jeudi 21 juin 2018

L’obscur catalogue de nos désirs

Est-il plus intelligent de se déplacer une fois dans une grande ville, pour voir 10 œuvres qu’on rêvait d’admirer, ou de se déplacer 10 fois, dans 10 villes différentes mal desservies, pour 10 œuvres qu’on n’avait pas réellement envie de voir puisqu’on n’en connaissait pas l’existence ? 
Justifiez votre réponse. La calculette est autorisée. Vous avez une heure. 

Madame la ministre de la Culture est magicienne. Elle a sondé nos âmes et déclare connaitre parfaitement les plus grands désirs des Français culturellement défavorisés, et posséder également le pouvoir mystérieux de « développer les publics » (sic).

Elle a constaté, malgré un dynamisme territorial absolument exemplaire des musées nationaux dit-elle, que c’est quand même le désert culturel un peu partout ailleurs qu’à Paris. Or, tous les territoires doivent être égaux, surtout ceux qui le sont moins que les autres.
Et c’est le rôle de l’Etat (l’absence d’accent est dans l’original), donc d’elle-même, d’apporter soutien financier, expertise et accompagnement durable aux établissements régionaux des territoires isolés qui voudront bien essayer de se bouger un peu autour de « projets de médiation » (sic), dit-elle en substance.

Pour cela elle a créé le programme « Culture près de chez vous » et fait constituer par quelques élites culturelles une liste d’objets qui seront prochainement mobilisés dans un plan d’itinérance en territoires culturellement reculés.
Elle l’a appelé le « CATALOGUE DES DÉSIRS ». Ils y sont au nombre de 478, dans un annuaire dadaïste. Elle assure que ce sont des œuvres absolument iconiques (sic), emblématiques de l’histoire nationale, ou parfois inédites (jamais exposées ailleurs).

En réalité il n’y a dans ce catalogue, à l’exception peut-être du Marat assassiné dans sa baignoire de l’atelier de David, du maillot parfumé à la transpiration du vieux footballeur Platini et de la ceinture de bananes de la danseuse Joséphine Baker, aucune œuvre connue de citoyennes ou citoyens moyennement cultivés.
Jugez-en, et avouez que vous ne languissiez pas de voir, avant de mourir de soif culturelle, le célèbre autoportrait de Clémentine-Hélène Dufau, le sabre du maréchal Bernadotte, la combinaison de conduite de Formule un d’un dénommé Marlboro, voire le pied reliquaire de saint Adalhard, la truelle de Cavanna, le manteau miteux de Denfert-Rochereau.

Comment peut-on désirer ce dont on ne soupçonne pas l’existence ?
Eh bien, la ministre le sait, quand nous-mêmes n’en savions rien. C’est pour cela qu’elle est ministre, c’est le président de la République qui le lui a dit. Ces choses sont extrêmement subtiles.


On trouvera cependant dans l’Annuaire des désirs deux ou trois œuvres majeures. La plus exceptionnelle étant certainement cette grande tête d’une statue sculptée il y a environ 4500 ans, trouvée avec d’autres dans des tombes sur l’ile aujourd’hui déserte de Kéros dans l’archipel des Cyclades. Il faut dire qu’elle est disponible puisque non exposée au public, pour cause de restructuration endémique des collections du musée du Louvre, semble-t-il. Il serait toutefois surprenant qu’elle circule durant des mois dans une camionnette sur les routes départementales de France.

Cette affaire, qui avait débuté avec l’histoire de la Joconde ambulante, ressemble (en version nomade) à la mésaventure du Louvre-Lens, ce musée créé par décision bureaucratique au nom de généreuses idées abstraites, vaste hangar chichement décoré d’une collection de demi-chefs-d’œuvre et déserté les jours où l’entrée est payante.
Elle permettra néanmoins de cocher la case « Égalité dans l’accès à la Culture » dans la liste de courses du quinquennat.

Mais avant de déranger à grands frais (surtout sécuritaires) des œuvres fragiles et pour la plupart inconnues dans quelque territoire abandonné où personne ne les attend et où on ne se déplacera qu’à la mesure de la publicité qui en sera faite, peut-être serait-il plus opportun de faire connaitre le patrimoine en mettant à disposition sur internet des reproductions de bonne qualité des collections publiques, et en demandant son avis, et ses choix, au peuple du désert culturel.