lundi 9 avril 2018

Tableaux singuliers (9)


C’était pendant le siècle d’or néerlandais, le 17ème. Le commerce était si florissant que tout le monde s’était mis à aimer les tulipes et la peinture. On dépensait ses bénéfices en accrochant dans son intérieur propret des tableaux de Rembrandt, Hals, Vermeer, Cuyp, Claesz, Ruisdael. Les peintres n’arrêtaient plus. C’était l’âge d’or.

Par souci de rentabilité, ou peut-être sous l’effet d’une inspiration artistique iconoclaste, naissait autour de la prospère Haarlem, près d’Amsterdam, un courant pictural qui abandonnait les scènes spectaculaires et les paysages soigneusement historiés et inventait le paysage naturaliste, l’instantané en peinture.
Les nouvelles règles étaient simples, les couleurs faites le plus souvent de bistre, de jaune et de gris (on l’appelle parfois peinture « tonale, ou monochrome »), en couches liquides et légères. Deux tiers ou trois quarts du tableau étaient consacrés au ciel, gris, animé, et le reste était du sable, de la terre ou de l’eau.
Pas d’histoire, pas d’anecdote, on ne représentait que ce qu’on avait devant les yeux.
Parfois, d’un pinceau cursif, la silhouette d’un arbre traversait l’image, et des petits personnages éloignés passaient, s’affairaient, discutaient, sans se soucier du peintre. D’ailleurs le peintre ne les figurait que parce qu’ils étaient ici, à cette heure précise.

C’était une peinture sans symboles, sans arrière-pensée, alerte et économique. Une sorte de révolution impressionniste avant l’heure.
Sans chercher à savoir qui fut le premier, les plus appréciés et donc les plus productifs et prospères se nommaient Pieter de Molyn, Jan van Goyen et Salomon van Ruysdael. Et les musées aujourd’hui encore en hébergent quantité, car ils ont beaucoup produit.

Dans la banalité des moments représentés, Salomon van Ruysdael était peut-être le plus « original », comme dans ce Marché en bord de mer du Metropolitan museum de New York, ou dans cette merveille en illustration ci-dessus, de la collection du musée Norton Simon près de Los Angeles.
Ruysdael y donne l’impression de s’être débarrassé de toute intention, pour ne laisser que l’accidentel, comme si l’appareil photo s’était déclenché fortuitement en tombant sur le sol.

La vogue de ces petits paysages animés apparemment insignifiants durera trente ans, de 1620 à 1650, après quoi on ne retrouvera plus vraiment une telle nonchalance désabusée dans la peinture figurative (*).
Très vite les lumières de la peinture spectaculaire éclabousseront toute cette grisaille.
Poussin calculera avec exactitude la position de chaque feuille d’arbre dans ses grands paysages classiques, et le propre neveu de Ruysdael, le « grand Jacob van Ruisdael », comme dit le Larousse des grands peintres dans son article sur Salomon pour marquer qu’ils n’étaient pas du même rang, obtiendra une renommée appréciable pour ses paysages impressionnants qui préfigurent déjà les émois pathétiques d’un romantisme encore lointain.

Salomon lui-même, dans ses 20 dernières années, devenu directeur de la guilde des peintres de Haarlem, se rapprochera résolument du style classique et équilibré de son neveu.

 (*) Peut-être, 3 siècles plus tard, en trouvera-t-on un écho dans les temperas méticuleuses d'Andrew Wyeth.

Salomon van Ruysdael, paysage avec du ciel, du sable et des personnages nonchalants, 1628, détail (Norton Simon museum, Pasadena)