Dans la Ballade des dames du temps jadis François Villon regrettait les belles dames du passé, dans un vers devenu immortel,
« Mais où sont les neiges d’antan ? »

On dit qu’il faisait allusion à une tradition répandue au 15ème siècle dans le nord de l'Europe, les fêtes annuelles de la glace et de la neige où des personnages historiques ou mythiques étaient sculptés aux grands froids et fondaient avec la pluie et les redoux.

Les grands cimetières monumentaux ont aussi leurs dames du temps jadis. Elles se couvrent lentement de mousse et de poussière, mais de mémoire d'homme elles ne disparaissent jamais.












dimanche 25 janvier 2015

Pourquoi les tortues ne sont pas cubiques

Au commencement, Dieu a créé les tortues cubiques.
Mais c’était l'hécatombe, dès qu’une tortue faisait un faux pas et se retrouvait sur le dos elle était incapable de se redresser sur ses pattes, se desséchait sur place et mourait.
Après une période de réglages, qui dut être amusante à observer, puisqu'on y voyait gambader des tortues aux formes les plus expérimentales, Dieu finit par trouver la courbure idéale de la carapace qui permit à la tortue, une fois renversée, de se retourner et de retrouver le plus souvent une position décente.

C'est le journal scientifique américain Discover Magazine qui vient de le dire, d’après des mathématiciens terriblement compétents, aidés de calculs horriblement compliqués qui affirment que les tortues terrestres dont les pattes et le cou sont trop courts pour servir de points d’appui ne peuvent se redresser que parce que la courbure du dôme de leur carapace est calculée pour un mouvement de basculement quasi optimal.
Pourquoi quasi ? L’article ne le dit pas, mais on peut imaginer que c’est pour justifier la série de gesticulations éperdues qui agite un temps la tortue avant qu’elle ne recouvre sa dignité.
Suggérons à ces fervents mathématiciens que les tortues dont la courbure était défavorable et qui ne se seront pas retournées n’ont probablement pas pu se reproduire (malgré une position avantageuse pour la chose), entrainant ainsi petit à petit l’extinction de ces lignées à la géométrie inadaptée.

Ce genre de déduction à l’envers fleurit depuis quelques années dans les revues scientifiques. Par exemple, la Lune aurait-elle été un peu déplacée que l’instabilité de l’axe de la Terre n’y aurait pas permis l’éclosion de la vie (ni la formulation d’un tel truisme).
Il en ressort généralement l’impression que tout cela a été calculé et ajusté par une intelligence supérieure dans l’intention narcissique d’être admirée par ses propres créatures.

Tortue expérimentale dans son ascension vers le paradis des tortues ratées (Gênes, musée d’histoire naturelle).

Ces articles sur le réglage « miraculeux » des paramètres de l’Univers rappellent irrésistiblement la célèbre vidéo d’une sorte de prédicateur américain, au début des années 2000, « la banane, cauchemar des athées ».
Cette vidéo fut souvent prise pour une parodie des dogmes théistes tant son argumentaire était dérisoire, alors qu’elle voulait être à l’origine une démonstration de l’existence d’un dieu.
Le pauvre illuminé y constatait que la banane possède le même nombre de faces que l’intérieur de la main humaine a de replis, assurant ainsi une parfaite préhension, que la banane est dotée d’un code de couleurs permettant de la consommer sans erreur, vert pour bientôt mangeable, jaune pour consommable, noir pour gâtée, qu’elle est munie d’une excroissance en haut exactement conçue pour l’ouvrir et en déployer la peau aisément autour des doigts sans se salir, et ainsi de suite. Il en concluait que seul un être supérieurement intelligent pouvait l’avoir conçue ainsi.

La réfutation de ces inepties sur Wikipedia est savoureuse (malheureusement en anglais). Elle montre une banane à l’état naturel avant qu’elle n’ait été domestiquée et métamorphosée par quelques millénaires de culture humaine ; et cette banane sauvage ne possède aucune des propriétés qui en font, d’après le brave catéchiste, la création d’un dieu suprêmement intelligent.

À l’évidence les propriétés de notre monde font qu’il peut exister. En logique cela s’appelle une tautologie. Et l’ajustement des valeurs de ses paramètres ne prouve rien de plus. Réglé différemment, il existerait différemment et les tortues seraient peut-être cubiques avec des pattes sur tous les côtés.

Ou peut-être n’existerait-il pas, ni la question de son existence.

dimanche 11 janvier 2015

Améliorons les chefs-d'œuvre (5)


Il ne reste que peu de jours pour aller admirer à Paris, au musée Marmottan, un tableau rare de Turner « Rockets and blue lights - Fusées et lumières bleues pour avertir les bateaux à vapeur des hauts fonds », peint en 1840.
Il illustre, dans le cadre d’une exposition sur le tableau « Impression soleil levant » de Monet, les œuvres qui ont marqué les séjours de ce dernier à Londres.

Le tableau de Turner appartient depuis 1932 au Clark Art Institute de Williamstown aux États-Unis et a été restauré (énergiquement) en 2003 par les spécialistes de la National gallery de Washington. Il parait qu’avant même leur intervention, de rafistolages en ravalements, 75% du tableau n’étaient déjà plus de la main de Turner.
Alors justifiant leur nettoyage par la mystérieuse photographie d’une reproduction gravée vers 1850, les restaurateurs ont carrément effacé un des deux bateaux à vapeur du tableau, celui de droite avec sa lourde colonne de fumée et son groupe de passagers, et épargné l'autre vapeur, au centre.

Ce débarbouillage a fait l’objet d’une polémique, à l’époque, mais qui semble avoir été discrètement enfumée par les responsables officiels.
Pourtant, les éléments supprimés étaient déjà nettement visibles sur une reproduction lithographiée par Carrick en 1852 et conservée à la Tate gallery de Londres.
Et surtout - et personne ne semble l’avoir relevé - un personnage sur le rivage à gauche (présent sur toutes les versions et jamais remis en question) pointe une longue-vue très précisément sur l’endroit où les passagers ont été effacés, alors qu’il devrait, si Turner n’avait peint qu’un seul vapeur, la diriger sur lui, au fond de la scène, au centre du tableau.

Allez pourtant voir ce qu’il en reste, qui est éblouissant, avant que la prochaine restauration n’enlève un autre élément, certainement les spectateurs, sur la grève.
   

dimanche 28 décembre 2014

Améliorons les chefs-d'œuvre (4)

Tandis que tout décline, que la Turquie s’embourbe doucement dans une dictature autocratique vaguement islamique et qu’on n’écoutera bientôt plus la musique qu’au milieu des craquements et des sauts aléatoires sur des grandes galettes noires malcommodes et fragiles, la rubrique « Améliorons les chefs-d’œuvre » s’enrichit régulièrement.

Le fait remonte à juin 2012.

Déjà abondamment condamné pour des larcins d’antiquités, un citoyen irlandais d’âge mûr frappait d’un violent coup de poing une jolie toile fraiche et automnale de Claude Monet exposée à la National Gallery de Dublin (le bassin d'Argenteuil et un bateau, 1874).
Ce qui sembla alors choquer la presse était surtout l’ancienneté du tableau, on insistait sur ses 140 ans, et l’estimation de sa valeur, 10 millions d’euros, insinuant que la destruction d’un tableau plus récent ou moins estimé aurait certainement été moins choquante, moins sensationnelle.

S’il est malaisé de comprendre les raisons du pugiliste, on parle comme toujours d’un ressentiment contre les institutions, les motivations de nombre de commentaires sur Internet sont limpides et pourraient être résumées ainsi « c’est un malade mental, un dégénéré qui devrait, au lieu d’être emprisonné et nourri avec nos impôts pendant les six ans de sa sanction, être éliminé d’une balle dans la tête. Tout cela pour un tableau sans valeur peint par un enfant. »
On ne s’étonnera pas, à leur lecture, de l’accablante apothéose des droits de l’homme sur toute la planète.

L’anecdote aurait eu peu de raisons de paraitre dans la rubrique « Améliorons les chefs-d'œuvre » si la Galerie nationale d’Irlande n’avait profité de la funeste occasion pour nettoyer la toile (sans toutefois ôter le vernis un peu gris), ce qui l’a éclaircie, et pour la renforcer d’une deuxième toile, puis d’un panneau solide et enfin la protéger d’une vitre, sans reflet dit la description détaillée des opérations de restauration sur le site du musée.

Et le Monet assisté, bionique en quelque manière, est à nouveau exposé à Dublin depuis juillet 2014.

dimanche 21 décembre 2014

Le règne des verts


Albert Kahn, banquier immensément riche par l’or et le diamant africains, s’offrait entre 1895 et 1910 quatre hectares (200 mètres sur 200) au cœur de Boulogne-sur-Seine et y installait un vaste paradis constitué d’un assemblage harmonieux de jardins typiques, japonais, anglais, français, vosgien, bleu…

En 1909 il lançait ce qui constituera le fonds photographique des Archives de la Planète, photographies en couleurs (autochromes) et reportages sur les cultures du monde, qu’il financera jusqu’en 1931. Philanthrope, il croyait à l’entente entre les peuples et pensait que le partage des cultures limiterait les conflits entre nations, les massacres de populations et les tueries homicides.

C’était un peu avant le premier conflit mondial.
Puis ruiné par la crise financière de 1929, il mourra pendant le deuxième conflit mondial, en novembre 1940, dans la maison dont il n’avait plus que l’usufruit, entourée des jardins qu’il avait conçus à « l’image d’un monde réconcilié ».

Depuis 1937 on visite ce jardin exceptionnel (et le musée des Archives) presque toute l’année, entre 11 heures et 18 ou 19 heures selon la saison.
   

dimanche 14 décembre 2014

Melzi

Du belvédère de la villa Balbianello, lorsqu’on regarde vers le nord-est la rive opposée du lac de Côme, on distingue, à un peu plus de 4 kilomètres, un palais blanc entouré de verdure. C’est la villa Melzi et son splendide jardin presque botanique.
Elle fut construite au temps où Napoléon Bonaparte s’était fait président puis roi d’une brève république d’Italie cisalpine, vers 1810, pour y loger son vice-président Francesco Melzi et accessoirement s’inviter à y fainéanter à la belle saison.

Depuis, tout ce que la civilisation occidentale a engendré de grands couples romantiques, de pianistes de génie échevelés et itinérants, romanciers diplomates et complexés, idoles pour films populaires ou vedettes de publicités pour cafés encapsulés gaspilleurs et nocifs, bref tout ce qui procure un peu de joie aujourd’hui à notre terne existence a longtemps séjourné ou séjourne encore dans ce paradis terrestre.

Il faut dire, pour parler comme les guides touristiques, que vous n’oublierez jamais le vaste jardin aux centaines d’essences, les monumentaux massifs d’azalées, notamment le jaune rhododendron ponticum au parfum printanier si obsédant, la silhouette épurée et funèbre des cyprès, les beaux marbres inexpressifs, l’air doux exhalé par le lac…









samedi 6 décembre 2014

Balbianello

Construite à la fin du 18ème siècle pour un haut prélat catholique de Milan la villa Balbianello, sur les berges du lac de Côme en Italie du nord, est connue pour avoir été récemment le décor de films populaires comme Star Wars ou James Bond.
Voici quelques vues du belvédère et des jardins...






dimanche 30 novembre 2014

Le quatrième socle

Trafalgar Square est certainement la plus célèbre place de l'Empire britannique.
Au centre de Londres, elle est consacrée à la mémoire du vice-amiral Nelson, qui a, lors de la bataille navale de Trafalgar, sauvé le Royaume de la convoitise compulsive de Napoléon Bonaparte et reçu le jour même un coup de mousqueton définitif tiré par un félon embusqué sur la hune d'un vaisseau français, et qui le transperça. C'était le 21 octobre 1805.
Depuis 1843, en grès, il surplombe de plus de 50 mètres l'agitation des londoniens au sommet d'une imposante colonne au cœur de Trafalgar Square.

Et comme la plupart des carrés (squares) au Royaume-Uni, la place Trafalgar est pourvue de quatre coins. Chacun est garni d'un majestueux piédestal destiné à recevoir l'effigie d'un héros national.

Le roi George 4 fut le premier à bénéficier d'un de ces piédestaux. Cultivé, inadapté à son poste de roi et excessivement prodigue il avait commandité sa propre statue équestre en gloire et en bronze. À sa mort peu après, en 1830, alcoolique, opiomane et obèse, on a dit de lui qu'aucun roi défunt ne pourrait être aussi peu regretté de ses contemporains.
En 1840, quand la place Trafalgar fut presque achevée, on déposa sa statue, temporairement disait-on, sur le socle nord-est. Elle y est encore.

Le général Napier, en bronze, eut droit au socle sud-ouest en 1856. Mort depuis trois ans, il avait beaucoup œuvré pour la colonisation de l'Inde, l'expansion frénétique de l'Empire britannique et la diffusion de la civilisation anglaise.

Le général Havelock, en bronze également, hérita du socle sud-est en 1861. Il était mort de dysenterie quatre ans auparavant. Très pieux et chrétien, il s'était distingué aux confins de l'empire colonial par la distribution de bibles à ses soldats, entre deux assauts victorieux contre les rébellions déloyales à la couronne britannique.
En 2000 le maire de Londres, argüant le constat qu'aucun londonien d'aujourd'hui ne connaissait ces deux généraux célèbres, suggéra sans succès de les éloigner vers la Tamise et de leur substituer des personnalités plus appropriées.

Londres, Trafalgar square, avec au premier plan le quatrième socle devant la colonne de Nelson.

Il restait donc le quatrième socle (the fourth plinth), au nord-ouest, qu'on ne parvenait pas à meubler. On avait bien eu l'intention d'y poser le roi William 4, successeur de George 4 et mort en 1837. Mais personne n'était arrivé à en organiser le financement.
Déduction faite de l’inoxydable Nelson, la nation anglaise n’avait-elle donc pas plus de trois personnalités illustres susceptibles de rassembler suffisamment de bienfaiteurs fortunés ?

Hélas, le quatrième socle demeura inoccupé pendant 159 ans.

Et on le pensait vacant à jamais, abandonné aux pigeons et aux exhibitionnistes assez téméraires pour braver les policemen, quand la très officielle Société royale d’encouragement des arts (RSA) proposa en 1998 de l’utiliser comme lieu d’exposition de sculptures monumentales modernes.
Dès lors, après quelques essais et atermoiements, le socle nord-ouest de la place Trafalgar est devenu à compter de 2005 le support régulier d’exhibitions d’œuvres contemporaines sculptées.
Ainsi la statue équestre d’Elmgreen et Dragset (illustration ci-dessus) intitulée « Powerless Structures, Fig. 101 », et figurant un enfant sur un cheval de bois en bronze, a trôné d’avril 2012 à avril 2013. Elle succédait au pittoresque « vaisseau de Nelson dans une bouteille » de Yinka Shonibare (de mai 2010 à janvier 2012), et précédait l’actuel « Hahn/Cock » de Katharina Fritsch qui représente un immense coq uniformément bleu et très discuté, le gallinacé symbolisant le peuple français aux yeux de certains patriotes insulaires.

On notera peut-être que les sculptures élues pour ce quatrième socle ont été jusqu'à présent remarquables moins par leur style invariablement plat et académique, et leur pesanteur symbolique, que par leur délicieuse incongruité et le plaisir enfantin de découvrir de tels objets quotidiens mais aux dimensions démesurées, siégeant sur un haut piédestal au milieu d'une place anglaise légendaire, sévère et grise.

Mise à jour : Le 5 mars 2015, le squelette de cheval « Gift horse » de Hans Haacke a détrôné le coq bleu sur le quatrième socle.

lundi 24 novembre 2014

La vie des cimetières (59)


Précaution d’emploi en cas d'allergie aux émissions télévisées médicales un peu trop explicites ou aux films d’horreur inavouables, évitez de cliquer sur les liens de cette chronique. 
Vous êtes prévenus.

Il était question, dans le numéro 45 de La vie des cimetières, des pratiques funéraires officielles chinoises qui, guidées par des soucis de productivité et d’effacement des anciennes croyances par de nouvelles, orientent massivement la population vers l’incinération (si possible collective) des défunts, surtout en ville où manque l’espace libre, et de la consécutive disparition des cimetières.

Le Tibet, bien avant que la Chine ne le libère (au moyen pacifique d’une invasion militaire en 1950), pratiquait depuis des siècles des funérailles sans enterrement, pour des motifs également pratiques et idéologiques.
Le sol est constamment gelé ; seuls les corps des criminels et des contagieux sont inhumés, histoire d’enrayer leurs réincarnations. Le bois est rare et cher ; les prélats et les riches bénéficient de la crémation. Les très pauvres sont jetés aux poissons.

Le reste des défunts, le plus grand nombre, a droit aux funérailles célestes. Les corps sont grossièrement prédécoupés pour le repas des oiseaux « sarcophages », mangeurs de chairs mortes, vautours ou gypaètes. Les rapaces accoutumés se ruent par centaines. Après quoi les restes (surtout les os) sont concassés, parfois accommodés, pour un meilleur transit, et resservis.
Il ne doit rien rester, sans quoi l’âme serait imparfaitement libérée et la réincarnation serait troublée, comme la digestion.
On dit parfois qu’il est interdit de photographier le rituel, mais c’est surtout un moyen d’en monnayer l’autorisation avec les touristes. D'ailleurs les témoignages en vidéo ou les récits en séquences photographiques abondent sur Internet.

Au début de l'annexion du Tibet, dans les années 1960-70, les idéalistes psychopathes de la Révolution culturelle chinoise interdirent ces usages bouddhistes qu’ils jugeaient barbares, pour finalement les autoriser dans les années 1980, et même les soutenir (pour mieux les contrôler).
« Les enterrements célestes - notez l’oxymore - sont une coutume tibétaine strictement protégée par la loi » lit-on dans le Quotidien du Peuple en ligne, organe absolument officiel, qui décomptait au Tibet 1075 plateformes d'enterrements célestes en 2009. Cette sollicitude opportuniste n’empêche évidemment pas la répression sanglante du peuple tibétain à la moindre contestation.

Par leur omniprésence aux postes de décision et avec le redoublement de la colonisation, surtout depuis l’ouverture de la ligne de chemin de fer de Pékin à Lhassa en 2006, les Chinois savent qu’ils seront bientôt plus nombreux au Tibet que les Tibétains, si ce n’est déjà fait, et que le peuple indigène sera un jour dilué jusqu’à la dose homéopathique où personne ne se souviendra de son existence. Un petit génocide tranquille.
Du reste les vautours aussi sont menacés de disparition, décimés par les maladies contagieuses, et par un médicament anti-inflammatoire qui infecte les carcasses animales qu’ils consomment, et qui les tue.

lundi 17 novembre 2014

La comète et le grain de sable

Broderie de Bayeux, dernier tiers du 11ème siècle, détail de la scène avec la comète de Halley qui avait été observée en 1066 (photo Myrabella).

Après avoir passé dix années à faire des calculs, des croquis, des tests dans des baignoires, une joyeuse bande de scientifiques européens lançait le 2 mars 2004 un gros jouet télécommandé dans l’espace, une grande machine à laver avec deux ailes immenses. Sur son flanc était accroché un four à microondes cubique à trois pattes. Le tout partait visiter une comète.

Les scientifiques pensaient que cet attirail leur apporterait une réponse ultime sur l’origine de l’eau et de la vie. Car s’ils sourient à la légende d’un dieu qui aurait séparé les eaux d'en bas de celles d'en haut au moyen d’un toit, ils soupçonnent que l’eau et les molécules organiques complexes ne sont pas nées sur terre mais proviennent d’une époque lointaine du système solaire où les planètes subissaient la lapidation effrénée et incessante des comètes et aérolithes de tous genres.

En 2004 déjà, la crise financière forçait à l’économie, et la machine à laver ne pouvant pas embarquer beaucoup d’essence on utiliserait un procédé malin de rebonds gravitationnels qui lui permettrait de gagner de la vitesse à chaque passage près d’une planète. Mais ce trampoline durerait dix ans.
Ainsi en janvier 2014, et après plusieurs années d’hibernation, les deux machines volantes furent réveillées en douceur, et la comète prit lentement devant leurs yeux la forme d'une cacahuète bilobée, chaotique et poussiéreuse.

Et puis tout s’est passé trop vite.
La tension médiatique savamment entretenue depuis quelques mois devait logiquement conduire à un apogée spectaculaire : l’atterrissage du petit four à microondes sur le sol de la comète à la consistance inconnue et son premier regard panoramique sur ce nouveau monde au moyen de caméras subtilement disposées.
C’était compter sans le grain de sable. Ici le grain de sable était le microonde lui-même. Car s’il pesait cent kilos sur terre, la gravité presque nulle de la comète ne lui concédait plus qu’un seul gramme, et le moindre rebond lui serait forcément fatal.
Alors comment est-il allé s’empêtrer après deux rebonds entre des rochers à l’autre bout de la cacahuète ? Par chance ces rochers l’ont probablement retenu de retourner définitivement dans l’espace, et là, coincé, il a pu effectuer une partie de ses expériences de physique et chimie amusantes.
Mais en quelques heures, batterie vide et surtout panneaux solaires à l’ombre, à bout d’énergie, il s’est éteint, parvenant néanmoins à transmettre des résultats dans un dernier souffle.

Sur Terre les communications officielles, rassurantes, insistent sur le succès de cette exploration sans précédent, car les deux engins ont déjà récolté dit-on des wagons de données et la machine à laver poursuivra et espionnera encore la comète jusqu’à ce qu’elle s’évapore au feu du soleil.
Et puis notre petit microonde, qui a déjà effectué bravement une partie de sa mission, pourrait même renaitre si les conditions de luminosité le permettent, dans huit mois, au prochain été sur la comète.

Le 12 novembre, jour de l’atterrissage, un haut responsable de l’opération lançait avec exaltation « Zissiz eu big steppe for ioumanity ! » (c’est un grand pas pour l’Humanité - en langage scientifique).
Nous, on aurait quand même bien aimé contempler le paysage de ce monde inconnu, vu du sol, comme si on y était, rien que pour le spectacle...

L’Humanité vient certainement de réaliser un exploit, de faire un grand pas scientifique en avant, mais elle a maintenant le pied coincé entre deux rochers indéterminés, sur une comète inamicale à 500 millions de kilomètres de la terre, par un froid glacial.

dimanche 9 novembre 2014

Émile Claus, peintre flamand

Comme la plupart des peintres de son époque qui inventeront plus tard l’impressionnisme ou ses courants succédanés, Émile Claus (1849-1924) apprend d’abord à peindre des sujets académiques et sombres, réalistes et sociaux.
Dans les années 1880, quelques voyages, en Espagne, en Afrique, et à Paris où il découvre Monet et les courants impressionnistes, orienteront sa peinture vers le soleil et ses effets.

Émile Claus, Le pique-nique, 1887, collection du Palais royal, Bruxelles.

Après sa mort il sera presque oublié, malgré un succès notable en Belgique où il vivait au bord de la Lys, à Astène-Deinze non loin de Gand.

Émile Claus, Les patineurs, 1891, musée des beaux-arts, Gand.

Rarement exposé ou reproduit, il connait cependant depuis quelques temps un renouveau, comme son ami Le Sidaner. Le musée d’Orsay présente une ou deux toiles qu’il recelait depuis longtemps, et le musée des impressionnismes de Giverny a exposé récemment une belle série d’une dizaine de tableaux, dont voici trois.

Émile Claus, La levée des nasses, 1893, musée des beaux-arts, Ixelles.

jeudi 30 octobre 2014

La vie des cimetières (58)

Saint-Marcel en Savoie près de Moûtiers, environ 600 habitants.

Le site du cimetière est impressionnant avec sa petite chapelle haut perchée comme dans une gravure romantique, son point de vue dans la vallée sur la route nationale sinuant vers la gare de Pomblière, le tout agrémenté d’une aire de jeux aux couleurs vives.

Il ne serait pas étonnant qu’on recense ici plus d’habitants que de survivants dans le village.







vendredi 24 octobre 2014

Miracle à l'italienne

L’indispensable Monsieur Rykner, toujours au fait des informations réellement importantes, signale dans sa Tribune de l’art qu’une loi italienne sur le développement de la culture et la relance du tourisme, promulguée le 30 juillet 2014, autorise désormais la photographie dans tous les établissements culturels du pays.
Parmi beaucoup d’autres mesures, le texte déclare la photographie libre si elle est destinée à l’étude, la recherche, la libre expression, la création artistique ou la promotion non lucrative du patrimoine culturel.

Rappelons que la France venait quelques jours auparavant de faire le même geste (en plus timoré) par une directive ministérielle (Charte Tous Photographes).
Et il est bien possible que nombre de musées en Italie pratiqueront encore quelque temps l’insubordination, par habitude, ou cupidité comme en France le musée d’Orsay.

D’ailleurs, le Musée des impressionnismes de Giverny qui pratique aujourd’hui le harcèlement intensif du visiteur photographe, prétend ne pas connaitre la directive mais affirme tout de même qu’elle ne lui est pas applicable.
Au sens strict, la Charte ne lui est pas imposée, mais seulement conseillée, puisqu'il est un établissement public culturel régional (et non national). Notons cependant que son vice président se trouve être l’inévitable et constant baron G.C., actuel président récalcitrant de l'établissement public culturel national du musée d’Orsay.
 
Disons que ça ne serait pas très malin de laisser les régions de France à la traine d'un mouvement qui est de toute façon inéluctable. Cela avantagerait les 34 musées nationaux qui sont principalement parisiens.

Morren George, le verger, 1890 (collection particulière - Galerie Lancz, Bruxelles), lors de son exposition au musée des impressionnismes en octobre 2014. La photo était interdite, ce qui est une excellente précaution si on souhaite qu'un peintre inconnu ou méconnu le soit pour toujours.

lundi 20 octobre 2014

Chacun sa vérité

L’idée était ingénieuse. Elle venait de deux archéologues, Tilman Lenssen-Erz et Andreas Pastoors. Demander à des chasseurs bochimans de déchiffrer des traces de pas préhistoriques laissées depuis des milliers d’années dans des grottes du sud-ouest de la France.

Les Bochimans (ou Bushmen, ou Sans), peuple de la brousse, habitent l’Afrique australe depuis 50 000 ans, et depuis ils pistent les animaux de la savane en lisant leurs empreintes dans le sable. Aujourd’hui opprimés et plus ou moins exterminés pour des intérêts miniers, quelques dizaines de milliers d’individus survivent de petits métiers dans le désert du Kalahari, notamment en servant de guides aux riches touristes friands de chasse.

Sylvia Strasser a fait un reportage touchant et un peu long de leur épopée archéologique, « Des pisteurs sur les traces du passé », diffusé il y a peu sur la chaine Arte et aujourd'hui disponible sur le site YouTube (faites vite avant que la cupidité et le droit d’auteur ne l’éliminent) et sur les réseaux de partage clandestins.

On y voit pendant les 70 premières minutes trois sympathiques bochimans désignant sur le sable du désert de vagues traces à peine visibles et précisant aux deux archéologues béats qu’une antilope est passés à 6h23 le matin et qu’une zorille mâle a croisé son chemin de 50 degrés environ, à 6h57.

Les 20 dernières minutes sont plus palpitantes. Les trois bochimans emmitouflés découvrent émerveillés le train à grande vitesse, les automates de lavage de voitures et les verts paysages des Pyrénées sous la pluie.
On les emmène à Cabrerets près de Cahors, dans la célèbre grotte du Pech-Merle.
Dans un passage de la caverne une mare d’argile a enregistré voilà plus de 10 000 ans douze empreintes de pieds.
Depuis un siècle des générations de paléontologues et d’éminents podologues se sont ruiné la santé à déchiffrer le sens de ces traces désordonnées, imaginant le plus souvent la danse rituelle d’une ou deux personnes, l’expression d’une forme de religion primitive. Il faut dire que depuis qu’il a acquis une certaine conscience de lui-même le brave Sapiens (qui sait tout) est incapable de penser l’inconnu sans lui attribuer une cause créatrice externe, une origine divine.
Or après l’examen minutieux des traces de pas, les trois pisteurs africains sont formels ; ils n’y voient pas l’exécution d’un mystérieux cérémonial paléolithique, mais simplement les allées et venues ordinaires de cinq femmes et hommes de tous âges qui passaient par là (une femme de 25 ans avec un garçon de 10 ans, deux hommes, de 35 et 50 ans, et une femme qui portait une charge).

Après cet épisode sacrilège, les gentils archéologues, en bons scientifiques qui trouvent leur plaisir dans la contradiction, conduisent alors les pisteurs dans la grotte du Tuc d’Audoubert, une des cavernes de la rivière Volp, dans les Pyrénées ariégeoises.
Là, dans une grande cavité d’accès malaisé, ont été modelés il y a 15 000 ans deux bisons d’argile. Alentour, près de 150 traces de pieds, uniquement des talons, ont toujours intrigué les scientifiques qui y voient quelque danse mystérieuse.
Pour les bochimans, plus terre à terre, la scène est immédiatement lisible et ils en refont sans peine la chronologie, où un homme de 38 ans et un enfant de 14 ans prélèvent l’argile dans un bassin en contrebas et l’emportent pour la modeler. Ils attribuent l’absence des doigts imprimés dans le sol au degré de séchage de l’argile.

Finalement les archéologues, et la cinéaste sont ravis. Ces explications si précises, comme des évidences, les laissent admiratifs, quand les interprétations classiques faisaient appel à toute une théorie de croyances et de symboles.
Et cette petite aventure en forme de fable aura au moins pointé du doigt la manie insidieuse, le travers de raisonnement qui consiste à idéaliser ce qu’on ne comprend pas encore, et à l’attribuer à un au-delà de circonstance.

Art rupestre, « In situ » par Mygalo, fort d’Aubervilliers, juillet 2014.

Mais les bochimans étaient-ils eux-mêmes convaincus de leurs propres conclusions ? N’ont-ils pas exagéré le trait parce qu’ils savaient faire ainsi plaisir aux archéologues fascinés par leur savoir-faire ancestral ?
Les scientifiques auraient peut-être dû faire preuve d’un peu plus de rigueur, par exemple en séparant les trois pisteurs et en confrontant leurs hypothèses.

dimanche 5 octobre 2014

Les spectres du musée d'Istanbul

Peu à peu la religion est de retour au sein des institutions turques. Les mésaventures judiciaires du pianiste Fazil Say n'en finissent pas. La basilique Sainte-Sophie va sans doute redevenir une mosquée.
Les fantômes de la Grèce antique hantent le musée d’archéologie d’Istanbul.